PREMIÈRE PARTIE John Knox
'EST le moment d'enregistrer une objection importante et générale, et que Ton pourrait presque résumer ainsi : ce qui a fait le Calvinisme, ce n'est pas Calvin, ce sont les circonstances et les événements. En d'autres termes, le Calvinisme, qui a e.vercé de l'influence sur le monde moderne, ce n'est pas le Calvinisme (de Calvin), ce sont les formes ultérieures du Calvinisme (les néo-calvinismes).
M. Borgeaud, l'éminent professeur de Genève, a écrit, il y a longtemps il est vrai : « La démocratie moderne est fille de la Réforme, non pas des Réformateurs. Ceci a l'air d'un paradoxe. Cependant, si l'on veut y réfléchir, on verra que cette distinction seule permet d'e.xpliquer les faits. C'est pour l'avoir négligée que la critique
JE.\N C.\LVIN V tl)
5i4 LA PENSÉE POLITIQUE
s'est souvent trouvée en défaut et qu'on a vu soutenir tour à tour, sur Tesprit de la Révolution du seizième siècle, les thèses les plus contradictoires '. » — Que faut-il entendre par « démocratie moderne? » — Nous discutons plus loin le sens de cette expression, qui est en soi équivoque. Et c'est précisément cette équivoque, qui crée les difficultés et les contradictions dans lesquelles se débattent les auteurs.
La thèse de M. Borgeaud a été reprise, transformée et exploitée de toutes les façons ^.
M. Méaly, racontant Lorigiue des idées politiques libérales en France, estime que « au début de l'année i56o, les Réformés changèrent subitement de conduite, )> abandonnant les principes qui avaient « lourdement pesé sur eux pendant près de quarante ans ^ »
Dans une thèse de doctorat en droit, un ardent catholique, M. Lureau \ s'est exprimé ainsi : « La Réforme n'est pas, à ses débuts, un mouvement d'émancipation politique.... La Saint-Barthélémy devient ainsi l'occasion de la manifestation, chez les protestants, des doctrines démocratiques.... Aucun écrivain catholique n'a plus énergiquement défendu les droits du pouvoir civil, supérieur même au pouvoir religieux, que les premiers écrivains de la Réforme [?!].... Calvin n'a jamais placé dans le peuple l'origine du pouvoir légitime. Magistrat d'une démocratie, il n'a jamais songé à appliquer ses principes ecclésiastiques à la politique générale' ". »
Et enfin, d'après la thèse la plus nouvelle et la plus digne d'attention, celle de l'école d'Heidelberg, comme nous le verrons plus loin, ce serait à la fin du dix-septième siècle que les Réformés auraient modifié leurs idées. — Et il est fâcheux pour l'autorité de tous ces auteurs qu'ils soient si peu d'accord entre eux.
Qu'il n'y ait pas eu de changement d'attitude chez Calvin en i56o, c'est ce que nous avons déjà suffisamment constaté dans notre étude. Mais n'y en a-t-il pas eu en 1572, au moment de la Saint-Barthélémy ?
2. Evidemment il faut bien s'entendre. 1572 est une grande date, et la Saint* Barthélémy est un fait énorme. Et il serait insensé de soutenir que les événements et les principes n'ont aucune influence les uns sur les autres. Le principe le plus immuable voit ses applications plus ou moins modifiées, selon que se
1. Annales de l'école libre des sciences politiques, V, iSgo, p. 290, dans l'étude intitulée : Premiers programmes de la démocratie moderne en Angleterre, i64-]-i64g. — i. Beyerhaus, Stndien sur Staatsanschauung Calvins, p. 108.
3. Paul-F. Méaly, Origine des idées politiques libérales en France. Les publicistes de la Réforme sous François II et Charles IX, 1903, p. 74, 50.
4. Henry Lureau, Les doctrines démocratiques cites les écrivains protestants français de la seconde moitié du seizième siècle, 1900. — Ces pages sont d'autant plus curieuses qu'elles reproduisent, sans le dire, mais à maintes reprises textuellement, les pages de Paul Janet {Histoire de la philosophie morale et politique, 1858, II, p. 52, 62-68). C'est donc une opinion courante et surtout un esprit commun. H. Lureau dit: « Calvin se déclare nettement partisan de la monarchie absolue.... La domination d'un seul est la meilleure forme de gouvernement » (p. 25). Calvin a dit juste le contraire. — o. Ibid., p. 27, 28, 26.
LE DROIT NATUREL SELON CALVIN, DE CALVIN A 178g 5l5
modifie le milieu dans lequel ce principe reste proclamé. C'est évident. Mais les différences d'application ne prouvent pas en soi un changement de principes.
De i56o à 1572, le milieu dans lequel vivent les Calvinistes se modifie : la persécution avec ses horreurs se généralise et s'établit. — Prenons la France comme type. Jusqu'en i56o, les supplices avaient été individuels. On pendait, on rouait, on brûlait les individus, après des parodies de jugement. A partir de i56o, de religieuse (!) la persécution devient politique. Et 1° cette politique persécutrice est aJitinatioiiale : entrevue de Péronne (i558), paix de Cateau-Cambrésis (iSSg), flétrie par Bossuet lui-même'. Le roi de France trahit la France et livre ses places à l'Espagne, pour conclure une paix qui lui permettra de détruire les protestants. Le duc d'Albe vient en France (juin i55g) et discute avec le roi « des moyens pour exterminer tous les suspects de la religion. » Les Guise multiplient leurs assurances de service à Philippe II. Celui-ci n'en arrivera-t-il pas à vouloir se faire nommer protecteur du royaume de France, et ne sera-t-il pas question de nommer sa fille reine des Français ? L'intègre de Thou flétrit la reine-mère pour avoir « imploré le secours d'un roi étranger contre ceux de ses sujets qu'elle nommait perturbateurs du repos public. » Et le roi d'Espagne « n'eut garde de laisser échapper une si belle occasion d'exciter une guerre civile ". » Voilà ce qu'il ne faudra pas oublier quand les défenseurs de cette royauté et de ce catholicisme accuseront les protestants d'avoir manqué de patriotisme. — Et 2", en même temps qu'elle devient antinationale, la persécution devient aniilégale. Le roi viole le secret des délibérations de la justice, arrache les magistrats de leur siège, les fait jeter en prison : tel Antoine Du Bourg. Celui-ci, devenu la voix de la Réforme, proclame qu'il doit soumission « non seulement au magistrat fidèle, ains aussi à l'infidèle, inique et tyran, » sauf en matière de foi, « car alors devons-nous plus tost obéir à Dieu qu'aux hommes ^. »
Les chefs calvinistes résistent encore : Calvin, Coligny, Bèze. Ils s'opposent à la conjuration d'Amboise. Seulement Coligny prophétise à coup sûr, et explique à la Cour apeurée, qui l'a mandé en hâte {20, 21 février i56o) : « Le nombre des protestants était trop grand pour qu'on pût les exterminer, ou pour qu'ils voulussent plus endurer les tourments qu'on leur av'oit faicts depuis quarante ans ''. » Et enfin d'Aubigné : « Or le ciel tesmoignera pour jamais que tant qu'on a fait mourir les Réformez par les formes de la justice, quelque inique et insupportable
1. Œuvres complètes de Bossue/ (éd. Migne) T. XI, « Abrégé de l'histoire de France, » liv. XVI, p. 300: « Pour ravoir St-Quentin, le Catelet et Ham, le roi rendit Marienbourg, Danvilliers, Yvdi, Montmédi dans le Luxembourg, Valence et plusieurs châteaux dans le Milanais, Hesdin dans l'Artois, toutes les places qu'il avait dans la Toscane et dans l'île de Corse, toute la Bresse, toute la Savoie, tout le Piémont excepté quatre ou cinq villes, parmi lesquelles étaient Turin et Pignerol, qu'il se réservait jusqu'à ce qu'on lui eût fait raison de la succession de sa grand'mère. Enfin il donna environ deux cents places pour trois. Voilà ce que lui coûta son favori, et il n'eut pas de honte de le racheter à ce prix. » — Voir J. Delaborde, Gaspard de Coligny, amiral de France, 1879, I, p. 359.
i. De Thou, Histoire universelle, II, p. 687, 688. Delaborde, I, p. 38S, n. 2. — .t. Jean Crespin, Histoire des martyrs (édit. Toulouse), II, p. 695, 696. — i. Delaborde, I, p. 432.
5i6 • LA PENSÉE POLITIQUE
qu'elle fust, qu"ils ont tendu les gorges et n'ont point eu de mains. Mais quand Tauthorité publique s'est convertie en insolence, et le magistrat, lasse des feux, a jette le cousteau es mains des peuples, et par les tumultes et grands massacres de France a esté le visage vénérable de la justice et a fait mourir, au son des trompettes et des tambours, le voisin par son voisin, qui a peu defiendre aux misérables d'opposer le bras au bras, le fer au fer, et prendre d'une fureur sans justice la contagion d'une juste fureur ' ? »
La série des tueries, depuis Amboise ^ et 'Vassy, arriva jusqu'à la Saint-Barthélémy, la grande horreur, la grande abomination, qui devrait à tout jamais fermer la bouche à tous les défenseurs de la royauté et de la papauté à cette époque. — Si les protestants ont été exaspérés, vraiment, est-ce leur faute ^? — Mais tout ce que nous avons ici à nous demander, c'est ceci: ces massacres, ces horreurs, ces abominations ont-elles opéré une rupture, une contradiction entre les Traités politiques et les doctrines authentiques de Calvin ?
1. Agrippa d'Aubigné (éd. Reaume, II, p. 59), Debvoirs des rois et des siibjtcts, ch. V.
2. Voici comment un catholique aussi catholique que le vicomte de Meaux {Les luttes religieuses en France au seizième siècle, 1879, p. 72) parle des événements après la Conjuration ; « La justice du roi se changea en instrument de vengeance des Guise.... Le mépris de la foi jurée ne fut pas le seul indice de barbarie.... Après dîner, le duc de Guise menait les princes et les dames au.x fenêtres du château pour voir pendre les principaux condamnés, et jeunes filles et belles dames semblaient prendre plaisir à ne passetemps. »
:i. Il est assez naturel que les intrépides avocats de la papauté aient essayé de la disculper. — Cette papauté avait fait fondre une fameuse médaille en l'honneur du massacre de la Saint-Barthélémy. C'était compromettant. On a tenté de la faire disparaître et puis de la nier. Mais la médaille de Grégoire XIII s'est retrouvée (on peut s'en procurer des facsimilés authentiques); et puis le jésuite Bonnani l'a cataloguée dans son grand ouvrage Niimismata poniificum (1689). Il a fallu chercher autre chose. Ce n'était pas difficile. Qu'est-ce qui est difficile ? La papauté a été induite en erreur ; elle a approuvé la Saint-Barthélémy, mais elle croyait qu'il s'agissait d'une Saint-Barthélémy honnête et légitime. C'est ce qu'expose le dernier avocat de la papauté, M. Jean Guiraud, professeur d'histoire à l'Université de Besançon et directeur de la Revue des questions historiques. Son ouvrage est intitulé : Histoire partiale, histoire vraie. L'ouvrage en était en 191 2 à sa trentième édition. «Oui, il est vrai que (le 6 septembre 1572) le pape Grégoire XIII choisit en consistoire le cardinal Orsini pour porter au roi de France ses félicitations pour la Saint-Barthélémy et que le même jour il fit chanter, à cette occasion, un Te Deum dans la chapelle de sa résidence, le palais de Saint-Marc à Rome. Il est encore vrai que, le 8 septembre, Grégoire XIII assista à une messe d'action de grâces dans l'église nationale de Saint-Louis des Français et que, sur le portail de cette église, le cardinal de Lorraine avait fait placer une inscription proclamant qu'en ordonnant le massacre des hérétiques Charles IX avait suivi les conseils qu'on lui avait donnés. Le 11 septembre, Grégoire XIII ordonna que chaque année on célébrerait l'anniversaire de la Saint-Barthélémy ; enfin il fit frapper une médaille, commémorative du massacre, et ordonna au peintre Vasari de la représenter dans une chambre du Vatican. » Mais tout cela ne prouve rien du tout. Ce qui est important, c'est de « savoir comment la Saint-Barthélémy fut racontée et expliquée au pape. » Or « le pape fut trompé. » — « On lui présenta lai Saint-B.irthélemy comme l'échec d'une tentative nouvelle des protestants, conjurés pour détruire le catholicisme. > Et voilà. ■■ Et nous défierons les écrivains anticléricaux de prouver que l'Eglise ait trempé d'une manière quelconque dans la Saint-Barthélémy, qui reste un crime politique. » (J. Guiraud, Ibid., p. 454-459.) — D'une manière quelconque .' Ouvrons le recueil des lettres écrites par le pape, qui mourut le 1" août, moins de quatre mois avant le massacre. Pie V. Le 26 août 1564, quand le duc d'Albe inondait de sang les Pays-Bas : « Continuez, lui écrivait-il, cher fils, à accumuler ces belles actions comme des degrés qui vous conduisent à la vie éternelle. » Le 17 janvier 1569, au cardinal de Bourbon: « Faites tous vos efforts pour qu'on embrasse sérieusement et définitivement le parti le plus propre à opérer enfin la destruction des hérétiques. >
LE DROIT NATUREL SELON CALVIN, DE CALVIN A I789 Siy
1. D'abord apparaît en Anoleterre Marie-la-Sanolante, qui mérite son nom, digne épouse de Philippe II, le démon du Midi. On brûla, on déterra les morts, Bucer, Fagus, la femme de Pierre Martyr.... Les premiers pamphlets et traites calvinistes apparaissent.
Fuyant la persécution, un grand nombre de protestants de la Grande-Bretagne se réfugient sur le continent, et y fondent des Eglises plus ou moins provisoires. Les trois hommes les plus marquants de ce Refuge sont trois disciples enthousiastes, stricts, de Calvin, qui viennent à Genève : Knox, le futur Réformateur de l'Ecosse ; son compagnon Goodman (tous deux pasteurs de l'Eglise anglaise réfugiée à Genève), et Wittingham, Ancien de cette Eglise, dont on a voulu faire un beau-frère de Calvin et qui s'occupa surtout à traduire la Bible en anglais '.
Or, en i558, Knox et Goodman publièrent chacun un opuscule politique, ouvrant pour ainsi dire la voie, Knox aux pamphlets, et Goodman aux traités, qui allaient formuler les principes de la démocratie calviniste.
2. Le pamphlet'- de Knox'' est resté célèbre, avec son titre aussi sonore que caractéristique : « le premier son de la trompette contre le monstrueux gouver-
Et au roi, le 6 mars : « Ce sera à vous de punir avec !a plus extrême rigueur les hérétiques et leurs chefs, et de venger justement sur eux, non seulement vos injures, mais encore celles de Dieu. » Le 28 mars : « Vous devez profiter de l'occasion... pour arracher jusqu'au fond toutes les racines et jusqu'aux moindres fibres des racines d'un mal si grand. » Le 28 mars, à Catherine : « Qu'on n'épargne d'aucune manière, ni sous aucun prétexte les ennemis de la religion catholique... jusqu'à ce qu'ils soient tous massacrés (ad internecionem usqiie)... Ce n'est que par l'extermination entière des hérétiques {dektis omnibus) que le roi pourra rendre à ce noble royaume l'ancien culte de la religion catholique. ■■ — « Que ces hommes exécrables périssent dans les supplices qu'ils méritent, » écrit-il à la reine-mère, le 13 avril. « Montrez-vous également ine.xorable pour tous, » écrit-il le même jour au duc d'Anjou ; « que le roi se montre inexorable à quiconque osera intercéder auprès de lui pour ces hommes exécrables, » écrit-il le même jour au cardinal de Lorraine ; et « N'accordez rien à la parenté ni au rang, » écrit-il le même jour au roi. (Lettres de Pie V sur les affaires religieuses de son temps en France, adressées à Charles IX, traduites du latin par de Potter, 1826. Les citations sont prises dans le Bulletin du protestantisme, IV, 1855, p. 147-150.) — Ainsi la papauté avait prêché le massacre; et quand le massacre est arrivé, ses défenseurs défient que l'on prouve qu'elle y a contribué d'une manière quelconque.
1. Voir Jean Calvin III, Appendice V, Wittingham, le prétendu beau-frère de Calvin, p. 666 et suiv.
2. « Dans ce pamphlet, car, malgré la longueur, c'est un pamphlet. » (Bulletin, 1907, p. 210.)
3. Il n'est pas du tout dans notre pensée de prétendre que Knox a inventé toutes ses idées politiques, ou les a toutes empruntées à Calvin. Knox a eu comme professeur John Mayor, avant Calvin, et John Mayor lui a transmis l'héritage de toutes les idées anti-absolutistes du Moyen Age. Mayor n'admettait pas plus l'absolutisme du pape que celui du roi. Le roi tient ses droits royau.x d'un peuple libre ; il ne peut les céder à personne sans l'assentiment du peuple. Et si le roi, sans le consentement explicite ou interprétatif du peuple, impose un fardeau à ce dernier, le peuple n'est pas tenu de payer celte taxe. — « La nation est au-dessus du roi ; celui-ci existe pour le bien du peuple, et non le peuple pour son bien. » (Textes empruntés à l'étude de M. Charles Martin ; De la genèse des doctrines politiques de John Knox, dans le Bulletin, 1907, p. 194. Voir Ibid., p. 219.)
5i8 LA PENSÉE POLITIQUE
nement des femmes'. « Ces femmes, c'est Marie-la-Sanglante, le type des femmes « cruelles, fausses, orgueilleuses, cupides, trompeuses, oppressives, qui livrent à l'étranger les titres et les libertés des royaumes et des nations. En conséquence, Knox déclare que la domination de la femme sur Thomme (sauf certaines exceptions bibliques) lui paraît contraire à la nature : les animaux même n'en veulent pas.... On n'a jamais vu le lion se soumettre à la lionne. Les sujets ont le devoir de priver de leur autorité ces monstres de la nature. Si leurs partisans résistent, il faut prononcer la peine de mort et l'exécuter"-.
3. Le traité de Knox a une histoire et à cette histoire Calvin est intimement mêlé.
Après la mort de Marie, il dédia à la reine Elisabeth la seconde édition de son Commentaire sur Esaïe {i5 ]anvier iSSg)^ La reine refusa d'accepter cet hommage, sous prétexte que Calvin avait autrefois approuvé le pamphlet de Knox, contre lequel elle nourrissait un ressentiment que rien ne put apaiser'*. Le Réformateur de Genève crut nécessaire d'avoir une explication loyale avec lord Cecil ^. « Il a appris que la reine était offensée par la publication à Genève de quelques libelles {ob libellas quosdam hic éditas) ». De quels libelles s'agit-il? Sans compter le traité de Goodman (dont nous allons parler), Knox avait publié à Genève une série de pamphlets, dont on a dit : C'était « comme un ultimatum avant la guerre. » Dans « ces trois derniers écrits, Knox avait donné le signal d'alarme pour la grande guerre en faveur de la liberté religieuse et civile, qui allait éclater en Ecosse ^. »
Calvin ne parle que de Knox (iiniiis ho)uiiiis), et de son idée sur le gouvernement des femmes. Il dit : a II y a plus de deux ans {ante bientiiiim), Jean Knox, dans une conversation particulière (m privata collnquia), m'avait demandé ce que je pensais du gouvernement des femmes. Je répondis avec franchise que ce gouvernement, s'écartant de l'ordre premier et normal (geiiuinn) de la nature, devrait être rangé parrni les châtiments infligés à la chute (desertiani) de l'homme, non moins que la servitude. Du reste certaines femmes avaient reçu parfois de tels dons que la bénédiction particulière, qui reluisait en elles, montrait ouvertement qu'elles avaient été suscitées par le ciel (caelestibus auspiciis) Et la conclusion
1. The first B/as/ o( the trunipet against the monstruous régiment of women. MDLVIII (volume IV, 1S55, de T/ie Works of John Knox collected and edited by David Laing). — Ce pamphlet a sans doute été écrit par Knox, à Dieppe, vers la fin de 1557, et il fut publié l'année suivante, sans date, ni nom de lieu, et sous le pseudonyme Kaly Kow ; mais, si l'on en croit les caractères qui ont été employés, il fut imprimé à Genève même, chez Jean Crespin, l'auteur et l'imprimeur du Martyrologe et l'ami de Calvin. — Voir dans The Princeton theological Revieiv, 1905, une revue bibliographique des ouvrages publiés sur John Knox en 1905. Il est question de quatorze. L'article est de Benjamin-B. Warfield. — Voir deux études de M. Charles Martin: De la genèse des doctrines religieuses de John Knox [Bulletin 1906, p. 193 211), et De la genèse des doctrines politiques de John Knox [Bulletin, 1907, p. 193-221).
2. The first Blast, p. 393, 404, 416. — 3. Opéra XVII, p. 415. — l. Bien que le traité eût été écrit contre Marie-la-Sanglante, laquelle mourut le 16 novembre 1558, et qu'il n'ait pas pu être dirigé contre Elisabeth, qui ne régnait pas encore. — 0. Lettre de fin mars (1559). Opéra XVII, p, 492, n. 6. — 6. Voir Kromsigt, John Knox als Kerkhervornier, 1895, p. 159, 170, 179, 182, i88, 192, 193.
LE DROIT NATUREL SELON CALVIN, DE CALVIN A 1 789 SlQ
fut : puisque d'après Thabitude, le consentement public et un long usage, les royaumes et les principautés viennent par droit d'héritage entre les mains des femmes, il me paraissait que cette question ne devait pas être soulevée. Non seulement la chose était déplaisante (odiosa), mais, à mon jugement, il n'est pas permis de révolutionner (com'ellere) les empires constitués par la Providence particulière de Dieu. » Quant au livre {de libro) [de Knox], je n'en ai rien soupçonné [nihil siim suspicatus); et, pendant toute l'année, j'ai ignoré qu'il avait été publié. Averti par quelques personnes, j'ai assez montré que cette façon de jeter dans le public des paradoxes ne me plaisait pas. Mais comme le remède était tardif, j'ai désiré (optavi) qu'on ensevelit, plutôt que de l'exciter, le mal qui ne pouvait être corrigé. Demande à ton beau-père [sir Anthony Cook] ce que je répondis lorsqu'il me fit avertir par Bèze (et Marie vivait encore), de telle sorte que la confirmation ne soit pas suspecte. Ce que les livres {libri) contiennent, je ne le sais pas, mais Knox lui-même avouera que je n'ai pas parlé autrement que je ne dis '. »
Notons ici comme singulièrement caractéristique le jugement de Morel, pasteur à Paris, au milieu des plus horribles persécutions. Il écrit à Calvin, 5 juin i53() : a Knox a osé professer ouvertement un dogme détestable et très pestilentiel (pessimiim et pestilentissimiim) : il est indigne que les femmes régnent, et il est permis aux chrétiens de se défendre par les armes contre les tyrans". » — Tel était le loyalisme des calvinistes français. Quel efl'ort démoniaque ne fallut-il pas pour l'ébranler ? Et encore peut-on dire qu'on y réussit vraiment ?
1. Opéra XVII, p. 490,491- — D'après M. Charles Martin, le séjour de Knox à Genève auprès de Calvin aurait eu pour effet de calmer les sentiments trop violents, quoique compréhensibles, de Knox. « L'accent de la révolte contre le droit divin des rois est déjà nettement caractérisé dans la lettre datée du 9 mai 1554. » — La Fidèle admonition à ceux qui professent la vérité divine en Angleterre (de Dieppe, 1554) se termine ainsi: « Que Dieu, au nom de ses miséricordes, suscite quelque Phinée, Elie ou Jéhu, en sorte que le sang des idolâtres calme la colère de Dieu, et que celle-ci ne consume pas la multitude toute entière. » Et M. Martin écrit : . Dans l'état d'exaspération où il se trouvait, aurait-il pu montrer une largeur de vues et une pénétration d'esprit, qui lui eussent permis de manœuvrer sur le grand théâtre de la nation écossaise? Je crois au contraire que, moins que tout autre, il a eu à regretter... de trouver à Genève la forte discipline de l'enseignement et de l'exemple de Calvin. » (Bulletin, 1907, p. 203, 204.)
-2. Opéra XVII, p. 541, — La question paraît avoir été discutée à Strasbourg, et Calvin s'était déjà désolidarisé de Knox. Le 12 décembre 1558, annonçant à Calvin la mort, arrivée le 16 novembre, de Jésabel, Marie-la-Sanglante, Hotman, alors à Strasbourg, disait : « Tous se sont réjouis de tes lettres [aujourd'hui perdues], dans lesquelles tu attestes ouvertement que ces Hbelles (libellos istos) ne te plaisent pas. Dans les discussions sur la gynocratie on faisait tort à cette pieuse princesse (Elisabeth). . Opéra XVII, P- 397-
SECONDE PARTIE Goodman.
EAUCOUP plus important est le traité de Goodman : Comment les pouvoirs supérieurs peuvent être obéis de leurs sujets ; et en quoi ceux-ci peuvent légalement, selon la Parole de Dieu, leur désobéir et leur résister ' .
Goodman attaque le gouvernement des femmes comme Knox : « Dieu vous a donné, pour régner sur vous, non pas seulement une hypocrite (comme il a promis), mais une « idolatresse » ; pas un homme (selon son arrêt), mais une femme, ce que la loi défend et ce que la nature abhorre.... Tels les règnes de la cruelle Jésabel, de Fimpic Athalie, instruments spéciaux de Satan, fouets du peuple d'Israël; une femme engendrée en adultère, une bâtarde par sa naissance, contrairement à la Parole
1. Hoiv I superior \ powers oglit to be obcyd of Iheir \ subjects : and wherein they may law | fully by Gods worde be desobleyed | and resisted. — Wherein also is declared the cause of ail this pre | sent miserie in England, and the onely way | to remedy the same. (Exemplaire de la Bibliothèque d'Edimbourg, 0,078 de large sur 0,125 de haut.) A la première page on lit; Printed at Geneva by John Crispin, et à la dernière: Imprinted at Geneva by John Crespin, the first of Januarie anno DMLVIII.
Pas plus que Knox, Goodman n'a été sans prédécesseurs. Et l'on peut même se demander s'il n'a pas eu particulièrement sous les yeux un traité, dont le titre ressemble un peu au sien, et où certaines de ses expressions se retrouvent déjà {like beasties). Nous voulons parler du traité de John Ponet : A short treatise of polililie power and the true obédience which subjects owe to Kings and other civill governours. Composed by me D. I. P. B. R. W. — Printed in the year 1556, and now reprinted 1639. (Je me suis servi d'un exemplaire de cette réédition, qui se trouve à la Bibliothèque de Leipzig.) — Ce John Ponet paraît avoir été un homme plus distingué par l'intelligence que par le caractère. Il fut nommé évêque de Rochester (premier évêque consacré suivant la nouvelle liturgie. Ordinal), fut membre de la commission chargée de punir les anabaptistes ; fut nommé évêque de Winchester à la place de Gardiner, destitué. A l'avènement de Marie, il se réfugia sur le continent, à Strasbourg, après avoir pris peut-être part à l'insurrection de sir Thomas Wyatt. Il mourut à Strasbourg, en août 1556. — Ponet était orateur, très instruit en mathématiques, en astronomie, connaissait l'allemand et l'italien ; il était humaniste et théologien. Il avait, paraîtil, épousé la femme d'un boucher, auquel il payait une compensation annuelle. Puis il divorça « avec assez de honte. » le 27 juillet 1551, et se remaria, le 25 octobre de la même année. (W. A. J. Archbold, dans le Dictionarj of national Biography , vol. XLVI, 1896). Dans son traité, Ponet invoque beaucoup la loi de la nature (p. i) : « Le roi, la noblesse et les communes forment un état mixte, que les hommes, par longue accoutumance, ont jugé être le meilleur de tous » (p. 6). « Les supérieurs ne doivent pas traiter leurs inférieurs comme les hommes traitent leurs bêtes (their beasts) »• (p. 11). Il y a trop peu d'obéissance chez les anabaptistes et trop chez les papistes. « Dieu est le pouvoir d'où dérivent tous les pouvoirs > (p. 24.) « Quand une personne mauvaise arrive au gouvernement par usurpation ou élection, ou succession, elle
LE DROlt NATUREL SELON CaLVIN, DE CALVIN A 1 789 021
de Dieu et de notre propre loi, et condamnée comme bâtarde par le jugement de. toutes les Universités d'Angleterre, de France et d'Italie'. »
De la mauvaise reine, Goodman passe aux mauvais rois. Ici il faut tenir compte de certaines distinctions. « Nous concluons au sujet des princes et des magistrats, quoiqu'ils soient rudes et méchants : oui, quoique devant Dieu ils soient pervers, impies et réprouvés (comme était Saiilj, cependant aussi longtemps que leur perversité n'éclate pas manifestement contre Dieu et ses lois, mais que, extérieurement, ils veulent que ces lois soient observées et respectées par les autres, punissant les transgressions et défendant les innocents, aussi longtemps nous sommes tenus de leur obéir, comme à des maîtres mauvais et rudes ^. »
Mais il se hâte d'ajouter : « D'autre part si, sans crainte, ils transgressent eux-mêmes les lois de Dieu, et commandent aux autres de faire de même, ils perdent le droit à l'honneur et à l'obéissance, que leurs sujets leur avaient jurés. Ils ne doivent plus être considérés comme des magistrats : ils doivent être punis comme de simples particuliers coupables {as private transgressors) ^ »
Mais voici peut-être le plus original. Le peuple est responsable des rois, et Goodman l'exhorte non à user de ses droits, mais à accomplir ses devoirs. Cette exhortation est peut-être ce qui nous permet le mieux de constater l'immense révolution, qui est en train de s'accomplir. « Le simple et commun peuple pense qu'il est déchargé de toute responsabilité, » qu'il « doit être obéissant, parce qu'il est ignorant '*. « Or précisément Goodman a écrit son traité « pour que cette simplicité, ignorance et subjection du peuple inférieur ne l'aveugle pas, et ne le porte pas à souflFrir comme des bêtes brutes (like brute beastes^).
est comme un cochon qui vient dans un joli jardin, et ravage les jolies et douces tieurs » (p. 46). « Les rois, les princes et les gouverneurs reçoivent leur autorité du peuple. On peut reprendre ce que l'on a donné » (P- 49)- — Et il en arrive au meurtre des tyrans: « C'est la loi de la nature. Car ce n'est pas une loi particulière pour quelques peuples ; elle est commune à tous ; elle n'est pas écrite dans les livres, elle est gravée dans les cœurs des hommes; elle n'est pas faite par l'homme, elle est ordonnée par Dieu. Cette loi témoigne à la conscience de tout homme qu'il est naturel de couper un membre incurable, qui, si on le laissait, détruirait tout le corps. Rois, princes et autres gouverneurs, quoiqu'ils soient les têtes du corps politique, ne sont pas cependant tout le corps. Ils sont les principaux membres, mais seulement des membres. Le peuple n'est pas institué pour eux, mais eux pour le peuple » (p. 50). Les coutumes ne sont pas partout les mêmes. En certains endroits on permet à chacun de tuer un gouverneur, qui veut assassiner un citoyen, qui est trouvé dans le lit d'une femme, qui veut déshonorer une vierge. « Néantmoins comme toutes choses, dans un Etat chrétien, doivent être faites décemment, conformément à l'ordre et à la charité, je ne crois pas que l'on puisse affirmer que, selon la Parole de Dieu, chaque personne privée peut tuer, à moins que (quand [ivhere] l'exécution d'une juste punition des tyrans, idolâtres, et gouverneurs traîtres, est complètement négligée par le corps entier de l'Etat, ou bien quand le prince avec la noblesse et le Conseil conspire pour renverser ou altérer son pays et son peuple), à moins que, dis-je, une personne particulière ait quelque commandement intérieur particulier, ou une mission sûrement prouvée, comme Moïse pour tuer l'Egyptien.... » (p. 52). Ponet se montre le disciple de Salisbury, qui avait déjà enseigné le tyrannicide. Nous aurons à revenir sur ce sujet.
I. Goodman, p. 96, 97. — Une caricature représente Goodman et Knox debout, en costume de pasteurs, bonnet de docteur sur la tête et longue robe.... Tous deux, par allusion au traité de Knox : « premier son de la trompette, » ont d'immenses trompettes, et chacun en corne aux oreilles, l'un de la reine d'Angleterre, l'autre de la reine d'Ecosse.
-2. Ibi(L, p. 119. — .1. Ibki., p. 119. — 4. Ibid., p. 145. — ."i. Jbid., p. 146.
Il faut éviter deux extrêmes. Les magistrats ne doivent pas accorder trop de liberté à leurs sujets. Cette licence amènerait le mépris des magistrats et la dissolution et le renversement de toutes les lois divines et humaines. « Il n'y aurait plus que désordre et confusion. » — Pas d'anarchie ! Mais pas de despotisme. « Le peuple ne doit pas souffrir que tout pouvoir et liberté lui soient enlevés, et qu'il devienne semblable aux bètes brutes, sans jugement et raison.... Il ne doit jamais oublier la raison et la piété, au point de penser qu'il est composé non de créatures raisonnables, mais de bètes brutes ; qu'il n'y a pas de différence entre des esclaves et des sujets libres ; qu'il n'a ni part, ni droit dans la contrée qu'il habite ; qu'il a été créé par Dieu pour servir les rois et les gouverneurs, nommés au contraire par Dieu pour préserver son peuple, dont ils sont seulement une partie, des membres '. » Se laisser conduire par les passions des princes impies, c'est bon pour les Turcs, les Sarrasins, les juifs, les papistes.... Mais le peuple de Dieu, les vrais chrétiens ! — Goodman en appelle à l'évangile et à la simple raison, au droit naturel -. « Si vous vous étiez donné un guide aveugle, le suivriezvous, sous prétexte qu'il est votre guide, dans un fossé, dans une eau profonde, où vous péririez tous ensemble ? Mais alors c'est avec raison que tous les hommes vous jugeraient plus stupides qu'un bœuf, qu'un âne ou quelque autre bète privée de raison, qui ne se laissent pas conduire dans les endroits qui leur paraissent dangereux.... La nature enseigne à toutes les créatures à fuir les dangers.... Et tandis que Dieu a accordé cet instinct à toutes les bètes, à toutes les créatures inférieures, de chercher soigneusement à se préserver, il aurait refusé ce droit à l'homme, dont la préservation lui importe beaucoup plus ■* r »
Il y a devoir, devoir formel. Le peuple ne doit pas laisser faire. « Non, ce ne serait pas une suffisante excuse pour toi que d'alléguer ton ignorance, de dire que tu es sujet \ » « Vous avez promis obéissance à vos supérieurs parce qu'ils vous aident. S'ils le font, s'ils tiennent leurs promesses conformément à leur office, vous leur devez une humble obéissance. Sinon, vous êtes déchargés, et ils ne méritent aucune obéissance, parce qu'ils ne sont pas obéissants à Dieu ; ils ne sont pas ses ministres pour punir le mal et défendre le bien. Et votre effort, dans ce cas, doit être de voir comment vous pouvez déposer et punir selon les lois {accordhig to the laws) de tels rebelles contre Dieu, de tels oppresseurs de vous et.de votre contrée'. » — .A. une condition, importante : c'est que « dans toutes ces entreprises vous soyez sûrs et certains d'une chose, que sous le nom de religion, et sous prétexte d'avancer la gloire de Dieu, vous ne cherchiez pas votre gain, votre avantage particulier ''.... Il vous faut prendre garde qu'un déplaisir privé et certaines injures ne vous poussent pas à chercher à vous venger de vos adversaires, plus qu'un vrai zèle et que la soif de la Parole de Dieu '. »
Tel est ce traité, écrit en anglais, dans la langue du peuple. Comme Knox avait raison de parler de sons de trompette! Qui ne dut être réveillé? Qui ne dut tressaillir ?
1. Goodman, p. 148, 149. — i. Ibici., p. 155. — •t. Ibid., p. 159. — V. Ibid., p. 167. — ï. Ibid, p. 190. — 6. Ibid., p. 195. — 7. Ibid., p. 197,
2. Mais le traité de Goodman a une histoire, comme le pamphlet de Knox, et Calvin est mêlé à celle-ci d'une manière plus intéressante encore qu'à celle-là.
Goodman avait expliqué en chaire, à Genève, le texte cher à tous les calvinistes (Actes des apôtres IV, 19 : Jugez s'il est juste devant Dieu de vous obéir plutôt qu'à Dieu). Les Anciens de son Conseil lui demandèrent d'imprimer son sermon. 11 hésita et consulta, au sujet des articles et des principales propositions {conferring fus articles and chief propositions), les hommes les plus instruits dans cette matière (the best learned in thèse parties), qui les approuvèrent (jpho approved thcm). Alors il consentit à développer son sermon et à l'imprimer sous la forme du traité que nous venons d'analyser'.
Parmi ces hommes les plus instruits ne pouvait pas ne pas se trouver Calvin. Nous avons en effet une lettre explicite de Goodman lui-même. Le 20 août i558, il écrit à Pierre Martyr : « Avant de laisser paraître le livret [libellus), j'ai demandé l'opinion {censuram) de Calvin, dont avec raison tu fais grand cas, et
je lui ai montré les propositions (propositiones), que je t'ai envoyées Bien qu'il
les ait trouvées dures (duras) vis-à-vis surtout de ceux qui sont constitués en dignité, et qu'il estime pour cela qu'il faut les développer avec précaution (caiite), il ne les en a pas moins reconnues vraies [veras nihilominiis fuisse confessus est) '^. »
Wittingham et Goodman sont ainsi d'accord jusque dans les termes : propositions. Sur ces propositions, les thèses fondamentales, et non pas sur le texte même du traité, qui n'est pas encore rédigé, Goodman consulte Pierre Martyr, Calvin et d'autres. Calvin approuve.
3. Peut-il y avoir quelque hésitation ? — Comme la lettre de Goodman à Pierre Martyr parle des discussions relatives à la liturgie, qui ont eu lieu à Francfort, les éditeurs des Opéra ont pensé que le libelle était V Admonition de Knox en 1554, violent pamphlet, d'où les adversaires de Knox à Francfort tirèrent neuf articles, qu'ils dénoncèrent au magistrat ^. - — Quant aux propositions, il s'agirait de quatre questions transcrites par Bullinger dans une lettre à Calvin du 26 mars 1554. Ces quatre questions auraient été apportées à Zurich par un Ecossais, muni d'une lettre de recommandation pour Viret (en date du g mars i554)'* et pour Bullinger. Qui était cet Ecossais ? Goodman, répondent les éditeurs des Original letters^; Knox, répondent les éditeurs des Opera^ et P. Hume Brown " et M. Charles Martin '^. Mais il n'y a de nom nulle part, et on ne peut se prononcer. Peu importe.
1. C'est Wittingham qui donne les détails dans la préface, p. 4, 5. — i. Opéra XVII, p. 297.
:!. Faytiifull admonition unto the professeurs of God's truthe in England. — Ce pamphlet fut écrit à Dieppe dans les premiers jours de l'année 1554. La première édition porte : imprimée le 20 juillet 1554. Voir P. Hume Brown, John Knox, 1, 1895, p. 158, 159 et n. 3. — Voir Opéra XV, p. 524 et n. 2, 779, n. 11.
'i. Mus Martis, comme lisent les éditions anglaises, et non Calend. Martis, comme lisent les Opéra XV, p. 39, n. 3, et pour Bullinger, XV, p. 38, 39. — S. Original lelters relative ta the english Reforntation , Il (1847), p. 745, n. 2 et p. 771, n. I. — li. Opéra XV, p. 90 et n. 2 ; Ibid-, p. 91 ; Ibid., p. 125. — 7. H. Brown, I. P- '55- — **■ Bulletin, 1907, p. 200 et ss.
La seconde question (la première n'a pas lieu de nous occuper ici) se rapportait au gouvernement des femmes. Bullinger répond que « d'après la loi de nature et de Dieu, la femme doit être soumise, et non commander. » Toutefois il réserve les lois et les coutumes. — Sur la troisième question : Faut-il obéir au magistrat commandant Tidolàtrie et condamnant la vraie religion ? Est-ce que les grands (proceres), qui ont des citadelles et des forteresses, peuvent éloigner d'eu.x et des leurs cette violence ? Bullinger est très prudent : « Il ne faut pas obéir »,... il faut offrir au danger son corps, ses biens, sa vie. » C'est la résistance passive. Toutefois il y a « d'impies vauriens ». Alors les circonstances indiquent ce qu il y a à faire. « Comme les choses ne nous sont pas claires, il serait insensé de vouloir indiquer quelque chose de précis. » Et enfin la quatrième question : « A quel parti doivent se rallier les hommes pieux, si les grands, qui sont pour la religion, résistent par la guerre au roi idolâtre r » Bullinger se borne à dire : « Nous laissons la chose au jugement des hommes pieu.x, qui en tout ont devant les yeux la Parole de Dieu, obéissent aux suggestions de l'esprit, et prennent conseil du lieu, du temps, de l'occasion, des personnes, des choses, etc. ' »
Or, dans sa réponse à Bullinger ^ Calvin l'approuve beaucoup, et déclare que, dans son entretien avec l'Ecossais, il lui avait fait précisément les mêmes observations. « Je t'assure qu'aux personnes privées je ne permettrai pas autre chose que de soupirer (qiiam ut gemant). » « Sur la question de savoir s'il est permis de défendre l'évangile à main armée, il n'y a eu aucun dissentiment. » Pour le gouvernement des femmes, « il est en contradiction (abhorreat) avec l'ordre légitime de la nature. » Il y a des exceptions : Débora, etc. Bref, « béni soit le Seigneur qui a dirigé nos langues tout à fait comme si nous nous étions entendus'! » — Et tout cela nous renseigne sur les opinions de Calvin en \55^: elles sont fort modérées. '
Mais il parait tout à fait impossible d'admettre que les questions de i554 soxQntXes propositions <\q i 558. Une question ne saurait être une proposition. Comment Calvin aurait-il pu approuver le fond de ces questions, et en désapprouver seulement la forme ? La forme en était parfaitement convenable. Et le fond ? Précisément, dans une question, il n'y en a pas. Il est aussi difficile de le trouver faux que de le trouver vrai. — Enfin il est bien invraisemblable que, en i558, Goodman, de Genève, écrive à P. Martyr pour lui demander une réponse sur des questions auxquelles Bullinger, au nom des pasteurs de Zurich, avait répondu par écrit, et Calvin de vive voix, en i554.
4. Mais voici un autre document, d'après lequel on croit pouvoir conclure que Calvin a blâmé le traité de Goodman. Le 3 septembre i566, écrivant à Bullinger, et lui expliquant l'animosité de la reine Elisabeth contre l'Eglise de Genève, Bèze s'exprime ainsi : « Cette Eglise lui est si odieuse (exosam)^ que la reine n'a pas daigné lui adresser le plus petit mot de remerciement, à lui Bèze, à propos de l'hommage qu'il lui a fait de ses Commentaires. « Une des deux causes de
1. opéra XV, p. 91 93. — -X. 29 avril 1554- — •'• Opéra XV, p. 125.
cette défaveur est que autrefois, nous toutefois rijrnorant {inscientibus tamen nobis), pendant la vie encore de Marie, deux libelles ont été publiés en langue anglaise, l'un de Knox contre le gouvernement des femmes, l'autre de Goodman sur le droit des magistrats. L'un et l'autre, — lorsque nous avons compris ce qu'ils contenaient, — nous ont déplu, et la vente en a été interdite, mais la reine n'en nourrit pas moins l'opinion qu'elle a une fois conçue'. »
« Nous ». Evidemment Bèze comprend Calvin dans ce « nous », car en i558, c'était Calvin qui avait l'influence et non Bèze. Et cette lettre peut nous expliquer ce que Calvin entend par ses expressions sepeliendiim et viitigatione adhibita. Il n'y eut pas procès, jugement. On interdit la vente et on fit le silence.
Seulement entre la lettre de Calvin, écrite au milieu des événements, et celle de Bèze, écrite sept ou huit ans après, il y a, semble-t-il, une différence. Calvin ne parle que de Knox, Bèze met Goodman sur la même ligne que Knox, et il enveloppe Goodman et Knox dans la même désapprobation.
A supposer que Bèze soit très exact, qu'est-ce que cela prouve ? Calvin n'avait pas lu le traité de Knox, il n'avait pas lu le traité de Goodman avant leur rédaction et leur publication. Il a approuvé les propositions principales de ce dernier traité, tout en faisant des réserves expresses sur la forme. Quand le traité parut, Goodman n'ayant pas tenu compte des réserves de Calvin, celui-ci, pour éviter de fâcheuses complications, en fit interdire la vente comme celle du traité de Knox. Cela ne contredit pas son approbation fondamentale sur les « propositions » essentielles du traité "^
1. Lettre du 5 septembre 1566 de Bèze à Bullinger, publiée par Hundeshagen. Epistolce aliquot ineditse M. Buceri, Jo. Calvini, Th. Bezœ, aliorumque ad historiam ecclesiasticam Magna: Britannia; pertinentes, Bernae, 1840, p. 26. — C'est Hundeshagen qui a fixé le millésime, p. 7.
2. Voici encore ; Lettre de Jean Juellus à Pierre Martyr, à Londres, 28 avril 1559. « J'apprends que Goodman est chez vous, mais il n'ose pas paraître en public ; il aurait mieux valu être sage au bon moment. S'il veut reconnaître son erreur, il n'y aura pas de danger. Mais tel qu'il est, assez véhément et trop obstiné dans ce qu'il a une fois entrepris, je crains fort qu'il ne veuille rien céder. » Hundeshagen, Epistolœ aliquot inedila'.
TROISIKME PARTIE Le libelle hollandais de 1568.
ARIE-LA-SANGLANTE, la femme de Philippe II, exerçait ses fureurs en Angleterre. Le duc d'Albe, le bourreau de Philippe II, exerçait ses fureurs dans les Pays-Ras.
Charles -Quint avait réoroanisé l'Inquisition. Etaient passibles de cette horrible justice « ceux qui disputaient sur TEcriture sainte en public ou en secret. » Grotius parle de 100000 exécutions, le prince d'Orange de 5oooo. On ne sait pas. En iSby, arriva le duc d'Albe. 11 institua son tribunal de sang. « Dans les dix-sept provinces on dressa potences et bûchers; même, aux arbres des grandes routes, on vit pourrir les cadavres, au point que l'atmosphère devint un foyer d'infection >> '.
2. Nous rencontrons le libelle- de i568 (17 mai); c'est une lettre au lecteur chrétien, signée Eusebius Montanus, sans doute un pseudcJnyme.
Tout d'abord notre libelle nous montre que, en i56S, dans les Pays-Bas, la doctrine calviniste sur les magistrats inférieurs était courante et presque incontestée. La seconde moitié (le ch. IV) du libelle est consacrée à cette question : « Si l'autorité chrétienne inférieure a le droit de résister, en quelque manière, à son autorité supérieure, etc. » Or voici comment l'auteur se borne à prouver ce droit : il est incontestable, dit-il. « D'abord, j'espère que un chacun, qui est