‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 41 sur 176 · PREMIERE PARTIE Le Consistoire genevois · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE Le Consistoire genevois

NFIN... {tailla inolis erat !), le Consistoire de Genève était créé, fondé : une des plus grandes œuvres de Calvin ; le grand boulevard contre lequel les assauts furieu.x de la contre-Réformation allaient échouer, la citadelle qui a sauvé l'existence du protestantisme; disons une des œuvres du seizième siècle les plus laïques et les plus démocratiques, une de celles qui ont le plus contribué à la conquête de la liberté pour les fidèles de l'Eglise, pour les consciences religieuses, une des œuvres qui ont le plus aidé à briser le joug de la césaropapie et qui devrait, aujourd'hui, nous paraître la plus conforme aux aspirations et aux besoins de la société moderne. — Or il se trouve que, après le bûcher de Servet, rien n'est plus fâcheusement fameux que le Consistoire, prodige, dit-on, de tracasserie, d'inquisition plus ou moins mesquine ou féroce, œuvre et chef-d'œuvre du despotique et sinistre Réformateur.

La vérité simple, c'est que Calvin a voulu mettre sur la même ligne l'autonomie de l'Eglise et.., sa moralité. Examinons,

LE CONSISTOIRE

La collection des procès-verbaux du Consistoire de Genève existe en minutes ou en copies, à partir du 16 février 1542 (10' séance) jusqu'à aujourd'hui, et sauf de rares lacunes (24 années). Le papier jauni (celui des débuts) est couvert d'une écriture particulièrement difficile à déchiffrer. Heureusement que, en i853, un syndic, Cramer, eut l'idée de dépouiller cet énorme dossier, et de publier un gros volume de Notes extraites des Registres du Consistoire de F Eglise de Genève, 1541-1814 (i853), « copies littérales » de fragments plus ou moins étendus. Le volume est autographié.

I. Le Consistoire s'occupe du catholicisme qui reste à l'état latent, comme une habitude, et même quelquefois comme un espoir.

On reconnaît le catholicisme à l'impossibilité dans laquelle les inculpés se trouvent de dire les prières en français. Dona Bergeon (1542) a dit « que les prédicants d'aultrefoys estoient aussi bons que ceux d'à présent. » Elle dit « V Ave Maria que son père et sa mère lui ont enseigné de prier en latin, et le Credo comme on le disoyt aultrefoys. » « Qu'elle fréquente les Sermons, décide le Consistoire, et face qu'elle sache prier Dieu en langage maternel ', » — Perrete, fille d'un navetier, a a dictz l'oraison pas gayre [guère], bien petitement, et ne scet [sait] dire la confession ^. »

Quand l'horreur du cas impressionne davantage le Consistoire, il demande l'intervention du Petit-Conseil. Un boucher, Dalphin, qui, tout en vendant sa marchandise, débite des paroles déshonnêtes, « interrogué de dire l'orayson, ne la scet dire en françoys, et la dit en latin, aussi VAve Maria, le Credo, le Bénédicité, sans rien savoir prononcer ; a ditz aussi les grâces en lattin et aniniœ fidelium defiinctorum reqiiiescant in pace, ce qui est chose horrible et détestable. » — On le renvoie devant Messieurs et « au Magister de ospital pour luy apprendre à prier '*. »

Et toutes les superstitions romaines défilent. L'hôtesse du Lyon d'or « fayct le Caresme et entend que s'est bien fayct, car elle a vesquu toute sa vie ainsi *. » — Une autre jeûne le grand Vendredi et dit ses Heures^. ~ Une autre, la Chiccand, est si mal embouchée qu'il est impossible de reproduire ses propos. « Elle aimeroyt mieulx que tous les dyables l'eussent emportée que de manger chair le vendredi ; » elle espère que, « en bref, on orra les messes en ceste ville, » et que l'on y « trouveroit bien encore des autels''. » — Une autre, veuve, a offert un « voto », mais c'était « à cause de son mari qu'estoyt malade ; » et du reste elle va au sermon : la preuve, c'est que dimanche dernier à Saint-Pierre elle vit le prêcheur qui était « un joli homme barbu '. » — Une autre, « la veille de Notre Dame la Chandeleur, d'aost, alla par la ville chercher une chandoyle vers les appoticayres **. » Un citoyen dit « qu'il s'est bien trouvé de prier Dieu et la vierge Marie'-'. » Un ex-prêtre dit que « la messe pourroit bien retourner*". »

1. 30 nov. 1542. — i. 19 oct. 1542. Annales, p. 303. — :!. 5 déc 1545- — ''• -' J<5c- 1542- — ■>• '5 "la* '55°- — '■'• 4 janv. 1554. — 7. 29 nov. 1543- — •'*■ 15 mars 1543' — '■'■ " '"ai 1542- — "'• «S fév. 1546-

igO LA PENSÉE ECCLESIASTIQUE

On parle du catholicisme dans les tavernes. « En beuvant chez la Potta, les ungs maintenoyt la messe, et les autres non. » — Un Français réfugié attaque la messe ; un bon Genevois lui donne un grand coup de poing « en la joue », disant « que tous ceulx qui mesdient de la messe estoient des meschants et que le pape et cardinaux sont gens de bien '. »

Un tel « mène une vie qui n'est pas de trop bon exemple,... et tient chez lui un livre se disant la Légende dorée ^. » — Des marchands vont vendre des chapelets à la foire de Briançon ^. — Un jour on en vend en plein collège''. — Des libraires publient des almanachs « selon la papisterie ». — Un orfèvre fait des « hutil [outils] pour ydollatrer, » en particulier un calice ^.

Même des protestants ont des coutumes catholiques. Une femme s'agenouille sur la fosse de son mari, jette « de la terre dessus, disant : Requiescant in pace. Amen. Plusieurs femmes... firent semblablement. » Le Consistoire lui « remonstre sa bêtise ''. »

Un père, tenant une chandelle à la main, fait trois fois le signe de la croix sur son enfant mort, disant : « Que Dieu te conduise et saint Michel ; » sa femme souffle la chandelle ; le mari lui donne un coup de poing '.

Un mari dépose que quand « sa femme tiroit à la mort, il ouyt que la paoure femme se escrya disant « Je me recommande à Dieu et à la vierge Marie.» Alors THuguette dict qui se falloit recommander en ung seul Dieu, et que la vierge n'estoit qu'une charoppe; — et sur ce la Bonifasse dict que quand une paoure personne tendoyt à la mort, l'on ne la doibt pas desconforter*. »

Même il y a des apparitions, en i55o. Une fille vient déclarer qu'elle a entendu la vierge Marie, « touteffoys ne la vist pas, et que la vierge Marie luy dictz que c'estoit elle. » On lui demande « s'il luy sembloyt que la dite vierge fut ung homme ou une femme. » — Elle répond : « que ce futz ung homme ". »

Encore un cas bizarre en i56o. Un mari et sa femme se plaignent de leur fille, âgée de treize ans ; ils n'en peuvent jouir, « ne leur veult en rien obéyr, dict qu'elle s'en veult retorner à la papaulté. » Il est vrai que des témoins accusent les parents de brutalité excessive, « car une fois ils la mirent en prison en une chambre, où ils la virent saignante. » Le Consistoire dit aux témoins qu'ils se « meslent de leurs affaires, sans entreprendre de corriger les parents de la dicte fille, quand ils la reprennent. » Il conseille cependant aux dits parents de « supporter la fille en ses infirmitez. » En même temps « MM. sont priés de la mander quérir, sans faire semblant de rien, puis la mander à l'ospital, pour estre très bien fessée de verges, comme elle le mérite '". »

Toutes ces histoires nous montrent que le catholicisme vaincu, banni, interdit, n'était pas du tout extirpé. Dans bien des coeurs il y avait encore des racines de papisterie. Même en i56o, une dame, qui va voir un évêque de passage, avoue lui avoir dit: «que Dieu le conduisit, » mais conteste lui avoir dit « qu'elle

1. 3 août 1553. - -i. 12 nov. 1556. - 3. 19 oct. 1559. — 4. 17 avril 1550. - "i. 10 juillet 1553. - 6. 15 mars 1548. - 7. i" nov. 1554- - H. 20 déc. 1554- - 9. 13 mars 1550. — lu. 4 juillet 1560.

LE CONSISTOIRE

estoit si ayse de l'havoir veu, aultant que le bon Siméon fust de veoir nostre Seigneur Jésus Christ '. » — Le Consistoire, ici comme ailleurs, doute de la dénégation. Et cela explique toutes ces inquisitions et remontrances. Cela explique comment le Consistoire met au nombre des « maulvais propos » celui-ci : « que le pape estoit homme de bien-. » — En même temps nous commençons à nous rendre compte de la rudesse des mœurs.

2. Beaucoup de Genevois refusaient d'abandonner leurs anciennes croyances ; beaucoup, tout en les abandonnant, refusaient d'accepter les croyances nouvelles. Après s'être occupé des superstitions papistiques, le Consistoire s'occupe des hérésies, de ce qu'on appelait souvent l'anabaptisme, et de ce que nous appelons aujourd'hui la Libre-Pensée.

Souvent c'est simple ignorance, indifférence. Peu satisfait des réponses qu'il obtient d'un cordonnier sur « sa foy et créance, » le Consistoire lui demande s'il est marié et s'il a des enfants, s'il va au sermon, etc., et décide que « dans quinze jours, il vienne rendre rayson de sa confession, et sa femme, et sa famille, et de fréquenter les sermons, tant le dimanche que le jour de la prière ^. »

Le Consistoire surveille spécialement les étrangers. « Qu'on les face tous aller au catéchisme, dit-il en 1542, tous les jours, et qu'on baille leurs noms aux seigneurs prédicants *. » — 'Vingt ans plus tard on apprend que beaucoup d'Allemands sont venus de Lyon et d'autre part. « Il est à craindre qu'ils ne soient ny papistes ny évangéliques, mais plus tost athaïstes. » Il est décidé d'en faire « ung rolle pour estre remis tous à Jeudi, pour estre interrogés de leur foi ^. »

A l'ignorance se joint la grossièreté. A Saint-Gervais, à la fin du sermon, Jacques Pichoud fait tout à coup « ung grand bruict de son siège, qui fist un tel son que tout le temple en redondoit ; et voyant que le sermon continuait sur le mesme propos ; l'office de médiateur du Christ], il s'en alla hoschant la teste. » — Il avait commencé par dormir et par traiter de « baboin » son voisin qui l'avait réveillé. — Pichoud prétend que s'il s'est levé ainsi dans le temple, c'est que sa « jambe lui faisoit mal. » Mais le Consistoire, justement incrédule, le renvoie « à M. Dupont ministre avec deux des spectables assistans de céans [deux des Anciens] pour le purger de la pauvre intention qu'il a de son salut, et apprendre la vraye ''. »

La scène du 4 mars 1546 est typique. Calvin arrive au Consistoire très excité. « La famé [le bruit] dit-il, est par la ville... )i qu'on l'a accusé de prêcher « faulse doctrine,... » se plaignant fort, et qu'il demande l'avis, et vouldroit estre à cent lieues de la ville ', » etc. C'est bien ainsi que les phrases coupées, entrecoupées devaient se précipiter.

Or cette opposition doctrinale est constante. En 1 55 1, Jérôme Bolsec est condamné, banni. Aussitôt le Consistoire voit défiler les citoyens et les citoyennes

l. 25janv. 1560. — 2. 15 juillet 1557- — 3. 16 mars 1542. — i- 4 mai 1542. — "i. 19 "ov. 1562. — •1. 14 oct. 1557. — '.4 mars 1546-

ig2 LA PENSÉE ECCLESIASTIQUE

qui prennent son parti. Un couturier, devant sa boutique, soutient « que la doctrine que tenoit maistre Heronisme [Bolsec] détenu estoit meilleure que celle de M. Calvin K » — Le jour où Bolsec « passe avec la justice », et va devant la maison de ville, avant d'être banni, une femme apostrophe quelques commères, disant : « Que voulez-vous dire de set homme ? il est homme de bien, et ne soutient que bonne doctrine, et juste, et je le proveray par la saincte escripture.» Le même jour trois ou quatre citoyens tiennent des propos analogues -.

C'est en i553 que Servet fut condamné. En i558, un citoyen, revenu de Bordeaux, déclare que « gens de bien et craignants Dieu ■» en cette cité, et ailleurs sont scandalisés de la mort de Servet '\ et quatre ans plus tard encore, un imprimeur célèbre « la louange de Servet, « soutenant « qu'il estoit homme de bien, et que MM. l'avoient fait mourir à l'appétit d'ung homme ''. »

Mais la grande hérésie, la grande opposition à Calvin, c'est celle de l'anabaptisme. — Le Consistoire cite un nommé Dutosa, Italien, pour « plusieurs propos et horreurs qui sentoient la doctrine et vie des anabaptistes ^ ; » il « remonstre » un compagnon « de quelque maulvayse oppinion qu'il avoit, de quelque fréquentation qui avoit faite avec quelque anabaptiste *"'. » — Cet anabaptisme, — « cet anabaptistat ', » — est, comme nous l'avons dit, un terme assez vague : il désigne un ensemble d'idées mystiques et rationalistes, religieuses et politiques, plus ou moins révolutionnaires, et qui tendent à renverser l'Etat, non moins que l'Eglise.

Maître Paquet, barbier, dénonce maître Antoine, couturier. Celui-ci est un chef. Il a dit « qu'il ne falloyt point de magistrat... qu'il faut que chascun soit égal. » Il blâme la peine de mort ; il ne veut « se fonder en rayson, ni en authorité de la sainte escripture **. » — Un barbier se trouve possesseur d'un livre « sorti de ses mains « plein d'enchantement, de sorcellerie, et aussi de blasphèmes exécrables... « pour se mocquer de Calvin, de Dieu, et les douze articles de la foi. » Les Seigneurs sont donc priés « de regarder s'il seroit expédient pour le prouffi commun de leur ville, de souffrir gentz de toutes sortes de religion '. » — Puis réapparaît M^ Anthoine, revenu, dit-il, « à la requeste d'aulcun qui luy ont demandé des lections ; » et il continue « les follies et faulses paroles de anabaptiste et libertin )>, disant « que la science, que M. Calvin balioit, ne valloit rien, car il devroit laver les pieds aux gens '". » — Un autre anabaptiste, Robert, tourneur, a toute une dogmatique. « Dieu permettoit toutes choses et tout mal, et est autheur de tout mal. Si y avoit élection et probation, y n'y avoit point de condampnation.... » La prédestination, la « folle prédestination » était « molt trop érétique ». « Jésus Christ ne nous avoit point rachetés, mais que c'estoit de nous mesmes, et non d'enfer.)) Du reste « n'y avoit point de diables ni enfer. )) « Dieu avoit ballié l'esprit de se cognoistre, et il fauldroit que chascun fust égaux. » — Quant à la Bible, « la droicte escripture, s'estoit le cœur, » l'autre « n'estoit que papier et encre ". »

I. 1 1 nov. 1551. — 2. 25 déc. 1551. — 3. 30 août 1558. — 4. 4 juin 1562. — o. 5 déc. 1555. — 6. 16 mai 1553. — '. 25 août 1547. — 8. 25 août 1547- — '■•• 15 mars 154S. — 10. iS sept. 1550, — 11. 6 juillet 1553.

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Le Consistoire peut constater que grâce à cet enseignement beaucoup de têtes tournent. L'un soutient que tout homme sera sauvé, y compris Gain et Judas ' ; l'autre soutient que « Dieu a tué les dyables », et « aultres propos que n'estoient pas de dire » ; et que, selon saint Luc, « se trouvoyt que les apostres avoient esleu Jésus-Christ '. » — Un autre se laisse aller aux blasphèmes les plus cyniques sur la naissance de Jésus, sur sa nudité quand il apparut aux femmes après la résurrection •'. — Mais il n'est pas seul, en son genre : le lendemain, un de ses compagnons répète que Jésus est apparu aux femmes, parce qu'il en était amoureux \ Tous deux ne croient « en aultre, que en celuy qui fait germer les bleds et florir les vignes. » La Sainte Ecriture, c'est papier blanc « qui se laissoit escripre de tout ce qu'on volloyt \ » — Et la série se multiplie et se prolonge. Un déclare que « M. Calvin admiroyt ung Dieu que les Juifs n'avoient pas voulu ; » que si Jésus a été crucifié, ce n'est pas pour nous, mais « ce futz pource qu'il ne pouvoit échappé '^ ; » que « avant que Calvin fusse en ceste ville Ton buvoit de bon vin, » et « encore feroit-on pour qui s'en seroit allé au dyable. » Les prédicants ont apporté « ung Dieu que les Juifs avoient refusé, et que y n'estoit que ung Dieu invisible '. »

3. Un détail qui ne peut pas ne pas nous avoir frappé, c'est que ces hérésies, ces railleries, ces blasphèmes se terminent presque toujours par une attaque personnelle contre le Réformateur.

Un notaire déclare que Calvin « n'est pas son suppérieur et que il n'obéiroit pas à luy **. » Un comparaissant « appelle ypocrite au s' Calvin''. » — « Ung serviteur de Claude du Pan Jla formule est le type d'une formule très fréquente] auquel futz interrogué de dire les propos qu'il a ouy dire à Pierre de la Caloppe, respond qu'il est vray qu'il a ouy dire à un serviteur appothicayre de chez voisin [donc à Pierre de la Caloppe] qu'il avoit ouy que M. Calvin a tous les revenus de ceste ville, et est estrangier *". » — Et puis c'est une dame, « la domne » Grant, qui s'emporte en impertinences violentes. Elle réplique à Calvin « qu'il ne disoit pas vray. » — Sur quoi « toute l'assistance fust fort esmeue voyant son audace. » — Et on a beau « tascher de la réprimer, » elle continue de plus belle : « de dire de grands oultrages au dit M. Calvin »... « qu'il ne vivoit pas comme il presche, et que jamais elle n'a trové amour en lui, mais l'a toujours hayte »... ^ qu'elle estoit meilleure chrestienne que luy, et qu'elle estoit de l'Eglise du tems qu'il estoit encore par les cabarets. « Elle jette ses « injures » à tort et à travers ; elle « impose silence à ceula qui ne l'avoient encores dit mot », et « faict tant d'insollences qu'il y a heu grand trouble et confusion en Consistoire ". » — Elle est renvoyée à MM. comme « incorrigible ».

Calvin semble s'être contenu. Mais quelques jours après, ayant affaire à un homme dont les propos sont « arrogants », il lui répond : « Qu'il mentoyt et par-

1. 6 avril 1559. — 2. 30 mars 1553. — :i. 3 août 1553. -■ 4. Annales, p. 548. — -"i- 3 août 1553. — 6. 12 cet. 1553 — 7. 19 oct. 1553. — H. 4 août 1542. — 9. 21 Aéc. 1546. — 10. 3 mars 1547- — II. 22 mars

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loytfaulsement,... pour quoy ne fault pas que si arrog-amment il vienne à calumnier, car quant il auroyt le cerveau et la teste aussi dure q'acier, il n'est suffisant de subsister devant le Consistoire. » Et le dit Duval, démonté par cette violente sortie, « tout confus, s'est tu de honte ^ »

Vers i553, il y a recrudescence d"animosité contre Calvin. P. Savoie dit: « Que avant que M. Calvin eusse la charge de son âme aymeroit mieul.x qu'il eust la tièbre cartenne. » — Il estime du reste que les prédicants (je passe tel propos qui nécessiterait l'usage du latin) « deviennent trop gresse ». 11 était difficile qu'ici Calvin et sa maigreur proverbiale se sentissent visés". — Marrin dit que « M. Calvin ne debvoit permettre qu'on luy appellasse Monsieur Calvin ny maistre Calvin ^. » — Un barbier dit : « Qu'il aymeroit mieulx qu'on le menasse en Champel [lieu du supplice] luy et ses enfans, avant que bayser sa pantophle, et ne le adoreray jamais, et que à luy apartenoit aussi bien de prescher que à Jehan Calvin \ » — Un autre répète ce que nous avons déjà entendu, et ce qui prouve que c'était un propos courant : « Avant que Calvin fusse en ceste ville l'on beuvoit de bon vin '\ » — Celui-là déclare « que c'estoit à la volonté de M^ Calvin, que preschoit à son plaisir, et que mesmes les prières qu'on faisoit n'estoient pas les prières de Dieu, mais estoient pour ce glorieux Calvin '^. »

Ce n'étaient point séances d'amusement et de plaisir pour le Réformateur que ces séances hebdomadaires du jeudi. Quel énervement elles devaient lui procurer ! Ainsi nous voyons peu à peu se révéler le milieu d'opposition, de violence dans lequel il exerçait son ministère.

4. Mais voici qui va achever de nous renseigner sur le principal rôle du Consistoire et sur le vrai tempérament des Genevois : le Consistoire veille sur la famille genevoise et sur tous les détails de sa vie, même la plus intime.

Le premier objet de l'attention du Consistoire, ce sont les fiançailles. Il y avait alors une sorte de cérémonie et un engagement, que l'on ne pouvait rompre sans motif sérieux. L'engagement lui-même devait donc être sérieux. Le Consistoire déclare nul un mariage promis à une petite fille de moins de douze ans'. Mais la fiancée ne doit pas non plus être trop vieille, et la veuve Bartholomye, pouvant être « creu deux fois pour le moins mère de celui qu'elle veut épouser, » le Consistoire s'y oppose, « car, dit-il, l'ordre de nature serait rompu, qui mesnie est gardé entre les payens ^ » Et le Consistoire demande à MM. de faire une loi portant « que les femmes ne se pourront espouser avec gens que ne soyent approchants de leur aage ^. »

Voici une autre aventure. Un jeune homme était avec une jeune fille. Il boit un verre de vin. La fille prend le verre et, en présence d'une femme de son parentage : « Je bois, dit-elle, à vous, en nom de mariage. » Le jeune homme proteste. La jeune fille prétend qu'il doit l'épouser. Ce verre de vin paraît peu clair au

I. 9 août 1548. — 2. 14 juillet 1552. Annales, p. 514. — ^. 24 tiov. 1552. Annales, p. 527. — 4. 6 juillet I553. — 5- 19 oct. 1553. — 6. içdéc. 1553. Annales, p. 563. — 7. 18 janvier 1548. — s. 31 déc. 1556. Annales, p. O57. — 9. 31 déc. 1556.

LE CONSISTOIRE

Consistoire, qui émet l'avis « de les renvoyer à MM. pour leur faire boire unç peu d'eau [c'est-à-dire pour les mettre en prison 1, et attendu que ce mariage es't voilage,... soit déclaré nuP. »

Une autre supplique va nous montrer que les paroissiens n'attendaient pas toujours que le Consistoire se mêlât de leurs affaires : ils les lui déféraient spontanément : « xVIagnifiques seigneurs, humblement vous requiert vostre très humble servante, Mya, fille de feu Amy Duboule, que vrai est qu'un nommé François Perissod, me donna en nom de mariage une pièce d'argent; moi pensant, de l'amour que j'ai à lui, qu'il m'épousât. » Mais les jours ont passé. « Pourquoy, magnifiques seigneurs, il vous plaira d'y avoir de l'avis, en moi recommandant très humblement à vos bénignes grâces, vous priant de lui maintenir son bon droit. Magnifiques seigneurs, il vous dira force de mensonges, mais ne le croyez pas ^. »

Une fois la famille constituée, le Consistoire veille et s'informe des mœurs d'un chacun. Il fait dresser des listes. — « Mémoire de tous ceulx qu'on appercepvroit estre débauchés par la ville, ne voulant rien faire, sinon grande chière, et mangeants le peu de bien qui leur a este délaissé par leurs parents, et vagabondz battans le pavé. » Les Anciens apportent une liste de 35 noms, « sous espérance d'en havoir d'aultres '^ »

Une autre fois, c'est au Lieutenant, chef de police et justice, que le Consistoire s'adresse, l'avertissant « de faire faire la visite les dimanches et jours de mercredy, mieulx qu'on n'a fait par ci-devant, car tout le monde ne tient plus compte d'aller aux presches, si ce n'est qu'on les en chastie '*. »

Pas de vagabondage ! assiduité au temple, et, dans les maisons, la paix. « Les dizeniers soyent advertis de sçavoir ceulx de leurs dizaines qui sont malveillants les ungs contre les aultres ; qu'on les face reconseiller ensemble ^ »

Or ce n'était pas petite affaire que de maintenir la paix au sein de cette population. Laissons les coups de poing, les soufflets ; qu'est-ce que cela auprès de ceci ? Tout un groupe de femmes se plaignent d'être régulièrement fouettées par leurs maris. Le Consistoire fait venir ceux-ci et leur demande « les raisons pourquoi il tourmente ainsi leurs femmes. » Les maris répondent tout simplement : « qu'elles ne veullent estre obéyssantes. » Et, comme ils ont l'air de prétendre qu'on exagère, les femmes précisent : « Les dites dient qu'ils pregnent de verges, et les remoullent en de vynaigre, et de sel, et mesme le Petit, le mari de la Petite, en a en son arche [armoyre] qu'est grosse pitié. La Jeune a aussi proposé que son mari l'a voila battre pour luy faire vendre ses aneaux, se quelle a faict, et encore ne cesse de la battre. » Le Consistoire fait « grosse remontrance » et « asprement » à ces brutaux. Les verges seront « présentées devant Messieurs ®. ^) — On comprend qu'entre ces époux il y eut un peu de « mallivolence », et que le Consistoire eut quelque peine à les « appointer ». Mais il y travaille, et veut « les faire demourer ensemble, par amitié ou par rigueur ". »

I. 21 mai 1562. — -2. 1541. cité par A. Roget, II, p. 30. — ;!. 17 oct. 1560. — -4. 17 juillet 1561. — 3. 30 août 1542. — 0. 15 août 1547. — 7. 8 .sept. 1552.

igô

Puis viennent les exemples de « mallivolence » entre mère et fils, appartenant à la plus haute aristocratie. Quand le fils salue sa mère, celle-ci répond : « Garde tes bonjours; le diable les te mette au ventre', « etc. Une autre fois, c'est un tuteur qui invoque Tappui du Consistoire, ne sachant que faire de son pupille. Le petit drôle lui a déclaré « qu'il ne voUoyt rien faire, ni aller à Teschole, et qu'il se tueroyt plustost, et se jectroit plustost dans le Rosne, et des fenestres en bas. » Cela promet. Cependant, devant le Consistoire, notre garçon a le verbe moins haut, et se déclare « prest d'aller à l'eschole. » « L'advis [du Consistoire] est de luy dire qu'il y aille donc, » mais « que M. Enoc, qui est le recteur, aye charge de le faire fesser exemplairement » pour ses « hauts propos », et « au reste qu'il demande pardon au dict tuteur et à sa mère, ce qu'il a faict à genoux -. »

Le Consistoire s'inquiète aussi de ce qu'on boit et de ce qu'on mange. Un imprimeur est accusé de manger et boire ordinairement de çà et de là, de boire du vin trop cher, de six sols, dun florin même, et ordinairement de celui de quatre sols. « C'est un gourmand .>, dit le Consistoire ; son ami et compagnon est « un fainéant et vagabond. » 11 doit être châtié et banni de la ville ^

Naturellement, s'il ne faut pas d'excès dans la qualité, il en faut encore moins, si possible, dans la quantité. Le Consistoire est pour la tempérance. La femme Duboyset est avertie « qu'elle se chastie de prendre du vin oultre rayson. » Il est vrai qu'elle avait fait scandale ; « elle en avoit tant qu'elle tomba aux terreaux de la porte de la Corraterie, se cuydant rompre le col et noyer '*. » — Mais elle n'était pas seule à avoir ces habitudes. Il y a le croque-mort ^... Le Consistoire a recours à son grand moyen pour forcer les gens à ne boire que de l'eau : il les met en prison. Mais ne voilà-t-il pas que les prisonniers festoyent jusque dans leurs cachots ? Un pilier de taverne s'est fait porter à l'évêché [la prison] « du vin et une longe de veau. » Le Consistoire demande que « la prison ne soit plus en telle dérision ''. »

Puis voici l'interminable série des contraventions proprement dites. — Les parieurs. Dominique Ferrier a dit à Jacques Girard: La femme du petit Loys, qui passe devant nous, est « la plus belle femme de toute la ville. » Girard gage que non. Ferrier tient le pari, et un compagnon devait se transporter « au jour de lundy à la Madeleine pour voir et cognoistre [est-ce sur la place de l'église, ou dedans r] s'il y en auroit de plus belles ou non. » Le tout finit par un déjeuner, où « sept compagnons se trouvèrent », et qui coûta 2 florins. Les parieurs étaient des jeunes gens. Le Consistoire envoie deux Anciens. auprès des parents " pour les adviser de reprendre leurs enfans avec dures admonitions ^ » — Les danseurs. Le cortège est long : il compte la plupart des membres de l'aristocratie genevoise, car la danse est une de leurs passions. D'abord une bande de jeunes filles, qui « chantoyent dansant au virolet, et chansons deshonnètes. » On avait choisi une chanson « qu'est de l'évangille ". Comme c'est « mocquerie », c'est

1. 26 oct. et 1=1' ncv. 1543. — '-• 14 mai 1562. — .'i. 12 mai 1562. — 4. 5 déc. 1555. — '>. 18 juin 1562. — fi. 19 mars 1556. — 7. 19 août 1557.

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grave, et les coupables sont renvoyés à Messieurs'. — Puis c'est le tour des nobles, les Gaspard Favre, les Corne, M""-' Perrin, en compagnie d'une foule d'autres. M""' Perrin a une forte langue : elle tient tète au Consistoire tout entier. « Répond que c'est à son mari de la chastier... avec parolles Hères et rebelles, et avec gros blasphèmes, injuriant et démentant les ministres et à maître Abel '. » Tout le Consistoire décide de comparaître, ce qu'il fait le lendemain, devant le Conseil pour demander « justice ». Il expose que la dame a appelé M^' Abel « puacre et aultres plusieurs parolles sinistres. » M'"'^ Perrin est condamnée à la prison, et on change, pour le temps de sa détention, le geôlier, qui se trouve « domestique de sa maison '\ » — Les joueurs : joueurs aux cartes, joueurs aux dés, joueurs aux quilles. Quelques-uns cependant ont de rares délicatesses de conscience. — L'un dit " que ouy, il joue, quelque foys pour le goster, un carteron de vin, et non point argent content [comptant] et qu'il ne l'endoreroyt pas '. » — Quelques compagnons s'excusent encore mieux. Accusés d'être « en custome de entretenir les jeulx, et jouer à argent content en plusieurs lieux, » ils expliquent : « ce n'est pas argent sec, mais tout à boyre ". » — Un pâtissier, tenancier de maison de jeu, avoue qu'on joua « dimanche passé après dyne » aux quilles, aux cartes, au triomphe et autres jeux encore, mais « qu'on n'y joua point devers le vespre » | c'est-à-dire l'heure du culte] et « qu'il veult estre à la miséricorde de la Seigneurie, si on joya point de nuyt chez luy. » Du reste, « il fust dimanche au premier et second sermon. » Malheureusement pour lui, il est obligé d'avouer qu'il « n'a seu recognoistre lequel prescha ''. »

Nous laissons des détails plus violents, plus brutaux ; et ce que nous notons en dernier lieu, c'est que la loi du Consistoire était égale pour tous. Il condamnait également filles du peuple et dames de l'aristocratie. Nous le voyons citer Bonivard, et le pasteur Fabri, et la belle-sœur de Calvin pour adultère.

5. Essayons si possible, après tous ces détails (et nous devons penser qu'il y en a des milliers et des milliers semblables), de nous élever à un jugement d'ensemble.— Voici d'abord l'opinion habituelle, traditionnelle. A. Franklin a écrit: « Le Consistoire, dont Calvin est le président à vie^ représente l'institution essentielle du nouvel Etat. » — Mignet a écrit : « Le Consistoire devient le véritable organe de la puissance publique. « — Et Géruzez a écrit : « Plagiaire de Rome et de Madrid, Calvin établit sous le nom de Consistoire une inquisition nouvelle, avec une juridiction plus étendue ' que celle de l'inquisition catholique. » — Trois affirmations, trois erreurs, et grosses : on peut dire trois contre-vérités.

Calvin n'était pas président à vie du Consistoire. Il n'en était pas président du tout. Le président du Consistoire était le syndic, comme nous l'avons vu ".

Loin d'être le véritable organe de la puissance publique, le Consistoire ne se

I. 5 et 12 nov. 1556. — -2. 23 juin 1547. — :i. Annales, p. 407. — '1. 29 avril 1546. — ^i. 24 mars 1552. — 6. 9 janv. 1543, — 7. Déclarations citées par A. Roget (II, p. 32, 33 et n. i) à titre de « spécimens des exagérations débitées sur le compte du Consistoire. »

S. Tout ce qui est vrai, c'est que, à la place du syndic, il est arrivé que Calvin a quelquefois présidé

mêlait pas des choses politiques. « Les événements (dit l'auteur qui a le plus étudié les registres du Consistoire, le syndic Cramer), les événements qui ont fait le plus de bruit dans Tordre politique n'y trouvent place qu'indirectement et souvent point du tout.... Croira-t-on qu'il en est de même pour le bûcher de Servet, en i553, et que le Consistoire n'eût pas la moindre part à cet acte' ? « Et A. Roget, au moment où il montre qu'on ne peut l'accuser de partialité excessive en faveur de cette institution, ajoute : « Jamais des causes importantes ne s'instruisirent devant cette commission, dont les attributions rappellent celles des censeurs romains, et, ainsi que l'ancien syndic Cramer l'a très judicieusement fait observer, on ne rencontre ni le nom, ni l'intervention du Consistoire dans ces trop célèbres procès dogmatiques, dont le dénouement tragique a imprimé sur le régime calviniste un regrettable stigmate". » Et enfin, quant à cette juridiction étendue, immense, infinie, elle était très restreinte, très étroite : « Le Consistoire, a dit Calvin lui-même, n'avait aucune juridiction civile, mais seulement le droit de reprendre d'après la Parole de Dieu, et la décision la plus grave qu'il pût prendre était l'excommunication ^. » — C'est le témoignage d'un contemporain, qui connaissait bien le Consistoire, puisque, sa vie durant, il avait eu maille à partir avec lui, le célèbre Bonivard lui-même. Il devait être peu tenté de faire l'apologie d'une institution qui l'avait si souvent admonesté et condamné, comme le plus obscur citoyen. Or il écrit : « Affin que nonobstant leurs adjoincts [c'està-dire les Anciens], les ministres ne prinssent trop d'autorité, le dict Sénat consistorial n'havait puissance de juger, fût [ce] avec ou sans partie, mains admonester seullement, si c'estoient des cas légers. Voire n'havoit puissance de donner [de déférer] serment [un peu plus tard il l'eut]. Si c'estoient cas d'importance, l'on les renvoioit devant le Conseil étroict [le Petit Conseil, le gouvernement!, pour en juger au Lundy prochain, car cela se faisoit le Jeudy [le Consistoire tenait sa séance chaque jeudi]. Une jurisdiction ils havoient d'excommunier ; privants de la Cène les obstinés, en leur péché, et pour ce,... Ceux-ci ne attendent pas que l'on se présente à eux, ains sçavent un chascun sa régie [portion de la ville, qu'il administre] à luy commise par le public, laquelle est portée [repartie] en diverses dixaines ; se font accompaigner par les dixeniers de mayson en mayson, demandants à tous ceux d'un mesnage rayson de leur foy et après, s'ils sentent qu'il y haie queque desroy [désordre] en la mayson, ou en général ou en particulier, les admonestent à résipiscence, afin qu'ils ne reçoivent le sacrement indignement *. »

une séance. En l'absence du syndic, qui pouvait présider ce corps? Ainsi, en 1547, le président est le syndic Molard. Toutefois Calvin préside les séances du 24 février, du 31 mars, du 17 novembre. (Annales, p. 396.) — A. Roget n'a donc pas tout à fait raison de dire : Calvin « ne présida jamais » le Consistoire (L'Eglise et l'Etat, p. 32, n. i). Calvin ne fut jamais président du Consistoire, mais il le présida quelquefois. 1. Cramer, Introduction, p. m. Voir Coup d' œil sur les registres du Consistoire de l Eglise de Genève, par Aug. Cramer, dans les Mémoires et documents de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, IX, p. 30 et ss. — i. A. Roget, Histoire, II, p. 31. — :!. Opéra XIV, p. 675. Aux pasteurs de Zurich, 26 nov. '553- — ''• Bonivard, Ùe l'ancienne et nouvelle police de Genève (De la police ecclésiastique de Genève), éd. Fick, p. 154, 155.

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Et finalement, A. Roget : « Tel est, considéré de près et sous son véritable aspect, le Consistoire de Calvin, qui n'a mérité, pensons-nous, ni les éloges qui lui ont été prodigués, ni les anathèmes dont il a été chargé. Ce corps était, il faut bien le reconnaître, suffisamment armé pour vexer les gens et soumettre la vie privée à mille entraves, mais ses pouvoirs n'étaient pas assez étendus pour comporter cette tyrannie impitoyable qu'on s'est souvent complu à lui imputer '.»

Enfin, sans revenir sur ce que nous avons déjà dit à propos des accusations lancées contre les procédés « inquisitoriaux » du Consistoire, nous citerons deux déclarations de Calvin, qui indiquent les deux limites entre lesquelles les enquêtes devaient être faites. D'un côté, il ne fallait pas se borner aux actes sur lesquels il était porté plainte; de l'autre, il ne fallait pas pénétrer dans le secret des consciences. « Il ne faut pas que les Magistrats et les Juges pensent estre quittes, encores que nul ne crie au meurtre, et qu'on ne se plaigne point à eux; car ils doivent estre vigilans pour chastier les forfaits, qui se commettent, et s'en doivent enquérir, encores qu'on ne prévienne point "^.n Voilà une limite. — Voici l'autre. « Qu'on juge de ce qui sera cognu et approuvé [prouvé]. Nous voyons ce que Dieu nous monstre et fwti plus ^. »

1. A. Roget, Histoire, II, p. 31. — 2. Opéra XXVIII, p. 211, 212. Sermon CXLII, sur le Deutéronome.

3. Opéra LUI. Sermon XLVI, sur I Timothée, p. 545. — Il n'y a pas lieu de s'étonner que le Consistoire de Calvin ait été de tout temps, de la part de tous les critiques du Réformateur, l'objet de jugements plus ou moins désavantageux, ou de reproches plus ou moins violents. N'en mentionnons ici que quelquesuns. Kampschulte s'est efforcé de montrer tour à tour que la prédestination poussait à l'exercice de la discipline, et que l'excommunication rendait la discipline inutile. — Elle pousse à la discipline. Et en effet si les élus forment le noyau de l'Eglise, il faut évidemment que les effets du décret divin se montrent en eux. Il faut donc que la vie de l'Eglise soit d'une moralité parfaite. « De là la sévérité inflexible [?] de la discipline. » (Kampschulte, I, p. 266.) — Mais la discipline est inutile. C'est seulement en troisième et dernier lieu que Calvin place la correction des pécheurs. « A parler exactement, il ne devrait pas être question d'amélioration, car régulièrement {regelmèissig) l'excommunication ne peut être prononcée que contre les réprouvés. » (Kampschulte, I, p. 267, n. 4.) Calvin n'appelle-t-il pas lui-même « la sentence de l'Eglise » la sentence même du Seigneur» (IV, XII, 4)? — Toujours les mêmes procédés de discussion, qui tiennent compte de certains textes et négligent les autres. C'est par ces procédés de discussion qu'on arrive à prouver que le calvinisme devait anéantir la liberté, la responsabilité et la moralité. Seulement les faits prouvent le contraire. Calvin, à côté des déclarations citées, en a placé une foule qui distinguent entre les fautes légères et les fautes graves, qui affirment que la condamnation a pour but de rendre les pécheurs confus, et de les amener par la repentance à l'amendement (IV, XII, 5). Et s'il dit que la sentence de l'Eglise est la sentence du Seigneur, où dit-il que toute sentence de l'Eglise est une sentence de damnation ?

Rieker approuve, en partie au moins, Kampschulte, et notant que dans les trois fins de la discipline, c'est en troisième lieu que vient la repentance et l'amendement du pécheur, il dit : « Naturellement l'utilité de la Discipline pour le salut spirituel de chacun n'est pas ignorée du calvinisme. Cependant l'amélioration du pécheur vient toujours en dernier lieu. » (Rieker, Grimdscilze, p. 66.) Et voilà Calvin soupçonné d'avoir négligé le côté pratique de la religion, lui qui ne voit que « la pratique >•, dans la théologie même ! Nous verrons que toute une école l'accuse d'avoir mis de côté la cure d'âme. — Mais en vérité que signifie l'ordre dans lequel Calvin met les trois fins de la discipline? S'il y en a trois, il ne peut pas les mettre toutes les trois en premier lieu; et les trois ne peuvent-elles pas être également importantes.' Calvin commence par l'honneur de Dieu et finit par la moraHté de l'homme. Cela veut-il dire qu'il estime peu la moralité de l'homme? — Aussi bien Rieker fait observer que l'ordre indiqué en 1559 est l'ordre déjà indiqué en 1536 (Opéra I, p. 76); mais il oublie de dire que ce n'est pas l'ordre indiqué en 1537-

A. Roget et Kampschulte (I, p. 266, 267'! ont encore fait une même observation et ont cru qu'un grand

Si donc nous voulons laisser là toutes les caricatures, et rompre vraiment avec la légende propagée par des historiens, même célèbres mais décidément trop mal informés, nous dirons que le Consistoire de Genève a été la Justice de paix de TEglise. — Rien ne ressemble aux séances du Consistoire, avec ses scènes populaires et multiples, autant que les séances de nos Justices de paix actuelles dans nos cantons et dans nos villes.

Seulement il faut bien ajouter, pour tout comprendre et tout juger équitablement, qu'il s'agit d'une justice de paix, religieuse et morale, exercée au milieu d'une population particulièrement rude et démoralisée. Ecoutons l'auteur des Notes du Consistoire : « Les Registres du seizième et même du dix-septième siècle accusent en général beaucoup de trivialité, de manque d'aise et de bienêtre dans la vie commune à cette époque. Ils abondent en détails sur les conversations, les divertissements, l'habitation, le costume, la nourriture, surtout sur la tendance à un libertinage licencieux. Mes notes ont dû s'étendre peu sur ce dernier point, mais je puis affirmer que la lecture des Registres fait comprendre la nécessité d'une répression, dont l'énergie choque aujourd'hui, mais sans laquelle la réforme des mœurs était perdue. — Quant à la rudesse de ces mœurs aux temps anciens, elle se manifeste en mille endroits des Registres du Consistoire, par les maltraitements des maris envers leurs femmes, des parents envers leurs enfants, des maîtres envers leurs serviteurs, par le peu de soin donné aux malades, par le grand nombre d'exécutions capitales et par l'insensibilité qui accueillait ces châtiments '. »

C'était une très grossière - population, qu'il s'agissait d'éduquer. — Quelle série de petits tableaux curieux, et débordant tous d'une vie brutale, nous offrent ces Registres ! On dirait des scènes peintes par un Callot, par un Ténier, par les peintres des kermesses flamandes. — Or ce fait est capital. Tel était le milieu dans lequel vivait Calvin, dans lequel il devait fonder ses institutions. Et voudrait-on juger une institution sociale sans tenir compte du milieu social qui la produit et qu'elle améliore ? On comprend le proverbe que Calvin a si souvent répété : v A rude âne rude anier. »

Toutefois il ne faut pas être aveugle et méconnaître que, pour être du seizième siècle, ces éducateurs n'en ont pas moins mérité leur nom, et leur beau nom. C'est toujours le syndic Cramer, qui, après avoir décrit le revers de la mé-

changement s'était produit dans les idées de Calvin, sous l'influence de la lutte contre les libertins. Alors les préoccupations du Réformateur auraient été politiques, autant et peut-être plus qu'ecclésiastiques. A. Roget écrit : « Dans les éditions de V Institution chrétienne qui suivent le désastre du parti perriniste, Calvin est beaucoup plus précis et plus explicite pour tout ce qui touche à la discipline. » Le parti perriniste fut anéanti en 1555. Après 1555 il n'y a que l'édition de 1559. Et en effet A. Roget dit : « L'édition de 1559 contient un chapitre intitulé : La discipline de l'Eglise, dont le principal usage est aux censures et en l'excommunication > (IV. XIl i). — Mais ce chapitre XII est simplement la répétition des chapitres des éditions antérieures, ch. VIII, p. 184-205 et III, 67-72, d'après la remarque même des éditeurs des Opéra. La phrase spéciale (IV. XII. 4), citée par A. Roget, se trouve déjà dans l'édition de 1543. {Opéra I, p. 660.) 1. Cramer, Préface, p. ix, x. — 2. « Une civilisation grossière, peu supérieure à celle des pays voisins. » Ihid., p. IV.

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dallle, fixe nos regards sur sa face : « A côté de sa sévérité, le Consistoire exerçait sa juridiction sous plusieurs rapports, et dès les temps anciens, dans un sens bienveillant et favorable aux libertés publiques. Les Registres montrent ce corps intervenant près du Conseil d'Etat pour des réformes dans Fintérèt du peuple, telles que l'abaissement des prix du blé, l'amélioration du régime des prisons, l'adoucissement de la contrainte par corps. 11 mande et censure des pères trop durs envers leurs enfants, des créanciers envers leurs débiteurs, des usuriers, et, suivant l'esprit du temps, il est sans miséricorde pour les monopoleurs et les accapareurs de denrées ^ »

Il ne faut donc pas trop nous en laisser imposer par les apparences et les formes, par ce qui est surtout une affaire d'époque, et, par conséquent, choque d'une manière particulière nos mœurs modernes, en ce point si diflerentes, si réfractaires à tous les procédés de rigueur et d'inquisition. C'est sur ce point-là précisément que le Consistoire innovait le moins. Ce qui était nouveau, au contraire, dans cette institution, — et plus important, parce que c'était pour tous les temps, — c'était une justice d'une impartialité rigoureuse, qui ne distinguait pas entre les grands et les petits ; c'était surtout une préoccupation morale qui dominait et inspirait un effort intense, constant, méticuleux et universel. Le Consistoire était le symbole et l'organe de la préoccupation morale d'hommes résolus à conformer leur vie à leur croyance ! Le Consistoire était l'agent incessant de moralisation individuelle, ecclésiastique et sociale : voilà la vérité. Et en définitive, c'est le sage Syndic, si bien informé et si bon genevois, qui a raison- :

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