CHAPITRE PREMIER
L'Eglise.
Première partie. Cah>in en i)j6. — I. Introduction. - II. L'Eglise, corps mystique' (corpus mysticum Christi). I. La souveraineté de Christ. — 2. Unité. — 3. Sainteté. — 4. Prédestination. — 5. Foi. — 6. Charité. — III. L'Eglise, . chose charnelle » [rcs carnalis). i. Société des fidèles. — 2. L'excommunication. — 3. Rapport entre l'Eglise * corps mystique . et l'Eglise ^ chose charnelle >.
Seconde partie. Avant Calvin. — I. L'Eglise catholique. — II. Les anabaptistes. — III. Luther. — IV. Zvvingle. — V. Bucer.
Troisième partie. Calvin après ijjô. — I. La Magna Charta de 1537. — II. De la Magna Charia à \' Institution de 1537. I. Les signes de l'Eglise et les cérémonies. — 2. La théorie des doctrines fondamentales.— 3. Les signes de l'Eglise et la Parole de Dieu.— III. V Institution Ait 1539. i. Précisions. — 2. Les enseignes de l'Eglise; nombre et ordre. — 3. Hors de l'Eglise pas de salut. —4. La sainteté de l'Eglise.^ IV. U Institution de 1543. i. Eglise invisible et Eglise visible. ^2. Christocratie. — 3. Arguments bibliques. — 4. Importance du pastorat. — 5. Les charges. — V. Le double jugement de charité, i. Jugement de charité sur les mœurs. — 2. Jugement de charité sur les doctrines. — VI. Conclusion. Les Commentaires.
premip:re partie
Calvin en 1536.
L y a, semble-t-il, trois choses à distinguer dans le monde : la Religion, l'Eglise et la Société (ou Etat), — comme il y a trois choses à distinguer en théologie : la Dogmatique. rEcclésiologie et la Sociologie (en particulier les rapports de l'Eglise et de l'Etat). Dans notre précédent volume nous avons exposé la pensée dogmatique de Calvin, c'est-à-dire sur la Religion ; nous allons e.xposer dans ce volume la pensée de Calvin en Ecclésiologie, c'est-à-dire sur l'Eglise, et en Sociologie, c'est-à-dire sur la Société et l'Etat. 11 a été et il est encore parfois de mode de ne pas se soucier des questions ecclésiastiques. Et maint penseur distingué — ou non — se défend volontiers de toute préoccupation de cet ordre. Pas d'ecclésiasticisme ! cependant les théologiens les
plus célèbres, depuis Schleiermacher jusqu'à Ritschl S ont insisté sur la liaison infrangible qui existe entre la Dogmatique et rEcclésiologie, sur la nécessité de les comprendre et de les expliquer Tune par l'autre. Aussi bien les faits sont là. On a, on finit toujours par avoir TEcclésiologie de sa Dogmatique, ou (si Ton préfère) la Dogmatique de son Ecclésiologie. — Du reste, et pour faire bref, j'invoquerai l'autorité d'Alexandre Vinet, autorité doublement considérable en l'espèce. Il a dit : K La question de l'Eglise est la question non du jour, mais du siècle. Elle est partout, et partout au premier rang des questions de la solution desquelles la société attend sa destinée. Le monde, attardé autour de ce problème, se remettra en route, quand il sera résolu. Chaque époque a son nœud gordien : c'est ici le nœud de la nôtre-. » — Or ce qui était déjà vrai au dix-neuvième siècle Test devenu plus encore, et beaucoup plus au vingtième.
Mais il faut signaler une autre face de la question. La pensée ecclésiastique sert de transition entre la pensée dogmatique et la pensée sociologique. Il ne suffit pas de dire : telle dogmatique et telle Eglise; il faut ajouter : telle Eglise et tel Etat, telle société.
L'Eglise en eflfet c'est la société que chaque religion a pour idéal, essaye de réaliser. Et cette société religieuse, à, son tour, agit comme un modèle, et comme une force, dans la société civile et politique ambiante. Le fait est facile à expliquer. Les hommes de la société civile et politique ne lisent pas beaucoup les dogmatiques. Ils ne fréquentent pas toujours les sermons. Mais ils voient l'Eglise qui baptise, qui marie, qui ensevelit, qui a son organisation, ses pratiques, ses conducteurs. Peu à peu l'Eglise/^// la société. N'est-ce pas l'Eglise catholique, qui, en PVance, a/a?V la société française, qui adonné aux Français, même librespens,eurs, leur tempérament, leurs m.éthodes, leur mentalité ? Comme au seizième siècle, ce fut l'organisation de l'Eglise réformée qui agit à Genève, en Angleterre, en Hollande, en Hongrie, puis en Amérique, forma la mentalité de ces pays, et leur donna le type de leurs gouvernements ; — comme, à l'origine, ce fut l'Eglise primitive qui accomplit dans le monde, peu à peu, la révolution sociale, en tirant de l'Evangile la pratique ecclésiastique du sacerdoce universel, l'émancipation ecclésiastique des femmes et des esclaves, la constitution ecclésiastique de la démocratie, des assemblées délibérantes, etc., etc.
I. Voici quelques textes, qui nous sont fournis par Th. Werdermann, Cahiins Leitre von der Kirche in ihrer geschkhtlichen Enfivichelung, dans les Calvinstudien h. g. g. von der reformierten Gemeinde Elberfeld, 1909, p. 24S, 249. Schleiermacher, le rénovateur de la théologie moderne, voulait déduire c la différence qui existe entre le catholicisme et le protestantisme de la différence d'importance que l'un et l'autre attribuent à l'Eglise. » (Der Christliche Glaiibe. 2" édit., 1830, § 24); — Heppe, le théologien calviniste, écrivait: «On ne peut comprendre complètement et justement l'idée du protestantisme évangélique que si on l'étudié dans son rapport avec l'idée de l'Eglise. >• (Geschichte des dentschen Protcstantismus von /sjS-ijSi, vol. I, 1852, p. 3.) ; — Ritschl écrivait: « Des changements frappants dans le développement historique du protestantisme ne peuvent être exposés exactement que si on les explique par les changements concomitants dans l'idée de l'Eglise. » {Die Entstehung der lutherischen Kirche. Ges- Au/sdfze, I, 1893, p. 170.) — 2. A. Vinet, Liberté religieuse et questions ecclésiastiques, 1854, p. 612.
Ajoutons que, si la pensée ecclésiastique est une des plus importantes et des plus fécondes qui soient dans le cerveau des hommes, cette pensée n"a été nulle part plus claire, plus rationnelle, plus forte que dans le cerveau de Calvin, le Réformateur ecclésiastique par excellence. — N'a-t-on pas dit de lui : « Il fut un homme dirigé avant tout, et en tin de tout, par des préoccupations religieuses vers des buts ecclésiastiques'? » N'a-t-on pas dit de lui: « Travailler pour TEglise de Christ, voilà ce qui donna à sa vie ce qu'on pourrait appeler une grandiose étroitesse {grossartige Einseitigkeit)-. » Dans sa dernière lettre, celle de mai i564, à son vieil ami Farel, ne liii a-t-il pas adressé ce suprême adieu : « Si tu me survis, pense à notre intimité. Dans la mesure où elle a été utile à l'Eglise de Dieu, elle portera pour nous des fruits dans le cieP ? » Et finalement, des quatre parties de V Institution de iSSg, les trois premières n'ont-elles pas pour but de décrire le salut, dont la quatrième partie, celle sur l'Eglise, expose le « moyen externe» d'appropriation?...
En voilà assez pour faire pressentir l'importance et l'utilité — importance et utilité religieuses — de notre nouvelle étude ''.
I. Dans son Institution de i536, Calvin expose, ex pro/esso, ses idées sur l'Eglise, à propos de la quatrième rquartaj partie du Symbole des Apôtres : « Je crois la sainte église catholique, la communion des saints, etc.'' »
Il commence par une définition : « D'abord nous croyons la sainte église catholique, c'est-à-dire le nombre universel des élus {universum electorum nmneruni), qu'ils soient des anges, qu'ils soient des hommes (Eph. i. Col. i); parmi les hommes, qu'ils soient morts, ou qu'ils vivent encore ; parmi les vivants, dans quelque pays qu'ils se trouvent, dans quelques nations qu'ils soient dispersés**. » Et cette « église ou société », ce « peuple de Dieu » a le « Christ, notre Seigneur, pour chef et prince [cnjus Christus Dominus noster, dux sit et princeps. ^
Dès le début — sur le fronton de l'édifice — voilà proclamé le grand principe de la Christocratie, comme s'exprime l'Ecole. Le Christ, est le seul roi de l'Eglise : « Il importe qu'ils ne reconnaissent qu'un seul roi iunicum vegem) leur libérateur Christ, et qu'ils ne soient gouvernés que par une seule loi de Christ, c'est-à-dire par la vérité sacrée de l'Evangile '. "
I. Scheib, Pfmiestinattonlehre, 1897, p. 77- — -• Th. Werdermann, p. 250. — :!. Opéra, XX, p. 302.
2 mai 1564.
4. Th. Werdermann donin; une intéressante littérature du sujet. Voici quelques-uns de ses jugements : Tout en reconnaissant « sa grande pénétration >, il trouve que Ritschl lit trop dans les sources ce qui est dans son propre esprit, et n'est pas juste envers elles. Les mêmes critiques sont méritées par R. Seeberg, qui, sur ces points, dépend de Ritschl. Quant à Kampschulte, c'est . le savant catholique qui ne sait pas être juste pour le Réformateur, et reproduit au contraire parfois sa pensée d'une façon très fâcheusement inexacte {eine bedenklich scliiefe Darstellung). >
5. Opéra, l, p. 72-78. — fi. Ibid., l, p. 72. — 7. Ibid., I, p. 204, 205.
Calvin s'explique, en i540, dans les termes suivants : « Le Christ ou le pontife romain, lequel des deux doit être tenu pour le chef [capiti) suprême de l'Èlglise, le prince souverain (summum), la sagesse, la justice et Tespoir unique du salut : voilà le point capital (capui) de toutes les controverses. Car cela posé, qu'il faut rendre au Christ Thonneur que nous disons, toutes les controverses actuelles entre nous sont apaisées sans grande difficulté. Car, et c'est cela qui est uniquement demandé par les protestants, tout le monde alors se soumettra à la parole et à l'esprit du Christ, tout le monde mettra les lois du pontife et de tous les hommes après les lois de Christ, tout le monde placera sa confiance du salut dans les mérites du Christ, et non dans les œuvres des hommes ou des anges. Ceux qui sont ainsi disposés, préparés, insérés en Christ de manière à ce qu'ils vivent en lui, et lui en eux, s'efforceront avec fidélité et assiduité d'accomplir des bonnes œuvres, crucifiant la chair avec les mauvaises concupiscences, et se consacreront tout entiers, eux et ce qu'ils ont, à la gloire de Dieu et au salut de leurs frères. Ensuite, comme ils rapportent tout à Christ, ils seront facilement d'accord sur ce point, qu'il faut organiser dans les Eglises soit la doctrine soit toutes les cérémonies, de telle façon que toute confiance dans les œuvres, dans la dignité propre, soit abolie, périsse, que tout espoir soit détourné des créatures, qu'une foi vive en Christ naisse, croisse et s'affermisse. Enfin il ne sera pas difficile de restaurer une discipline ecclésiastique conforme, soit pour les ministres soit pour le peuple... Ainsi il n'y aura de difficulté ni au sujet de la doctrine, ni au sujet du véritable usage des sacrements, et des autres cérémonies, ni au sujet de la discipline..., partout où l'on sera persuadé que Christ seul doit être révéré et adoré pour le chef suprême, le prince, le gouverneur et le conservateur de l'Eglise'. »
L'importance de ce principe de la Christocratie n'a pas échappé aux historiens ^ M. Lang montre ce principe commandant toute la lutte de Calvin contre
i. Consilittm Paiili III, etc., 1540. Opéra, V, p. 474-
2. Rieker dit ; « 11 n'y a pas d'idée qui domine la théorie ecclésiastique réformée autant que celle de la royauté de Christ, la //enrf5/«> 0/ CAWs/, comme disent les Presbytériens anglais. Nous la trouvons dans presque toutes les Confessions et toutes les Disciplines réformées. » (Karl Rieker, Grmidsàtze reformierter Kirchenverfassung, 1899, p. 105, 106.) — Zwingle : « L'Eglise ne peut avoir d'autre chef [caput) que Christ. » (Ibid., p. 106.) — La confessio scotica: « Christ the otilie Head of the Kirk » ; le second livre de la Discipline ; « The onlie spiritual king and governor of lus Kirk » (fô/rf.);— La Confession de 'Westminster: 'The lord Jésus King and head 0/ his chtirch' (Ibid.); — En 1843, Vassemblée générale de l'Eglise libre d'Ecosse s'e-xprime ainsi : « Notre Eglise a la mission de rendre témoignage au règne de Christ,... Christ est le chef de chaque homme... Christ est le chef de l'Eglise... Christ est le régent des peuples...» (Voir Scheele, m, p. 122, 123.)
Or cette idée n'est pas luthérienne. Les luthériens appellent aussi Christ roi, et ils disent que le pape ne peut être roi de l'Eglise. Il ne peut \' être, jure divine; — mais on accepterait le pape, a dit Mélanchthon, dans les articles de Smalkalde, s'il voulait se contenter d'uny!<s huinamtm. Les hommes peuvent avoir une situation élevée, une headship dans l'Eglise, pourvu que ce ne soit pas au nom d'un jusdivinuin. Les princes sont les prœcipua membra ecclesiœ. (Lib. symb., p. 439.) Christ ne gouverne pas son Eglise immédiatement {Christus ecclesiam suant non régit immédiate). K. Rieker, Grundsàtse, etc., p. 108.
Voilà précisément le contraire de l'idée calviniste. «Le Christ est la tête, le chef de l'Eglise; personne ne peut l'être ; toute situation élevée d'un homme dans l'Eglise visible est incompatible avec l'honneur de
les abus de l'Eglise. « La proclamation de la Christocratie est la plus vive déclaration de guerre contre le monde, et contre tout ce qui est mondain, dans l'organisation de l'Eglise et les sentiments de ses membres*. »
Les théologiens de langue anglaise, spécialement, montrent que de ce principe découle toute l'attitude civile et politique du calvinisme. M. John Macleod, professeur au Free Church Collège d'Edimbourg, dit : « Le fait que l'Eglise est le royaume de Christ lui impose l'obligation de se soumettre à son chef, et dans la soumission pieuse à ses ordres royaux consiste la liberté de ses sujets. Le fait que Christ est roi dans son propre royaume fit partie des plus intimes convictions des églises calvinistes, et comme elles reconnaissent le droit du Christ de les gouverner, elles étaient préparées et disposées à laisser un libre cours parmi elles à sa parole... Les calvinistes reconnaissaient que l'Eglise de Christ est un royaume dans ce monde — et non de ce monde — un royaume qui a ses charges, ses fonctionnaires, distincts des chefs du gouvernement civil, et indépendants d'eux dans leur domaine propre". »
Le Révérend Johnson, d'Amérique, ajoute : c Le premier caractère du gouvernement ecclésiastique, d'après Calvin, a été le gouvernement de l'Eglise par ellemême {the self goveninieni) sous la royauté (ihe headship)i\e, Christ. Sur ce point son enseignement a été de beaucoup supérieur à celui des précédents Réformateurs... Les erreurs de son système, y compris l'union de l'Eglise et de l'Etat, et les incohérences résultant de cette erreur, doivent être corrigées par la vérité même qu'il contenait •'. » — Enfin M. le professeur B. B. Warfield a dit : « L'applica-
Christ ; la hcadship d'un homme supprime la lieadship de Christ... La headship de Christ n'est pas seulement spirituelle, morale, elle est politique, juridique. » (Rieker, p. loS, 109.) C'est pourquoi l'Eglise réformée est anti-papiste, anti-cléricale. Christ « seul chef, seul souverain et seul évêque universel, » dit la Confessio gallicana; - Christ, seul évêque universel et seul chef de l'Eglise, » dit la Confessio belgica.
Mais l'Eglise réformée est également anti-érastienne, c'est-à-dire opposée au gouvernement de l'Eglise par certains laïques : pas de prince évêque suprême [summiis episcopiis), comme chez les luthériens; pas de patronat; pas de hiérarchie, ni cléricale ni laïque. Commentaires Ephésiens IV, 15 : « La fin et le fruit de notre avancement est que Christ soit seul éminent entre nous, et que nous ne soyons forts et grands, sinon en luy. Nous voyons yci derechef qu'il n'en excepte pas un de tous les hommes, que tous ne soyent rabbaissez et rangez pour s'assujetir au chef. Qu'est-ce donc de la Papauté sinon une bosse difforme, laquelle confond toute la proportion de l'Eglise, quand un homme s'opposant et accomparant au chef, s'exempte du nombre des membres?... La somme est qu'il faut que Christ croisse seul et tous les autres soyent abbatus, à ce que l'Eglise soit bien dressée et ordonnée... que demeurans en nostre rang, nous servions a esléver le chef. »
Rieker ramène à cinq précautions tout l'effort calviniste contre la substitution de l'autorité de l'homme à l'autorité de Christ : i" Les détenteurs des charges ecclésiastiques ne sont que les serviteurs de Christ; 2» Tous les détenteurs des charges ecclésiastiques sont foncièrement égaux entre eux ; 3» Les décisions importantes dans l'Eglise doivent être prises non point par un seul détenteur de ces charges, mais par un collège ; 4° Les laïques reçoivent des charges importantes, d'anciens, de diacres ; 5° Les assemblées ecclésiastiques ont la forme d'assemblées cultuelles.
Ainsi l'Eglise a toujours devant les yeux Christ son chef; son but est religieux, élevé au-dessus de tout ce qu'il y a dans le monde, et elle doit continuellement tendre a le réaliser.
I. Lang, Johannes Calvin, Ein Lebensbild, 1909, p. 88, — 2. John Macleod, Calvin s Idea of the Church in ils Bearing on oiir History, 1909, p. 7. ~ .t. Rev. Th. C. Johnson, Calvin's Contributions ta Church Polity, dans Calvin Mémorial Addresscs at Savannah. 1909, P- 79-
tion de ce principe mena Calvin très loin, et finalement donna au monde le principe de l'Eglise libre dans l'Etat libre; c'est à ce principe que l'Eglise doit son émancipation de l'Etat, et c'est de lui que procède la parole de combat qui depuis lors a enflammé les cœurs de beaucoup de saints, au milieu de beaucoup de crises dans beaucoup de pays: les droits de la couronne de Jésus, roi dans son Eglise *. »
Ainsi nous avons à peine commencé notre étude, et nous serions presque tenté de dire que nous sommes au bout. En tout cas nous voilà en plein dans ce qui constitue la lutte, les triomphes du calvinisme, du calvinisme à la fois le plus authentique et le plus moderne ^.
2. Du grand principe de la Christocratie découle l'unité de l'l\glise. Une tête n'a qu'un corps. Christ est la tête, le cho^ {capiil) de l'Eglise. Il n'y a donc pas « deux ou trois « Eglises. L'Eglise est « catholique », c'est-à-dire universelle, {unam esse ecclesiam ac socielaiem, et iinum Dei populum)'\
Cette société échappe au regard, puisqu'elle compte des hommes qui ne sont plus sur la terre et des anges. On peut même tout de suite ajouter qu'elle est invisible pour une autre raison, que nous verrons tout à l'heure, car des élus tous vivants peuvent être hors l'église, et dans l'église il peut y avoir des non élus, sans qu'on connaisse ni les uns ni les autres.
Après avoir ajouté : nous croyons de même à la « communion des saints »; après avoir expliqué : «c'est-à-dire que, dans l'Eglise catholique, tous les élus qui servent Dieu d'une foi divine ont une mutuelle communication et participation de tous les biens \» explication par laquelle évidemment il embrasse les élus sur la terre et dans le ciel, Calvin conclut : « Voilà l'Eglise catholique qui est le corps mystique de Christ (corpus mysticiim Christi) ■'. »
3. Cette Eglise, « corps mystique « de Christ, universelle, est sainte (sancta), parce que « Dieu sanctifie tous ceux qu'il a choisis (electi siint) par son éternelle providence, pour former, parleur union, les membres de l'Eglise ^ «
Mais il faut tout de suite faire attention à la sainteté dont parle Calvin. Il s'agit « de ce que Christ opère de jour en jour, plutôt que de ce qu'il a déjà accompli... Si Dieu sanctifie, nettoie, perfectionne, purifie, il est bien certain
1. B. B. Warfield, John Calvin, the Man and lus Work, 1909, p. 15. — 2. Il suffit de penser à la devise : « Faire le Christ roi », si à la mode aujourd'hui parmi les hommes de « Réveil », les « Revivalistes. » — .'t. Opéra, I, p. 72, — \. Ibid., I, p. 77.
.T. Ibid., I, p. 78. — Le Catéchisme de 1537 fait une seule et même question des deux articles: « Je croy la saincie Eglise universelle, la contmtmion des saincts », et les sépare de ceux qui suivent. A propos de V addition - communion des sainctz », Calvin dit: « La dernière particule [petite partie] explique encores plus clairement quelle est ceste église. » {Le Catéchisme français, 1878, p. 58, 59.) — Cette disposition est introduite dans V Institution de 1539. Calvin s'exprime ainsi : « L'article qui s'ensuyt de la communion des sainctz a esté communément délaissé derrière des anciens, lequel touteffois n'est pas à mespriser, car comme il nous est nécessaire de croyre l'Eglise, aussi n'est-ce pas chose superflue, de sçavoir quelle nous la croyons. Pourtant j'estime que cette particule est déclaration de l'Eglise, laquelle nous signifie, quelle est sa nature et propriété, c'est à sçavoir que la conjonction, en laquelle Jésus-Christ unit les fidèles, est de telle importance, qu'ils communiquent ensemble à tous biens. •■ {W, 1541, p. 16S.) — <i. Ibid., I, p. 73.
que les fidèles sont encore souillés de quelques taches et rides, et qu'il manque quelque chose à leur sanctification. Combien est-il vain et ridicule (inane ac fabtilosum) de penser que l'Eglise est déjà sainte, immaculée, elle dont les membres sont souillés et impurs [maculosa et nonnihil impura). » « 11 s'agit donc du commencement de la sanctification. La fin, l'achèvement complet apparaîtra quand Christ, le Saint des saints, la remplira vraiment et complètement de sa sainteté '. »
4. Tout cela est dit des élus sur cette terre : lesquels seuls forment le « corps mystique » de Christ. Et voilà à quel propos, dans sa première édition de Vlnsiitulton, Calvin parle incidemment de la prédestination. Il veut donner aux fidèles l'assurance de leur salut. « L'Eglise étant le peuple des élus {populiis eleciorum) de Dieu, il ne peut se faire que ceux qui en sont vraiment les membres, finissent par périr-. » « Toute la machine du monde serait esbranlée, nostre salut demeureroit ferme et immuable '. » « Les élus peuvent tituber, chanceler, ils peuvent même tomber, mais ils ne se brisent pas... Ils peuvent errer, commettre une chute, ils ne peuvent être perdus'*. »
Ainsi, « l'idée de la prédestination, dit Scheibe, est constitutive de l'idée de l'Eglise''. I) « Les idées de Calvin, dit Lang, sur l'Eglise et sa vraie constitution dépendent étroitement de sa doctrine de la prédestination ^ »
Mais de quel genre de dépendance s'agit-il ? D'une dépendance religieuse. « La prédestination, explique Lang, est ici, tout à fait comme chez Bucer, le moyen de conserver à l'Eglise, en face des prétentions donatistes, son caractère d'Eglise de multitude {Volkskirche). D'autant plus clair est-il que, aussi pour Calvin, au début, les idées d'«élus » et de « rejetés » ont entre elles le même rapport que chez les anabaptistes les idées de « saints » et d' u enfants du monde », ou plus tard, chez les piétistes, de « convertis » et d' « inconvertis». Dans ce domaine religieux, la question : es-tu élu? a le même sens que chez les piétistes la question : es-tu sauvé? En conséquence, la prédestination a individuellement une valeur pratique, morale, pour juger de l'état religieux (Heilsstand) de chaque chrétien, et de la communauté. Et en cela gît la force que cette idée de la prédestination entretint pendant des siècles, chez les disciples de Calvin, tandis qu'elle disparaissait rapidement du reste du protestantisme'. »
5. Cette valeur religieuse de la prédestination, qui sert de base à l'Eglise, amène immédiatement, comme conséquence, le rôle de la foi. 11 s'agit toujours du corps « mystique » de Christ. Et le mysticisme continue à s'attester. C'est la foi qui fait de nous les membres de ce corps, le corps mystique de Christ. Il faut que Christ, à lui tout seul, nous soit tout {satis siipevque) ; il faut qu'il soit nôtre, (uoster) ; que nous nous reposions en lui par une foi certaine {certa fide in ipsiiiu recumbimus), que nous le recevions par la foi [fide accipiainiis); que nous soyons
I. Opéra, I, p. 214. — i. Ibid., I, p. 73. — :i. Ibid., I, p. 73. — Bf, 1541, p. 269. — 4. Ibid., I. p. 7.,. — 5. Scheibe, p. 9. — 6. Lang, Joliannes Calvin, 1909, p. 83. — 7. Lang, Ibid.. p. 81.
en communication avec lui {commimicamus)\ que nous possédions (possidemtis) (Christ, et tout ce qui lui .appartient par la foi. C'est précisément par cette foi que nous sommes sûrs de notre élection'.
6. Et finalement cette élection, qui, loin de nous dispenser de la foi, nous y provoque, nous conduit à la charité.
En effet, l'élection est certaine pour nous, personnellement. » Si par la toi nous possédons le Christ et ce qui est du Christ, nous devons conclure avec certitude (certo statuendum),... nous sommes certains {nb id certi siimiis),... que nous sommes du nombre de ceux que le Seigneur a élus de toute éternité". »
jMais pour les autres? «Pour les autres, savoir avec certitude, s'ils sont de l'Eglise ou non, discerner entre les élus et les réprouvés, ce n'est pas notre affaire'. » « Bien est vray que ce privilège appartient à luy seul, de sçavoir les quelz sont les siens comme dict S. Paul. Et de faict, à fin que la témérité des hommes ne s'advanceast jusques là, il y a mis bon ordre, nous advertissant journellement, par expérience, combien ses jugemens secretz surmontent nostresens. Car d'une part, ceulx qui sembloient advis du tout perduz, et qu'on tenoit pour désespérez, sont reduictz au droict chemyn. D'autre costé, ceulx qui sembloient advis estre bien fermes, tresbuchent, et n'y a que Dieu qui voit ''...»
Même la puissance des clefs, le pouvoir qu'a l'Eglise de lier et de délier, ne saurait nous aider « à discerner les quelz sont de son Eglise, ou n'en sont point". »
D'autant plus que l'Ecriture, s'accommodant à notre sens, « compte souvent au nombre du peuple de Dieu ceux dans lesquels Dieu opère ses vertus, quoi qu'ils ne soient pas élus ; et d'un autre côté, elle ne compte pas au nombre du peuple de Dieu ceux qui sont vraiment élus, parce qu'ils ne sont encore déclarés tels •^. » Et alors vient le grand passage : « Touteffois, pour ce que le Seigneur voyoit estre expédient, de sçavoir les quelz nous debvons avoir pour ses enfans, il s'est accommodé, à cest endroict, à nostre capacité. Et d'autant qiiil n'estait ja besoing on cela de certitude de Foy, il a mis au lieu un jugement de charité^ selon lequel nous debvons recongnoistre pour membres de l'Eglise, tous ceux qui par confession de foy, par bon exemple de vie, et participation des sacremens advouent un mesme Dieu et un mesme Christ avec nous '. »
I. Opéra, I, p. 74- — "2. Ibid., I, p. 74. — :!• Ibid., I, p. 75. — i. Ibid., I, p. 75. — B"', 1541, p. 270. — -"i. Ibid., I, p. 75, — Bf, 1541, p. 278. — Cl. Ibid., I, p. 73.
T. Ibid., I, p. 75. — B", 1541, p. 270. — VoirlV, I, 8. — Ritschl, dans sa partialité anti-calviniste, non seulement ne trouve rien à louer dans ce passage, mais sa subtilité dialectique, ratiocinante, se fait un jeu de transformer une très belle affirmation, en une affirmation très regrettable. « Dans la suite de l'exposition, Calvin distingue entre le jugement privé sur la dignité ou l'indignité des individus et le jugement public de l'Eglise. Celui-ci ne peut toujours exclure les hypocrites de l'Eglise, et ceux-ci doivent être traités en frères par chacun, et être considérés comme croyants. Mais il est réservé au jugement privé de se rendre compte de l'indignité des faux membres de l'Eglise et par conséquent, vice versa, de décider sur les vrais chrétiens.» Calvin a nettement déclaré le contraire, dans les passages déjà cités et dans les passages cités plus loin ; c'est contraire à toute sa conception. N'importe ! notre théologien continue son subtil raisonnement : « Nous ne voulons pas insister sur cette dangereuse usurpation du jugement privé relatif à l'état de grâce de chacun, jugement qui d'après l'aveu [ce n'est pas un aveu, c'est une déclaration fondamentale] même de Calvin est trop incertain, et qui court le danger de se transformer d'un jugement de
Ce passage capital restera identique dans toutes les éditions, depuis la première jusqu'à la dernière. Et c'est une première conclusion. Par sa conception « mystique » de l'Eglise, dont les vrais membres sont les seuls « élus, » en dépit du paradoxe, Calvin fait de son église une église de multitude, dont le double effort est un effort de foi et un effort de charité.
Si du chapitre sur le Symbole des Apôtres nous passons aux chapitres V (Des sacrements) et VI (De la liberté chrétienne, etc.), nous constatons un certain changement.
I. Ici l'Eglise n'est plus définie Viinivevsus prœdestinatoniin iiiiinenis, l'ensemble des prédestinés, mais le cercle des fidèles, cœiiis /ideHuiu', ou cœliis fidelis populi'^, ou Jîdelium ecclesia'^.
Tout à l'heure les élus; maintenant \qs fidèles.
De plus, au lieu de l'Eglise, il est souvent question des églises '', des églises constituées dans divers lieux et provinces^, de l'Eglise de Rome, de l'Eglise de Constantinople", de l'Elglise orientale, de l'Eglise occidentale".
Et tandis que le nombre des élus forme un « corps mystique** », l'assemblée des fidèles constitue une « chose charnelle, soumise à nos sens, circonscrite en un certain espace, établie en un siège quelconque [res carnalis qiiœ sensibus nostris subjici, aiit certo spatio circiiniscribi, aut in sede aliqiia figi debeat)^. »
2. Toutefois, il faudrait se garder de croire que ce « corps mystique » et cette « chose charnelle » sont deux choses absolument distinctes. Nous ne voulons pour preuve du contraire que ce fait (on pourrait en citer beaucoup d'autres) : c'est à propos de la quatrième partie du Symbole que Calvin parle de l'excommunication des fidèles « lesquels faisant confession de foi des lèvres, mais reniant cette foi parleur cœur, montrent qu'ils ne sont pas « pour le moment {ad prœsens) membres de l'Eglise '" ». — « Par les excommunications, ceux qui prétendent faulsement la foy de Christ et cependant par vie deshoneste et meschante, scandalisent son nom, doibvent estre exterminez et chassez (abdicareniur atqiie expellerentiir) d'entre le peuple de Dieu, veu qu'ilz ne sont pas dignes de se glorifier du nom de Christ ". »
charité (Liebe) en un jugement d'absence de charité (Lieblosigkcit). Mais, en ce qui concerne notre sujet, nous devons ici constater dans quelles contradictions Calvin se met par cette affirmation et celles qui
suivent La contradiction entre la pensée de Zwingle et celle de Luther subsiste. Calvin les a placées à
côté l'une de l'autre, sans voir leur contradiction, et sans la résoudre. » (Sltidien iind Kritiken, 1S59. Siclitbare und imsichtbare Kirche, p. 152, 216.)
1. Opéra, I, p. 135, « où est célébrée la vraie cène ; -^ p. 208. •• où est prêchée la vraie parole. » — "2. Ibid., I, p. 139, à propos du baptême; p. 22g. — .'!. Ibid., I, p. 163, à propos de l'excommunication. — 4. Ibid., I, p. 185, regendis ecclesiis prœesse; p. 225, in ecclesiis observandum. — o. Ibid., I, p. 163, in singulis locis aut provinciis constitni ecclesiœ posstmt. — 0. Ibid., I, p. 155. — 7. Ibid., I, p. 218; voir Th. Werdermann, p. 264. — h. Ibid., I, p. 78. — '.1. Ibid., I, p. 77. — 1(K Ibid., I, p. 75. — U. Ibid., I, p. 75, 76. — Br p. 276.
Les trois buts de l'excommunication sont : i" « qu'avec grand opprobre de Dieu, ilz [ceux que l'on excommunie] ne soyent comptez au nombre des chrétiens comme si l'Eglise estoit un réceptacle de meschans et mal vivans; 2° que les bons ne soyent corrompus par la conversation des mauvais ; 3° que, estant confus de leur honte, se repentent et par telle repentance viennent à amendement'. »
Mais les excommuniés ne le sont que « pour un temps ». Ils ne doivent pas être réduits au désespoir. « Nous ne debvons point donc effacer du nombre des esleuz les excommuniez, ou en désespérer, comme s'ils estoient déjà perduz". » — A moins qu'il ne s'agisse de ceux qui « oppriment l'Evangile... et résistent au Saint-Esprit.» Et encore! « Nous pouvons rarement en avoir conscience (si nous pouvons jamais l'avoir), de sorte qu'il est plus sage d'attendre le jour de la révélation, et de ne pas devancer témérairement le jugement de Dieu^ » — Tout au contraire, « il vaut mieux s'efforcer d'user vis-à-vis les uns des autres d'une mutuelle candeur, d'avoir aussi bon sentiment que possible, de prendre en meilleure part possible paroles et actes ^.. » Ceux qui sont tellement mauvais que nous ne pouvons avoir d'eux bonne opinion, « si les devons nous encores remettre en la main de Dieu et recommander à sa bonté, esperans mieux pour le futur, que nous n'y voyons de présent. Et pour plus brièvement parler, il ne nous fault point condamner h. mortla personne, qm est en la main d'un seul Dieu, mais nous debrons estimer par la loy de Dieu quelles sont les œuvres d'un chacun ''. » — Voilà comment doivent être comprises les excommunications. Et, en conséquence, bien que la discipline interdise de vivre familièrement avec les excommuniés, il faut tâcher de les ramener « soit par exhortation et doctrine, soit par clémence et douceur (sii'e clementia et mansuetudine), soit par nos prières envers Dieu \ » Et ce ne sont pas seulement les excommuniés que nous devons traiter ainsi ; mais les Turcs, les Sarrasins et les autres ennemis de la vraie religion (cœterique verae religionis hostes). « Tant s'en faut, continue Calvin, qu'il faille approuver les moyens, par lesquels beaucoup jusqu'ici se sont efforcés de les amener [adigere) à notre foi, leur interdisant l'eau et le feu, et les éléments usuels, leur refusant tous les services d'humanité, les persécutant avec le fer et les armes '. « — Déclaration qui doit être notée.
3. Voici donc un nouveau fait capital, trop méconnu, — trop incompris — et auquel il faut arriver. On s'étonne de ne pas voir très bien comment Calvin passe d'une église à l'autre; de ne pas découvrir la limite précise entre les deux. Maint historien se trouble, hésite, et se laisser aller aux explications confuses et fausses. Le fait est qu'il n'y a pas de limite, entre les deux Eglises, parce qu'il n'y a pas deux Eglises. Il n'y a qu'une seule Eglise, considérée de deux points de vue différents. Mais en changeant de point de vue on ne change pas le paysage, ce qui était au premier plan peut passer au second ou au dernier et l'ice l'ersa, voilà tout. Le payage reste entier. On peut presque dire qu'il y a toujours quelque
I. Opéra, 1, p. 76. — Bf p. 277. — i. Ibid., I, p. 76. — Bf p. 277. — 3. Ibid., I, p. 76. — i. Ibid., I, p. 76. — 5. Ibid., I, p. 76. — Bf, 1541, p. 278. — 6. Ibid., p. 279. — 7. Ibid., I, p, 77.