‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 155 sur 176 · Commentaires, i Cor. VII · texte numérisé non relu

Commentaires, i Cor. VII

t. Trœltsch reconnaît que le protestantisme a changé, dans l'idée ascétique, « la forme et le sens-^. Mais il ajoute « seulement » (mir die Form und den Siiin geivechselt), {Die Bedeuiung, etc., p. 24) En vérité est-ce que deux idées qui n'ont ni la même forme, ni le même sens sont deu.x idées semblables, analogues? Et cela devient absolument confus, impossible véritablement à comprendre. « Sans doute il y a là une estimation instinctive plus haute de l'ordre de la création que dans le catholicisme.... Il y a là une union de l'ordre '.aturel et de l'ordre rédempteur, plus intime que dans le catholicisme. Nous devons vivre dans le monde et le vaincre en restant au milieu de lui, plaçant notre salut, notre félicité, seulement dans notre justification et dans la mort e.xpiatoire du Christ. » — Et puis : « C'est un ascétisme qui n'est pas moins ascétique, parce qu'il ne se montre pas sous la forme du monachisme, parce qu'il nie le monde [Que faut-il entendre par ce mot monde: s'agit-il du monde pécheur, ou tout simplement du monde opposé au cloître,

7. Et, en eflFet, l'ascétisme protestant et l'ascétisme catholique ont beau être déclarés en tous points contraires, il faut qu'on leur trouve quelque chose de commun, puisqu'on leur donne le même nom. Voici : tous deux sont un plan rationnel de vie, à savoir de subordonner les choses de ce monde aux choses de l'autre monde.

Mais quelle nouvelle et suprême équivoque ! Cette subordination, est-ce bien ou est-ce mal ? Est-ce de l'ascétisme, ou tout simplement de la religion ? Toute religion n'est-elle pas ascétique (en ce sens), dans la mesure même où elle est religieuse ? et que serait une religion qui ne subordonnerait pas l'homme à Dieu, la terre au ciel et le temps à l'éternité ? Le fondateur de l'ascétisme (en ce sens) c'est Jésus-Christ '.

8. Un détail embrouille encore plus les choses. L'école d'Heidelberg emploie constamment le mot rational, lequel veut dire soit rationnel, soit rationaliste '^ Mais le rationalisme est l'excès et souvent le contraire de ce qiii est rationnel Autant il est rationnel de subordonner le fini à l'infini, autant c'est peu rationaliste.

Dès lors qu'est donc cet élément « irrationnel » qui joue un tel rôle dans l'ascétisme, et qui se confond avec le rationalisme? L'ascétisme, dit-on, est du «rationalisme économique », est une « apparition partielle dans le développement du rationalisme^; » — et de plus « le fidèle n'a rien pour lui de sa richesse, si ce n'est le sentiment irrationnel de Tacconiplissement de sa vocation ''. » — Mais si la vocation c'est le devoir sacré, qu'a d'irrationnel ou de rationaliste l'accomplissement de ce devoir ?

au désert?] intérieurement, et du dedans, au lieu de le fuir extérieurement. On peut, en opposition avec l'ascétisme catholique, qui se trahit par une vie hors et à côté du monde, le désigner sous le nom d'ascétisme dans le monde. » (innerweltliché) (Ibidem, p. 25, 26.) Les esprits sont contraires : « II est comme tout le Calvinisme, actif, agressif; il veut transformer le monde à l'honneur de Dieu.... Pour ce but, il rationalise, et discipline toute la vie par ses théories morales et sa discipline ecclésiastique. Il voit dans la pure sentimentalité [fiefïihligkeit iiiid Sti)iimnng) une paresse, un manque de sérieux; il est rempli d'un sentiment fondamental : le travail pour Dieu, pour l'honneur de son Eglise. Aussi l'esprit de la morale calviniste produit une activité vive, une sévère discipline, un plan complet, une direction chrétienne sociale. » {Ibidem, p. 27.)

1 . Lorsque Trœltsch parle de la « concentration de toute l'activité dans la vie en Dieu et dans l'éloignement de tout ce qui la trouble >, ne dit-il pas ce que doit faire toute vie chrétienne? Quand il reproche au protestantisme de n'avoir pas reconnu les biens de ce monde comme des buts en soi [Selbstsweck), ne déclare-il pas que les protestants ont tort d'être religieu.x? Trœltsch en arrive à dire que le protestantisme s'est borné à poser l'ancienne question du salut ; « C'est seulement l'ancienne question {durch und dtirch nitr die alte Frage.) » (Trœltsch, p. 19.) Mais en vérité que penser? Cette question : Que dois-je faire pour être sauvé? n'est pas une question spécifiquement catholique; c'est la question spécifiquement chrétienne. Ce qui est catholique, ce n'est pas la question, c'est la réponse. Du reste Trœltsch reconnaît que le protestantisme a apporté une réponse nouvelle {neiie Aitlivort). {Ibid., p. 19. "i Voir aussi F. Loofs, Luther s Stelhmg sum Mittelalter und ziir Neiizeit, p. 11, 12.)

i. La vie des « saints » est exclusivement tournée vers un but transcendant, le salut; et précisément pour cela, elle est dans son cours terrestre rationalisée (raiionalisiert), et dominée par cette unique préoccupation : augmenter la gloire de Dieu sur la terre. (M. Weber, II, p. 28.)

:!. iMax Weber, I, p. 34. Voir Ibid., II, p. 17. — i. Ibid., I, p. 31.

9. Et finalement à quoi aboutit toute cette ratiocination ? A démontrer que le vrai ascétisme catholique est celui qui a débarrassé le catholicisme de son ascétisme. C'est l'ascétisme des Jésuites, lequel, bien loin de se mortifier et de fuir le monde, fait concourir tous les moyens, le monde compris, à son but. Voilà l'ascétisme rational. Or l'ascétisme protestant est raiioual. Donc l'ascétisme protestant ressemble à l'ascétisme jésuitique ; c'est l'ascétisme le plus ascétique (nouveau style), parce qu'il est le moins ascétique (ancien style). Ecoutons bien : « Ce caractère rationnel {rational) se montre surtout chez les Jésuites, émancipé d'une fuite sans plan du monde et des macérations de virtuoses '. » — C'est ainsi que Loyola et les Puritains sont à peu près d'accord. « Cette domination absolue de soi-même est le but des Exercitia de saint Ignace et, d'une manière générale, des formes les plus hautes, des vertus rationnelles (rationale) du monachisme ; c'est aussi ce qu'il y a de décisif dans l'idéal pratique de la vie des Puritains ^ » — « Tous les points de vue essentiels se trouvent également indiqués dans les règles du monacliisme catholique {Lebensfiihrungen) et dans les principes de la vie des calvinistes '. »

10. Comme explication de ce qu'il faut entendre par le travail avant tout ordonné de Dieu « comme un but, en soi, pour la vie '*, » Max Weber cite l'Anglo-Saxon Baxter. « Quand Dieu vous montre un chemin, sur lequel sans dommage pour votr^ âme ou pour les autres^ d'une façon régulière, vous pouvez p-affner davantage qu'en suivant un autre chemin, si vous refusez de le suivre et choisissez le chemin lequel vous conduit à un gain moindre, vous contrecarrez un des buts de votre vocation ; vous vous refusez à être un administrateur de Dieu et à recevoir ses dons, de manière à vous en servir pour lui, s'il voulait vous le demander. Vous pouvez travailler afin d'être riches, non pour vivre pour la chair et le péché, mais pour Dieu'\ »

Nous avouons ne pas voir comment être un simple administrateur de Dieu, recueillir des biens offerts par Dieu, de manière à s'en servir pour Dieu, c'est faire du travail un but en soi pour la vie. C'est expressément le contraire, puisque le but, c'est Dieu.

Trœltsch dit un peu la même chose en disant un peu le contraire : « De là sort un ascétisme mondain, qui reconnaît, selon un plan, et dans la plus large mesure, tous les moyens mondains, mais ne les considère que comme des moyens [donc pas un but], sans leur accorder une valeur propre, afin de créer la communauté sainte, en usant de tous les moyens. — Mais ramener tout ce qui est dans ce monde à n'être qu'un moyen, c'est une discipline rigoureuse de l'activité, une rupture de tout sentiment purement instinctif [pourquoi ?] et une réduction de toute la vie des sens à ce qui est nécessaire et utile [pourquoi ?] ; c'est l'éducation et le contrôle de soi-même pour une vie sainte selon la loi de Dieu [une vie sainte selon la loi de Dieu, n'est-ce pas le but de toute religion r\ Ainsi s'unissent un

1. Max Weber, II, p, 28. — 2. Ibid., Il, p. 29. — .'!. Ibid., II, p. 30. On peut lire encore Max Weber, p. 36; II, 27; II, 28. — 4. Ibid., II, p. 8i. — 5. Ibid., I, p. 86.

sens pratique [tout à l'heure, c'était irrationnel] et un froid utilitarisme [servir les plans de Dieu, est-ce un froid utilitarisme ? n'est-ce pas plutôt un enthousiasme ardent, un mysticisme plus ou moins sublime r] avec cette orientation vers l'au delà, — un plan conscient, un effort systématique avec un complet désintéressement de toute jouissance des événements [?]. Et cette union caractérise le Calvinisme.... Cela produit un vif intérêt politique, non pas pour TKtat en soi [il faudrait une explication] ; un diligent travail économique, mais non pas pour la richesse en soi [il faudrait une explication] ; une organisation sociale, mais non pas pour le bonheur terrestre [il faudrait une explication] ; une discipline du travail constante, mais non pas pour l'objet du travail [il faudrait une explication] '. »

Telle est la théorie de M. Weber sur « l'esprit du capitalisme « calviniste. — L'exposition, pour autant qu'on la comprend, nous parait en être une réfutation suffisante.

Pour essayer de nous reconnaître dans l'imbroglio et parfois la logomachie de ces théories très hardies, — parfois très brillantes, le plus souvent très nuageuses, — arrivons enfin à la question que nos théologiens et historiens auraient dû commencer par traiter, et par bien élucider. Qu'a été le Calvinisme (de Calvin), le Calvinisme normatif? Qu'a pensé Calvin de la richesse et de l'usage de la richesse ?

1. Nous sommes d'abord obligé de renvoyer à tout ce que nous avons dit dans notre volume précédent sur le prétendu ascétisme de Calvin et à tout ce que nous dirons dans le chapitre suivant de l'attitude de Calvin vis-à-vis du luxe. Tenons-nous en ici à l'argent.

2. L'argent est bon en soi, dit Calvin, « de nature » ^. « Dieu, qui a regardé aux nécessitez des hommes, ne leur a voulu défaillir en rien ; et comme il a créé le blé, le vin, et autres choses, comme il nous a (en somme) voulu nourrir et vestir, il a adjousté l'argent, afin que les hommes peussent communiquer les uns avec les autres. » — L'or et l'argent sont « de bonnes créatures [choses créées], qu'on peut appliquer à bon usage. » Les hommes peuvent en « abuser, » mais « ont-ils la maistrise pour souiller les créatures de Dieu, et les' corrompre et renverser ? Nenni •*. »

Tout le mal vient non de l'usage, mais de l'abus de l'argent et de la richesse. La faute est dans « l'appétit » de « vouloir estre riches. » Tout procède « de ceste source de cupidité. »

3. Quel est donc le bon usage de l'argent ? « Si nous pouvons appliquer à nostre usage l'or et l'argent, ce ne sera point pour nous induire à attirer à nous le bien d'autruy, pour estre des gouffres insatiables pour rapiner par ci et par

i. Trœltsch, I, p. 619. — 2. Commentaires, Matthieu, XIX, 24. — :l. Opéra, XXVI, p. 580.

là ; ce sera pour bien faire [faire du bien] à nos prochains au besoin, et pour nous en servir à nostre nécessité'. » — « Tous les riches, quand ils ont de quoy bien faire, il est certain qu'ils sont là comme officiers de Dieu, et qu'ils exercent ce qui luy est propre : c'est assavoyr d'aider à vivre à leurs prochains. » — « Combien qu'il n'y ait point ici une taxe, ou quelque impôt, tant y a que un chacun doit penser que c'est à ceste condition que Dieu lui a donné et bled et vin, qu'il en eslargisse à ceux qui en ont faute et disette "^ » — « Dieu commande à ceux qui ont dequoy, d'avoir la main ouverte pour secourir les povres et disetteux, qui sont en la terre '^ » — « Si au contraire nous sommes tellement retirez qu'il ne sorte point un denier de nostre bourse, ni un morceau de pain de nostre cuisine, et que sera-ce ? N'est-ce point frauder ceux auxquels Dieu avoit ordonné une partie de notre substance

Et c'est la loi de la solidarité, de l'entr'aide, que Calvin formule avec une force qui paraîtra plutôt exagérée au plus ardent de nos solidaristes et de nos philanthropes modernes. Le vrai chrétien « renonce à soy », « ne cherche point son propre. » « Comme nul membre n'a sa faculté pour soy... en ceste manière, l'homme fidèle doit exposer tout sou pouvoir à ses frères, x\q prouvoyant point en particulier à soy, sinon qu'en ayant tousjours son intention dressée à Vutilité commune de l'Eglise. » — « Nous ne sommes pas possesseurs de nos biens, nous en sommes « dispensateurs » (œconomos). Or il n'y a point d'autre façon de bien et droitement dispenser ce qui nous est commis que celle qui est limitée à la reigle de charité. » Et il en arrive à ces paroles : « De là il adviendra que non seulement nous conjoindrons le soin de proufiter à nostre prochain avec la solicitude que nous aurons de faire nostre proufit : mais aussi nous assujetirons nostre proufit à celuy des autres ^. » — Et l'on a pu dire que la préoccupation humanitaire n'était pas spécifiquement calviniste, qu'elle avait été ajoutée plus tard !

4. Voudra-t-on ranger Calvin parmi les « traditionnalistes ^ ? » « Notre cupidité est un gouffre insatiable, si elle n'est réprimée. Or la meilleure bride qu'on luy pourroit donner, c'est si nous n'appétons point plus que requiert la nécessité

de ceste vie présente Chacun néantmoins ne laisse pas par ses souhaits et

appétits désordonnez, d'engouffrer des possessions amples et de grand revenu, comme s'il avoit un ventre suffisant pour tenir la moitié du monde — Ainsi donc que nous soyons contons, et que ne passions outre les limites ; apprenons à tenir nostre affection tellement réglée, que nous n'appétions point plus que ce qui est nécessaire pour entretenir ceste vie. En nommant la « nourriture et le vestement »

I. Opéra, LUI, p. 581. — i. Ibid., XXVIII, p. 205, 199. Ibid., p. 138 — 3. Ibid., XXVII, p. 338- — 4. Ibid., XXXIV, p. 604. — .'). III, VII, 5. — Le texte est resté intact dans toutes les éditions à partir de 1839.

t). Nous ne comprenons pas en quoi Calvin se serait montré traditionaliste (comme le dit Trœltsch), dans le passage de \' Institulion, II, vill, 46, où il demande que l'on fasse gain, ♦ sinon qu'honneste et légitime, » sans ♦ faire tort a nostre prochain, » sans « assembler richesse du sang ou de la sueur d'autruy. » Il n'est pas question de gagner peu ou beaucoup; il s'agit d'être honneste, point brigand; rien de plus.

L ESPRn SOCIAL DU CALVINISME 649

il exclud les délices et grande abondance. Car nature se contente de peu, et tout ce qui est pardessus Fusage naturel est superflu ^ »

Non. La vérité exacte est que Calvin veut tout simplement que le chrétien ne mette pas son cœur à ce « superflu ». Le chrétien ne peut mettre « son affection à l'or et à l'argent. » Il ne peut « adonner tellement son cœur à l'or et à Targent, qu'il en oublie Dieu. « — « Ceux qui appétent d'estre riches, » qui « ont la cupidité de s'enrichir, » ont « une convoitise qui les brusle, » ont « comme une fournaise ardente en eux ; » ils sont « leurs bourreaux ». -^ Ils sont comme « phrénétiques ». Donc « bataillons contre nos cupiditez, si nous les voyons tendre à l'avarice, » et recherchons « ce contentement lequel seul nous peut rendre riches, comme dit le proverbe^. »

5. Et avec son bon sens, ennemi de tout extrême, Calvin combat l'avarice. « Quelle folie sera-ce quand un homme fera du bon mesnager, et cependant qu'il se consume du tout ? C'est ce qu'on dit en proverbe, qu'un homme voudra espargner un sould en sa bourse, et cependant il laissera plouvoir en sa maison, sous ombre de dire : Et quoy ? Ho, il me faudroit trop d'argent, si je faisoye monter les ouvriers pour recouvrir ma maison, il me faudroit trop de tuiles. Voire, et cependant voilà la pluye qui pourrira et chevrons, et traleizons, et tout ce qu'il y a que tout sera gasté. Voilà un homme qui sera taxé à cent escus de dommage par sa folie ; ainsi en est-il de ceux qui veulent espargner je ne scaiz quoy, et cependant ne regardent point de fournir ce que Dieu leur donne. »

Et il explique que le « superflu » n'est pas du tout interdit. « Nature se contente de peu, et tout ce qui est par-dessus l'usage naturel est superflu. Non pas qu'user des créatures un peu au large [liberalior usus)^ soit une chose damnable de soy : mais la convoitise est toujours vicieuse •*. » Et cette convoitise peut se trouver chez le pauvre comme chez le riche.

Cette expression au « large », « plus au large », « plus largement », est une expression familière à Calvin.

6. Faisons un pas de plus et constatons que Calvin s'est montré aussi opposé que possible à « l'esprit capitaliste ». « Quand les gens auront en grans monceaux Tor et l'argent... auront les coffres pleins d'or et d'argent, n'est-ce pas une chose difficile qu'ils soyent toujours en telle modestie et humilité, que leur or et leur argent ne leur soit rien ? — Il est impossible qu'un homme ait ceste convoitise d'amasser beaucoup, qu'il ne soit quant et quant préoccupé de ceste hautesse, qu'il se voudra faire valoir sous ombre de ses biens '. » — Sur quoi arrive ce portrait du capitaliste : « Un homme changera même de visage, tellement qu'il

1. Commentaires , i Tim. VI, 7 et 9. — i. Opéra, LUI, p. 274, 275.

3. Commentaires, i Tim. VI, 8. « Pourquoy quelques moyennes richesses empêchent-elles qu'un homme ne soit tenu pour serviteur à Christ, quant au reste il est homme craijinant Dieu, ayant le cœur droict, vivant honnestement, et excellent en d'autres vertus? Tant ainsi que celuy qui est povre, n'est pas pourtant bon ministre, aussi celuy qui est riche ne doit pas pourtant estrc rejette. » Commentaires, 2 Cor. VI, 4. — 4. Voir encore Commentaires, Matthieu XIX, 24.

65o CONCLUSION

ne daignera regarder ses voisins que de travers ; il n'ouvrira la bouche qu'à demi ; ou bien s'il l'ouvre, ce sera pour monstrer une fierté si grande qu'on n'osera pas parler à luy. » — (* Bref, c'est une yvrongnerie. Car comme un homme qui sera yvre, se fera à croire merveilles, ainsi quand un homme est riche et présume de ses richesses, il ne luy souvient plus qu'il est un homme mortel; il s'oublie tellement qu'il ne fera nulle difficulté de s'élever contre Dieu '. »

Et enfin, c'est bien Vespril du capitalisme [Enverbtum) avec son activité dévorante (Rastlosigkeii)^ qu'il dépeint et stigmatise en ces termes : « Quand donc le mois sera-il passé ? et quand le sabbaih sera-il passé, afin que nous puissions vendre le froment ? D'autant qu'il n'estoit pas licite de traffiquer le jour du sabbath, ou aux nouvelles lunes ; touteffois et quantes qu'ils cessoyent un seul jour, ils pensoyent avoir autant perdu de temps ; comme nous voyons les avaricieux se tourmenter, selon que leur convoitise insatiable les déronge incessamment. Car c'est tout ainsi qu'une fournaise ardente. Et tandis qu'ils sont ainsi embrasez, s'ils perdent une heure de temps, ils cuident qu'un an leur est eschappé ; ils content par leurs doigts toutes les minutes. Et quoy, disent-ils, nul marchant n'est encore venu ; personne n'achète ; je n'ay rien fait aujourd'huy ; je n'ay pas sceu gagner un povre souIs. » Comme si le prophète leur disoit : « Vous n'avez nul repos ne cesse. Dieu a commandé expressément que le peuple se repose à toutes les nouvelles lunes ; il a voulu aussi que vous ne faciez aucune œuvre le septième jour ; vous cuidez que c'est un temps perdu, par ce que vous ne gagnez rien -. »

7. Peu de passages manifestent mieux l'esprit de Calvin, cet esprit également éloigné de toute exagération, que celui où il pèse à la balance du bon sens et de la piété le danger de la pauvreté et de la richesse.

« Vray est que la pauvreté de soy apporte beaucoup de tentations. Car quand un homme est en nécessité^, alors il regarde : que doy-je devenir? et le diable le pousse à deffiance. Sur cela il sera induit à murmurer contre Dieu.... Sur cela ils se donnent licence de piller et desrober, et font beaucoup de mauvais tours, et choses dommageables à leurs prochains. Mais si on fait comparaison, il est certain que les plus riches auront de plus grands assauts beaucoup, d'autant que Satan est toujours après pour leur bander les yeux, afin qu'ils se mécognossent, et que s'estans oubliez, ils s'eslèvent contre Dieu ; qu'ils soient du tout attachez à ce monde, qu'ils se mocquent de la vie céleste, qu'ils se persuadent que rien ne leur peut nuire, qu'ils abusent de leur crédit en beaucoup de sortes, qu'il ne leur chaille de rien, qu'ils ne puissent porter nul joug, qu'ils ne se

1. Opéra, XXXIV, p. 676, 677. — « Chalmers n'attaque pas la forme économique dite capitaliste. Mais l'esprit capitaliste, il l'attaque directement. En cela aussi il se trouve tout à fait d'accord avec Calvin. > « Chalmers restreint le Ermerbsziel encore plus, en ce que à côté de lui, immédiatement, il place le devoir social. Et c'est peut-être ici que la pensée de Chalmers se montre le plus authentiquement calviniste. » HoU, o. c. p. 29, 30.

2. Commentaires Ames, 'VIII, 5. — .'^. <t II est bien vray que povreté, si elle est estimée de soy-mesme, est misère. » Institution, III, vm, 7.

vueillent assubjétir à nulle raison, qu'il leur semble que les autres ne sont pas dignes de converser avec eux, tellement que s'il leur estoit possible, ils raviroyent la clairté du soleil aux povres, d'autant qu'ils se font à croire qu'ils méritent bien d'estre séparez, et mis comme en uns reng à part.... '. » Vient cette comparaison, intéressante illustration du style réaliste, à la fois noble et populaire, de notre Réformateur. « C'est comme si quelqu'un estoit en une petite nacelle et en une rivière petite. Et bien, il est vray qu'il pourra chanceler ; il est vrai qu'il pourra heurter contre quelque arbre, contre un bord de la rivière ; mais il n'est pas en tel danger, comme celui qui est en quelque navire au milieu de la mer, là où les vagues, et les tempestes sont beaucoup plus impétueuses. Les povres sont comme en un petit ruisseau, et les riches sont comme au milieu de la mer. » Et Calvin conclut en répétant plusieurs fois son principe fondamental : l'argent est bon en soi, la richesse est bonne en soi. C'est un don de Dieu. Tout dépend de l'esprit qui préside à leur usage. « Non pas que les richesses de soy empêchent que nous ne servions à Dieu, mais cela procède de notre malice et corruption.... Nous voyons que les richesses ne sont point à condamner de soy, comme il y a des phantastiques qui imaginent qu'un homme riche ne peut être chrétien.... Donc notons que les richesses de soy et de leur nature ne sont point à condamner et même c'est un grand blasphème contre Dieu si on réprouve tellement les richesses — Pour cela donc nous sommes admonestez de ne point condamner la richesse de soy. » Considérons Abraham et Lazare. Les anges portent Lazare, l'homme pauvre, dans le sein d'Abraham, l'homme riche-.

8. En vérité, où trouver, dans cette conception si sage, la moindre trace de « l'esprit du capitalisme ? » Il n'y en a aucune, absolument aucune. Et voilà le fait primordial et décisif.

Dès lors, ce qui, dans les néo-calvinismes ultérieurs, a pu être contraire à ce Calvinisme, n'est pas du Calvinisme ; c'est un apport venu d'où que ce soit, mais dont le Calvinisme n'est aucunement responsable. Il n'en a pas plus la honte que l'honneur. — C'est la première conclusion.

Et voici la seconde. Nos auteurs nous disent que cette prétendue transformation du Calvinisme se serait produite à la fin du dix-septième siècle ; et pas dans tous les peuples calvinistes, ni en France, ni en Hollande, ni en Allemagne, ni en Hongrie, mais seulement chez les puritains d'Angleterre et d'Amérique, c'est-à-dire chez les Anglo-Saxons. Sans examiner davantage ladite transformation, il apparaît, en tout cas, que ce n'est pas une transformation calviniste, puisque la majorité des peuples calvinistes ne l'a pas éprouvée. Cette transformation pourrait être due tout au plus au caractère ethnique, national d'une race, la race anglo-saxonne. Et de toutes les façons le Calvinisme est hors de cause.

I. Malgré son instinct anti-anarchique, anti-communiste, Calvin déclare que ce sont les excès de ceu.\ qui possèdent qui amènent les excès de ceux qui ne possèdent pas, « voulant oster toute distinction de biens, faisant de tout le monde comme d'une forest de brigans, où sans compter, sans payer, chacun prenne bien ce qu'il pourra avoir. > Contre la secte des Libertins, Opéra VII, p. 216.

i. OperaXXXm, p. 35, 36, 37-

I. Avant d'arriver à Tétrange explication, à laquelle se trouvent acculés nos critiques du Calvinisme et de son influence sur le monde moderne, notons, en quelques mots, la tentative d'attribuer le Calvinisme non pas à Calvin, mais à Genève.

« Les conditions de la vie à Genève qui ont dès le commencement contribué à déterminer {mit besiimmien) la pensée politique, sociale et économique de Calvin, l'ont conduit à cette accommodation, dont toute la portée ne s'est, il est vrai, révélée que beaucoup plus tard '. « — Ne nions pas que Calvin se soit accommodé à bien des circonstances genevoises. C'était sa coutume, et son principe. Mais faire remonter à une simple accommodation la pensée sociale, économique de Calvin, c'est, semble-t-il, peu connaître Calvin -. 11 suffit, du reste, d'indiquer le point que marque Trœltsch lui-même. « N'est-ce pas grâce à sa lutte contre l'instinct césaro-papiste des Genevois, des vieilles familles genevoises, que Calvin a fondé et organisé son Eglise, avec son consistoire, son diaconat, son système constitutionnel et représentatif, et n'est-ce pas de cette Kglise qu'est sortie toute la conception de l'Etat ? »

•2. Mais arrivons à la grande explication. Elle se trouve chez un critique de l'école d'Heidelberg, Félix Rachfahl •', professeur d'histoire du moyen âge et d'histoire moderne à l'Université de Kiel. C'est un critique dont on ne sait trop ce qu'il exagère le plus, son opposition ou son approbation.

Rachfahl, qui n'est pas théologien, exagère le rationalisme de la théologie d'Heidelberg, et Troeltsch lui reproche un rationalisme « trop plat et trop superficiel ''. » L'idéal de Rachfahl c'est la « libre religiosité chrétienne, relativement désintéressée du dogme », etc. ; c'est « l'autonomie de la raison et de la connaissance ^, » etc. Et voici sa conclusion : « Les grandes influences mondiales que l'on attribue au Calvinisme, et sous lesquelles se développe aujourd'hui la vie moderne, dans la mesure où le Calvinisme y a eu vraiment part, n'ont pu s'exercer que par sa capitulation devant ses premiers ennemis mortels, l'anabaptisme et le luthéranisme rationaliste ^. »

Alors pourquoi Rachfahl se plaint-il de l'école d'Heidelberg, puisqu'il accepte son principe et sa conclusion ? Il s'en plaint parce que l'école d'Heidelberg accorde à la religion une grande influence sur le développement de la société, et cette influence, lui, Rachfahl la nie autant que possible. « Les doctrines religieuses, dit-il, ont une bien petite action sur le développement politique, écono-

). Trtltsch, Sozial-Lehren, p. 68i. — Voir encore Ibid., I, p. 707 et Kampschulte. p. 429.

i. Ibid., p. 682. — .3. Il a publié une série d'articles dans X Internationale Wochenscbrift fiir Wissenschaft, Kiinst tind Teclm'k, du 25 septembre au 23 octobre 1909, sous ce titre : Kalvinismtts urid Kapitalisnnis. — 'i. Trœltsch, Die Kiiltiir-Bedeutung des Kalvinismus, dans V Internationale Woclienschri/t, etc. 1910, p. 507. — 5. Rachfahl, p. 1366. — fi. Ibid., p. 1358.

mique et séculier de la société, quand elles sortent du domaine religieux '. » Mais qu'est-ce qui est, et surtout qu'est-ce qui n'est pas du domaine religieux ?

Malgré tout, le Calvinisme reste ; il a existé, ce Calvinisme qui est « une exaltation contre nature et presque pathologique-. » Et alors voici l'explication, la grande explication : le Calvinisme fut aussi faux que nécessaire. « Ce fut une nécessité tragique que le protestantisme, cet enfant de l'individualisme et de la liberté de conscience, ait dû d'abord les opprimer violemment afin de les rendre possibles pour les temps ultérieurs. Car si, dès le début, il les avait laissé gouverner à leur guise, il ne serait jamais devenu une puissance. Par le système de la contrainte qu'il créa, Calvin a finalement sauvé la liberté. Ce fut le résultat de son action, mais ce résultat n'était pas voulu de lui ■'. » — Ainsi le mal a produit le bien, tandis que le bien aurait produit le mal.

Rachfahl continue. Calvin, faisant de TEtat « l'esclave de l'Eglise », retombait dans « la théocratie du moyen âge. » Mais c'était un bonheur qu'il en fût ainsi, et qu'en face de tous les pays protestants soumis à l'Etat, il y eût à Genève « au moins un lieu où l'Eglise ne fût pas au service de l'Etat, mais se posât devant lui indépendante et même dominatrice (?). » — De ce mal {ciilpa felix !) découla une série de biens : le sentiment de la a liberté intérieure », le « courage moral. » « C'est en cela que gît la valeur éducative de la théocratie genevoise pour le protestantisme de l'Europe occidentale. » En conséquence : « Le Calvinisme original n'a rien à faire avec l'Etat moderne et ses rapports avec l'Eglise, mais il a aidé à la création de cet état de choses '*. »

Accumulant à son tour la série d'erreurs que nous avons maintes fois signalées ^ sur laristocratisme et l'antidémocratisme de Calvin, Rachfahl répète une fois de plus : « Ainsi le Calvinisme n'a favorisé la démocratie ni dans l'Eglise ni dans l'Etat ^ »

Après quoi nous allons pouvoir nous contenter des éloges que cet adversaire du Calvinisme décerne au Calvinisme. Voulant démontrer que le Calvinisme n'a pas créé le monde moderne, il donne des preuves, pour nous suffisantes, que le Calvinisme a créé le monde moderne. 11 écrit : a C'était cependant l'esprit de la religiosité calviniste, qui portait les âmes, les remplissait dans leurs souffrances et leurs actions. » De plus, par la constitution de ses communautés, le Réformateur avait créé « l'organisation la plus appropriée au but, et la plus puissante qu'il soit possible d'imaginer ; elle concentrait à son service toutes les forces provenant du principe de la coopération sociale la plus étroite et la plus profonde. » C'était une « grande armée ». « Il n'était permis à personne de se tenir à l'écart dans une réserve hautaine, dans un isolement individualiste. La devise, égale pour tous, était : action sociale commune dans un même esprit. Et une parfaite [treffliclie) discipline était exercée parmi ces héros pour l'honneur et la gloire de Dieu,

1. Rachfahl, p. 1329. — i C'est Trceltsch qui résume ainsi l'opinion de Rachfahl. (Trœltsch, Internationale, p. 462.) — 3. Ibid., p. 1352. — i. Ibid., p. 1356. — "i. Ibid., p. 1357. — ''• laid , p. 1357. Notre honoraljje professeur d'histoire pousse l'aveuglement jusqu'à contester le rôle essentiel joué par le Calvinisme dans la résistance à la contre-réformation.

la discipline entre les mains des directeurs de la communauté, entre les mains du consistoire composé de pasteurs et de laïques '. »

De Genève l'organisation s'étend à l'Europe occidentale et crée des unions « soumises à une direction, une, systématique, énergique, les unions synodales. Et alors.... » Alors « ce n'est pas la doctrine de Calvin sur l'Etat, et en particulier sur le droit de résistance (!), qui a assuré la conservation et les progrès du Calvinisme dans l'Europe occidentale, mais, à côté de sa religiosité particulière (!), c'est tout d'abord son organisation ecclésiastique, la forte organisation delà communauté". » — Pas le Calvinisme (de Calvin), mais sa religiosité! ! Pas le Calvinisme (de Calvin), mais son Eglise ! !

Rachfahl va plus loin encore dans la contradiction et dans l'éloge. Ce qui provient du Calvinisme (de Calvin), « ce qui est le meilleur de ce qu'il a inspiré à son Eglise, » c'est sa a religiosité particulière, sortie de sa doctrine de la prédestination. » Alors ? Ah ! mais cette religiosité sortie de la doctrine de la prédestination ne reste pas ou ne disparaît pas avec cette doctrine.... Passons. — « La religion devint pour Calvin une passion, qui dominait tout et entraînait tout. » Cette « union de religiosité profonde et ardente avec une vie strictement morale et un sentiment très vif de la communauté a créé les héros... qui,... etc. » Or « de cet héroïsme actif, ni le christianisme réformiste, moraliste et rationaliste d'un Erasme, ni l'anabaptisme, qui après la catastrophe de Munster devint paisible, retiré du monde, ayant peur de toute effusion de sang, et fort seulement dans la souffrance, n'étaient capables ^. »

Ainsi, d'après ceux qui ne veulent pas que le Calvinisme de Calvin ait créé le monde moderne, ce Calvinisme a créé les héros, qui seuls pouvaient permettre la naissance du monde moderne.

Ici, tournant court et parachevant son étrange philosophie, Rachfahl déclare que cette religiosité admirable, alors, ne vaut rien, aujourd'hui. C'étaitmomentané, cela ne pouvait durer, cela ne pouvait devenir normal. 11 y avait des éléments d'exaltation (Ueberspawiung) : corruption radicale, prédestination, rigorisme moral. Aussi, après cette « explosion », vint la réaction: ce fut le christianisme rationaliste, moraliste de la Renaissance. Et ainsi on arriva... à l'idéal '!

3. Ferdinand-Jakob Schmidt ^ s'est chargé de rendre un grand service à l'histoire du Calvinisme. 11 a poussé les préjugés et les erreurs anticalvinistes non seulement à l'absurde, mais au grotesque le plus mélodramatique. — Je me hâte de dire qu'il est loin de ma pensée de rendre la savante école d'Heidelberg responsable des conséquences qu'en fait sortir son aveugle caricaturiste.

Schmidt accepte avec enthousiasme la thèse de M. Weber "^ : le protestantisme a produit l'esprit du capitalisme. Et il y a là de quoi épouvanter « le cœur de ceux qui sont encore animés du vrai sentiment protestant '. » — Heureuse-

I. Rachfahl, p. 1362. — i. Ibid., p. 1363. — :i. Ibkt. p. 1364. — 4. Ibid., p. 1366. — •">. Kapitalismus iiiid Protcstaulisiiuis, dans les Preussische Jahrbïtcher , nov. 1905. — 6. La démonstration de M. Weber,

dit-il, est •■ contraignante ». Ibid., p. 193. — 7. Ibid., p. 193, 194.

ment que ce cœur est vite rassuré : il ne s'agit que du protestantisme réforme, du Calvinisme '. Or il y a le luthéranisme, et tout est sauvé! « Derrière et au-dessus du rationalisme réformé s'élève l'idée plus large, plus profonde du protestantisme pnmitif, telle qu"elle s'est manifestée non seulement sous sa forme religieuse dans l'esprit de Luther, mais sous sa forme artistique dans l'esprit de Bach, de Schiller et de Goethe, sous sa forme philosophique chez Kant, Fichte et Hegel'-. — Goethe et Hegel, représentants, comme Luther, du christianisme primitif !

Et tout en nommant de temps en temps le « puritanisme », c'est contre tout le Calvinisme que fonce notre luthérien plus chauvin qu'orthodoxe, à ce qu'il semble.

« La foi réformée \\\ ne s'agit pas seulement de la foi puritaine ; est abstraite, rationaliste-rationnelle {rational) ; la foi luthérienne, au contraire, est de nature concrète et spéculative ^ » — Ce qu'il manque à la foi réformée, c'est d'être « substantio-infinie » (siibstantiell-uuendlich) (??), — c'est « l'effort moral vers la précision substantio-infinie » ider siibstûii{ie//eii Uiieinilichkei/ Besliniintheit) [''.V'.)'' .

C'est dans cette impénétrable obscurité que Schmidt procède à son exécution du Calvinisme. « L'amour pour Dieu, tout autant que l'amour pour le prochain, devient tout à fait abstrait et mort » (unlebendig). — « La conséquence de la dogmatique réformée ^il s'agit bien du Calvinisme en général et pas seulement du puritanisme], est exposée pas rarement, avec une dureté de cœur vraiment effrayante, dans les sermons, dans les exhortations religieuses, et de là vient cette froideur, cette absence de pitié, cette orgueilleuse (selbsbewiissle) piété, qui se sont si souvent montrées dans les cercles piétistes et puritains ^ »

Ici Schmidt est bien arrêté par un petit mystère. Le capitalisme moderne, dit-il, c'est le Calvinisme dépouillé de ses motifs religieux. Mais du moment que le « rationalisme économique » provient du « rationalisme calviniste », pourquoi le capitalisme a-t-il dû attendre d'être « débarrassé de sa coquille religieuse ? » Schmidt espère que M. Weber expliquera ce mystère'*.

En attendant, il apparaît que le Calvinisme a été pour l'humanité une chute (Sundeiifall), une chute de péché plus grave, plus effrayante que la première, celle qui précipita Adam et J'humanité dans le mal et le malheur : « La conséquence [ici il est parlé de la conséquence chez les puritains, mais il est immédiatement déclaré que le principe est dans le Calvinisme primitif] est que l'homme,

— à quoi il était précisémetit destiné d'après la doctrine réformée dès le commencement, — est dégradé {herabsinkt) au rang de simple instrument, au moyen d une puissance de vie générale, supprimant (ausschaltend) la liberté personnelle ; et ainsi est d'abord sacrifiée la plus précieuse idée du développement de la civilisation occidentale, celle de l'union de l'absolue conscience de soi avec l'esprit

I. « L'éthique réformée avec ses conséquences capitalistes ne représente aucunement l'esprit moral de tout le protestantisme. » Ibid., p. 226. — 2. Ibid., p. 195. — Voir p. 200, 215, 218. — :). Ibid., p. 226.

— i. Ibid., p. 227. — ."i. Ibid., p. 204, 205. — ti. Ibid., p. 205, 206.

Hni. Le réformé [c'est bien général] ne considère ni sa volonté propre, ni celle du prochain, mais seulement la volonté abstraite, générale, sans fusion concrète avec la personne humaine, et cette puissance abstraite, générale s'objective finalement dans la forme personnelle, abstraite de l'absolue production des biens. Avec cette domination produite par lui de la chose sur la personne, l'homme subit une seconde chute [Siindenfall) plus forte et plus effrayante que la prem\h\-c '. » — Est-ce assez obscurément effrayant, horrible :

Mais après l'enfer noir, le ciel bleu ! Après la « chute » par le Calvinisme, la « rédemption » par le luthéranisme. « D"où viendra la rédemption hors de cette nouvelle chute ? de nulle part ailleurs que de la réalisation, rendue possible, de ridée du protestantisme luthérien. " — <« Comment l'homme peut-il être de nouveau racheté de la domination démoniaque de la chose sur la personne ?.,. C'est l'idée du protestantisme luthérien et de l'idéalisme allemand en général"-. »

Ft sait-on en quoi consiste tout particulièrement cette rédemption ? En ce que Luther s'est opposé « avec un instinct génial » à cette conception du « moyen âge », à cette conception « démoniaque », qui est la constitution d'une Eglise indépendante de l'Etat '. »

Mais alors si le Calvinisme était si démoniaque et si le luthéranisme était si divin, pourquoi le Calvinisme a-t-il produit ses conséquences et le luthéranisme n'a-t-il pas produit les siennes ? Tout simplement parce que le luthéranisme était trop excellent. « S'il en est ainsi, comment donc a-t-il été possible que les conséquences pratiques de l'idée réformatrice de Luther ne se soient pas encore développées d'une façon vivante '' ? » — « Luther a donné à ses successeurs un talent, dont ils n'ont pas su tout de suite trafiquer, et ils ont commencé par l'enfouir ^ » — Le Réformateur lui-même n'a pas compris tout à fait l'importance morale de son idée de la foi, et c'est « à peine compris encore aujourd'hui*^. » L'idée de Luther est « trop puissante pour qu'elle pût développer toutes ses richesses de vie en quelques générations, même en quelques siècles'. »

11 fallait des préparations et des intermédiaires. C'est le rôle qu'a joué le protestantisme réformé. 11 a été une « mutilation » de Tidée réformatrice ; il n'en a pas moins été nécessaire'*, et il n'y a qu'à admirer la main de la Providence ^

Maintenant il a montré où il aboutissait : il n'y a plus qu'à se tourner du côté du luthéranisme. Grâce à diverses circonstances, « le rejeton secondaire [Nebenschossling) a poussé luxurieusement et a sensiblement arrêté la croissance du tronc principal. Mais aujourd'hui la situation est telle que la tendance pratique de la religiosité réformée s'est complètement objectivée dans la création de l'es-

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