‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 154 sur 176 · Trœltsch, Die Sociallehren, p · texte numérisé non relu

Trœltsch, Die Sociallehren, p

o. Ibid., p. 681. De là provient, continue Trœltsch, cette faculté d'adaptation du Calvinisme à la culture moderne, que ne possédait pas à ce degré le luthéranisme, ni le catholicisme, et qui « par une ligne, relativement droite, conduisit le Calvinisme à un résultat si différent du Calvinisme primitif » Ibid.

ti. Voici un très instructif exemple des hésitations, fluctuations, et contradictions de la pensée de Trœltsch. « Pour l'Etat, dit-il, le protestantisme n'a pas créé une morale, une politique à lui (eine selbstdndige Ethik tiiid Politik.) (Die Bedeutung, etc., p. 33.) Toutefois il a délivré l'Etat de la soumission, légale à la hiérarchie; il a affirmé « l'autonomie (Verselbstândigutig) définitive, formelle, principale » de l'Etat. — Toutefois le protestantisme n'a pas eu l'idée moderne de l'Etat, parce que l'Etat reste une institution religieuse, préoccupée de la morale, avec des devoirs chrétiens. {Ibid., p. 33.) -^ Toutefois voici apparaître « un idéal de l'Etat spécifiquement réformé, » sorti de sa conception spéciale de l'Eglise. (Ibid., p. 37.) Donc, « pas une politique à lui », et cependant « un idéal de l'Etat spécifique » ; c'est-à-dire que le Calvinisme a bien eu l'idée anti-moyennageuse et moderne de l'Etat : mais cette idée anti-moyennageusc

d'un commencement imperceptible ? Comment dire qu'un développement provenant d'une « particularité religieuse et morale » (religiôs-elhische Sonderait) ne provient pas « d'idées fondamentales, religieuses et morales « {religiôs-eihische Gnindgedanke/i)l Ne sont-ce pas précisément les idées fondamentales, religieuses et morales qui constituent la particularité religieuse et morale r

Et voici à quoi l'on en arrive. De Calvin, Th. de Bèze et les publicistes calvinistes ont reçu, — et ont mis en théories savantes, — les principes fondamentaux et caractéristiques de la souveraineté du peuple, du contrat constitutionnel et du droit de révolution (c'est Trœltsch qui parle ainsi); mais il manque à tout cela la doctrine de la liberté et de l'égalité originaires, a et cette lacune démontre le caractère calviniste et antimoderne de toute cette littérature '. » — Knox va plus loin que Bèze et les huguenots. Charles I'' portera sa tête sur l'échafaud. « Mais tout cela n'est pas républicain, ni d'un Droit naturel rationaliste. Tout cela est encore du Droit naturel chrétien et d'un conservatisme biblique". » Tout cela n'est pas moderne.

2. Le cas est étrange. Pourquoi ? Parce que, sauf erreur, les trois mots, — auxquels tout revient, — sont équivoques : moderne, calviniste et chrétien. Ces mots sont pris dans des sens très divers, quelquefois contraires, soit par les auteurs et les lecteurs, soit quelquefois par les auteurs mêmes.

Il est parlé du monde moderne comme si c'était un bloc. Or dans le monde moderne il y a les éléments les plus disparates, méritant des jugements différents. Et c'est sur ces jugements préalables que nous ne sommes point d'accord avec l'école d'Heidelberg.

Trœltsch, pour faire dater le monde moderne du moment où la forme primitive, classique du protestantisme fut brisée, de la fin du dix-septième siècle, et pour incorporer la Réformation dans le moyen âge, donne quatre raisons principales ^ :

1° Luther est revenu non à Jésus, mais seulement à Paul, et Paul a transformé l'évangile de Jésus et en a fait l'évangile du moyen âge ''. — 2° La Réfor-

du fait qu'elle était religieuse, restait moyennageuse, par ce que moderne et non-religieux sont synonymes, comme religieux et moyennageux sont synonymes. — Après quoi, tout s'embrouille complètement. « La démocratisation, [que signifie ce mot? la démocratisation comporte-t-elle la séparation de l'idée religieuse et des idées morales? jusqu'à quel point?] du monde moderne ne doit pas être uniquement [personne ne le soutient, certes en tout cas pas les calvinistes] et directement ramenée au Calvinisme. Le droit naturel pur, sans idée religieuse, du rationalisme [pourquoi le droit naturel du rationalisme serait-il le droit naturel pur? pourquoi le droit naturel pur serait-il sans idée religieuse, si la religion est naturelle? et de quel droit soutient-on a priori que la religion rend le droit naturel impur?] a une plus forte part [stàrkeren Anteil), mais le Calvinisme a une très grande part {hervorragend Anteil) dans la naissance des dispositions à l'esprit démocratique. » (Ibid., p. 37.)

1. Trœltsch, Social- Leliren, p. 691, 693 et n. — 2. Ibid., p. 694, 695.

;!. Voir Loofs, Luthers Stellung zutn Mittelalter imd sur Neuzeit, discours de rectorat prononcé le 12 juillet 1907, dans les Deutsch-evnngelische Blâtter, 1907, p. 513 et ss.. — Loofs réfute l'idée de Trœltsch, en ce qui concerne Luther.

i. Kulfur, p. 257, 255. — « Les dernières racines de l'idée religieuse, qui domine le moyen âge, s'enfoncent en général dans la doctrine de Jésus; mais quant à leur essence catholique, elles s'enfoncent dans

l'esprit social du calvinisme 537

mation n'a pas complètement surmonté Tascétisme du moyen âge. — 3" La Réformation a conservé la doctrine du péché originel. — 4° Et enfin la Réformation est supranaturaliste '. « La destruction du supranaturalisme ecclésiastique est le point de départ et le noyau de la civilisation moderne -. «

Ne considérons, en ce moment, que ce dernier point, qui, du reste, contient tout. Que dans le monde moderne beaucoup d'hommes, — la majorité peut-être, — nient le surnaturel, c'est possible. Mais faut-il nier le surnaturel pour être moderne?— L'alcoolisme est moderne. Ceux qui favorisent l'alcoolisme sont-ils des modernes à l'exclusion de ceux qui le combattent ? Et la morale indépendante ? Et le mariage libre, etc. ? Nous distinguons entre les hontes, les dangers du monde moderne et ses gloires et ses forces. Nous distinguons entre ce qui fait partie intégrante et ce qui ne fait pas partie intégrante du monde moderne. Le monde moderne pourrait être moderne sans alcoolisme ; il ne saurait être moderne sans démocratie, sans constitution, etc. Trœltsch semble prendre le mot moderne dans un sens global que nous ne pouvons accepter, et alors, pour Calvin, tantôt nous réclamons le mérite, tantôt nous repoussons la faute d'avoir été l'initiateur de ce monde moderne, hiipossible de nous entendre.

3. Il n'y a pas moins d'équivoque à propos du mot calviniste. L'école d'Heidelberg entend par Calvinisme, tantôt l'ancien, celui de Calvin, et tantôt le nouveau, les nouveaux, créés, nous dit-on, par le rationalisme ou les sectes anabaptistes. Quelquefois c'est spécifié, quelquefois ce n'est pas spécifié. — Max Weber a spécifié quand il a écrit : « Pour le travail qui va suivre, je fais tout de suite expressément remarquer que je considère ici non pas les idées personnelles de Calvin., mais les doctrines du Calvinisme, telles qu'elles se sont développées à la fin du seizième et au dix-septième siècles, dans les grands territoires où il a exercé son influence^ » Mais si souvent Max Weber distingue'', souvent il confond. Il écrit : « La foi, au nom de laquelle les grands combats politiques et sociaux furent conduits dans les pays à civilisation capitaliste, développée dans la Hollande, l'Angleterre, la France aux seizième et dix-septième siècles, c'était le Calvinisme^. y) Or, dans ce Calvinisme, y avait-il, ou n'y avait-il pas le Calvinisme (de Calvin) ? Peut-on en faire abstraction ? Son influence et sa responsabilité ne

l'évangile de Jésus transformé par l'apôtre Paul; par laquelle transformation, Paul en a fait une religion façonnant la vie d'une façon nouvelle. > (Ibid.) — La Réformation a fait refleurir le moyen âge. « Il n'y a pas lieu de s'étonner que la première conséquence de l'époque de la Réformation, malgré la décomposition déjà avancée depuis longtemps du moyen âge, ait été une puissante floraison tardive du moyen âge, pendant deu.K cents ans. ■• Il faut ajouter, il est vrai, que d'après Trœltsch le protestantisme a apporté du « nouveau »; et que par là il a été « au moins en partie, le fondateur du monde moderne. » Seulement ce « nouveau » devait d'abord être désagrégé du protestantisme et des principes donnés plus haut. {Ibid., p. 454.) Die Kul/ttr der Gegeinvart, de Paul Hinneberg, 1909, I, iv, i, 2"'« édit., p. 434, 433 et 434, 454.

I. Die Kultur, p. 262; Die Bedentimg, etc., 24-28; Die Ktilttir, p. 263; Die Bedeiilitug. etc., p. 24; Die Bedeutung, etc., 29; Die Kultur, p. 373. — i. Die Kultur, p. 378.

;!. Max Weber, II, p. 6, n. 5 — Et M. Weber insiste sur cette distinction dans son article « Aiilikrittsches zu)H Geist des Kapitalisinus. » dans Archiv fiir Sosialwissenschaft und Sozialpolitik, 1910, p. iSi.

i. Voir encore Ma.x Weber, II, p. i, 2 et n. i. — S. Max Weber, II, p. 5.

sont-elles pas engagées ? — Et peut-on appeler Calvinisme ce qui n'est pas conforme, et même ce qui est absolument contraire aux idées de Calvin :

De même Troeltsch. Tantôt il met d'un côté les Anglo-Américains, et de l'autre les Genevois, les Huguenots, les Hollandais, les Hongrois, et tantôt il confond les Huguenots, les Hollandais, les Anglais et les Américains '.

De là une nouvelle et perpétuelle équivoque, au moins pour le lecteur. — Est-ce que l'école d'Heidelberg a bien jugé le puritanisme"? C'est une question que

1. C'est Rachfahl, Calviitisnws iind Kapitalismiis, dans X Internationale Wochenschrift fiir Wissenscliaft, Kimst imd Technik, p. 77, 204, Hinneberg, 1909 (II, p. 1266) qui signale cette contradiction. Voir encore Ibid., p. 1265.

-2. Il faut dire ici quelques mots au moins de l'anabaptisme, un des deux principaux piliers des théories de l'école d'Heidelberg. D'abord cela n'est pas très simple et ne va pas sans certaines hésitations et confusions. Le puritanisme (dont parle l'école d'Heidelberg) ne serait pas • calviniste >,il serait « anabaptiste ». « Le père des droits de l'homme n'est donc pas le protestantisme proprement dit, mais l'anabaptisme, /;«ipar lui, et chassé. [Die Bedeiitung, etc., p. 40.) Mais de quel anabaptisme s'agit-il? Ah! voilà où commence l'embarras. Ce serait un anabaptisme transformé qui aurait abandonné son « apolitie » ; qui se serait « diversement mélangé (in mancberki Verschmelsungen) avec le Calvinisme » ; ce serait un anabaptisme revivifié (neii belebt), et fondu avec le Calvinisme radicalisé. [Ibid., p. 41)! Comment s'y reconnaître? Le plus clair, c'est que l'anabaptisme dont il s'agit n'est pas précisément l'anabaptisme.

Mais ce n'est pas tout; et les historiens les plus compétents déclarent que l'anabaptisme de Trœltsch est tout simplement un anabaptisme de convention. Voici par exemple Ritschl, une autorité que Trœltsch aurait une difficulté spéciale à contester. « Pour les théologiens protestants, il est certain que la Réformation de Luther et de Zwingle [nous savons que le chauvinisme germano-luthérien de Ritschl ne lui permet pas de comprendre Calvin] au moins en principe, a dépassé la forme du christianisme, qui s'est constituée à partir du second siècle, et qui est particulièrement désignée comme la forme catholique. Au contraire, il est évident, que les motifs et les buts, que les moyens et les règles spéciales de l'anabaptisme restent dans la ligne du moyen âge, et trouvent leurs analogies les plus immédiates dans cette époque. » Après avoir invoqué Bullinger, et montré que les anabaptistes critiquent la conception évangélique de la justification par la foi et celle de la loi, il continue : « Pour ces deux principes fondamentaux, les anabaptistes sont du côté du catholicisme. » Et enfin de leur conception de l'amour, les anabaptistes tirent « un principe, qui est seulement la généralisation d'une règle, regardée jusqu'ici comme la condition de la perfection chrétienne pour le monachisme. » (A. Ritschl, Geschichte des Pietismtts, 1880, I, p. 24. Voir aussi p. 25, où Ritschl insiste, et montre l'origine des idées de l'anabaptisme dans les principes de Grégoire VII.) Le professeur Loofs : « Vraiment l'anabaptisme du seizième siècle n'aurait guère été capable de créer un monde moderne, s'il était arrivé à l'hégémonie. Et ce ne sont pas seulement les événements de Munster qui en sont la preuve. L'attitude de tout l'anabaptisme vis-à-vis de l'ascétisme et de l'Etat est originairement beaucoup plus m.oyennageuse que celle du protestantisme primitif. C'est une monstruosité [Urtgeheiierlichkeit), que ne saurait excuser toutes les sympathies pour l'anabaptisme, et que commet Trœltsch, lorsqu'il'se laisse aller à une abstraction aussi irréfléchie (sorg/oseste), de toutes les formes de l'anabaptisme au dix-septième siècle, etc. >•. Loofs, Luthers Sie//ting,p. 15, n. — Et enfin le professeur Aug. Lang, qui a fait une étude spéciale de la question, après avoir confirmé que, à propos de la justification par la foi, et de la loi, les anabaptistes « étaient incontestablement placés sur le terrain du catholicisme du moyen âge », ajoute, ce qui est fort important: Les éléments précieux, sérieux de l'anabaptisme, loin de faire leur apparition au dix-septième siècle, en opposition au calvinisme, et en vertu d'une transformation incompréhensible et impossible, auraient été absorbés, dès le début du seizième siècle par le calvinisme lui-même. C'est le mérite et le bienfait de Bucer, et de Calvin lors de son séjour à Strasbourg. (Lang, Albreclit Ritschl als Reformations- Historiker, dans la Reformirte Kirchenseitung, 1908, p. 252-253.)

Et même il se trouve que, si on s'en tient exactement aux déclarations de Trœltsch, on peut grouper les théories de l'anabaptisme en deux parts. Voici la première : excommunication, conception de la Sainte Cène, pureté de la communauté unie par la Sainte Cène, et même certains points de la doctrine du bap-

nous ne pouvons pas examiner. Ce qui nous importerait, ce serait de savoir le rapport exact entre le Calvinisme (de Calvin) et ce puritanisme. Tout est là ; c'est dire qu'une analyse exacte et complète du Calvinisme (de Calvin) était le seul fondement sur lequel pouvait être échafaudé le système. Or, ce fondement manque. De telle sorte que nous ne pouvons jamais savoir exactement de quel Calvinisme il est question \

L'école d'Heidelberg paraît assez documentée sur le néo-calvinisme anglosaxon. Mais pour le Calvinisme (de Calvin), il semble que sa connaissance ne'soit guère que de seconde main. Kampschulte est trop souvent cité", et dans l'exposition des idées de Calvin il y a beaucoup d'erreurs et beaucoup de lacunes. —On arrive, parfois, à se demander si Calvin est encore calviniste.

Je sais bien que Max Weber s'irrite et s'indigne contre toute critique verbale, critique de mots : « Je ne connais pas, dit-il, de polémique plus stérile que celle qui porte sur un nom '. » Pardon : il en est des mots comme des monnaies. Effacer leur effigie, changer leur valeur rend l'échange impossible, l'échange des idées, comme l'échange des marchandises. Les mots ont des sens favorables ou défavorables. Quoiqu'on fasse ou dise, ces sens subsistent et empêchent l'entente, j'ose le dire la science.

4. Enfin, il y a encore équivoque sur le sens du mot chrétien, et l'on doit dire sans doute que toutes les autres équivoques dérivent de celle-ci.

Le catholicisme, d'après Trœltsch, est caractérisé par la doctrine du surnaturel, et par la doctrine du péché originel. — Mais, pour nous, la doctrine du

tême. Voilà ce que le Calvinisme .ivait de commun avec l'anabaptisme. (Trœltsch, p. 628-629.) Mais cela se trouve chez Calvin, déjà dans les articles de 1537, avant son séjour à Strasbourg. Du reste Trœltsch écrit : . Naturellement je ne pense pas ici à une influence historique de l'anabaptisme; il s'agit des conséquences dune pensée commune au Calvinisme et à l'anabaptisme. . (Ib,d., p. 632, n.) Soit, mais comme l'accord entre le Calvinisme et l'anabaptisme datait de 1537, qu'il s'agisse d'infiltration ou de développement spontané, dans aucun cas il n'est besoin d'attendre la fin du dix-septième siècle. De quelque façon que Calvin soit arrivé à ces doctrines, elles font partie du Calvinisme le plus primitif. Reste l'autre part de l'anabaptisme. « Il est vrai que les doctrines de Calvin sur la prédestination et le salut diffèrent profondément de celles des anabaptistes. . {Jbid., p. 621.) . Il est vrai que chez Calvin l'affirmation (Begn~mdung\ qui fait de la Bible une loi morale est autre. » (Ibid.,) « Comme chez les anabaptistes, règne ici une sévère légalité biblique de la morale. Mais il est vrai que la compréhension du contenu de la loi est très différente. » (p. 630.) « L'incHnation des anabaptistes à rejeter le dogme de la rédemption manque il est vrai complètement ». (Ibid., p. 632.) A propos des charges, du droit, du serment, de la guerre, l'opposition est radicale. «Calvin lui-même et tout le calvinisme orthodoxe ont accepté ici le monde avec la plus grande joie {mit grossier Freiidigkeit die IVelt bejaht) et, d'une manière précisément contraire, a mis toutes ces choses au service de l'Eglise. . {Ibid., p. 633.) — Et enfin: « avant tout, la différence fondamentale avec l'anabaptisme se trouve dans ce qui constitue l'idéal de la loi de Christ, laquelle régit la communauté sainte. Sur ce point Calvin s'écarte de la secte plus que Luther, et montre le sens pratique d'une vraie conception de la vie. » {Ibid., p. 636.)

1. Max Weber, Die protestantische Ethik iind der Geist des Kapitalismiis dans les Archiv fiir Soziid- Wissenschaft, und Sozial-Politik,XX, 1904 (que nous désignons par 'Weber I), et XXI, 1905 (que nous désignons par Weber II). — On peut voir, par exemple, M. Weber, II, p. 19 et n. 27, Trœltsch, Internationale Wochenschrift fiir VVissenschaft, etc., p. 455; Soziallehren, I, p. 656, n. 344.

2. Quelque part Trœltsch fait une réserve. — 3. Antikritisches, p. 179.

surnaturel et la doctrine du péché sont des doctrines essentiellement chrétiennes et évangéliques. Trœltsch appelle donc catholique ce que nous appelons chrétien.

Un exemple typique. D'après Trœltsch, loin d'avoir mis fin à l'ascétisme catholique, le protestantisme a conservé le ciel et l'enfer; même il a supprimé le purgatoire lequel rendait l'au-de-là un peu moins eflFrayant'. — Mais dans l'Evangile, il est question du ciel et de l'enfer ; et il n'est pas question du purgatoire. Faut-il en conclure que l'Evangile, est non seulement catholique, moyennageux, mais qu'il est du catholicisme et du moyen âge renforcés ?

En réalité, la critique historique du Calvinisme par Trœltsch dépend de sa critique historique du christianisme. Son histoire dépend de sa théologie. D'après Trœltsch, Luther remonte à saint Paul, qui aurait transformé la doctrine de Jésus en un évangile de salut supranaturel, et dans cet évangile était la racine du moyen âge. Tandis que le type idéal c'est Erasme, vrai représentant de la conception moderne, antisupranaturelle et universelle de la religion -.

5. En réalité, tout cela n'est pas de l'histoire, tout cela est de la théologie, la théologie du protestantisme radical. Parmi les pères de cette théorie théologicohistorique, nous ne citerons, — puisque Trœltsch semble avoir négligé de le faire, — que deux théologiens, Hartmann et Ziegler.

Le fameux Hartmann'' a écrit : « La Réformation est le reflet que l'époque transitoire, entre le moyen âge et les temps modernes, jette dans la vie ecclésiastique du christianisme. Autorité, catholicité, dogmatisme, et l'au delà, sont des attributs [Predikaten) du moyen âge ; liberté, individualisme, rationalisme, et l'en deçà sont les attributs du monde moderne '*. » — C'est la pensée et le langage, mot pour mot, de Trœltsch. Seulement Hartmann avoue nettement et franchement que ce monde moderne est en cela « païen et rationaliste ^. »

Plus curieux à signaler est Ziegler, professeur de théologie à Strasbourg. Pour lui, comme pour Trœltsch, le monde moderne est « naturel, humain, empirique et subjectif, » tandis que l'ancien christianisme est tout le contraire : « Pour ce christianisme l'homme naturel est en même temps l'homme pécheur ; en conséquence, — et que l'on prenne cette expression aussi peu strictement qu'on le voudra, — le christianisme est antihumain et antinaturel (menschenfeindlich iiud natiirfeitidlich) ".

Seulement Ziegler est un penseur et un cerveau robuste et net. Quand il parle du christianisme, il parle du christianisme des Evangiles, de celui dont nous avons les documents, et il n'imagine pas derrière Paul un Christ sur lequel

1. Die Bedeutung, etc., p. 24. — t. Ce sont les idées développées par Trœltsch dans Kulliir, p. 257 et ss, 255, et résumées par Loofs, Litthers Stellmig, p. 20, 15, n. — Un disciple de l'école d'Heidelberg caracténse en ces mots la révolution libératrice de la fin du dix-septième siècle, et la pensée du monde moderne : « En face de toutes les autorités, dresser l'homme dans les droits innés de la raison, de l'esprit et de la liberté. » Il y eut une « nouvelle conception de Dieu. » Karl Sell, Der Zusammcnhang von Reformation tmd politischer Freiheit, 1910, p. 65, 66.

3. Voir Griitzmacher, Theol. Literaturblatt, 1900, p. 451. — 4. Das Christentum des neuen Testaments, 1905, p. 4. — o. Ibid., p. 5. — B. Th. Ziegler, Geschichte der christlichen Etfiik, 1886, p. 419, 420.

l'esprit social du calvinisme 641

nous ne possédons pas de renseignement. Pour Ziegler, le christianisme, c'est le christianisme.

Après quoi la Réformation est pour lui exactement le contraire de qu'elle est pour Trœltsch. Ne pouvant fermer les yeux à la réalité, Ziegler constate que la Réformation est le contraire du moyen âge, celui-ci pessimiste et ascétique, celle-là optimiste et naturelle. Le fameux ascétisme « intra-mondain ', » cette étrange invention de l'école d'Heidelberg, c'est tout simplement un « christianisme mondain «. « Luther, dit Ziegler, est devenu le fondateur d'un christianisme mondain (eines ipeltlichen Christentinns). » Sa parole : « Dieu nous a appelés et mis dans ce monde, il ne nous a pas retirés du monde, » a un ton aussi anticatholique, aussi moderne, aussi mondain {weltlich), aussi humaniste que possible; c'est une « nouvelle base pour la moralité. » « Ce qui est terrestre est de nouveau découvert ; ce qui est naturel est reconnu légitime ; la terre est montrée à l'homme comme le théâtre de son activité morale, de son travail moraP. » — On ne saurait mieux dire, et voilà enfin des clartés qui dissipent les équivoques à travers lesquelles nous venons de tâtonner. — Seulement, aveuglé à son tour par sa théologie antichrétienne, et sans s'apercevoir que la parole de Luther est une simple répétition de la parole du Christ, Ziegler oppose Luther... et le christianisme. Et sacrifiant la théologie de Luther, il déclare que ce qu'il faut se demander, c'est si «sa piété à forme mondaine [rveltfôrmig)^ sa moralité féconde en œuvres {werkiâlige Sittlichkeit) est encore chrétienne.... Luther n'est pas un Réformateur; c'est le fondateur d'une religion, a dit un brillant théologien. Et c'est vrai. On peut remonter dans le christianisme aussi loin qu'on le voudra, toujours il y a le dualisme de la fuite du monde, toujours il y a l'élément rêveur extatique {scluvàrmerisch-extatistisché) de l'au delà. Si donc Luther a écarté ces deux éléments fondamentaux du christianisme et si caractéristiques pour la morale d'une religion, n'est-il pas, par cela-même, devenu infidèle au christianisme, et n'a-t-il pas fondé au lieu d'un christianisme mondain {ipelilichen Christianismus) une religion mondaine {weltliche) ?... Je suis porté à dire oui''. »

Comme, pour nous, saint Paul et le Christ ne sont pas les fondateurs du catholicisme moyennageux, nous n'avons pas besoin de faire de nos Réformateurs soit des antimodernes soit des antichrétiens. Nous nous en tenons aux textes et aux faits.

L'autre chef de l'école d'Heidelberg est Max Weber. —Trœltsch, professeur de théologie systématique, parle en théologien ; Max Weber, professeur d'économie nationale, parle en économiste; et nous avons à examiner sa théorie sur « l'esprit du capitalisme. »

1. Il faut prendre ce mot mondain dans le sens de ; « ce qui est dans le monde », et pas du tout dans le sens usité par le piétisme, opposé au christianisme. — 2. Ibtd., p. 434- — •'• Ziegler, p. 4.^8, 439-

1. « L'esprit » du capitalisme n'est pas le capitalisme; et il y a des capitalistes qui n'ont pas « l'esprit » du capitalisme '.

Avant l'esprit du capitalisme, il y avait un esprit de traditionalisme. L'homme cherchait à gagner ce dont il avait besoin pour vivre plus ou moins à son aise. Cela lui suffisait et le contentait. — Thomas d'Aquin permet, à celui qui peut vivre sans rien faire, de ne rien faire. — Il n'est pas mal du tout, au contraire, de vivre sans travailler, dans la contemplation ^.

2. Luther resta traditionaliste^ Trœltsch s'exprime ainsi : « Le luthéranisme a créé un type de passivité politique et une société agrarienne conservatrice, qui est encore très sensible dans l'état de choses prusso-allemand ''. » — « Le fait d'un développement de l'agrarianisme dans les pays orientaux luthériens est attesté par Gotheim \ » — « C'est un patriarchalisme, et j'ai indiqué que le but policier qui régit tout, et le patriarchalisme absolu, sont de véritables fils du luthéranisme". » — Il est vrai que Luther a formulé la grande idée de la « vocation ». Mais il a commencé, il n'a pas continué ; il est devenu de plus en plus traditionaliste'. « De telle sorte que la simple idée de la vocation, au sens luthérien, est restée (dans le domaine où nous sommes) d'une importance problématique ^. »

3. Alors, rompant avec le moyen âge et le luthéranisme, est venu « l'esprit du capitalisme », qui consiste à gagner de l'argent, mais pas pour en jouir ; au contraire. Cet « esprit » se détourne soigneusement de toute jouissance innocente de l'existence, et de tout ce que l'existence peut offrir de plaisir '\

C'est là quelque chose qui est contre nature. « Par nature, l'homme ne veut pas gagner et encore gagner de l'argent et l'avare ?\ mais simplement vivre, et

1. Voici une série de déclarations de Trœltsch qu'il est bon de noter : « La question relative à l'origine et à la nature du système capitaliste est, comme on le sait, le grand problème pour les études actuelles, historiques et théoriques, de l'économie politique. > {Sozial-Lehren, I, p. 715, n. 389a.) — 11 faut distinguer « l'esprit du capitalisme et le système capitaliste. Ils n'ont pas besoin de se mêler, et souvent, ils ne se mêlent pas. C'est de la réunion fortuite des désirs, que naît la domination spirituelle du capitalisme. » {Ibid.) « Personne n'a soutenu que le capitalisme descende (stammt) du Calvinisme. On a soutenu que les deux ont une certaine affinité, attraction élective (Wahlverwandscha/f) l'un pour l'autre : que la morale de la vocation et du travail, selon le Calvinisme, la morale qui, avec certaines précautions, permet de gagner de l'argent, pouvait donner au capitalisme comme une épine dorsale, spirituelle et morale. > (/éî'rf., p. 713, n. 388.)

2. Dans l'antiquité et au moyen âge, tout ce qui peut ressembler au capitalisme « avait été proscrit comme le fait d'une avarice sordide et d'une mentalité sans dignité. » (M. Weber, I, p. 19.) — Au moyen âge l'idée générale était que le marchand ne pouvait plaire à Dieu (Deo placere non potest); qu'il y a dans l'état de marchand quelque chose de honteux (pudeitdum).

.3. Nous nous bornons à noter que la théologie de Max Weber est la théologie de Trœltsch, de Hartmann, de Ziegler. Jésus en nous apprenant à prier pour le pain quotidien exprimerait l'idée classique du détachement radical du monde. Saint Paul professe « l'indifférence eschatologique ».... Le moyen âge a son origine dans saint Paul et dans le Nouveau Testament. ■> A cause de l'attente eschatologique, saint Paul et le Nouveau Testament ont une attitude soit indifférente, soit essentiellement traditionaliste vis-à-vis de cette vie. » (Max "Weber, XX, 1904, p. 46, 47.)

i. Troeltsch, hiternalionale Wochensclirift, igio, p. 461. — .ï. Ibid., p. 503. — li. Ihid., p. 503; Jbid., p. 456, 457. — 7. M. Weber, I, p. 46. 8. Ihid., p. 50. — 8. M. Weber, II, 92.

l'esprit social du calvinisme 643

vivre comme il est habitué de vivre '. » L'esprit du capitalisme est donc « irrationnel », religieux. Et cest précisément cet élément religieux qui différencie " l'esprit du capitalisme » et le « capitalisme ». Ensuite, voici ce qui s'est passé : le capitalisme actuel est sorti directement de la morale calviniste, et de son rôle de la vocation, mais par voie de sécularisation. Le sens religieux, qui était le fondement de la vie pour le gain {Eriverbsleben) a disparu. Le capitaliste ne travaille plus pour motifs ascétiques, pour l'honneur de Dieu ; et l'activité capitaliste, déracinée de son sol primitif, se transforme en une puissance opposée au Calvinisme et au protestantisme. Ce que le protestantisme a créé le déborde, et il n'est plus maître des esprits qu'il a déchaînés ^.

4. Etant contre nature, « l'esprit du capitalisme », pour se manifester, avait donc besoin d'une force énorme. Pour changer ou vaincre la nature, il fallait « le long effort d'une éducation persistante », d'une éducation religieuse. Et l'éducation religieuse ^, qui seule pouvait rompre avec le moyen âge et le luthéranisme, c'était celle du Calvinisme. Et il semblerait qu'ici M. Weber se sépare un peu de Trœltsch. Selon lui, le Calvinisme, « un des facteurs incontestables de l'esprit capitaliste », a été le plus opposé au moyen âge. « C'est avec raison que depuis l'origine jusqu'à aujourd'hui le catholicisme a considéré le calvinisme comme son véritable ennemi '\ » — En tout cas, Weber et Trœlt&ch sont d'accord sur la rupture entre le Calvinisme et le luthéranisme : « Au contraire, le Calvinisme s'est intimement fondu avec la société politique, libérale, démocratique, et avec la société bourgeoise et capitaliste [?] moderne, et a donné, jusqu'à aujourd'hui, aux peuples calvinistes, une tenue religieusement politique et socialement développée, tout à fait originale. »

5. Le Calvinisme a agi par deux idées : celle de la vocation et celle de ï ascétisme .

Il est parfaitement vrai, nous l'avons vu, que l'idée de vocation est de première importance : elle est au centre de toute la morale calviniste. « La vocation, dit Calvin, est la principale partie de la vie humaine, et qui importe le plus devant Dieu ■\ » Et qu'est-ce que la vocation ? « Vocation en l'Escriture signifie un estât et façon de vivre légitime ^ ; car d'autant que ce nom vient d'un mot qui signifie appeler, il a une correspondance mutuelle à Dieu, qui nous appelle à

I. Max Weber, p. 23. — i. Ibid., p. 1232. — 3. Ibid., p. 23. — 4. Ibid., I, p. 51. — "i. Opéra, VII, p. Si.

li. ■< Idée dune obligation que chacun doit éprouver et éprouve en face du contenu de l'activité à taquelle il est appelé, quelle que soit cette activité. >■ M. Weber, I, p. 17- — La définition de M. Weber est exacte. Et le même auteur a également raison quand il écrit : « Ce qui est tout à fait nouveau, c'est ceci : estimer l'accomplissement du devoir dans la vocation terrestre comme l'idéal de la moralité personnelle. C'est là ce qui a produit logiquement le sentiment de l'importance religieuse qu'a le travail quotidien dans ce monde, et a enfanté l'idée de la vocation. Ainsi, ce qui trouve son expression dans cette idée de la vocation, c'est le dogme central de toutes les anciennes dénominations protestantes, dogme qui rejette la distinction entre les préceptes et les conseils de la morale chrétienne, dogme qui indique comme le seul moyen de mener une vie agréable à Dieu, non pas de renchérir sur la moralité dans le monde par l'ascétisme monacal, mais de se contenter uniquement de remplir ses devoirs dans le monde, tels que la situation de chacun le demande, c'est-à-dire de remplir sa vocation. » M. Weber, l, 1904, p. 41-

ceci ou à cela.... » Il peut donc y avoir « des manières de vivre, lesquelles sont apertement meschantes ou vicieuses. » Toutefois Calvin reconnaît qu'il n'y a pas « obligation et nécessité » ; que « chacun n'est pas obligé à sa vocation, tellement quil ne la peut délaisser. Ce seroit une chose trop rigoureuse qu'à un cordonnier il ne fust point loisible d'apprendre un autre mestier, et au marchand de s'adonner au labourage. »

L'apôtre « n'impose point de nécessité, » seulement il ne veut pas qu'on « change d'estat sans quelque juste cause. » L'apôtre condamne seulement « l'inquiétude qui empesche que chacun ne demeure en sa vocation paisiblement et en repôt de conscience, et veut qu'un chacun s'applique à faire valoir ce à quoy il est appelé '. »

Weber estime que cette idée de la vocation caractérise la « culture capitaliste ». Mais gagner de l'argent est-ce une vocation de Dieu ? Oui et non, et à de certaines conditions, qui sont pour cette vocation comme pour toutes les autres. « L'esprit du capitalisme » remplit-il ces conditions ? C'est précisément ce qui est en question.

6. Mais, après l'idée de la vocation, vient l'idée de X'ascétisme, et nous voici à l'essentiel; c'est ici ce qui est spécialement religieux et calviniste, et ce qui a été le facteur vraiment générateur du capitalisme ; car pour qu'il y eût « esprit de capitalisme » if ne suffit pas de gagner beaucoup d'argent, il faut surtout ne pas en jouir. — Précisons, si possible.

L'ascétisme du moyen âge consiste en trois choses : i° fuir le monde ; 2° cette fuite du monde n'est pas obligatoire pour tous ; elle fait partie de la morale des conseils, à l'usage de ceux qui cherchent une morale supérieure, les saints, et 3° cette fuite du monde est méritoire.

Or, l'ascétisme protestant, \° ne fuit pas le monde ; 2" est obligatoire pour tous, et 3° n'est pas méritoire. — Et voilà deux choses contraires, qui portent le même nom. Est-ce admissible ?

Suffit-il de s'emporter avec colère contre ceux qui s'arrêtent à une question de mots? Encore une fois, non. 11 n'est pas permis, même en avertissant, de démarquer cette monnaie verbale qu'est un mot. Quand on avertit, ce n'est pas malhonnête, mais la monnaie démarquée est une occasion de confusion, d'équivoque -.

Page 1