‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 16 sur 176 · Opéra X^, p. 192. — 2. Ibid., X\ p · texte numérisé non relu

Opéra X^, p. 192. — 2. Ibid., X\ p

:i. A propos de l'imposition des mains, Calvin dit que, d'après i Tim. lY, 14, Timothée reçut l'imposition des mains du presbytère (impositionem manutim presbyterii). Sans doute quelques-uns estiment que ce préshyferitim est l'assemblée des Anciens (pro cœlu seniorum). Mais pour lui il s'agit du ministère {de ministerio), I, p. 190. — Le texte reste le même en 1539, et la traduction française de 1541 dit: « Combien que je n'ignore pas, qu'aucuns par ce mot de presbitre (sic) entendent l'assemblée des Anciens ; mais à mon sens, nous le prendrons plus simplement du ministère. > Bf, p. 700. Ce passage est un peu obscur. Voici ce que l'on lit i Timothée IV, 14 : « Là où nous avons traduit la Compagnie des Anciens, il n'y a au grec qu'un seul mot : presbyter. Mais nous avons regardé au sens, et à éviter obscurité. Et de faict, ceux qui pensent que le mot grec, en ce passage, se prend pour l'assemblée des prestres, c'est-à-dire des pasteurs et Anciens de l'Eglise, ont bonne opinion, ce me semble (presbyterium qui hic collecHvum nomen esse putant. pro collegio presbyterorum positnm, recte sentimtt meo judicio). Toutes fois quand je poise bien tout, je confesse que quand on le prendroit pour nom d'office, cela ne conviendroit pas mal. Il a mis la cérémonie, pour l'ordre mesme de l'ordination. »

4. Opéra X», p. 18, n. g. — .'i. IV, m, 16 — 6. Opéra X', p. 95.

PASTEURS ET DOCTEURS 107

Voilà donc le pasteur. Mais nous n'avons pas achevé de parcourir les textes des Ordonnances qui le concernent, et il nous reste à voir peut-être ce qu'il y a de plus original et de plus caractéristique.

Les pasteurs de Genève forment un corps, une Compagnie ', ce qui va encore fortifier l'autorité de chacun d'eux. Seulement, notons-le bien : ce maximum de prérogatives va constituer, si l'on ose s'exprimer ainsi, un maximum de contrôle, de discipline. — A-t-on trop parlé de cela, et pas assez parlé de ceci ? au fond, c'est ceci qui a été la base indiscutable de cela. Calvin n'exalte rien autant que les droits du pasteur, si ce n'est ses devoirs.

D'abord tous les pasteurs sont égaux entre eux : « Ça esté une profanation de prendre le titre d'évesque pour un que avoit prééminence par dessus les autres, et que ceux qui sont inférieurs fussent prestres.... Le S. Esprit parlant de ceux qui sont ordonnez ministres de la Parole de Dieu, et qui sont éleus pour gouverner l'Eglise, il les intitule pasteurs.... D'autant que l'Eglise est accomparée à un troupeau, ceux qui ont la charge de la guider par la Parole de Dieu, sont nommez pasteurs ; et puis le mot de pasteur signifie Ancien, non point d'aage, mais d'office ; comme de tout temps on a appelé Anciens ceux qui gouvernent, mesmes entre les gens profanes -. o — Cette égalité, cependant, n'est pas mécanique, brutale^. A propos de Tite I, 5, Calvin commente :« Nous apprenons de ce passage qu'il n'y a point eu pour lors une telle équalité entre les ministres, qu'il n'y en eust quelqu'un qui eut authorité et conseil par dessus les autres; toutes fois cela n'approche point de la coustume tyrannique et profane qui règne en la papauté quant aux collations '\ »

1. Rappelons tout ce que nous avons cité pour montrer que Calvin n'a jamais admis l'idée catholique d'un clergé. Il dit encore (IV, ix, 7) : « 11 ne faut nullement concéder que l'Eglise consiste en l'assemblée des prélats» (in pastortim cœtu, dans l'assemblée des pasteurs, dans la Vénérable Compagnie des pasteurs).

2. Sermon XX sur la Première à Timothce, III, 1-4, Opéra LUI, p. 234. — IV, m, 8. Tous les noms « evesques, prestres {presbyteri), pasteurs et ministres » sont employés indistinctement dans l'Ecriture sainte. — • La Confession de foi française de 1559, dit (art. XXV) : « Nous croyons tous vrais pasteurs en quelque lieu qu'ils soient, avoir même autorité et égale puissance, sous un seul chef, seul souverain et seul universel évesque, Jesu Christ. En conséquence, quand il y a plusieurs pasteurs, dans une assemblée ecclésiastique, chacun préside à tour de rôle. » — Le Modérateur du Synode est élu par chaque Synode. — Non seulement il n'y a pas d'évêque, mais il n'y a pas de surveillant, d'inspecteur : rien qui ressemble aux superintendants, et superintendants généraux des Eglises luthériennes. (Bien qu'il y ait quelque exception en Ecosse aux premiers temps de la Réformation, dans la discipline de A. Lasco, et dans le Béarn. — Rieker, Griindsiitse reform. Kirchenverfassiing, p. iig.) — Aussi, lorsque quelques Synodes provinciaux, en France, crurent devoir faire visiter leurs Eglises, le 3""= Synode national, tenu à Orléans, en 1562, les blâma, et déclara que « cette manière de nouvelle charge et dignité » était « de dangereuse conséquence ». (Aymon, Tous les Synodes nationaux des Eglises réformées de France, I, p. 26.)

3. De même que l'égalité essentielle des fidèles n'exclut pas urie certaine inégalité entre eux : •> Tous ne peuvent pas estre égaux en l'Eglise de Dieu.... Dieu ne distribue point ses grâces également, alin que ceux qui sont les plus avancez attirent leurs prochains.... > Sermon XXV sur la Première à Timothée. Opéra LUI, p. 300. — 4. Commentaires. Tite I, 5.

Io8 LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE

Tous ces pasteurs égaux doivent être également actifs : « Notons que nostre Seigneur ne veut point qu'on nourrisse en son Eglise des idoles ou des fay-néans, et tant moins des gens qui pervertissent tout ordre.... Si les pasteurs prétendent d'estre nourris aux despens communs de T Eglise, il faut qu'ils advisent de s'employer au service de Dieu. Et comment ? Ce n'est point un titre d'oysiveté, ce n'est point une dignité phantastique, que de se nommer pasteur d'Eglise ; mais c'est une servitude, combien qu'elle soit honorable, qu'il faut que celuy qui est constitué pasteur, et ministre, advise d'obéir à Dieu, et à son peuple, car nous ne pouvons pas servir à celuy qui nous a constitué, sinon en servant à son Eglise '. »

D'une façon générale les pasteurs doivent être des modèles : « Combien que Dieu nous ait tous appeliez en commun pour estre servi et honoré de nous, si est-ce qu'il requiert un service spécial de ceux qu'il commet sur son Eglise pour y estre pasteurs : c'est assavoir qu'ils monstrent le chemin et qu'ils soyent tousjours appareillez au service de Dieu -. «

De là découle la nécessité d'une forte discipline. Aussi les Onioniuvices disent : « Premièrement sera expédient que touz les ministres, pour conserver pureté et concorde de doctrine entre eulx, conviennent ensemble un jour certain, la sepmaine, pour avoir conférence des Escriptures, et que nul ne s'en exempte, s'il n'a excuse légitime. Si quelqu'un y estoit négligent qu'il en soit admonesté ^. » — Cette conférence pastorale devait devenir célèbre dans l'histoire de Genève sous le nom de Vénérable Compagnie des pasteurs \ et ne doit pas être confondue avec le Consistoire.

i. OperaXXYll, p. 25, 26. — -2. Ibici., XXVII, p. 21. — :!. Ibid., X-', p. 18.

4. Le texte de 1541, et plus encore peut-être celui de 1561, présente une certaine obscurité. Il semble tantôt qu'il est question d'une compagnie des pasteurs (où il n'y a que des pasteurs), et tantôt qu'il est question d'une congrégation, où il y a des pasteurs et des laïques. Et le malheur est qu'on n'arrive pas à savoir si cette compagnie et cette congrégation forment un seul corps ou deux. — Le paragraphe inséré en 1561 dit que les ministres de la campagne seront invités par les ministres de la ville à venir à la réunion hebdomadaire de < tous les ministres ». « Et pour cognoistre comment chacun est diligent à estudier, et que nul ne s'annonchalisse, chacun exposera à son tour le passage de l'Escriture qui viendra lors en ordre. Et en la fin, quand les ministres se seront retires, chacun de la compagnie advertira le dict proposant [le pasteur qui aura proposé son sermon] de ce qui sera trouvé à redire, à fin que telle censure lui serve de correction. > (Opéra X», p. 96.) Peut-on supposer, comme il le semble au premier abord, que les ministres se retirent d'une compagnie où il y a des laïques et des ministres, et que, les ministres étant absents, chacun de la compagnie présente des censures. Alors ce seraient les laïques qui, à l'exclusion des ministres, censureraient les ministres, leurs sermons ? — Telle ne peut être la pensée de Calvin. Heureusement que le texte dut paraître obscur même au seizième siècle, car il fut complété et expliqué en 1576 (3 juin). Aux mots : « Quand les ministres se sont retirez, » il fut ajouté les mots : « à part, là où ils s'assemblent. » Et nous avons l'explication. — Il faut distinguer les séances de la Compagnie des pasteurs, dans le lieu à part, où la compagnie s'assemble et les séances de la Compagnie ou congrégations, auxquelles les laïques sont admis, et où chaque pasteur à tour de rôle « propose » un sermon. — Le sermon e:itendu, la compagnie se retire « à part, au lieu où elle s'assemble, » et < chacun de la compagnie » des pasteurs censure le pasteur qui a « proposé ». Si un « différend » s'élève < sur la doctrine, les ministres en traittent ensemble, pour discuter la matière. Après, si mestier estoit, qu'ils appellent les Anciens, » c'està-dire qu'ils fassent intervenir les Anciens « pour aider à apaiser la contention. » (Ibid., X^ p. 96.) Donc les Anciens n'assistaient pas à la discussion de la Compagnie, et la Compagnie était aussi distincte de la

PASTEURS ET DOCTEURS lOQ

La Compagnie a pour mission de corriger les « diflrérents de la doctrine » et les « scandales de vie ». — Pour la doctrine, les ministres en « traictent ensemble ». S'ils ne peuvent « appaiser la contention », ils appellent « les Anciens ' » ; et finalement, si les parties s'obstinent, « la cause est déférée au Magistrat pour y mettre ordre -. "

Pour « tous scandales de vie » il y aura n forme de correction, à laquelle tous se soubmettent, qui sera aussi le moïen que le ministère soit conservé en révérence, et que la ParoUe de Dieu ne soit, par le maulvais bruit ! mauvaise réputation] des ministres, en deshonneur ou mespris. Car comme on corrigera celluy qui l'aura mérité, aussi sera mestier de réprouver les calumnies et faulx rapportz, qu'on pourroict faire injustement contre innocens. »

Ainsi les ministres prennent en mains leur propre « discipline », et veillent sévèrement sur eux-mêmes, soit sur leurs « crimes qui sont du tout intoUérables », soit sur leurs « vices qu'on peult aultrement supporter, moyennant qu'on en face admonitions fraternelles. » Les crimes intolérables sont au nombre de dix-huit, en tête desquels vient l'hérésie. Suivent les blasphèmes, la simonie, les brigues, le fait de « délaisser son Esglise sans congé légitime et juste vocation, » le parjure, l'adultère, la ladrerie, l'ivrognerie, l'usure, les « jeux deffendus par les loix, et scandaleux : les danses, etc. » Les vices qui méritent seulement admonition fraternelle sont au nombre de seize : « façon estrange de traiter l'Escripture, la quelle tourne en scandale » ; « curiosité à chercher questions vaines » ; « advancer quelque doctrine ou façon de faire non receue en l'Esglise ; » « négligence a estudier et lire les sainctes Escritures ; » « négligence à reprendre les vices ; » négligence en général, menterie, paroles dissolues, « avarice et trop grande chicheté •, » colère, « dissolution indécente à un ministre tant en abillemens comme en gestes et aultre façon de faire '. »

Ce qui est dit de la Compagnie des pasteurs se termine ainsi : « Pour maintenir cette discipline en estât, que de trois mois en trois mois les ministres aient spécialement regard s'il y a rien à redire entre eulx, pour y remédier comme de

Congrégation que du Consistoire. — Remarquons enfin que la Compagnie des pasteurs est souvent appelée au début Congrégation, et l'on se rend compte que bien des confusions peuvent se produire. — Kampschulte s'est efforcé de prouver que la Compagnie des pasteurs était un Conseil dressé en face du Conseil de la ville, un Conseil dont Calvin était l'âme et le maître absolu, etc. C'est affaire, en grande partie, d'appréciation subjective, et nous ne saurions avoir confiance dans les appréciations subjectives de Kampschulte. — Mais il est certain que la Compagnie des pasteurs était active. C'est elle qui s'occupe de la Visitation des campagnes: < L'an 1546. au mois de [janvier?] fut résolu par les frères assemblez en congrégation générale, que dorénavant visitations soient faictes, » disent les Registres de la vénérable Compagnie {OperaX', p. 45, n. i). Mais les pasteurs outrepassaient-ils aussi leurs droits, leurs devoirs stricts? Non évidemment. Il est vrai que le Conseil de la ville fut quelquefois un peu jaloux: « Jeudi i. octobre. Pour ce que l'on a entendu que en leur congrégation ilz contrerolent cieulx de la ville et du Conseyl aussi, ordonné que soyt parler à M. Calvin pour entendre de luy, si c'est ainsi ou non. » (Annales, p. 362.) Mais la jalousie du Conseil et ses tendances césaro-papistes sont trop connues pour qu'on puisse souscrire, a priori, à ces soupçons et les tenir pour évidemment légitimes.

1. Combien peu « clérical » est le procédé: les Anciens, les laïques juges des pasteurs. — 2. Opéra X-\ p. 18. — •■?. Opéra X', p. 19, 20.

no LA PENSEE ECCLESIASTIQUE

raison '. » Ce qui nous indique une nouvelle institution bien calviniste et bien genevoise, le « grabot », c'est-à-dire la censure réciproque et spontanée des membres d'une assemblée.

Une phrase des Ordonnances de i56i résume et caractérise tout cet esprit. Quand les pasteurs réclament pour le peuple de TEglise le droit de pouvoir dire son sentiment sur les pasteurs à élire, le procès-verbal ajoute : « Joint aussi que les dicts ministres nous ont renionstré qu'en tout ceci ils ne cerchent point nul avantage pour eux, mais plustost qu'eux et leurs successeurs soyent tenuz en bride plus courte ^ »

Kampschulte écrit : « On peut affirmer sans crainte que, presque dans aucune autre société religieuse de l'Occident chrétien, le clergé {Die Geistlichkeit) n'a occupé une situation aussi considérée, aussi éminente et aussi influente que celle qu'il avait dans Tf^glise édifiée à Genève par Calvin^. » Ce n'est pas à titre d'éloge que notre auteur catholique parle ainsi et se sert d'une phrase à double sens.

Extérieurement, légalement, la situation des pasteurs de Genève ne pouvait être comparée à celle des prêtres et des prélats de l'Eglise romaine (que Kampschulte n'exclut pas, sans doute, des sociétés religieuses de l'Occident chrétien). Il n'y avait à Genève ni pape, ni archevêque, ni évêque, ni charges somptueuses, ni droits canoniques, etc. II n'y avait rien, rien. Calvin était un simple pasteur, avec un modeste traitement, sans aucun titre, sans aucune prérogative. Il n'était clief de rien, président de rien. — Il est vrai que la situation morale était juste l'inverse de la situation légale. Et nous sommes les premiers à reconnaître que dans la chrétienté du seizième siècle il n'y avait ni pape, ni cardinal, ni archevêque, ni évêque qui eut une situation « aussi considérée, aussi éminente, aussi influente » que celle de Calvin.

Et c'est la critique sanglante que Kampschulte formule, malgré lui, contre son Eglise, en même temps que c'est l'éloge magnifique qu'il adresse, non moins malgré luj, à l'Eglise de Calvin. — Or le secret de cette force morale, nous venons de le découvrir : c'est que les ministres exerçaient sur eux-mêmes une discipline sévère et vigilante ; c'est que, parmi les motifs qu'ils donnaient en faveur de leurs réclamations, figurait celui-ci : « Qu'eux et leurs successeurs soyent tenus en bride plus courte. »

Quand on est ainsi maître de soi, on peut être maître des autres. On- en est aussi digne que capable.

1. OpcraX\p. 20. — Un règlement particulier fut rédigé par Calvin, le 11 janvier 1546, et intitulé: Projet d'un ordre de Visitation des Eglises de la Campagne. Ce projet fut adopté le 26 janvier. Ibid., p. 45.

Page 1