Lavisse et Rambaud, Histoire générale, V, 1895, p
i. « Een claer bevvijs dat een Christen het Ampt der Overheydt mach bedienen, ende dat de wrake en de Straffe des quaedts nu niet anders noch scherper verboden en is, dan int Oude Testament ; 00k wat het Ampt en de Officie eender Overheydt sy ende medebrengt. Midtsgaders, Antwoort op dese Vraghe : Of de Christelijcke onder-Overheden hare hoogher-Overheydt eenichsins moghen teghenstaen, wanneer sy met ghewllt den rechten Gods-dienst Wil verhinderen en de Menschen tôt nieuvve artijekelen dwinghen door Eusebius Montanus. » — On connaît deux éditions du libelle, celle d'Amsterdam, 1616 (dont je me sers, et qu'a bien voulu me communiquer M. le professeur Rûtgers, d'Amsterdam), et celle de 1588, dont le titre seul est différent, et ne mentionne que la question relative aux autorités. L'édition de 1568 serait-elle complètement perdue, ou même n'aurait-elle jamais existé? Ou bien la date de 1568 serait-elle fictive, comme la signature ? Evidemment on peut se poser ces questions. Mais on ne voit pas trop comment, après la déposition du roi (Philippe II), un auteur aurait écrit un traité pour demander que le roi fût ramené à l'observation de son serment ?
sensé et intelligent, me Taccordera facilement : les autorités inférieures, comme nommément les princes, les comtes, les nobles seigneurs, les bourgmestres, les échevins et autres semblables, qui sont placés sous une autorité supérieure, ont une charge et une ordonnance de Dieu (lorsqu'ils font exactement ce que Dieu leur a commandé), tout autant que les autorités supérieures, nommément les empereurs et les rois, qui ne sont soumis à aucune autre autorité '. » Il s'agit, on le voit, d'un véritable axiome.
D'une manière générale, le chrétien, contrairement à l'opinion des anabaptistes, peut exercer une charge, et l'autorité a été constituée pour tenir la main « à l'observation des deux Tables, » de la première, qui produit la piété, comme de la seconde, qui produit l'honnêteté '^. — Toutefois notre auteur déclare qu' « aucune autorité spirituelle ou civile n'a de puissance dans les choses de la religion et de la foi, pour régner et dominer sur les consciences des croyants^. » — Contradiction ? pas pour notre auteur. Car ici il s'agit d'autorités chrétiennes^ comme leurs sujets, qui doivent donc obéir, comme ceux-ci, à la Parole de Dieu. « C'est pourquoi, quand les autorités poussent l'usurpation jusqu'à vouloir décider, et sévèrement ordonner comment on doit croire ou non, comment on doit servir Dieu ou non, alors elles ne sont plus du nombre des autorités, que Paul appelle une ordonnance de Dieu, parce qu'elles renversent l'ordonnance de Dieu '. »
L'ordonnance de Dieu, la Parole de Dieu étant tout, le devoir d'y obéir est le même pour le roi et pour le sujet. Et celui qui y obéit, roi ou sujet, a le droit, parce qu'il en a le devoir, d'y ramener celui qui n'obéit pas, sujet ou roi. De telle sorte que si cette conception de l'autorité souveraine de la Parole de Dieu donne au roi fidèle un pouvoir, que nous trouvons exagéré, cette même conception de l'autorité souveraine de la Parole de Dieu va donner aussi au peuple fidèle un pouvoir, que nous trouvons non moins exagéré. « Du moment que les rois foulent aux pieds la première et la seconde table des commandements du Seigneur, ils ne sont plus de ces autorités que Paul appelle une ordonnance et des servantes de Dieu, qu'Esaïe nomme pères nourriciers et nourrices des Eglises. Ce sont des tyrans, destructeurs de tout droit divin et humain, et Dieu n'a jamais, ni nulle part, dit ou ordonné de ne leur opposer aucune résistance. Mais au contraire, quand il les compare à des lions, à des ours, à des sangliers sauvages, à des loups, à des chiens, il enseigne par là que non seulement on ne doit aux dites autorités aucune obéissance, mais »
Ici il y a lieu d'être effrayé. Si tout roi qui désobéit aux deux tables devient un lion, un ours, un sanglier, un loup, un chien, tout individu n'aura-t-il pas le droit de l'abattre ? Et à entendre notre auteur citer les exemples des Grecs et des Romains et certains exemples de l'Ancien Testament, on comprend qu'il n'ignore pas la doctrine du Sauveur providentiel. Cependant ici sa logique tombe. Cette conclusion ne lui traverse pas même l'esprit, et il termine : « Mais il
I. Libelle, p. 19. — -2. Ibid., p. 13, 15. — 3. Ibid., p. 23, 24. — i. Ibid., p. 25.
enseigne que les autorités inférieures ont le devoir de leur résister, comme tous les hommes ont le droit de résister aux dites bêtes sauvages et féroces ^ »
Ainsi notre auteur en arrive à préciser les limites de l'autorité. Saint Paul (Rom. XIII, 7) dit qu'il faut rendre à chacun ce qui lui est dû : donc tout n'est pas dû à tous. « De ces mots, il ressort clairement que l'obéissance due par chaque âme à l'autorité supérieure est limitée {ghelimiteert), et qu'elle ne s'étend pas plus loin que les choses matérielles se rapportant aux corps et aux biens, et qui ne regardent pas la conscience. Si donc l'obéissance est ainsi limitée ou réduite, il faut que la puissance de l'autorité suprême ait ses bornes et ses limites fixées, par dessus lesquelles elle ne peut passer si elle ne veut usurper sur les droits de Dieu". » A tel point notre auteur est inconscient des conséquences que nous tirons, nous, du devoir pour l'autorité de faire respecter la première table de la loi.
Il est vrai que certains rois, ayant conquis leur royaume Tépée à la main, ont l'autorité (sur les choses extérieures), qu'ils se sont donnée. Mais il y a une autre et meilleure manière de fonder un gouvernement : c'est le contrat, après choix libre et acceptation des sujets, comme cela est arrivé dans les Pays-Bas : « Il y a une autre puissance de l'autorité dans les choses civiles et matérielles, une puissance qui est limitée, réduite et imparfaite {onvolcomen, pas absolue) ou enfermée et comprise dans certaines pièces et articles, ce qui peut arriver de plusieurs manières. Par exemple : un roi ou empereur, qui devient roi ou empereur par libre choix et acceptation (vrye verkiesinghe ende aenneminghe) des sujets, c'est un empereur ou roi avec une puissance bornée et limitée d'une certaine façon, conformément aux contrats faits entre lui et ceux qui l'ont choisi librement et volontairement '\ » '
Dire : tel est notre bon plaisir, c'est être tyran et parjure. Dès lors, la résistance est de droit. « Chacun peut facilement comprendre que devant Dieu et devant tous les hommes raisonnables les autorités inférieures ont la liberté, bien plus, ont le devoir, sont obligées d'opposer à une pareille violence injuste et à une pareille tyrannie une résistance légitime et nécessaire. Elles doivent s'en détourner, s'en éloigner pour protéger et conserver leurs vieilles et louables libertés de citoyens, comme aussi Paul, le saint apôtre, en a profité [quand il s'est réclamé du titre de citoyen romain], pour que le roi se contente de la puissance précise et limitée qui lui a été donnée, au moment de la prestation du serment et de l'acceptation, et satisfasse aux promesses et au serment qu'il a juré aux sujets ''. »
Ce traité de i568, écrit dans un style naïf, est peut-être celui qui se tient le plus près de la pensée de Calvin, telle que cette pensée devait être comprise par un simpk fidèle, et exprimée à l'usage des simples fidèles. Tout s'y trouve, tous les principes, toutes les aspirations d'une démocratie singulièrement hardie, mais aussi singulièrement soumise aux lois de la morale et de la Parole de Dieu. —
1. Libelle, p. 26. — -2. Ibid., p. 19. — :t. Ibul., p. 21. — 4. Ibid., p. 22.
Et ce qu'il faut bien remarquer, c'est que ceci vient de cela, c'est que toutes ces hardiesses proviennent de cette foi. Les premiers qui prononcent avec une pareille énergie les mots de liberté, de conscience (dans le sens restreint que leur donnaient les circonstances de temps et de lieu, lesquelles devaient changer), ce sont des croyants, des croyants calvinistes, qui vont trouver, précisément dans cette foi, la force de faire triompher ces principes démocratiques contre Mariela-Sanglante et Marie Stuart, contre Philippe II et le duc d'Albe, contre les Guise et la Saint-Barthélémy. Sans leur foi, où aurait été leur force ?
3. Afin de ne pas y revenir, je note une fois pour toutes les rapports de cette foi, de cette liberté moderne avec l'Ancien Testament. Tous ces traités citent l'Ancien Testament et Ihistoire romaine. Mais on sent que les héros calvinistes vivent tout particulièrement avec les héros de l'Ancien Testament. Coligny, Dandelot, Mornay, Lanoue, Rohan ressemblent à Barach, à Jephté, aux Macchabées ; ils ont même caractère ; ils se dévouent également à un peuple opprimé ; ils semblent également appelés par une puissance supérieure, la même. Huguenots, Gueux, Puritains, ils trouvent dans les livres historiques de TAncien Testament leur histoire, leurs malheurs, leurs délivrances, leurs consolations, leurs espoirs. Dieu leur parle par la bouche de ses prophètes. Leurs adversaires sont Amalek, les fils d'Edom, les Philistins. Dieu les leur livrera, il Va dit, s'ils sont fidèles. L'épée du Seigneur et de Gédéon ! c'est leur cri de ralliement, — le cri de ralliement des enfants de Dieu contre les serviteurs de l'antéchrist, contre les reines courtisanes de Baal, les Jésabel italiennes.
Tout cela est noté par Hundeshagen, et Kuyper le confirme en y insistant. « Il est incroyable, dit-il, de voir jusqu'à quel point, avant tout, l'étude de l'Ancien Testament a favorisé le développement de nos libertés constitutionnelles. , — Tous ceux qui ont écrit sur le droit politique calviniste ont toujours défendu les libertés du peuple en invoquant le droit politique d'Israël. » Non pas qu'ils voulussent restaurer la loi mosaïque (nous avons vu que Calvin a formellement déclaré le contraire, IV, xx, 14), mais ils trouvaient dans la libre énergie des prophètes, dans les droits des assemblées populaires, dans les droits des chefs de tribus, et surtout dans la manière dont les rois étaient élus, le modèle d'une constitution populaire, qui pour eux était normative. « Ce qui s'est passé au couronnement de Saûl et de David a eu plus d'influence, que les plus belles théories, sur révolution de nos idées constitutionnelles chez le peuple chrétien '. » Ainsi l'historien, qui ne fait pas de théologie, peut appeler l'Ancien Testament, — cet Ancien Testament aujourd'hui si méconnu, que l'on veut rendre, ramener à la mythologie babylonienne, — l'origine et le fauteur de nos libertés modernes.
1. Kuyper, Het Calvinisme Oorsprong enWaarboorg onzer constitutioneele Vrijheden, 1874, p. 55, 56.