Rieker, Gniudsiitze reform. k. Verfassnng, 1899, p
LES ANCIENS
iSg
d élection ' ? « — « Que les évêques soient esleus par des hommes ; nul de sain entendement ne le niera -. » — « Du premier commencement nul n'estoit receu mesmes au clergé sans le consentement de tout le peuple ''. « — « La liberté a esté laissée longtemps au peuple que nul ne fust introduit sinon qu'il fust agréable à tous ''. » — « La vocation d'un ministre est... quand celuy qui est idoine est créé avec consentement et approbation du peuple "'. » — « Nous voyons que saint Paul avoit accoustumé de créer des ministres par le consentement et suffrages du peuple.... 11 faut... que la liberté et le droict commun de l'Eglise ne soit en rien enfreint ou amoindri ''. ). — « Un ministre doit estre esleu ou par toute l'Eglise ou par les autres membres et gouverneurs [Anciens] '. » — « Ce n'est point de merveilles qu'il n'a pas beaucoup chalu ! faire du souci] au peuple de maintenir son droicl en ses élections '. » — « C'est autre chose de priver l'Eglise de son droicl'-'. » — « Comment se pourront-ils e.xcuser de ce qu'ils ont ainsi despouillé l'Eglise de son droict '" ? » etc.
Il y a lieu de répondre ensuite : si l'Eglise a le droil d'élire ses ministres (pasteurs et Anciens), elle a un droit spécial, double, d'élire ses Anciens, car c'est à l'Eglise qu'appartient tout particulièrement l'exercice de la discipline ; or les Anciens sont nommés par l'Eglise pour exercer la discipline à sa place.
Dès 1537, dans les Articles : « Nostre Seigneur a mise en son Eglise la correction et discipline d'excommunication.... Les pseudos evesques ont ravy à l'assemblée des fidèles et tiré à eux la cognoissance et puissance d'excommunication ". )) Toute V Institution répète et explique ce principe. « Le Seigneur a donné les clefs '- a son Eglise, afin qu'elle eust la dispensation de ceste grâce pour nous en faire participans.... Pourtant en la communion des saincts, les péchez nous sont remis continuellement par le ministère de l'Eglise {ipsius ecclesiœ)... Ce bénéfice est donné à l'I^Zglise comme en garde [hoc beneficium esse ecclesiœ propriiini), tellement que nous ne pouvons obtenir pardon de nos fautes devant Dieu, qu'en persévérant en la communion d'icelle ". » — « Jésus-Christ transfère pour l'advenir à son Eglise {ad chrisli gregem) le droict et superintendance qui avoit esté jusques alors en la synagogue des Juifs [jus syncdvii) ''*. » — « Ce qui estoit donné à toute l'Eglise {ecclesiœ qiiod suuin crat), les evesques l'ont usurpé à eux seulement'^. »
Du reste nous possédons un document encore plus significatif. Ce sont les enfants eux-mêmes qui, par une question et une réponse du catéchisme sur « l'ordre et police » de l'Eglise, sont tenus de savoir tous par cœur ceci : L'Eglise est bien « réglée » si « on députe personnages [Calvin traduira en latin : seniores] pour veiller sur les scandales, qui pourroyent estre. Et que iceux, en l'autliorité de l'Eglise, interdisent la communion à ceux "'.... »
I. IV, iir, M. — 2. IV, m, M. — ;i. IV, IV, to. — l. IV, iv, u. — n. IV, m, 15. — (i. IV, m, 15. - 7. IV, m, 15, — s. IV, IV, 10. — '.t. IV, IV, 13, — Kl. IV, V, 2. — 11. 0/>^rii X^ p. 9. — 1-2. < La puissance des clefs est simplement la prédication de l'Evangile. » IV, .xi, i. - l.t. IV, l, 22. — H. 1559. IV, XI, i. « La synagogue ancienne, et puis après l'Eglise, a eu des Anciens. > IV, xi, 6. — l.'i. IV, xi, 0. — 16. Ofiini
VI, p. 133, 134.
l6o LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE
Tout à rheure nous disions : pas rombre d'un doute, voilà bien les Anciens (au sens particulier de ce mot). Faisant un pas de plus, nous pouvons maintenant ajouter : pas Fombre d'un doute, les Anciens représentent bien l'I^glise, qui leur délègue sa souveraineté. La théorie du système représentatif est bien une théorie calviniste.
3. Dès lors, comment nous expliquer l'objection, la protestation d'un savant comme Rieker ? — C'est que, en réalité, Rieker ne conteste pas les textes. Il les laisse de côté, et à la théorie du système représentatif il se borne à opposer la théorie de la souveraineté divine. Il dit : « Calvin, à propos du gouvernement de l'Eglise, prend son point de départ non pas en bas, dans la communauté, mais en haut, au-dessus de la communauté. Ce qui lui importe, ce n'est pas que la communauté ait un organe de sa volonté, des représentants de ses intérêts, mais que le Christ, Seigneur de l'Eglise, ait des serviteurs, qui accomplissent sa volonté dans l'Eglise. Aussi les Anciens, comme les pasteurs, ont une charge indépendante, ordonnée de Dieu, sont des fonctionnaires de Christ, du Seigneur de l'Eglise.... ' » A l'appui de cette théorie, Rieker cite des textes : « Dieu use du service des hommes les faisant comme ses lieutenants [quasi rncariani operain)... pour faire son œuvre par eux, tout ainsi qu'un ouvrier s'aide d'un instrument [instriimentn artifex).... Il choisit d'entre les hommes ceux qu'il veut faire ses ambassadeurs (/// niuiuio legatione fungantur),... qui représentent sa personne (personam suam reprœsentent)-. » Certes ici nous ne contestons pas. Nous ne contestons pas que la théorie de la souveraineté divine ne soit très profondément calviniste. Loin de contester, nous remercions Rieker d'avoir mis ainsi en lumière ce qui est trop laissé dans l'ombre.
Seulement voici en quoi consiste l'erreur de Rieker. II oppose, comme exclusives l'une de l'autre, deux théories (le système représentatif et la souveraineté divine), qui sont appuyées par des textes également nombreux, et c]ui. dans la pensée de Calvin, sont inséparables l'une de l'autre.
Rieker conclut : « Ce ne sont pas les membres de la communauté qui sont la source de laquelle découle l'autorité des charges de l'Eglise, mais le Christ, le chef de l'Eglise, qui a toute puissance. Ce n'est pas la communauté que représentent les pasteurs et les Anciens. » — Oui et non. Calvin a dit : les ministres « représentent la personne de Dieu » [personam suam représentant) ■' ; et il dit également : les ministres « représentent le corps de l'Eglise » [corpus ecclesiœ représentant) '*. L'un et l'autre ! Et ce n'est point là une de ces contradictions vulgaires dont les deux thèses, par leur choc irrésistible, font voler en éclat un système. C'est au contraire une de ces antinomies, — une de ces v contrariétés » — compréhensives et fécondes, si fréquentes dans le système de Calvin, qui constituent avec sa richesse son originalité. C'est tout particulièrement faute de comprendre la « contrariété », en face de laquelle nous arrivons, qu'on s'est tel-
I. Rieker, p. 141. — i. IV, m, i. — li. IV, ni, i. — 4. Oj',:rn .\1V, p. 681.
LÉS anCiei^s
lement mépris sur la conception ecclésiastique de Calvin, comme sur la conception politique, celle-ci étant la conséquence logique et comme la copie exacte de celle-là. Pas plus dans l'I^^glise que dans l'Etat, Calvin, en admettant Tautorité de la société religieuse ou civile, n'a entendu compromettre la souveraineté de Dieu, et, en maintenant la souveraineté de Dieu, n"a entendu supprimer l'autorité de' la société.
Ainsi Calvin distingue entre les apôtres et les autres pasteurs. Pour les apôtres, il « faloit qu'ils fussent expressément et spécialement appelez de Dieu » ; mais les pasteurs « estoyent simplement éleus de l'Eglise'. » — Et même pour les apôtres, il dira ailleurs : « Après avoir prononcé qu'il avoit constitué Paul apostre des Gentils, Dieu veut toutesfois qu'il soit ordonné par l'Eglise -. »
Pour les pasteurs, Calvin explique que c'est Dieu qui leur « commet » leur charge et office, que celui-là seul qui est « appelé de Dieu, pourra dire qu'il a charge légitime ■'. » — Et cependant il ajoute immédiatement que Dieu veut que ceux qui doivent porter la Parole soient « élus et approuvez » ; il répète quelques lignes plus bas « éleus et approuvez », et il spécifie : « qu'ilz soyent éleus par moyen tel que Dieu approuve, et qu'il nous est monstre en sa Parole, car ceste règle-là est inviolable; » et encore: « appelez selon l'ordre de l'Eglise*.»
De même pour les diacres : ils sont élus eux aussi par des hommes. Mais en les élisant, les hommes ont à penser que les diacres « choisis » doivent être « comme les mains de Dieu ^. » — Les diacres « sont éleus pour distribuer les aumosnes ; » et ils sont « comme officiers de Dieu ^ » — C'est Dieu qui les n honore de les appeler pour avoir le soin des povres, » — et ce sont des hommes « qui ont la charge de les élire'. »
D'une façon générale, diacres, anciens, pasteurs doivent être a ordonnez au nom de Dieu. » Et c'est ce qu'oublient ceux qui les ordonnent : « Quelquefois on se voudra pleinement moquer de Dieu, qu'on y mettra gens à la volée *'. »
Ainsi nulle part la vocation divine ne supprime la vocation humaine, pas plus que la vocation humaine ne supprime la vocation divine. Elles se combinent. Pas plus, selon une comparaison de Calvin, qui restera chère aux calvinistes, que la paternité de Dieu ne supprime la génération humaine, ou que la génération humaine ne porte atteinte à la paternité divine. En réalité celle-ci seule est vraie *.
Et enfin le droit de l'Eglise est tellement incontestable, c'est tellement l'Eglise qui est la source d'où découlent tous les ministères, que s'il y a du désordre, si les ministères sont faussés, pervertis, l'Eglise a le droit de tout supprimer
1. Commentaires. Actes des apôtres, I, 23. — 2. IV, lll, 14. — .1. . Quand un homme est commis de Dieu pour pasteur. > Opéra LUI, p. 97. Sermon VIII sur la première à Timothée. — i. Sermon sur la première à Timothée, I, 1-2. Opéra LUI, p. 7, 8. — .">. Ibki., p. 290. — 6. Ibid., p. 292. — 7. Ibid., p. 296- 301. — 8. Ibid., p. 290.
9. Les hommes n'ont qu'un seul père « mesmes au regard du corps », à plus forte raison quant à leur âme. « Quand nous disons que ceux qui nous ont engendrez selon la chair sont nos pères, c est une façon de parler impropre. - Il faut seulement savoir « comment c'est que Dieu est nostre Père, et comment les hommes le sont. > Opéra LUI, p. 14.
tSi LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE
et de tout restaurer : « Quand nous oyons que ceux qui, ayans charge en l'Eglise, ne font pas leur devoir, et sont en mauvais exemple, doyvent estre déposez de leur office, et qu'on doit mestre d'autres en leur place : l'Eglise doit prendre ceste charge '. »
Souveraineté divine et représentation ecclésiastique : l'autorité vient de Dieu, la charge vient de l'Eglise.
4. Nous voilà au centre, au cœur de la pensée ecclésiastique de Calvin, de la pensée, je le répète, qui régit tout son système ecclésiastique et tout son système politique. — Il importe de bien montrer que cette pensée, nous, hommes du vingtième siècle, nous ne la lui prétons pas gratuitement : c'est ainsi que les calvinistes les plus authentiques ont compris Calvin, les puhlicistes politiques (nous le verrons plus tard) et les publicistes ecclésiatiques. Il nous suffira d'en citer un, le célèbre Claude. Je résume ses explications. On dirait qu'il a lu Rieker, tellement il le réfute, et Kampschulte tellement il le complète.
K Le ministère considéré en soy mesme est d'établissement divin, immédiatement, au lieu que les personnes qui y sont élevées y sont élevées par le moyen des hommes, et que si leur vocation est divine, comme elle l'est en effet, elle ne Test que médiatement, car ce sont les hommes qui les y appellent encore qu'ils le fassent en l'autorité de Dieu -. »
L'Eglise fait donc les ministres. « Ce n'est pas l'Eglise qui dépend du ministère, mais c'est le ministère au contraire qui dépend de l'Eglise :... elle précède les pasteurs ^. »
Comment ? L'Eglise est créée par Dieu, qui s'est servi du ministère extraordinaire des apôtres, des évangélistes et a fait naître ainsi la foi. « Car c'est la foy qui fait et qui fera toujours l'Eglise. » Or ce ministère extraordinaire des apôtres est en réalité « perpétuel ». Le Nouveau Testament nous conserve leur prédication. « C'est leur véritable chaire et siège apostolique, >> du haut duquel ils nous parlent toujours. « C'est l'Ecriture, la voix des apôtres, ou pour mieux dire la voix de Jésus-Christ, qui parle par les apôtres, qui fait tout '*. »
Voilà l'Eglise fondée par Dieu, et moyen de grâce. — Mais voici l'Eglise société. « L'Eglise estant une société que Dieu a convoquée [par ses apôtres, sa Parole, etc.], il luy a donné, par cela mesme qu'il l'a formée, un droit suffisant, plein et entier, d'employer tous les moyens qui peuvent ayder à sa conservation, ...entre lesquels celui du ministère est sans doute très considérable"'. » — Ainsi « le ministère ordinaire est un droit qui appartient à la vraye Eglise, et dont elle ne sauroit jamais estre dépouillée ^. »
A deux conditions : 1° Que l'Eglise soit fidèle. « Le ministère légitime est postérieur à la vraye Eglise.... La vraye Eglise fait que le ministère soit légitime'. » — 2° Que l'Eglise, ce soit toute l'Eglise. Car Dieu n'a pas promis qu'une partie
1. Commentaires. Actes des apôtres, I, 21. — 2. Claude, La défense de la Réformation contre le livre intitulé : Préjugez légitimes contre les calvinistes. 1673, p. 340. — 3. Ibid., p. 341. — 4. Ibid., p. 341, 342. — 0. Ibid., p. 343- — 6. Ibid., p. 342. ~ 7. Ibid., p. 344.
LES ANCIENS l63
de TEglise serait toujours fidèle. Il y a eu des époques où tout le corps des pasteurs, des prêtres était infidèle (Claude reprend une idée de Calvin). Mais dans toute TEglise, bien que les méchants soient mêlés aux justes, « nous sommes pourtant assurez par les promesses de Dieu qu'il y aura toujours, dans ceste profession extérieure, de vrays fidèles *. » — Et alors Claude rappelle saint Augustin, qui pensait aux « vrays fidèles », au « froment de Dieu », au " bon grain », aux « bons poissons «, et disait : « Les sacremens ne sont point aux pasteurs, ni la puissance des clefs, ni celle de lier ni de délier, ni aucune des fonctions de leur ministère, mais tout cela est à l'Eglise : c'est elle qui baptise quand les pasteurs baptisent^, etc. »
Conclusion : « Comme dans la société civile, c'est la nature et non le magistrat qui unit les hommes, et ensuite les hommes estant unis en société, le magistrat est produit par la raison de l'ordre, et par la nécessité de la conservation de la société, de telle sorte que c'est la société qui produit le magistrat, et non le magistrat qui produit la société, — icy de mesme la foy et la grâce assemblent les hommes dans une société religieuse, ce sont elles qui font l'Eglise et puis le ministère naist ensuite, par la raison de Tordre, et pour aider à la conservation de l'Eglise, et ainsi naturellement c'est l'Eglise qui produit le ministère ordinaire, et non le ministère ordinaire qui produit l'Eglise ^ » — « Cela fait voir évidemment que le corps des fidèles, et non seulement celuy des pasteurs, est la légitime source des vocations \ » — « Lorsqu'un peuple fidèle n'a point de pasteurs... il est certain qu''il peut seul et immédiatement par luy mesme conférer la vocation. Car la vocation procède de la société, non en tant qu'elle a des pasteurs, mais en tant qu'elle est société, je veux dire en tant qu'elle est un corps de fidèles unis en communion de foy, de piété et de justice ^. »
Quel langage calviniste, et quel langage moderne ! — Moderne à la fois parce qu'il répond aux aspirations modernes légitimes, et parce qu'il corrige les aspirations modernes dangereuses. Sans doute, peu à peu, beaucoup de calvinistes ont négligé l'élément objectif de l'Eglise, — l'Eglise institution, moyen de grâce, — pour insister surtout, presque uniquement, sur l'élément subjectif, — l'Eglise société des fidèles; — ils ont négligé l'autorité souveraine de Dieu pour ne faire des ministres que les représentants de l'Eglise.... L'équilibre a été rompu. Mais ce n'est pas la faute de Calvin.