TROISIEME PARTIE
Calvin pasteur et docteur.
ANS le cadre abstrait des règlements, il est temps de placer un portrait d'un relief puissant, d'une vie I intense : celui de Calvin, peint par lui-même. Non pas que, contrairement à ses habitudes, Calvin se soit ici laissé aller à l'autobiographie. Mais il a peint son idéal du docteur et du pasteur. Ce faisant, ne s'est-il pas, jusqu'à un certain point, peint lui-même, sinon tel qu'il était, du moins tel qu'il voulait être et s'efforçait d'être ?
Commençons au commencement. Le sacerdoce est universel. « Nous sommes tous aujourd'hui Lévites et une sacrificature royale, comme le peuple d'Israël a esté.... Car nous oyons ce qui est dit par le prophète qu'au règne de nostre Seigneur Jésus Christ, ceux qui auparavant n'estoyent.que Lévites, pour estre portiers du temple, ou pour nettoyer la vaisselle, ou pour faire le reste des choses basses, que ceux-là seront gra.ns sacrificateurs, et que le commun peuple, qui n'eust pas osé entrer au temple auparavant, sera de l'ordre et de Testât des Lévites. — Dieu a tant honoré les fidelles sous l'Evangile qu'il les a constituez en degré pareil qu'estoyent les Lévites au tabernacle matériel '. » La consécration du pasteur à Dieu est de même nature que celle du fidèle : elle est seulement plus nécessaire et plus complète.
Rappelant ce que Moïse dit des Lévites : « Qu'ils n'ont point cogneu ne père ne mère, qu'ils ont renoncé à leurs propres enfans, etc., » Calvin explique : « Il ne faut point que celuy qui voudra servir à Dieu oublie père et mère, pour ne se point acquitter du devoir naturel qu'il a. Mais il faut qu'il préfère Dieu à tous hommes.... Aujourd'huy ceux qui sont pour annoncer la Parole de Dieu ont pareille obligation [que les Lévites anciens], et faut qu'ils cognoissent, quand Dieu les a mis en cest office et degré, que c'est pour s'adonner tellement à luy qu'ils n'en soyent point destournez, ni pour le regard de leurs personnes, ni pour affection terrienne ou de ce monde. Il faut qu'ils bataillent à cela, et s'il y a de la difficulté, qu'ils s'efforcent néantmoins.... Comment donc les ministres de la ParoUe exécuteront-ils fidellcment leur charge? Ce sera quand ils auront tousjours
). Sermon CXCIV sur le Deiiliroiinme, chap. XXXIII O/iera XXIX. p. i.h, 145.
un pied levé pour partir du monde, et qu^il n'y aura ne niesnage, ne rien qui soit, qui les retienne de se dédier pleinement à Dieu, soit à vie soit à mort '. »
Naturellement, le premier sentiment requis du pasteur c'est la conviction personnelle. « C'est une chose bien requise en celuy qui se mesle d'enseigner, que d'avoir ceste droicture, et qu'on cognoisse qu'il parle d'affection, non point par feintise, qu'il n'y a point une farce qui se joue ; comme un personnage pourra bien jouer un roUe, mais ce n'est qu'un jeu quand tout est dit. Et voilà pourquoy j'ay dit, que ce n'est point assez de bien parler, mais qu'il faut que celuy qui voudra enseigner les autres, ne parle jroiui seulement de la langue ; qu'on cognoisse que ce qu'il prononce luy vient du cœur, et qu'il ratifie et scelle par effect la doctrine qu'il porte ; qu'on voye que ce qu'il dit, // l'a tellement coticeu en son cœur, et l'a tellement imprimé et engravé en luy, que c'est comme devant Dieu qu'il parle -. »
Impossible de réclamer en termes plus énergiques le sentiment religieux, l'expérience religieuse. — Même cette expérience doit être si profonde que jamais les paroles ne suffiront pour l'exprimer : « Quiconques sera vrayement fidèle ne pourra jamais suffisamment exprimer par paroles le goiist et le sentiment qu'il ha de la miséricorde de Dieu ^. »
Mais si le pasteur doit être profondément convaincu, par un sentiment qui est comme un goiy, de la vérité de ce qu'il prêche, il doit être non moins profondément convaincu qu'en aucune façon il ne se prêche lui-même, ni ses idées, ni ses sentiments. Mysticisme, oui ; mais subjectivisme (en ce sens) r Non.
« Quand nous montons en chaire, ce n'est pas pour y apporter nos songes et resveries ''. » — « Qu'ils cognoissent que Dieu ne les a point constituez pour mettre leurs resveries en avant, et dire ce que bon leur semble, mais qu'ils pensent à la supériorité de Dieu.... Qu'ils cognoissent qu'ils ne doyvent point chercher de s'eslever, ne d'estre ouis, ne d'amuser le peuple à leurs inventions, mais
queDieu préside tousjours, et qu'on luy obéisse Ce faisant, nous pourrons voir
beaucoup de répugnances en ce monde,... et y aura des contradictions. Mais
nous irons tousjours nostre train. Et pourquoy? Car Dieu ne varie point Et
ainsi ne craignons point, quand nous exercerons la charge qui nous est commise, de retenir ce que Dieu nous donne. Et pourquoy ? Car tout ainsi que l'homme ne se doit point priser, aussi il ne faut point qu'il regarde : « O ceci est odieux, on le pourroit mal prendre ; il sera sujet à calomnie. » Il faut que nous suyvions ce que Dieu nous commande. Et ainsi, n'entreprenons rien de nostre part, c'est à dire ne soyons point téméraires, pour dire : « Ceci m'appartient » ; car 1 ambition nous sollicite tousjours, qu'un chacun voudroit avoir je ne say quoy de privilège : gardons-nous de ceste follie-là. Mais comme une telle hardiesse ne doit point régner en nous, que l'homme de soy entreprenne, ou qu'il usurpe rien, aussi, à l'opposite, quand Dieu veut qu'une charge vienne sur nous, il nous la
i. Sermon CXCIV sur le Deutérononie, chap. XXXIII. Opéra XXIX, p. 142, 144. — i. Opéra X.XXIV, p. 554. ~ :î. Coiuiiioitaires. Kphésiens I, 14. — ï. Opéra XXV, p. 646.
PASTEURS ET DOCTEURS
faut prendre. II est vray qu'on en pourra mesdire, mas il faut passer par là, suyvans tousjours notre train '. » — a Moyse n'avoit rien forgé en son cerveau, mais
il a mis en avant que c'estoit Dieu qui Tavoit envoyé Qu'on ne se joue point
donc, quand aujourd'huy Dieu fait annoncer sa Parolle, et qu'il suscite gens pour la publier. Si on cuide eschapper pour dire : Nous avons seulement affaire aux hommes, et que cependant on mesprise la doctrine, on cognoistra à la fin qu'elle est venue du ciel.... Et mesmes, si les princes terriens poursuyvent une injure qui est faite à leurs armoiries, et qu'en cela ils se sentent outragez, je vous prie, Dieu n'aura-il pas beaucoup plus juste raison de ce faire, quand on ne tiendra conte de sa Parolle? Car il n'est point ici question de quelque peinture morte, ou de quelques blasons, mais c'est l'image de Dieu qui nous apparoist en substance, voire avec telle vertu, que nous devons estre transfigurez en icelle, comme dit S. Paul. Voilà ce que nous avons à noter. Et pourtant [pour cela] que ceux qui ont l'office d'annoncer la Parolle de Dieu, advisent bien à eux, et qu'ils y procèdent si sobrement, qu'ils puissent protester tousjours, que c'est Dieu qui leur a mis en bouche ce qu'ils enseignent. Quand ils auront ce tesmoignage-là asseuré, qu'ils taschent de faire sentir à tous les auditeurs la vertu de Dieu, qui est comme enclose en sa Parolle, afin qu'elle soit receue comme elle mérite, et que chacun s'y assujettisse, et que Dieu par ce moyen soit adoré de tous, et qu'on le serve d'un accord. Et cependant qu'ils despitent tous rebelles, tous contempteurs; quand ils verront ces gens prophanes, qui se cuident mocquer de la doctrine qu'on porte, qu'ils sachent que ce qu'ils auront prononcé, suffira pour envoyer au profond d'enfer tous ceux qui se dressent ainsi à l'encontre d'eux. » Au fond l'incrédulité est presque toujours de l'orgueil, «un orgueil qui enfle tellement les hommes qu'ils se despitent jusques à se rebecquer à l'encontre de Dieu, et à s'addonner à tout mal. Et voilà pourquoy l'incrédulité est tant détestable à Dieu.... C'est assavoir, que les hommes sont envenimez-là dedans comme crapaux ; qu'ils ont un orgueil qui les fait tellement eslever, qu'ils refusent, en somme, d'obéir à Dieu.... Et c'est ce que nous avons déclairé par ci-devant, qu'il faut que la vraye hardiesse [celle des pasteurs en particulier] soit fondée en Dieu, que les hommes n'attentent rien de leur vertu propre, qu'ils ne se persuadent point d'avoir ceci ou cela : mais ce que Dieu nous promet, que nous l'attendions tant seulement. Si cela n'y est, alors nostre hardiesse sera convertie en présomption. Et voila en quoy il nous faut condamner la témérité des hommes, quand ils s'advancent par trop, et louer leur constance invincible, quand ils s'assujettissent tout soudain à la Parolle de Dieu. Que quand ils ont sa promesse, qu'ils sont là appuyez comme un rocher, qu'ils despitent tous les heurts, que quelque trouble ou tempcste qu'on leur puisse faire, quelque menace qu'il y ait, qu'ils poursuyvent leur train. On dira quelquefois que les serviteurs de Dieu sont opiniastres; car ils ne fléchiront pour rien, ne pour choses qu'on leur propose selon le monde: il y aura ceci, il y aura cela, et nous savons qu'il n'y ha rien plus aisé que de caler la voile au