‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 21 sur 176 · Opéra XXV, p. 714-716. — 2. Ibid., XXVI, p · texte numérisé non relu

Opéra XXV, p. 714-716. — 2. Ibid., XXVI, p

3. Voici un très beau passage tiré du Commentaire sur Michée III, 8 ; " Si est-ce que je suis vrayement rempli de vertu par l'Esprit du Seigneur et de jugement et de force pour annoncer à Jacob son forfait et à Israël son péché. »

» De jugement et de force : d'autant que ces deit.x choses-ci sont principalement requises et nécessaires à tous ministres de la Parolle, asçavoir qu'ils soyent douez de prudence, qu'ils sachent que c'est de droiture et équité, et puis qu'ils soyent munis d'une constance invincible, par laquelle ils surmontent et Satan et tout le monde ; et qu'ils ne cessent jamais de poursuyvre leur course, combien que le diable machine contre eux tout ce qu'il peut....

> Michée distribue la vertu des prophètes en ces deux espèces-là, asçavoir prudence, ou jugement, et puis la force, afin qu'ils entendent que c'est que Dieu veut et requiert; qu'ils soyent douez de doctrine, et puis qu'ils soyent confermez pour ne point plaquer là tout à chaque bouffée de vent, et n'estre point vaincus de menaces ou craintes, ne point fleschir çà ne là pour la faveur du monde.... C'est pourquoy il faut que la force soit conjointe avec le jugement....

» Le Seigneur ne m'a point donné en charge de vous apporter de vaines flatteries et alléchemens qui vous soyent autant de chansons plaisantes et douces à vos oreilles, mais il m'a commandé d'user de répréheiisions et menaces. Je descouvreray donc vos meschancetez et forfaits....

» Ouiconques est envoyé pour enseigner, il est envoyé au combat. Il ne suffira donc pas d'enseigner fidellement ce que Dieu commande, sinon que nous combattions aussi ; et combien que les meschans s'élèvent et dressent les cornes, que nous ayons toutesfois un front d'airain ou de fer, comme il en est parlé en Jérémie, et que nous ne soyons point abbattus par leur fureur, mais que nous montrions tousjours une conslance invincible. ■•

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où il se confie en Dieu qu'il se défie de lui-même, qu'il est modeste. « Selon qu'une charge est plus honorable, elle est aussi de plus grand travail et plus pénible.... Que nous examinions bien nostre portée, et lors nous saurons que piustost il nous faudroit ramper bas en terre, que d'appetter ceste grandeur pour

dominer sur nos prochains D'autant plus qu'un homme sera eslevé, il est

obligé aussi, et à Dieu, et à ceux sur lesquels il préside, comme il n'y a nulle prééminence sans charge, voire sans servitude '. "

« Si on allègue que je ne suis pas le prophète Jeremie, il est vray : mais tant V a que je porte une mesme parole, laquelle il ha annoncée, et je puis protester devant Dieu que je le sers fidèlement, selon la mesure qu'il m'a donnée de son Esprit. Et ceux qui en détractent, voire et qui blasphèment contre Dieu, diront ce qu'ils voudront, mais tant y ha que ce que Dieu veut qui soit manifesté, il le sera-. »

Le pasteur premièrement pour être docteur des hommes doit être le premier écolier de Dieu, étudier la Parole, et commencer par se la prêcher à soi-même en la prêchant aux autres : « Ceux qui veulent estre escoutez au nom de Dieu... qu'ils soyent les premiers pour escouter Dieu... et quand ils auront esté enseignez de lui, qu'ils dispensent aux autres ce qu'ils ont receu. Tellement que nul ne sera jamais bon ministre de la ParoUe de Dieu, sinon qu'il soit premier escolier '. » — « Maudite soit donc la paresse de ceux qui ne feuilletent jour et nuit les oracles du S. Esprit, afin que de là ils apprenent à exercer leur office'. «

« Il est vray que ce seroit une trop grande présomption à un homme de monter en chaire, et d'usurper cest office de parler au, nom de Dieu, sinon qu'il fust bien exercé en l'Escriture saincte: mais tant y a que journellement nous montons en chaire à ceste condition d'apprendre, quand nous enseignons les autres. Estant yci, je ne parle pas seulement afin qu'on m'escoute, mais il faut que de mon costé je soye escolier de Dieu, et que la parole procédante de ma bouche, me profite : autrement malheur sur moy ! Notons donc, que les plus parfaits en l'Escriture, sont fols et outrecuidez, sinon qu'ils cognoissent qu'ils ont besoin que Dieu soit leur maistre d'escole tout le temps de leur vie ^ » — «Voilà la modestie qui doit estre en tous ministres de la Parole de Dieu, qu'ils ne meslent rien de leurs songes, ne de leurs resveries, mais qu'ils annoncent purement et simplement ce qu'ils ont receu d'en haut, pour dire : « Voila ce que Dieu nous ha mons- « tré, voilà sa vérité !» Il ne faut point que nous allions à l'entour du pot (comme on dit), mais il faut que nous laissions parler la Parole de Dieu, c'est-àdire que nous annoncions sa vérité à grands et à petis, en pleine liberté, comme elle le doit estre ^'. »

Et c'est cette modestie qui donne au pasteur sa hardiesse : «Tous prophètes, tous prescheurs de l'Evangile, doivent connoistre que leur office est tel, qu'ils n'espargnent ne grands ne petis et mesmes qu'ils s'adressent plustost aux grands,

1. UperaXW, p. 629, 630. — •>. Sermon XXI sur le 9= chap. de Daniel. U/icra XLI, p. 540. — :!. Ofiira XXVI, p. 406. - l Coimiicntaircs. 1 Tim. IV, 13. — "i. Ope>a XXXII, p. 501, 502. - (>. Sermon IV sur le 5« chap. de Daniel. Opéra XLI, p. 364.

Il8 LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE

pour ce que ce sont eux qui doivent conduire les autres '. » Et cette hardiesse doit aller jusqu'au martyre : témoin Daniel. « Tout ainsi que Dieu ha besongné en Daniel, aussi il besongné en nous ; car il ne luy ha point donné une telle vertu, qu'aussi nous ne la sentions, et que nous n'en soyons participans, moiennant que nous venions à luy en toute humilité, que nous sentions nos infirmités, et nos faiblesses, à fin que nous luy prions qu'il nous fortifie ". »

Et c'est toujours le contraste. Autant Calvin humilie le pasteur, autant il l'exalte.

Le pasteur est un ambassadeur ût Dieu. A propos des terres et des villes que Moïse distribue en disant : « Je les donnai aux Rubénites, aux Gadites » (Deiiléronome III, 12 et ss.) : a Geste terre là estait en la main de Dieu : faut-il que Moyse se vante de l'avoir donnée ? Or il ne nous faut point trouver ceci estrange : car les serviteurs de Dieu, quand ils parlent ainsi, ne s'attribuent rien ; mais ils monstrent à quoy ils sont commis, quelle charge leur est donnée, et par ce moyen ils ne se séparent point d'avec Dieu. Quand un homme sera envoyé d'un prince, et qu'il aura toute authorité de faire ce qui luy est commis en charge, il prendra le nom du prince comme par emprunt. Il dira : Nous faisons ceci, nous ordonnons, nous avons commandé, nous voulons que cela s'exécute. Or celuy qui parle ainsi, n'entend point de rien déroguer à son maistre. Ainsi en font les serviteurs de Dieu, car ils cognoissent que Dieu les a ordonnez comme instrumens, et qu'il les employé à son service, tellement qu'ils ne font rien de leur vertu propre; c'est le Maistre qui les conduit \ » — « Ici nous voyons comme se doivent porter les vrais pasteurs... c'est assavoir, qu'ils soyent asseurez que Dieu les a envoyez, qu'ils n'attentent rien de leur cerveau, mais qu'ils parlent comme au nom de Dieu, et qu'ils mettent en avant, de par luy, tout ce qu'ils annoncent. Quand cela y sera, alors il faut qu'ils maintiennent aussi la majesté de Dieu, et qu'ils lacent que la doctrine soit receue avec toute crainte, et qu'on ne se vienne point rebecquer à l'encontre. En somme, il y ha deux choses requises en tous bons pasteurs. L'une c'est que de leur costé ils n'imposent nulle tyrannie, qu'ils n inventent point des loix pour lier les consciences, pour les mettre en servitude, qu'ils ne forgent point nulle doctrine de leur teste, mais qu'ils dispensent fidèlement ce qui leur est commis. Ont-ils cela ? Qu'alors ils facent valoir ce qu'ils cognoissent estre procédé de Dieu, qu'ils ne souffrent point que la doctrine céleste soit vilipendée ; mais qu'ils monstrent qu'il faut adorer Dieu, se submettant à icelle, et qu'ils résistent à toute hautesse qui se voudra eslever à l'encontre. Comme nous voyons que Dieu fortifie ses prophètes, et leur dit qu'il ne faut point qu'ils ayent regard ni à grandeur, ni à noblesse, ni à rien qui soit ; mais qu'ils arguent les montagnes, qu'ils se dressent contre les cotaux, c'est à dire, qu'ils ne s'esblouissent point pour les hommes, mais qu'ils monstrent que la Parolle qu'ils portent, et qui leur est commise, est comme le sceptre royal de Dieu, sous lequel il faut que toutes créatures baissent la tète et plient le ge-

1. Opcra XLI, p. 363. — i Ibid , p. 365. — :t. Ibid., XXVI, p. 65, 66.

PASTEURS ET DOCTEURS

nouil '. » — « Combien que nous soyons vaisseaux fragiles, voire comme des pots cassez de nulle valleur ni dignité, si est-ce que ce thrésor inestimable qui nous est commis, n'en vaut pas pis pourtant, et que la dignité n'en est pas amoindrie pour cela -. »

Le pasteur est la bouche de Dieu : « Qu'est-ce que la bouche de Dieu ? C'est une déclaration qu'il nous fait de sa volonté, quand il nous parle par ses ministres, par ses prophètes, par ceux qu'il a suscitez en son Eglise pour gouverner son peuple.... Il a usé de Moyse comme de son organe... les Prophètes sont venus quant et quant, et lors Dieu a usé d'eux comme de sa bouche. En l'Evangile nous avons la bouche de Dieu encores plus ouverte •'. »

11 faut noter en passant cette expression « bouche de Dieu » appliquée à tous les bons pasteurs. Si Calvin appelle « bouche de Dieu » un pasteur et Parole de Dieu, par conséquent, ce que le pasteur dit, comment crier au scandale d'étroitesse et d'inspiration littérale, quand il appelle « bouche de Dieu » les auteurs de l'Evangile et Parole de Dieu ce qu'ils ont écrit ?

Calvin continue à exalter le pasteur : ambassadeur, bouche de Dieu, auge! A propos des mots : « Vous m'avez reçu comme un ange de Dieu, voire comme Jésus-Christ ». — « Comme un ange de Dieu : ainsi certes que doit estre estimé chacun vray ministre de Christ. Car comme Dieu nous distribue ses grâces par le ministère des anges, ainsi aussi les Docteurs fidèles sont suscitez de Dieu pour nous administrer le bien très excellent sur tous autres, asçavoir la doctrine du salut éternel. Par quoy, ils sont à bon droict comparez aux anges, d'autant que Dieu nous distribue un tel thrésor par leurs mains. D'avantage, ils sont vrayement messagers de Dieu, veu que par leur bouche Dieu parle à nous. »

Et Calvin achève : « L'apôtre monte encore plus haut, quand il adjouste : voire comme Jésus-Clirist. Car le Seigneur .Jésus aussi commande qu'on reçoive ses ministres, tout ainsi que sa propre personne. « Qui vous oit, dit-il, il m'oit ; » et qui vous mesprise, il me mesprise » (Luc X, 16). Et ne s'en faut point esbahir. Car ils font une ambassade pour luy ; par quoy, ils représentent la personne de celuy duquel ils sont comme lieutenans » (2 Cor. V, 20) ''. — a Ce n'est point une petite chose de représenter la personne du Fils, de Dieu en une si excellente administration. » (i Tim. III, i.) — « Nous devons estimer ce titre [fidèle ministre de J. C] yci sans comparaison plus honorable, que si nous estions mille millions de fois appelez séraphyques et subtils. » (i Tim. IV, (5.)

Notons maintenant une série de qualités personnelles que le pasteur doit posséder.

D'abord le pasteur doit avoir un vif sentiment de sa responsabilité : « C'est le devoir des vrais pasteurs et des fidèles serviteurs de Dieu, auxquels a été confié le soin d'instruire l'Eglise, d'être véhémentement affecté et de gémir en voyant le peuple, qui leur est confié, se précipiter vers sa ruine, et de plaider sa cause

1. Opéra XXVI, p. 105. — '2. IbuL, XXVI, p, 401. — .'!. Iliid., XXV, p. 667. — i. Coiii/iieii/airc. Galates IV, 14.

devant Dieu, et de solliciter pur ses prières, de toutes ses forces, le salut du peuple '. » — « C'est une chose horrible à ouir, de dire que de ceste multitude infinie il y aura seulement un petit nombre qui obtiendra salut -. " — « Il nous faut tousjours revenir à ce que nous avons touché, c'est assavoir que les serviteurs de Dieu, ont tousjours un tel soin du salut de ceux qui leur sont commis, qu'ils voudroyent plustost périr, que voir aller à perdition ceux où il y auroit espérance de salut ''. »

L'amour des hommes est inspiré par la crainte de Dieu : « Que nous ayons un vray zèle, que nous estimions cela plus que nostre vie, je dy mesme que le salut de noz âmes, que nous perrissions, plustost que son nom soit diminué en rien qui soit.... Que nous prisions plus son nom que toutes choses. Il est vray que nous sommes hommes ; nous ne devons point estre sans humanité, pour ceste cause nous te requérons qu'il te plaise avoir pitié de noz povres frères. Mais sur tout que nous ayons esgard à l'honneur de ton nom ''. »

En deux petits paragraphes Calvin dépeint le mauvais, puis le bon pasteur. Voici le mauvais : « On ne demande sinon d'avoir des chiens muets, et puis après d'avoir des gens débordez, qui n'ayent point l'authorité de parler en façon que ce soit, des yvrognes, des gourmands, des dissolus, et je ne say quels : bref, on voudroit avoir des chiens en chaire ou des porceaux ^. » — Et voici le bon pasteur : « Combien en trouvera-on qui désirent de s'adonner au service de Dieu en preschant sa Parolle, et qui cerchent cela d'une affection droite, pour dire : Je Jii'offre à Dieu en sacrifice^. » — C'est la parole célèbre qui est comme la devise même de Calvin, celle qui explique le dessin sur son sceau où l'on voit une main offrant un cœur !

Naturellement le pasteur doit être le modèle du troupeau. Il doit montrer le chemin. « Nostre Seigneur veut que tous ceux qui ont estât et vocation d'enseigner monstrent le chemin ; et c'est à ceste condition là qu'il les a appelez à cest office, que non seulement ils parlent, mais qu'ils testifient par leur vie que c'est à bon escient et en vérité.... Celuy donc qui voudra estre bon correcteur de ses prochains, il faut qu'il se corrige en premier lieu ; celuy qui voudra enseigner, il faut qu'il soit son maistre, c'est à dire, qu'il commence par soy, et reçoive bonne doctrine '. »

Voici peut-être un trait qui étonnera un peu plus : le pasteur doit être sujet, en une certaine mesure s'entend, à la colère. Car « la colère n'est pas toujours un vice. Sans doute, comme nos affections sont trop violentes, il y a toujours quelque chose à reprendre en elles : mais si nous considérons ce qu'elles sont en soi, elles ne sont pas vicieuses, si ce n'est autant qu'elles dépassent la mesure. Car enfin qu'est-ce que la colère, si ce n'est une affection véhémente qui nous excite à haïr et à fuir le mal? Elle doit donc avoir sa place chez ceux auxquels

i. Nombres LUI. i Sam., chap. XV. Opéra XXX, p. loi. — 2. Commentaire. Romains IX, 27. — Opéra XXVI, p. 092. — i. Sermon sur le Psaume CXV. Opéra XXXII, p. 463. -- o. Ibid., XXVII,

p. 249. — 6. Ibiil., XXVII, p. 4S2. — 7. Ibiii., XX.XIV, p. 555.

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Dieu a confié le pouvoir du glaive et le soin de s'occuper des méchants ; ils ne peuvent pas ne pas être émus en quelque sorte et poussés par la colère, comme par un aiguillon, contre les séditions, les adultères.... Et cette colère est tolérable, pourvu, comme nous l'avons dit, qu'elle ne dépasse pas les bornes de la modération '. »

L'on dira : Calvin a été suffisamment colérique dans le bon et même dans le mauvais sens. Mais voici un autre trait : le pasteur doit être doux et patient et aimable. Ici il faut écouter attentivement : « C'est le devoir d'un prudent pasteur et ministre, de ne regarder pas ce que méritent ceux qui ont failli, mais ce qui est convenable pour les remettre au chemin. A ceste cause il doit arguer d'heure et hors d'heure, mais avec toute douceur et patience.... Ici les pasteurs sont admonestez de leur devoir, c'est asçavoir qu'ils s'accommodent au peuple tant qu'ils pourront, et qu'ils se conforment aux esprits de ceux avec lesquels ils conversent, s'ils les veulent avoir obéissans. Car ceste sentence se trouve tousjours vraie : Si tu veux estre aimé, ren-toy aimable-. » — << Mes petis enfans. Il use yci d'un nom encore plus gracieux (molliore appellatione). Car c'est plus d'estre nommé enfant que frère. Et encore use-il du diminutif, les appelant ses petis enfans. Et cela n'est point par mespris, mais pour les miguarder (blandiendi causa) et monstrer l'affection tendre qu'il leur porte. Combien que cependant il touche couvertement comment ils estoyent encore petits et teudreleis (teueriludinem), en lieu qu'ils devoyent desjà estre grans et forts en Christ. » — Et Calvin ajoute une observation de style caractéristique : « C'est un propos rompu, dit-il, comme ont accoustumé d'estre les propos de ceux qui parlent, -estans pressez en eux mesmes d'une affection grande. Car la véhémence de l'affection fait que la voix ne peut continuer, quand nous ne trouvons pas termes qui puissent assez exprimer ce que nostre esprit a conceu, et le cœur, estant bouillant, nous ferme quasi le gosier '. » — Xous. Calvin parle d'expérience et même d'expérience coutumière. Cela rappelle les passages où il parle d'une autre expérience des chrétiens dans leurs prières, o II advient que l'affection du cœur est si ardente qu'elle pousse

et la langue et les autres membres, sans aucune affectation ambitieuse Et les

fidèles expérimentent Journellement en eux le semblable, quand en leurs prières ils jettent des voix et souspirs sans y avoir pensé '*. » — Et encore : « Sans doute le culte de Dieu est spirituel : il n'en convient pas moins aux fidèles de vénérer Dieu par leur corps que par leurs âmes. Et sans doute il est difficile de nous approcher de Dieu pour le supplier sans que nos langues et nos mains ne se meuvent ensemble {lingua manusque simul moveantur), et ne communiquent avec l'âme ■'. » — Mais tenons-nous en à l'affection de Calvin pour ses ouailles : « 11 y a beaucoup de criars, qui se meslent de reprendre, lesquels se courrouceans ou plustost foudroyans contre les vices, semblent avoir un zèle merveilleusement ardent : cependant ils ne s'en soucient point, et n'en sont nullement touchez :

1. Homclie XXXVIII. i Sam. XI. Opeia XXIX, p 655. 2. Coiiiiiicnlaiie. Galates IV, 12. - .!. Ibiil.- IV, 19. — '1. III, XX, 33. — •;. Homélie IV sur i Sam. II. Op,-) ,1 XXIX, p. 284.

tellement qu'il semble qu'ils ayent seulement voulu exercer leurs flancs et gosiers en criant, par manière de passe temps. Mais le devoir d'un fidèle pasteur est de plorer en soy-mesme, avant que de provoquer les autres à pleurs ; estre tormenté au dedans, avant que de monstrer aucun signe d'indignation, et retenir en soy plus de douleur que d'en donner aux autres.... S. Paul avait le cœur tendre; mais ceste tendreté estoit plus vertueuse que la dureté des Stoïques, qui vouloient apparoistre comme insensibles. Car tant plus que les affections de charité sont tendres, tant plus sont-elles louables '. » — « Si les ministres ont cette affection, ce sera tenir un très bon moyen, afin qu'ils n'elïrayent et troublent les esprits de ceux qu'ils devoyent plustost entretenir par une douceur gaye et alaigre. Car de là vient la sévérité trop grande et chagrine -....» — « Il est bien vray qu'on doit reprendre ceux qui ont offensé, et souventes fois il est besoin d'user de sévérité et aigreur.... Toutesfois il faut qu'il y ait de l'huyle meslé parmi le vinaigre... et les répréhensions seront sainctes et chrestiennes quand elles seront meslées avec douceur ^. »

Donc ajoutons de l'huile au vinaigre et surtout ne confondons pas le vinaigre et le fiel : « Comme il y a grande différence entre le fiel et le vinaigre, aussi y a-il entre la condamnation, par laquelle nous poursuyvons un homme avec haine, afin de le deshonorer et difl'amer, et celle par laquelle nous taschons de réduire le pécheur en la droite voye, afin qu'en recouvrant salut il ait aussi son honneur entier *. «

Le pasteur doit être bénin ; et le pasteur est bénin <( qui scait endurer les injures d'un cœur paisible et modéré, qui pardonne beaucoup de choses, et qui passe par dessus beaucoup de tors qu'on luy fait, qui ne se fait point craindre par trop grande austérité, et ne prend pas tout à la rigueur. >> (i Tim. III, 3.)

Ces citations, la plupart étonnantes, pourraient être multipliées presque à l'infini. Mais nous en savons assez, ce me semble, pour répondre à notre question de tout à l'heure : jusqu'à quel point, en peignant l'idéal du pasteur, Calvin s'est-il peint lui-même ? Plus qu'ailleurs il a fait de l'autobiographie. Quand il parle du pasteur, son idéal, — que les mots je et nous viennent, ou ne viennent pas, sous sa plume, sur ses lèvres (et ils viennent ici plus souvent qu'ailleurs), — on sent toute son âme, tout son être, qui vibre, qui frémit.

Si nous essayons de nous représenter cet homme qui, pendant vingt-cinq ans, à Genève, et pas seulement en chaire certes (car pour Calvin le pasteur est l'homme de tout, de partout et de toujours), mais dans sa maison aussi et dans la rue et à l'école et à la barre du Conseil, cet homme, qui tantôt dans son humilité « rampait bas en terre, » était le premier écolier de Dieu, un vaisseau fra-

1. Commentaire. 2 Cor. II, 4. — -2. Commentaire. 2 Cor. II, 2.

3. Commentaire. Galates VI, i.— Calvin use ailleurs encore de la même expression : « Il est tousjours besoin de mesler l'huile avec le vinaigre. >• (Commentaire, i Tim. V, i.) — Et notons encore une recommandation et une métaphore analogues : « Il est besoin de mesler ceste sausse de douceur avec la sévérité, afin qu'on cognoisse qu'elle part d'un cœur paisible. > (Ibiit. 2 Tim. V, il.) — Il s'agit bien d'un principe et d'une habitude. — i. Commentaire. 2 Cor. VIT, 3.

PASTEURS ET DOCTEURS i 23

gile, un pot cassé, et tantôt, animé d'une présomption sainte, inébranlable, haut et ferme comme un rocher, était Tambassadeur de Dieu, sa bouche, son ange, comme le Christ, toujours prêt à s'offrir en sacriHce et à résister à toute hautesse, et tantôt était emporté par une sainte colère, terrible aux méchants, et tantôt était plein de douceur, de patience, gracieux, répétant que, pour être aimé, il faut se rendre aimable, préoccupé de mignarder les fidèles encore tendrelets, préoccupé de pleurer avant de pleurer, et de retenir plus de douleur qu'il n'en pourrait donner.... Si nous essayons de nous représenter cet homme, nous serons bien obligés de reconnaître que c'était un homme d'une stature morale et religieuse presque surhumaine.... Qui pouvait lui résister! On comprend les grincements de dents que devaient, par moments, faire entendre ses adversaires, domptés, maîtrisés malgré eux, et l'admiration que ses fidèles devaient ressentir, une admiration capable de les entraîner, de les transformer. Il brisa le passé, il pétrit l'avenir, et pour enfants il eut des peuples. Depuis Abraham aucun homme n'a eu une pareille postérité. 11 l'a dit lui-même : Myriades filins habeo per iotiiin ovboii !

Deux citations, l'une courte, l'autre longue, vont nous faire comme sentir le souffle ardent, brûlant et impétueux qui animait l'âme et la parole de ce pasteur.

La première est dans ses Commentaires. Aujourd'hui, dans un Commentaire exégétique, qui irait chercher une pareille explosion de piété ? « Quant a moy, en vérité, la rage des Epicuriens [libres-penseurs] m'apporte plus de tristesse que celle des Papistes. Il est vray qu'ils n'usent point de force, ne de main armée ; mais d'autant que le nom de Dieu m'est plus précieux que ma propre vie, il ne se peut faire que je n'en soye aussi plus griefvemeht tormenté, quand je voy qu'on fait une conspiration diabolique pour estreindre toute crainte et service de Dieu, pour abolir la mémoire de Christ, ou pour la prostituer aux dérisions des meschans, que si tout un pays estoit totalement mis en feu '. »

Et la seconde citation va nous montrer notre Réformateur, dans une de ces surexcitations coutumières, où son émotion lui ferme presque le gosier, où son corps et ses mains s'agitent avec sa langue. Il s'agit (bien que dans beaucoup d'autres on trouve des passages analogues) d'un sermon vraiment étonnant. Il fut prêché le 4 novembre i545, parce qu'on avait appris que les papistes avaient « esmeus guerre en Allemagne contre les chrestiens. » l'^t tout le sermon, — qui a la même longueur que les sermons ordinaires, — paraphrasant une partie du Ps. CXV, est un vrai cri d'émotion, de supplication, comme je crois qu'il n'en existe pas de semblable dans la littérature homilétique. Tantôt Calvin parle à Dieu, tantôt il parle à ses auditeurs ; c'est d'une émotion intense, d'une excitation incomparable : « Poiirqiioy, diroycnt les gens ^ où esl umiiitenaiit leur Dieu? Pourquoy ? pour ce que ton nom sera blasphémé, si tu ne nous secoure. Les infidèles se moqueront de toy ; voudrois-tu souffrir que ton nom fust ainsi mis en opprobre? Il faut donc que tu nous ayde.... Faudra il que Dieu soit deshonoré?

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