CINQUIÈME PARTIE François Hotman
ARMI les publicistes politiques du calvinisme, Hotman' occupe une situation presque analogue à celle de Bèze. Lui aussi a été le disciple enthousiaste et l'ami passionné de Calvin; son autorité, comme celle de Bèze, est exceptionnelle.
François Hotman, né à Paris le 23 août i524, dune famille originaire de Silésie, après avoir étudié le droit à Orléans, où sans doute il rencontra Bèze et Anne Dubourg, revint à Paris, s'y lia avec Du Moulin et Baudoin, et, dès 1546, se mit à enseigner avec éclat. Mais, gagné à la Réforme, il se hâta de tout quitter pour aller à Genève, auprès de Calvin, avec lequel il venait d'entrer en relation, 1547. ^^ avait vingttrois ans -.
De Lyon, le 17 juin 1548, il écrit à Calvin et VappeWe amantissime domine, mi pater ^. Dans une lettre (perdue), Calvin le met en garde contre les convictions présomptueuses. Hotman est enthousiasmé et attristé. Plus de vingt de ses amis ont été émus avec lui. Plusieurs ont copié la lettre ; il a dû la traduire en français. « Je prends Dieu à témoin, dit-il, que depuis le jour otà j'ai eu de pieux sentiments {pie sentire didici), je n'ai eu plus d'amour, je dirai plus de piété pour personne que pour toi, pas même pour mon père lui-même. Je le prends encore à témoin de ce que je vais dire. Rien ne pourrait m'arriver de plus agréable ni de plus heureux, en cette vie, que si l'on me procurait le moyen de vivre auprès de toi, et quels que soient les dangers qui vous menacent de la part d'Antiochus [Charles V]. Cependant (tu me pardonneras bien la familiarité que je prends avec toi), si j'avais seulement vingt écus d'or ou un peu plus, je te jure que j'irais bien volontiers, avec empressement [perlibenter ac percupide) passer
1. Voir Jean Calvin, II, p. 202 et n. 5; — Rod. Dareste, Essai sur François Hotman, 1850; — Rod. Dareste, François Hotman, d'après sa correspondance inédite, dans la Revue historique, 1876, premier article, p. i, second article p. 367 ; — Ed. Cougny, François Hotman, la France-Gaule (extrait du X" volume des Mémoires de la Société des sciences morales, lettres et arts de Seine-et-Oise, 1874).
2. Voir la lettre du 17 septembre 1559, où il parle de douze ans, — et la lettre du 2 mars 1575 où il parle de vingt-sept ans depuis qu'il sert Dieu, sincère et ex animo. — Dareste, p. 4. — 3. Opéra XII, p. 717.
5a8 la pensée politique
l'hiver auprès de toi, si tu le permettais'. « — Dans cette même lettre, Hotman parle d'un jeune Lyonnais, que la lecture des lettres du Réformateur a déjà B rempli d'admiration. » Il s'agit de G. de Trie, un des futurs intimes de Calvin. Nouvel exemple de cette attraction fascinatrice, que Calvin exerçait sur ceux qui étaient entrés en relations avec lui. Hotman part pour Genève ^ et va s'établir à Lausanne ^ De là il écrit à Calvin: « Porte-toi bien, mon père, mon maître ^ » et il met comme adresse : « A mon excellent père ^ » « A Monseigneur et père, Monsieur Calvin, » et il signe « ton fils dévoué, respectueux, affectionné [pmni officia^ observantia, ac pietate ^). » Tantôt il déclare que les lettres de Calvin lui ont causé « une volupté incroyable '. » Tantôt il craint presque d'avoir offensé Calvin [ojfeiisioculam) en parlant de quitter Lausanne. Et il se hâte de lui déclarer qu'il a toujours tenu ses conseils pour des ordres paternels {cujus autoritalem in paternœ prœceptionis loco ac numéro semper diixf). « J'ai pour toi la reconnaissance que je te dois, et je te porterai toute ma vie la vive affection qu'il est juste au fils le plus obéissant de porter au meilleur des pères ^. n — Telles étaient les relations de l'auteur de la Fraiico-Gallia avec Calvin.
I. Deux mois après avoir refusé l'impression du Droit des magistrats^ le Conseil de Genève faillit refuser l'impression de la Franco-Gallia ^. Bèze intervint et, après avoir échoué pour son propre compte, il réussit pour le compte de son ami '".
Hotman a dédié son ouvrage à Frédéric, comte palatin du Rhin, et la dédicace est un document important pour l'histoire du sentiment patriotique en France. « Si c'est une faute reprochable, et approchante d'impiété, que de porter mal patiemment les mœurs difficiles, voire mesme l'austérité et l'aigreur de nos pères et mères, que sera-ce au prix si nous mesprisons nostre patrie, laquelle tous ceux qui furent jamais renommez pour leur sagesse ont jugé devoir estre plus respectée que pères ni mères, ni amis, ni autres obligations de la société humaine".... — Laisser escouler hors de sa pensée toute souvenance de son pays... c'est tenir de la bestialité et d'une stupidité cynique.... Les douces et
1. Opéra XIII, p. 22, 27 juillet 1548. — 2, Ibid., p. 37, le 27 avril 154S ; p. 60, le 10 octobre 1548.
3. En adressant Hotman à Viret, Calvin le lui recommande comme « un esprit éminent (poltei ingenio) très instruit, doué de beaucoup d'excellentes qualités » et destiné à se consacrer au Seigneur et à l'Eglise. (Opéra XIII, p. 265, 7 mai 1549.)
4. 16 mars 1550. Opéra XIII, p. 54S. — 5. 6 septembre 1559. Ibid-, XIV, p. 357. — 6. 22 octobre 1552. Ibid., p. 397. — 7. Ibid., p. 344, 12 juillet 1552. — 8. Ibid., p. 358 (6 sept. 1552); Ibid. XVI, Ibid., XIV, p. 413. 414 (26 janv. 1552). — Voir encore p. 498 (28 mai 1557) ; Ibid., XVII, p. 73 (mars 1558).
9. Registres du Conseil, Vol. 68, 7 juillet, 23 octobre 1573, p. 145, 185, 208^, 209>'.
10. La première édition, d'août 1573, de la Franco-Gallia est extrêmement rare; elle contient vingt chapitres. La Bibliothèque de la Faculté de Montauban en possède un exemplaire. — Simon Goulart, un des secrétaires de Calvin, en a traduit la 3" édition (qui contient vingt-et-un chapitres), et cette traduction se trouve insérée dans le second volume des Mémoires de l' Estai de France sons Charles neuvième, II, P- 271-350. — 11. La France-Gaule, p. 271a, 271').
LE DROIT NATUREL SELON CALVIN, DE CALVIN A 178g 549
débonnaires natures ont une si grande charité et amour envers leur pays, et si profondément engravée, qu'il n'est possible de l'effacer... suyvant le dire d'un poète ancien :
L'air du pays et demeurance heureuse A ne say quoy de douceur amoureuse, Qui laisse en tous un joyeux souvenir, Et l'appétit d'y vouloir revenir,
et principalement lors qu'il nous souvient du ciel et de l'air, où nous avons premièrement respiré, et de la terre qui nous a receus la première, ou de nos parens, et de ceux avec qui nous avons eu communauté et convenance de nativité, de loix, de mœurs, de coustumes et de demourance ^ » - — Il est vrai: quelquefois la patrie devient sauvage, cruelle contre ses propres enfants. Mais ne faisons pas porter la faute d'autrui à « la patrie qui n'en peut mais. » Au contraire, c'est le « temps propre » pour les bons et les vertueux, et « la vraye occasion » de secourir la patrie « comme leur mère misérablement oppressée -. »
Et enfin, quand il faut partir pour l'exil, quel soupir douloureux : « Combien sont heureux les sujets qui ont cest heur, moyennant l'équité et la bénignité de leurs princes, de vieillir paisiblement en leurs maisons, et sur le lieu de leurs ancestres, avec leurs femmes et petits enfans ; ô que bienheureux sont ceux-là qui peuvent jouyr d'un tel bien ^. »
Ce qui ne veut pas dire que le patriotisme d'Hotman soit identique à notre patriotisme. Il y a dans son idée de la patrie beaucoup de l'idée du pays où l'on est né ; beaucoup dp l'idée que la patrie s'incarne dans le roi et que pour lutter contre un roi indigne on peut se permettre des violences contre la patrie même '*. — Seulement, pour comprendre la beauté du patriotisme d'Hotman et apprécier ses lacunes, il faut nous rapporter à son époque '"'.
2. La langue seule suffirait pour nous avertir. Des érudits (Ménage) ont prétendu que le mot de patrie n'était pas usité du temps de Henri II, et ont reproché (Charles Fontaine) ce mot comme un néologisme à du Bellay : « Qui a pays n'a que faire de patrie. Le nom de patrie est obliquement entré et venu en France
I. La France-Gaule, p. 271I'. — i. Ibid., p. 272». — 3. Ibid., p. 27Z''. — 4. Il parlera du pillage de Paris réservé aux Allemands. Voir Dareste, Essai sur François Hotnian, 1890, p. 39; Hotman à l'Electeur, 27 juillet 1562.
5. A côté d'Hotman plaçons Henri Estienne, dont son magistral biographe, M. Clément, a dit : « Son patriotisme attire invinciblement nos sympathies » (L. Clément, Henri Estienne et son œuvre française, 1898, p. 77). En combattant l'esprit de cour et l'italianisme, Estienne défendait du même coup et la langue française et l'esprit français. « Ce que j'en ay dict, écrit-il, a esté en qualité de vray Français, natif du cueur de la France, et d'autant plus jaloux de l'honneur de sa patrie. » ilbid., p. 141.) C'est Henri Estienne qui a soupiré ces vers :
Combien que mon pays souvent j'ay absenté, Mon bon vouloir de luy onq absent n'a esté, Et jamais à mon cœur nation estrangère De la France l'amour n'a faict mettre en arrière. (L. Clément, p. 70.)
55o LA PENSÉE POLITIQUE
nouvellement et les autres corruptions italiques. » D'autres (Littré) font remonter le mot patrie au règne de François I". « C'est au seizième siècle que le mot patrie fut transporté de la langue latine dans la nôtre *. » En réalité le mot est plus ancien et remonte au quinzième siècle. Il devint plus commun au seizième, mais ne fut « d'un emploi en quelque sorte quotidien qu'au dix-huitième siècle. » Le mot patriotisme n'apparaît qu'au dix-huitième siècle ^. — L'auteur que nous citons conclut : « Au seizième siècle seulement nos pères apprirent, par la lecture et par l'étude, que, sans enfreindre les lois de la fidélité féodale, on pouvait porter un profond amour à son pays ; mais reconnaissons que cet amour, enseveli au fond des cœurs, à l'état d'instinct confus et obscur, essayait de se dégager au quatorzième siècle et y parvenait au quinzième ; toutefois, sous cette réserve que la patrie était personnifiée dans le roi et qu'aimer, que défendre le roi, c'était aimer et défendre la patrie ^ » — Au quinzième siècle, ne l'oublions pas, le roi, la reine ouvrirent les portes aux Anglais (traité de Troyes, g avril 1420) et la capitale consentit volontiers à cette « trahison ». Les princes continuent à subordonner l'intérêt public à leur intérêt privé, à se disputer l'alliance de l'étranger. Ce n'est que sous Charles Vil que parut Jeanne d'Arc*.
Un fait va nous éclairer d'une façon brutale. Le fameux Branthome (né entre 1527 et 1542, mort le i5 juillet 1614) a écrit : « Quelle obligation pouvons-nous avoir à nostre patrie, si grande qu'elle nous fasse tout oublier toutes les autres.... Car, et qui sommes-nous en nostre natale terre, si non un vray excrément d'ycelle, qui nous produit et jette hors de ses entrailles, comme un vray excrément ! Y a-t-il donc tant à nous autres de luy estre obligés ? Je voudrois bien sçavoir quelle obligation peut avoir une ordure... à nostre corps pour l'avoir jette hors de soy !... Les législations et les rois, les communauté^et les républiques, pour se conserver, sont allés trouver ces inventions, qu'il n'y avoit rien de beau et honnorable que delfendre la patrie et mourir pour elle et pour eux ■'. » Luimême aurait bien voulu trahir la France et vendre son épée au roi d'Espagne. Un accident, indépendant de sa volonté, l'en empêcha'^.
3. Calvin sent et parle, non point comme Branthome, mais comme Hotman. « Il est vray, et je le confesse, qu'il fait bien grand mal de laisser le lieu de sa naissance, auquel on pourroit vivre avec grand contentement (amoenissime) et honneur, et se retirer en pays estrange, par forme de bannissement, pour estre là comme homme avolé et incognu (abjecius hospes) ' . » Et encore : « Nous savons que l'amour de la patrie, qui est comme une mère commune, nous est naturellement inné (natiiraliter iugenitiim) \ » — Et encore : « Triste est l'exil
I. A. Je Saint-Priest, « Les Guise ». Revue des Deux-Mondes, i" mars 1850, p. 825. — i. Perrens, La démocratie en France au moyen âge, 1875, H. p. 269, n. 1. — :!. Ibid., II, p. 268, 270. — i. Ibid., p. 277, 273. — 5. Œuvres de Branthome, IX, p. 287, 286 Discours sur M. de la Noue. — 6. Voir Ibid., p. 292-295, et la Vie de Branthome par Mérimée en tête des Œuvres. I, p. 34, 35. — 7. Opéra V, p. 139, « Jean Calvin à un ancien ami de présent prélat ». Opuscules, p. 129, Avolé, sans aveu, venu on ne sait d'où, étranger.