Cramer, Préface, p. XIV
2. Kampschulte essaie de justifier, — avec les ressources que la science lui prête et avec les atténuations qu'elle lui impose, — la thèse des Franklin, des Mignet, des Géruzez, etc. — Naturellement il reconnaît que le Consistoire est « en quelque sorte l'institution fondamentale de l'Eglise calviniste » (I, p. 431). — Il reconnaît aussi que la thèse des Franklin, des Mignet, des Géruzez est fausse. C'est méconnaître le caractère du Consistoire que d'y voir « une institution politico-nationale », que d'y voir « le principal organe de la puissance publique à Genève. > — Toutefois cette conception fausse a « quelque chose de vrai, » et voilà Kampschulte qui s'efforce de montrer que, malgré tout, le Consistoire a été un des grands facteurs de la politique genevoise. « Il est vrai, dit-il, et toute la conception de Calvin réclame qu'il en soit ainsi, que l'activité du Consistoire fut tournée presque autant (fast eben so sehr !) du côté politique et social que du côté ecclésiastique. » — L'argument dont Kampschulte se sert, c'est non pas la façon dont le Consistoire agissait (il aur.iit été embarrassé de trouver dans les actes une preuve de sa théorie), mais la façon dont il était nommé. Ses membres étaient pris dans les Conseils. C'est tirer d'un fait vrai des conséquences erronées. En effet, nous avons vu que Calvin n'avait pu constituer le Consistoire comme il le voulait ; nous avons vu qu'il avait été obligé de faire au césaropapisme des concessions tout à fait contraires à ses principes et à ses désirs ; nous avons vu que Calvin n'avait cessé de lutter pour reprendre ces concessions. Kampschulte écrit : « Il y a complète égalité entre le nouveau corps et l'ancien Conseil de la ville. Les Anciens laïques étaient des fonctionnaires publics et des dignitaires comme les syndics et les conseillers. On croirait avoir affaire à un corps purement politique, [c'est tout à fait inexact et Kampschulte lui-même est obligé d'ajouter] si les pasteurs n'en faisaient pas partie de droit, et si leur influence sur les élections [c'étaient eu.K qui proposaient les Anciens] ne rappelait le caractère ecclésiastique de ce corps... Choisis par les XXV, au milieu de ceux qui exerçaient le pouvoir, les Anciens constituaient moins une représentation de la communauté que des notables et du magistrat. » (Kampschulte, p. 43-I-) — Tout cela est tendancieux et faux. On n'a pas le droit de reprocher à Calvin, à titre d'empiétement sur les droits de l'Etat, des règlements que l'Etat lui-même avait imposés à Calvin. On le vit bien lorsque l'in-
« La réflexion ramène à juger les actes des temps passés suivant l'ordre d'idées qui avait cours alors. Elle fait même admirer, dans un temps oij la force brutale était surtout pratiquée, le mérite de sanctions pénales puisées dans l'ordre spirituel. Elle montre la sollicitude, dont chaque citoyen était animé pour la conservation et l'honneur du pays. Enfin, soit qu'on aime, soit qu'on n'aime pas l'homme de génie qui pétrit la nouvelle Genève, peut-on ne pas admirer le résultat qu'il obtint : une chétive cité devenue par l'empire de la religion et des mœurs un boulevard inexpugnable et glorieux'. »
fluence de Calvin s'exerça enfin sans trop d'obstacles. — Il est vrai qu'ici Kampschulte esquive la difficulté et remplace l'histoire de toutes ces luttes et de ce triomphe final par cette affirmation : « Seulement plusieurs années après, lorsque l'ancienne population de Genève eut presque disparu dans la masse des émigrés et que tout Genève presque fut devenu une sorte d'aristocratie, alors la communauté reçut une sorte de droit de confirmation. » {Ibid., p. 435.) — Bornons-nous à opposer au jugement de Kampschulte le jugement de son ami, disciple et continuateur, Cornélius. Cornélius est un très grand adversaire du Consistoire, cela se comprend. « Cet ordre ecclésiastique imposait au peuple de Genève un joug inaccoutumé et pesant. Ce qu'il y a d'exceptionnel, c'est que la discipline ecclésiastique qui, ailleurs, restait essentiellement théorique, allait à Genève être mise en pratique. Et même la théorie n'allait nulle part aussi loin que la pratique à Genève.... Cela dépasse la limite du permis. » (Cornélius, Htsloriscke Arbeiten, p. 386.) — Ici et ailleurs Cornélius parle comme un « libertin ». Mais enfin Cornélius déclare que son ami, maître et prédécesseur, Kampschulte, s'est trompé du tout au tout: « Cet ordre ecclésiastique accorde à l'Eglise un degré inaccoutumé d'indépendance et de force. Les ministres ont l'initiative pour la nomination aux charges ecclésiastiques et scolaires, et personne ne peut, sans leur volonté, être introduit dans ce cercle. — Par le Consistoire l'Eglise reçoit une force inouïe. Si le développement futur avait été prévu, le Conseil n'aurait pas montré vis-à-vis de Calvin une pareille condescendance. » (Cornélius, p. 385.) — Non. Il ne s'agit pas de condescendance. Le Conseil a fait ce qu'il a pu pour contrecarrer les projets de Calvin. Mais Cornélius n'en montre pas moins jusqu'à quel point il est faux de dire que le Consistoire était an Conseil de fonctionnaires représentant le gouvernement. 1. Cramer, Ibki., p. vill.
silConde partie
La répréhension disciplinaire d'après les Scnuoiis de Calvin.
L importe de nous rendre compte de l'importance de la Discipline pour Calvin. « S'il n'y a ntdle compagnie, ny mesmcs nulle maison, quelque petite qu'elle soit, qui se puisse maintenir en son estât sans discipline, il est certain qu'il est beaucoup plus requis d'en avoir en l'Eglise, laquelle doit estre ordonnée mieux que nulle maison ny autre assemblée. Pourtant, comme la doctrine de nostre Seigneur Jésus est l'âme de l'Eglise, aussi la discipline est en icelle comme les nerfs (pro iierins) sont en un corps, pour unir les membres et les tenir chacun en son lieu et en son ordre '. »
Et cette discipline des mœurs est si importante qu'elle est comme le but unique de toute la constitution ecclésiastique. « Comme nulle ville ni village ne peut estre sans gouverneur et sans police, ainsi l'Eglise de Dieu a mestier d'une certaine police spirituelle... Et pour ceste fin ont esté anciennement ordonnées par les églises certaines compagnies de gouverneurs, lesquels eussent le regard sur les mœurs, corrigeassent les villes et usassent d'excommunication, quand mestier seroit". » « Toute l'organisation ecclésiastique, ajoute Rieker, sert à l'exercice de la discipline, et les fonctionnaires ecclésiastiques sont là seulement pour cela. La constitution de l'église réformée française s'appelle Discipline ecclésiastique : la partie pour le tout, par ce que c'est la partie capitale ''. »
L'importance attribuée par Calvin à la discipline est une conséquence de la conception qu'il avait de la doctrine : toute doctrine est, doit être pratique. « Quand une doctrine n'est point profitable, combien qu'on la puisse priser comme haute et profonde, toutes fois il n'y a que folie.... Il faut qu'il y ait effect qui s'ensuyve '*. « — Ce que Dieu « nous propose », c'est « une doctrine de pratique )>. — « Ce n'est point assez que nous baissions le menton ou l'aureille,
J. 1543. Opéra I, p. 63S : IV. XII. i. — Calvin se sert de la même mctaphore dans sa lettre au duc de Somerset. « De même que la doctrine est comme l'âme qui doit vivifier l'Eglise, de même la discipline et la correction des mœurs doivent être considérées comme les nerfs [itervorinn loco) » {Opéra XIII, p. 89 22 octobre 1548). — 2. 1543. IV. XI. i. — 3. Rieker, p. 67. De même les Eglises wallonnes se servent indistinctement des expressio- Discipliyie ecclésiastique, ou Ordre ecclésiastique. Ibid., p. 66, n. 2. — 4. Opéra LIV, p. 199.
204 '^'■^ TENSKE KCCLESIASTIQUE
pour ratifier de bouche ou par signes ce qu'il aura dit, mais c'est afin que nous donnions approbation en toute nostre vie qu'il est nostre père et nostre maistre '. »
La discipline veillait à ce que la dnciriiie fut de pratique. — Il était naturel que toute l'opposition, théorique et pratique, à Calvin se concentrât dans l'opposition à 'la discipline. — 11 était naturel que plus l'opposition grandit, plus Calvin fût oblige de se défendre, en justifiant la discipline du haut de la chaire.
Aussi quand la lutte fut arrivée à son paroxysme, quand l'émeute gronda dans la rue et jusque dans le temple, plus hardi encore, plus logique, plus patient et plus impérieux que jamais, Calvin expliqua ses idées sur la discipline. Ecoutons-le.
I. Le point de départ de tout, c'est la paternité de Dieu. Dieu est le Père: le seul père. Les hommes ne sont pères de leurs enfants que par métaphore, — au physique comme au spirituel.
Aux textes que nous avons cités dans le volume précédent -, ajoutons-en quelques-uns qui montrent que Dieu, étant le Père, est l'amour et la sainteté.
« Il n'y a rien qui soit plus propre à Dieu que sa bonté. Ostons luy sa bonté, il ne sera plus Dieu^ » — En conséquence k Dieu demande des services volontaires; il ne veut pas seulement que nous le servions par une crainte servile, mais il veut que nous venions d'un courage franc et alègre, que mesme nous prenions plaisir à l'honorer. Or cela ne se peut faire que nous ne l'aimions. Ainsi notons que le commencement d'obéissance et comme la source, et le fondement et la racine, c'est cest amour de Dieu, que nous ne soyons point forcez de venir à luy, mais que nous y prenions nostre plaisir singulier'*. » — « Dieu est tardif à ire, et il est enclin à pitié, il est patient, et si son ire dure pour une minute de temps, sa miséricorde est à la vie; elle est permanente. "Voilà donc le vray naturel de Dieu, c'est qu'il ne demande sinon d'attirer les hommes en toute douceur, et d'user envers eux de sa bonté. Quand il les punit., c'est quasi contre
sa nature Bref, il n'est point rigoureux, mais il ne demande sinon de
desployer son cœur envers nous, quand nous le pourrons souffrir [supporter], comme de faict, il veut estre cogneu bon et pitoyable; et c'est là où sa gloire reluit principalement "\ »
Mais l'amour d'un père a deux faces. Le père est bon, par amour ; par amour aussi, il est sévère :
« Un père, combien qu'il ne voudrait point avoir donné une chiquenaude à son enfant., il ne laissera point de lui dire des mots ciiisans, qui le feront pleurer, et fera semblant de le vouloir déshériter et bannir de la maison ; mesmes il sera quelquefois contraint de le fouetter. Eh bien ! // en use en sorte que les coups luy font autant de mal qu'à l'enfant qui les reçoit. Un père pour cela sera-il inhumain ? Nenni : mais il procure le bonheur de son enfant''. »
I, Opéra XXVÏ, p. loi, 102. — 2. Jean Calvin IV, La pensée religieuse, p. 88 et ss. ; en particulier Opéra LIV, p. 403. — ■^- Md., XXVI, p. 548. - i. Ibid., XXVI, p. 266, 267. — 5. Ibid., XXVI, p. 268.
— (i. Ibid., LUI, p. 279.
LE CONSISTOIRE 2()5
Et encore : « Quand un homme aura des enfans, il sait bien que c'cbt à ceste charge qu'il les instruise en les chastian't, s'ils font mal. Car si un homme supporte ses enfans, et qu'il ne les ose pas toucher, mais qu'il les mignarde, cependant que ses enfans soyent de mauvaise nature, ne dira-on pas qu'il est digne que ses enfans luy crèvent les yeux, qu'ils luy arrachent le nez du visage ? Et au contraire, si les enfans estoyent d'eux-mêmes dociles, et débonnaires, il ne les faudrait point toucher. Mais quand on voit une nature maligne en des enfans, et qu'ils se débordent, si là dessus le père les espargne, chacun dira qu'il les perd, et qu'il les envoyé au gibet, et est cause de leur perdition '. »
Dieu est notre Père, et par cela même veut être notre Sauveur. « Mesmes un juge, quand il usera de rigueur, il faut que son cœur pleure et larmoyé^ de ce qu'il voit une créature formée à l'image de Dieu qui est ainsi traittée : mais cependant il faut qu'il passe par là, et qu'il exécute l'office qui luy est commis de Dieu-. «
Et voilà le fondement de la discipline, sa raison d'être, sa nature, son but !
2. Dieu donc parce qu'il est notre Père doit nous corriger, les hommes étant ses enfants, mais des enfants méchants. — Sur la méchanceté de l'homme, bornons-nous à rappeler le strict nécessaire, et à rapporter ce que Calvin luimême répète quand il parle de la discipline.
Notre nature est ainsi corrompue, « comme quand une poison a gagné au corps d'un homme, qu'il est tout infecté; il y a une ladrerie universelle, qui occupe et les os, et la moelle, et les pensées, et affections, et tant qu'il y a » \ « Tout ce que l'homme peut imaginer, n'est que mal en tout temps, et tout ce que l'homme forge en soy, et en sa boutique, n'est que pervers et corrompu devant Dieu '\ »
Mais à cet état général de l'homme vient s'ajouter la complexion particulière du Genevois, au seizième siècle : c'est un grossier citoyen. Les Registres du Consistoire sont terriblement complétés, sur ce point, par les sermons de Calvin. — Deux ou trois exemples suffiront.
A propos de la façon dont on boit et mange, Calvin dit : « "Voilà donc une vilenie par trop énorme, quand les hommes fourrent la viande en leur sac [dans le sac de leur estomac] et qu'ils entonnent le vin [dans le tonneau de leur estomac], et que cependant ils ne regardent point à Dieu, qu'il n'est point question de dire : « Béni soit son nom, c'est lui qui nous substante. »... Mais quand les hommes se crèvent, et qu'ils ne tienent nulle mesure, que les uns boyvent, que les autres se soûlent en telle sorte qu'il n'y a nulle raison ni humanité en eux, cognoissent-ils que Dieu a ordonné les viandes, afin que l'usage en soit sanctifié ^ ? »
Les futurs époux viennent au temple recevoir la bénédiction : « Cognoissentils que c'est au nom de Dieu que nous stipulons les promesses ? Nenni. Mais la plupart vienent ici comme des veaux et des muges. Sont-ils devant la chaire :
1. Opéra XXVI, p. 550. — i. Ibid., XXVI, p. 551. — '^- Ibicl., XXVI, p. 376. — ''. Ibid., XXVI. p. 284. — 5. Ibid., LUI, p. 363.
2o6 LA PENSÉE ECCLESIASTIQUE
Ils seront si bien instruits qu'ils ne pourront dire chose que ce soit. Il sera ici parlé de l'office du mari et de celuy de la femme, et ils n'y entendront rien du tout, non plus que bestes '. » — « Il faut donc que Dieu rabbate les doux tant aux hommes qu'aux femmes, et qu'il use de violence, veu qu'il n'est point aisé de corriger la hautesse qui est en nous, sinon par force ^. «
Et encore ceci : « Si on nous accompare à des porceaux, nous pensons qu'on nous fait grande injure. Or il est vray que les porceaux se contenteront d'avoir fouillé la terre pour se saouler des glandes qui sont cheutes ; mais ils ne sont point si farousches, qu'ils viennent deschirer l'arbre; ils ne sautent point à rencontre, ils ne morderont point les branches, ils ont tousjours le museau en bas. Or de nostre costé, nous ferons bien des porceaux en ce que nous aurons le museau bas en terre. Que si on gourmande, il n'y aura nul qui eslève son esprit en haut pour dire : « C'est la main de Dieu qui nous donne ceci «, mais nous attribuerons le tout ou à nostre industrie, nous penserons que le gain viendra de nous, ou nous imaginerons quelque gain fortuit. En somme nous ne pensons pas à Dieu. Mais outre cela, encores le venons-nous despiter, encores jettons-nous nostre furie contre luy, et nostre rage, que nous luy venons donner un coup de dent; nous luy résistons en toute rébellion; nous voudrions bien que sa justice fut anéantie, car nous la foulions au pied en tant que en nous est. Nous voyons donc que nous sommes pires que porceaux, et bestes brutes les plus villaines qui soyent, que nous sommes des monstres contraires à naturel »
A rude âne, rude ânier !
3. De ce double fait, — que l'amour de Dieu l'oblige à corriger ses enfants pour les détourner du chemin sur lequel ils vont à la perdition, et que le tempérament genevois est particulièrement rude, — suit une double conséquence : l'Eglise de Dieu, à Genève, doit exercer la discipline, et cette discipline doit être rude.
Sans doute Calvin parle des deux attitudes que le pasteur doit prendre, comme Dieu : attitude de bonté et attitude de sévérité. Mais c'est sur la répréhension qu'il est amené à insister : « Quant aux pasteurs, il faut qu'ils ayent double voix. Car nous devons recueillir les brebis tant qu'il sera possible ; quand elles sont au troupeau, nous les devons tenir là coyement. — Mais s'il y a des loups et des larrons, qui vueillent envahir le troupeau, nous devons crier haut et clair : au loup ^ ! » — « Un bon pasteur [berger] aura une voix douce et aimable pour appeller et assembler son troupeau.... Mais ce n'est point assez qu'un pasteur attire son troupeau, qu'il le recueille, qu'il le tiene là amassé ; mais il faut qu'il ait quant et quant une voix pour espovanter les loups et les larrons, qu'il crie quand il voit le troupeau estre assailli, que les chiens abbayent, pour chasser ceux qui voudroyent dissiper le troupeau. — Ainsi faut-il, pour nous acquitter de nostre charge, que nous suyvions cette voix gracieuse de Jésus Christ
I. opéra LUI, p. 230. — i. Ibid-, LUI, p. 226. — :i. Ibid., XXVI, p. 452, 453. — 4, IbM., XXVII, p. 244-
LE CONSISTOIRE 207
pour attirer les brebis à soy, et pour les maintenir. II faut aussi que nous ayons une voix effrayante pour déchasser les loups et les larrons, qui ne demandent que la ruine du troupeau. Voilà le double usage qui est en la Parole de Dieu'. «
De son côté le fidèle ne doit pas séparer la pénitence de la foi. a II est dit du mariage que l'homme ne doit point séparer ce que Dieu a conjoint. Par plus forte raison, ceste union, qui appartient à la vie spirituelle, ne doit point estre rompue. Et ainsi, quand nous voudrons bien prescher la foy, il nous faut aussi prescher pénitence -. » Or c'est ce que les hommes ne veulent pas. « Il y en a qui demandent qu'on dissimule leurs vices, qu'on les ensevelisse.... Par les maisons, par les boutiques, par les rues et carrefours on en sçaura parler ; mais si, en la chaire de vérité, on en touche un mot, alors on s'enflamme ; il faut quant et quant estre eschauffez en cholère, comme si tout estoit perdu.... C'est merveille que nous voyons clair, et que Dieu ne voye goutte ; que les hommes puissent parler, et que Dieu soit muet; que les hommes oyent, et que Dieu soit sourd! Or si est-ce que voilà où nous en sommes venus!... On voudroit qu'il n'y eust que les pasteurs et sourds, et aveugles et muets ^ »
Or tout au contraire. « Avec la doctrine, il faut que l'exhortation suyve.... Si la doctrine n'est aydée par exhortations, elle est froide, elle ne nous forcera pomt le cœur\ » — « ...Entendons, explique encore Calvin, ce que S. Paul a voulu dire parce mot de repréhension, ou redargution.... [redarguer, blâmer, reprendre]. — Quand un père voit ses enfans desbauchez, il ne se contente pas de leur dire : « Et que faites-vous, mes enfans ? Cela n'est pas ne beau ne bon. » Mais il dira : « Malheureuses créatures, vous ay-je nourris, vous ay-je entrete- » nus jusques ici, pour me rendre un tel payement ? Faut-il que maintenant vous » me faciez un tel deshonneur, après vous avoir traittez si doucement ? Allez, mal- » heureux, vous méritez d'estre entre les mains d'un bourreau, puisque vous ne » voulez rien valoir ? Faut-il que je nourrisse telles ordures en ma maison ? » Ainsi en est-il quand Dieu voit qu'il nous a beaucoup supportez, et que cependant nous luy sommes beaucoup plus rebelles, que ne sont pas les enfans désobeissans à leurs pères terriens.... Puis que ainsi est... l'office d'un bon et fidèle pasteur ne sera pas d'exposer l'Escriture simplement pour dire : « Voilà ce qui en est, » mais il faudra qu'il use de véhémence quant et quant, et qu'il y ait vivacité pour donner vigueur et vertu à la Parole de Dieu.... Il est vray que le monde voudroit bien estre espargné, et nous avons les aureilles chatouilleuses, comme nous en verrons beaucoup, qui sont envenimez, quand on usera de correction ou de menaces. « Et quoy ? Est-ce la façon d'enseigner ? Ho ! nous voulons estre gagnez » par douceur !» — « Vous voulez ? Allez donc apprendre à Dieu sa leçon. » — Voilà nos délicats qui ne peuvent souffrir une seule répréhension quand elle leur est proposée. Et pourquoy ? « Ho ! nous voulons estre enseignez d'un autre » style !» — « Allez-vous à l'eschole du diable, car il vous flattera assez, à vostre » perdition. » — Or quant aux fidèles, après avoir receu simplement la doctrine,
I. Opéra LIV, p. 449, 550: répété presque dans les mêmes termes p. 596. — 2, Ibid., LIV, p. 533. — 3. Ibid., LIV, p. 46s, 466. — 4. Ibid., LIV, p. 550 et ss.
2o8 LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE
il faut qu'ils s'humilient, estans prests d'estre redarguez, d'estre exhortez, quand ils auront failli, que leurs péchez et offenses soyent descouvertes, qu'on prene la lancette pour crever l'apostume, afin que l'ordure qui est cachée au dedans sorte, et que par ce moyen-là, ils soyent purgez pour venir à droite guérison '. »
Cette même comparaison est reprise quelques jours après : « Apprenons quand nous voudrons estre réputez chrestiens, que nous devons avoir un esprit paisible et débonnaire, pour souffrir que nos vices soient redarguez, et quand nous avons quelque apostume cachée, que nous souffrions qu'on la perce, que nous n'appétions point qu'on y mette des emplastres ; et quand le mal nous cuit, que nous ne laissions pas pourtant d'aimer la médecine, sçachans que c'est pour nostre bien ; que nous ne venions point à nous regimber contre le médecin, quand nous voyons qu'il ne désire que nostre salut -. »
4. Et cette répréhension peut être vive. Elle peut arriver aux derniers degrés de la vivacité. Calvin commente le texte : « Pour ceste cause, reprcn-les vivement. 11 y en a beaucoup qui ne peuvent souffrir qu'on les gagne par douceur ; comme ceux qui sont desgoutez, si on les appelle pour venir disner, ils se fâchent, ils se despitent à l'encontre, tellement qu'il les faut quasi pousser par les espaules. Il faudra importuner les malades pour leur faire prendre quelque chose ; ils reculent tant qu'il leur est possible.... Ainsi Dieu veut que sa parole soit appropriée à nous, selon que nous sommes dociles. Il veut qu'on nous appelle humainement, selon que nous sommes brebis, que le pasteur use d'une voix gracieuse. Mais si nous voulons faire des bestes revesches, alors il faut que nous soyons doutez quasi par violence,... que ceste hautesse qui est en nous soit mattée en despit que nous en ayons... qu'on nous picque, et qu'on nous aiguillonne,... et qu'on
nous tire l'aureille, et qu'on use de repréhensions aigres et fascheuses « Venez-
» ça, misérables créatures •, à qui est-ce que vous pensez vous jouer ? Ne voyez » vous pas que vous bataillez contre Dieu ? Quelle maîtrise a-il ? Pensez-vous qu'il » vous endure tousjours ?... Ne faudra-il pas en la fin qu'il foudroyé ? Voulez-vous » estre des diables au lieu de créatures, qu'il a formées à son image ^ ? »
Encore : « Quand le ministre monte en chaire, il doit tousjours en premier lieu tendre à ce but d'attirer tout le monde en l'obéissance de Dieu.... Mais n'ou-:blions pas la seconde partie : c'est que s'il y a des contredisans, ils soyent vivement rembarrez '*. » — « Nous voyons qu'on ne doit point trouver estrange quand les pasteurs parleront rudement en chaire, et qu'il semblera qu'ils usent de grande rigueur et sévérité.... C'est la reigle... que, si nous voyons des contredisans, nous soyons armez à l'encontre, que la trompette sonne, et que nous leur dénoncions la guerre ouverte, ou autrement nous sommes lasches et traistres à Jésus Christ^. :» — « Nous devons tascher d'instruire en toute douceur ceux qui se laissent gouverner à Dieu, et mesmes encores qu'ils soyent infirmes, nous les devons supporter, mais s'ils vienent à estre rebelles, à rude asne rude asnier ®. »
1. Opéra LIV, p. 290-292. — 2. Ibù/., LIV, p. 466. — 3. J/,i,/., LIV, p. (71, 472. — l. //W., LIV, P- 452, 453- — ■'■ IIM-, P- 453-454. — •■'. lli'ci., p. 455-
LE CONSISTOIRE
— « Et si ceux-là disent : « Ho ! comment on crie ! comment on tempeste ! » ce sont ceux qui font le bruit : d'autant qu'il n'y a nulle foy, nulle religion, nulle crainte pour cheminer en l'obéissance de Dieu, qu'ils ne cessent de troubler tout. Il faut bien que nous leur résistions, quand ils taschent d'arracher le Fils de Dieu de son siège, qu'ils veulent pervertir son règne en ce monde, et mettre tout en confusion \ n
Et la vivacité, et la rudesse augmentent encore : « Notons en premier lieu ; quand les hommes sont desbauchez, il est bien difficile de les ramener, sinon qu'ils soyent mattez à force de coups.... Moyse donc signifie qu'il faudra que le peuple soit réformé d'une façon violente, car voilà quelle est nostre nature : si nous sommes desbauchez. jamais Dieu ne nous aura à soy, jusqu'à ce qu'il nous ait bien domptez'-. » — « Quand les hommes ont esté desbauchez, et que Dieu, après leur avoir donné sa Parolle, n'a point esté servi d'eux ni honoré, il faut que par violence ils soyent réformez.... Quand Dieu ne nous presse point, et que nous ne sentons pas sa main forte, nous avons besoin d'estre réformez d'une telle sorte que Dieu frappe à grands coups sur nous\ » — a S'il est question de lever la teste, il faudra que nous soyons rembarrez, et que Dieu frappe à grands coups de marteau, pour monstrer que notre orgueil est diabolique contre luy '*. »
En particulier Calvin veut qu'on note les gens, personnellement, qu'on les signale, qu'on les stigmatise, qu'on les dénonce à l'horreur publique.
Il s'appuie ici sur l'exemple de saint Paul. « Notons bien ce que fait ici S. Paul, car il ne supporte point .Alexandre ne Hymenée, mais il les dégrade, et les met comme sur un eschaffaut, non seulement pour les diffamer leur vie durant, mais qu'après leur mort, jusques en la fin du monde, ils soyent en ignominie et opprobre, et que quand on en parlera, on les ait en détestation. Puisqu'ainsi est... notons bien qu'aujourd'huy... il faut que telles gens soyent monstrez au doigt.... Et c'est pourquoy nous sommes contraints de parler contre le pape, et contre tous ses complices : car ce sont loups ravissans, qui ne demandent qu'à dévorer les povres brebis de Jésus Christ ; ce sont empoisonneurs, ce sont, brief, ennemis mortels de nostre salut ; ce sont supposts de Satan, ne cerchans que la ruine et perdition de tout le monde. Si un berger veut faire son office, ne crierail point au loup, quand il verra son troupeau estre envahi :... Mais tout ainsi que nous sommes contraints de crier contre le pape, aussi, quand nous voyons au milieu du troupeau quelque loup, et quelque danger, faut-il dissimuler? Si nous avons la bouche close, dira-on que nous sommes pasteurs ? Apprenons donc de bien marquer ceux qui troublent l'ordre de l'Eglise de Dieu. Pour ce faire, qu'ils soyent cognus, afin que nul n'en soit séduit ne trompé, mais qu'on les fuye et déteste ". »
Calvin traite un autre texte de saint Paul : « De ce nombre sont Phygèle et Hermogèiie. » \'oici comment il le commente : « On verra des j^estes qui
I. Opéra LIV.p. 454. — "2. //W , XXVI, p. 190. — :!. J/M., p. 190, 191. — V. //«>/., X.WII, p. 705. - 5. Iliiif., LUI, p. 116, 117.
veulent empoisonner l'Eglise de Dieu, on verra des loups ravissans qui ne demandent qu'à mettre dissension au troupeau, on verra des brigans et des larrons qui voudront desrober à Jésus-Christ ce qui luy appartient, on verra des sacrilèges qui ne demandent qu'à corrompre la doctrine de salut, et cependant on les supportera pour couvrir leur turpitude. Et où est-ce aller ? Voilà une terrible honnesteté, quand nous souffrirons que les povres âmes qui ont esté si chèrement acquises, s'en aillent en perdition.... Apprenons donc, à l'exemple de saint Paul, de marquer telles gens au doigt. Et quand nous cognoistrons des meschans qui ne demandent qu'à gaster tout, et surtout quand ils s'attachent à la doctrine, et qu'ils ne demandent sinon de renverser l'édifice qui a esté fait au nom de Dieu, que ceux-là soyent diffamez, que chacun les ait en détestation, qu'ils soyent cognus, afin qu'on les fuye de loin, et mesmes quand on en orra parler, qu'on bouche les oreilles pour dire : « Que nous n'ayons rien de commun avec ces diables-ci '. »
Il revient sur ce même texte avec une énergie redoublée : « En nommant ici Hyménée et Philète, saint Paul montre qu'il ne faut point espargner ceux qui pourroyent infecter le troupeau comme brebis rongneuses, mais que plus tost il
faut avertir chacun, afin qu'on s'en garde Un homme malin qui taschera de
sauver une doctrine perverse, ou de mettre scandale en l'Eglise, qu'est-il sinon un empoisonneur ? Je dissimule en le voyant; n'est-ce pas comme si je voyoye mon prochain en danger de mal, et que je ne luy sonnasse mot pour s'en garder? Ne voilà point une trahison vileine ? Or si la vie des corps nous doit estre tant précieuse, que nous taschions de la maintenir, en tant qu'en nous sera, que serace de la vie des âmes? Nous sçaurons bien dire en proverbe commun qu'il ne faut qu'une brebis rongneuse pour gaster tout le troupeau ; cependant nous ne le pouvons prattiquer pour garder l'Eglise de Dieu en sa pureté!... Il y a encore pis.... Ceux-là sont-ils brebis rongneuses? Nenni. Ce sont boucs infects et puants, ce sont mêmes des loups ravissants, qui viennent pour tout dissiper. Et cependant on les endurera? Je vous prie, quelle miséricorde sera-ce, qu'on espargne un seul homme [c'est-à-dire un homme seul: et cependant que mille povres âmes s'en aillent en perdition faute de les admonester?... Faut-il là estre esmeu de miséricorde envers un loup, et cependant qu'on laisse les povres brebis, et les agneaux que nostre Seigneur ha en un soin singulier, qu'on les laisse, dis-je, périr- ? »
5. Pour bien exercer cette répréhension disciplinaire'', une série de conditions sont requises :
1° D'abord il faut distinguer diverses catégories de gens à redarguer.
Les moins coupables sont les ignorants. « Nous devons plustost supporter les ignorans, que ceux qui se desbauchent à leur escient, après avoir cognu la
i. Opéra LIV, p. 8i. — 2. Ibid., LIV, p. 157, 158
3. Nous ne parlons ici que des sentiments intimes de celui qui exerce la discipline. Mais c'est le lieu
LE CONSISTOIRE
volonté de Dieu.... S'il y a des povres aveugles, qui ne discernent point le blanc et le noir, qui n'ayent jamais eu nulle instruction, il nous faut en avoir pitié.... Quand nous voyons de povres incrédules, qui ne scavent que c'est de servir Dieu, qui, et en paroles, et en faits sont dissolus, et bien! que nous en ayons pitié, et que nous cognoissions quels nous avons esté.... Et de ce temps-là, si on eust usé de trop grande rudesse et aspreté envers nous, nous ne l'eussions peu souffrir, et cela nous eust endurcis plus tost qu'amendez'. »
Après les ignorants viennent les contredisants : « Sainct Paul parlant des gens desbauchez, voire, et non point ni en paillardise, ni en larrecins, ni en blasphèmes, mais des fai-néants, qui ne gagnoyent point leur vie et ne se tenoyent point paisibles, mais estoyent gens frétillans, et pleins de curiosité, et oisifs : ceux-là, combien qu'ils n'eussent point de crimes manifestes, toutes fois S. Paul voulait qu'ils fussent marquez, afin qu'on les évitast. Et que sera-ce donc de ceux qui ont le glaive au poing, qui sont endiablez, qui ne se peuvent nullement contenir en paix et concorde, mais que le diable les pousse à ruiner tout ?... Nous voyons ceux qui ne demandent qu'à se desbaucher de la simplicité de l'Evangile.... Nous voyons ces gros ivrongnes, et pouacres, qui ne demandent sinon à mettre une telle confusion, qu'on ne se soucie plus de rien qui soit, que la religion serve seulement d'un ombrage, et que ce soit tout : on voit cela. Or cependant qui est-ce qui s'y oppose, et qui se constitue partie formelle ? Qui est-ce qui dit : Gardons-nous, et faisons bon guet?... Tu vois le mal qui s'espand pour tout corrompre et pervertir; il est question ici de ton salut, et de celuy de
de compléter ce que nous avons dit plus haut, p. 92-95, sur l'exercice de la discipline par l'Eglise ellemême.
D'abord Calvin insiste avec toute l'énergie dont il est capable sur /« nécessité de cette discipline, et en particulier de l'excommunication. « L'excommunication n'a pas esté controuvée ne forgée des hommes à plaisir; mais c'est une reigle que nostre Seigneur Jésus a establie entre les siens, laquelle est inviolable, et quiconque tasche de l'opprimer, il monstre qu'il est ennemi de foy et de chrestienté. Ainsi, tous ceux qui bataillent contre l'excommunication qu'ils soyent Turcs et payens, et qu'ils n'abusent plus du nom de chrestienté pour le polluer comme ils font. .. Quand nostre Seigneur Jésus l'a. instituée en son Eglise il a déclaré qu'il vouloit que cela teinst non point pour trois jours, comme il y a des moqueurs qui disent que l'excommunication n'a esté que pour le temps que les princes n'estoyent encores chrestiens.... Que cela soit tant notoire, que ceux qui taschent d'anéantir l'excommunication, monstrent en somme qu'ils ne tienent du tout conte de Dieu, qu'ils ne croyent point à l'Escriture sainte, non plus que des chiens, et qu'ils se mocquent de toute chrestienté. » (Sermon X sur la Première à Timothée. Opéra LUI, p. 123.) — Et encore : « Si le pape et tous les siens ont abusé de l'excommunication, ce n'est pas à dire qu'il la faille maintenant mettre bas. Car la chaire de vérité n'a-elle pas esté chaire de mensonge ? Il ne faudroit plus donc qu'on preschàst, si on se vouloit arrester à l'abus qui a esté en preschant. Et la plus grande abomination, qui soit en la papauté, et l'idole la plus exécrable qui soit là adorée, n'est-ce pas la messe? Et cependant faut-il que la Cène soit là délaissée, comme si ce n'estoit point une institution de Jésus Christ ? » Sermon X sur la Première à Timothée. Opéra LUI, p. 123, 124.
Mais il y a aussi des conditions pour l'Eglise. La première, c'est que les pasteurs ne prétendent pas se meure à la place de l'EgHse. « Ceste est la procédure légitime à excommunier les pécheurs, que les prestres (le latin dit seniores) ne le facent point seuls, mais avec le sceu et consentement (conscia et approbante ecclesià) de l'Eglise ; en sorte que le commun peuple {plebis muHitiido) n'ait point la chose en main pour dominer et aller devant, mais qu'il en soit tesmoin (testis et custos), pour prendre garde que rien ne se face par convoitise désordonnée [a paucis) ». IV, xil, 7. — 1. Opéra LIV, p. 563.
toute TEglise de Dieu; et cependant tu dissimules, tu fais semblant de rien ! F^t quelle lascheté est-ce là?... Vantons-nous destre chrestiens, tant que nous voudrons, si est ce qu'il y a plus de diables entre nous que de chrétiens, en faisant ainsi '. »
Et enfin, après ces contredisants pratiques, les contredisants théoriques, les hérétiques. Ce sont ceux-là qui sont les gens dangereux. Commentant le texte : « Leur propos s'étend comme une gangrène », Calvin dit : « Ce mot-ci ne serait pas entendu communément, car c'est ce que les chyrurgiens nomment Estiomène, et ce qu'on appelle aussi le feu Sainct-Antoine : c'est-à-dire quand il y a une si grande inflammation en quelque membre du corps, que ce mal-là passe toujours outre, et qu'il ne mange point seulement la chair et les nerfs, mais les os, et que ceste intlammation-là croist de plus en plus; en somme, que c'est un feu qui consume tout, que la main sera cause de faire perdre le bras, et le pied toute la jambe, sinon qu'au commencement on coupe ce qui sera infecté; que voilà un homme qui sera en danger de demeurer perclus de tous ses membres, quand ce mal-là aura gagné en quelque partie de son corps, sinon qu'il y ait les remèdes convenables, et qu'on n'y espargne rien, mais qu'on coupe le mal qui aura desjà gagné, que tout cela soit rasé, afin qu'il ne soit point cause de la perdition de tout le reste -. » « Nostre Seigneur veut que non seulement on se garde d'escouter les faux-prophètes, mais qu'on extermine une telle peste.... 11 nous avertit de donner un si bon ordre, qu'une telle peste ne couve point au milieu de
nous Dieu a voulu que les faux prophètes fussent exterminez du milieu de
son peuple'. » Et Calvin en arrive à des accents qui devaient donner la chair de poule à ses auditeurs. — Seulement ceci n'est plus de la discipline, c'est de la criminalité; Servet ne relève pas du Consistoire, il relève du Petit Conseil.
Et néanmoins la seconde condition du bon exercice de la répréhension disciplinaire va être, selon Calvin, qu'on ne tombe dans aucun excès.
Pas même avec les hérétiques ! Il ne faut être intransigeant avec l'hérésie que sur les points fondamentaux : «Tous ceux qui n'accorderont point avec nous, ne seront pas condamnez pour hérétiques ; mais ce sont ceux qui se bandent contre la vérité de Dieu, et qui se destournent des principes de nostre foy, et de ce qu'on appelle la substance de nostre chrestienté. » — Il s'agit de « l'homme ruiné » dont parle saint Paul. « Il prend la similitude d'un édifice qui sera du tout [complètement] abbatu. — S'il y a quelque vice en une maison, et bien! on répare ce vice-là ; si le toict est descouvert, s'il y a quelque paroy où il y ait des crevasses, on y remédie, on le restaure, et le remet-on en quelque estât. — Mais quand c'en est fait, que gagnera-on ? si on veut s'y amuser, on ne fera qu'augmenter les ruines. S. Paul dit qu'un homme qui n'a point de crainte de Dieu, est ruiné. Et de faict, si un homme erre en quelque chose, moyennant qu'il retietie tousjours quelque racine de la crainte de Dieu, on le réduira à la longue. Et l'expérience le monstre... car \q fondement demeure, et le bastiment se peut
1. Opéra LIV, p. 159, 160. — ■>. IIM., LIV, p. 155, 156. — .i. Ibid.. XXVI, p. 243, 244.
LE CONSISTOIRE 2l3
faire là dessus'. « — Remarquons bien ces mots : \q fondement, la racine, la substance. Et certains auteurs contestent encore que la grande doctrine des « points fondamentaux » soit une doctrine calviniste"^!
A plus forte raison, la modération est-elle de mise d'une manière générale. Et Calvin blâme ceux qui, à tout propos et hors de propos, dénoncent leur prochain, par exemple au Consistoire : « Ceste extrémité-là est meschante : quand nous voudrons supporter le mal, nourrir les vices.... Or il y a l'autre extrémité vicieuse : c'est que nous sommes trop adonnez à esventer le mal, qui devoit estre corrigé paisiblement, et sans en faire trop grand bruit. Et ceci procédera quelquefois d'inimitié, quelquefois d'ambition, quelquefois d'une folle cupidité de nous monstrer. Il y aura l'inimitié : car sous ombre que nous avons ce zélé de chastier les vices,... nous viendrons à espier^ ceux que nous hayssons, et auxquels nous porterons quelque dent, et si nous trouvons à redire, et à mordre contre eux, incontinent voilà une accusation dressée.... Et on voit aussi nostre malice, en ce qu'ayans redargué un vice en quelcun que nous aurons hay, nous le porterons et le couvrirons, en tant qu'en nous sera, en quelcun de nos amis.... Ne voit on pas que ce n'est point aux vices et péchez que nous faisons la guerre, mais plustost aux personnes ? Ainsi apprenons, quand nous aurons à descouvrir les vices et péchez, qu'il faut bien que nos cœurs soyent purs et nets de toute malinieillance.... — Et puis il nous faut garder de toute folle ambition.... C'est que nous ne vueillions point faire ici nos monstres devant les hommes, comme il y en a qui se voudront sanctifier en criant, et en voulant redarguer les autres. Si tost qu'ils verront quelque chose, il faut qu'il y ait une charge dressée ; il faut qu'on cognoisse : « O ! voila un bon zélateur."... » Dieu souvent chastiera un tel orgueil, d'autant qu'ils pensent que moyennant qu'ils ayent vivement reprins les autres, les voila saincts et demi-anges ''. »
Il ne faut donc pas « lascher la bride à une aigreur trop excessive ; » il ne faut pas être « trop aspres à redarguer ». Il faut reprendre « ceux qui ont failli avec mansuétude. » Il faut que « la charité et dilection fraternelle nous pousse à cela •'. » « Il est besoin que celuy qui doit reprendre les pécheurs, ait en soy quelque modération et attrempance (retenue), afin d'adoucir ce qui pourroit estre par trop aigre en 'la remonstrance qu'il fera. Comme nous voyons qu'un médecin voulant donner quelque bruvage à un malade l'adoucira, pour ce que la médecine de soy est trop fascheuse, et y meslera quelque sucre, ou bien quelque syrop. Ainsi il est utile, à cause de la répugnance que j'ay dite, que si nous voulons profiter en admonestant ceux qui ont failli, que nous usions de quelque humanité et douceur ". »
Une troisième condition mise par Calvin à l'exercice de la répréhension discipli-
I. Opéra LIV, p. 594. — i. Voir plus haut, p. 43. — •'!. Il ne faut pas « espier >, espionner. Voir ce que nous avons dit à ce sujet p. 173, et p. 174. — 4. Opéra XXVI, p. 364, 365. — .">. //W., XXVI, p. 367.
6. Opéra LUI, p. 441. — Nous rappelons ce que nous avons dit plus haut p. 42 à propos du «jugement de charité <■ sur lequel repose l'Eglise. Et nous ajoutons cette recommandation : de ne pas nous substituer à tort à l'Eglise. Même, dit Calvin, < il peut advenir qu'il nous faudra traister comme frères, et avoir pour
naire, c'est que nous commencions par l'exercer sur nous-mêmes. « Vray est que nous devons bien corriger le mal partout où nous le verrons, et ne le faut point nourrir par flatteries. » Mais l'ordre qu'il faut tenir. « c'est qu'un chacun commence par soy. Si je veux donc estre bon juge de mes prochains pour juger leurs vices, il faut que je cognoisse quels sont les miens, et que je les condamne en premier lieu. Voila donc une règle que nous devrions suyvre, c'est qu'un chacun se feist son procès, et s'estant condamné, /'î/z.y après qu'il veinst à ses prochains ^ »
Et cette préoccupation tempérera notre zèle. « J'ay besoin qu'on me pardonne beaucoup de fautes.... Advisons de regarder à nos infirmitez et vices, et cela nous tiendra en bride que nous n'userons point de trop grande sévérité pour condamner ceux qui faillent, sans aucun pardon et relasche"". »
Quatrième condition : être animé d'un pur zèle de Dieu. « Quand j'auray grondé par malvueillance contre mon prochain, qu'on ne pourra point mesme alléguer que je l'ay appelé meschant, ou fol, mais que j'auray seulement hoché la teste, ou fait quelque nicquet (inclination de la tête) à l'encontre de luy, voilà un faux tesmoignage devant Dieu. Car je mesprise mon prochain, je désire ainsi de le mettre en opprobre.... Or, au contraire, quand je voudray advertir mon prochain, et que je tascheray à son bien, que je n'auray nulle mauvaise afïection qui m'induise, mais que je procure son salut en tant qu'en moy est, je pourray dire : « Malheureux, regarde à toy ! il semble que tu te veuilles vendre à Satan, veux-tu estre captif sous ceste maudite servitude ? Tu monstres bien que tu es insensé et enragé, quand tu neveux recevoir nulle admonition qui soit, faut-il que tu périsses ainsi malheureusement ? va, malheureux, chacun te devrait cracher au visage. Je pourray alléguer tout cela à un homme, et n'y aura point d injure. Et pourquoy ? Car je ne pourroye autrement le réduire. Quand je voy que Satan Ta tellement endurci, qu'il faille qu'à grands coups de marteau il soit resveillé, j'y peux procéder en telle véhémence.... Je tasche de le remettre au bon chemin. En telle sorte il n'y aura nul injure '.... »
« En admonitions, si nous sommes trop aigres, voilà desjà de l'excez, qui procède de nostre vice.... Ce n'est point assez qu'on puisse alléguer qu'on n'a dit que la vérité en redarguant; sinon qu'on puisse quant et quant i^en même temps] protester qu'on n'est point mené d'affection, de vengeance, ou autrement.... Il ne nous faut point apporter nos passions et vengeances; il faut que nous ayons simplement un zèle de Dieu'. »
Enfin dernière condition : il ne faut pas faire acception de personnes, ou plutôt il faut être plus sévère pour les grands que pour les petits.
« Quand des gens seront constituez en quelque degré d'honneur, ou que dès
fidèles ceux que nous ne penserons pas dignes d'estre de ce nombre, à cause du consentement commun de l'Eglise, la quelle les souffrira et endurera encores au corps de Christ. Nous n'approuverons pas doncques telles gens comme membres de l'Eglise, quant à nostre estime privée, mais nous leur laisserons le lieu qu'ils tienent entre le peuple de Dieu, jusques à ce qu'il leur soit osté par voye légitime. » (B' p. 271, IV, I, 9.)
\. Opéra LIV, p. 562. — i. IbkL, LIV, p. 561. — ;!. Ibid., XXVI, p. 366, 367. — '1. IbicL, XXVI. p. 553.
LE CONSISTOIRE 2l5
longtemps ils auront acquis crédit, si, par ce moyen, ils se veulent faire valoir pour nuire, ou pour semer des zizanies, et pour ruiner Tédifice de Dieu, on leur doit résister tant plus vertueusement, voire comme à ceux qui sont les plus dangereux, et contre lesquels il faut heurter sur tout ; car ils abusent plus du nom de Dieu pour luy faire la guerre. Et puis un simple homme qui n'aura point été cognu, qui n'aura pas grand moyen de pervertir tout, celuy-là, encores qu'il soit malin, si est-ce qu'il sera comme attaché, tellement qu'il ne pourra espandre son venin au loin. Mais celuy qui a quelque prééminence.... c'est (di-je) comme un homme enragé, qui sera armé.... Retenons bien donc, quand les hommes seront honorables, soit pour Testât au quel ils sont constituez, soit pour la réputation qu'ils ont eue de longtemps,... que s'ils se corrompent, et se bandent à rencontre de Dieu, et complotent meschamment pour dissiper la doctrine de l'Evangile, il faut que les pasteurs, sans avoir aucun esgard à leur personne, leur facent principalement la guerre'. »
Il n'est pas facile de ramener à une seule toutes les impressions que provoque cette prédication, — à laquelle nous sommes si peu habitués.
Est-ce que ce qui domine n'est pas une sévérité hébraïque? Peut-être. — Et cependant il ne faut pas oublier que, si Calvin s'appuie sur Moïse, il s'appuie aussi sur saint Paul. Il ne faut pas surtout oublier que les paroles les plus véhémentes se mêlent aux paroles singulièrement modérées. Il ne faut pas oublier que l'arrière-plan de cette manifestation, de cette explosion de sainteté, c'est l'amour, l'amour des âmes, la paternité souveraine de Dieu.
Et cependant ce qui domine n'est-ce pas une sévérité hébraïque ? Peut-être. — La vérité est que les temps du seizième siècle à Genève ressemblaient singulièrement aux temps où les Hébreux furent conduits hors d'Egypte à main forte et et à bras étendu par l'Eternel. A écouter Calvin, il semble que le Deutéronome ait été écrit pour les Huguenots; on a souvent remarqué que les Psaumes étaient leurs chants favoris. Il y avait là un fait dû à la situation même. Et ce qui est vrai pour les Psaumes est vrai pour l'Ancien Testament. A Genève aussi vivaient des hommes au col roide; ils vivaient dans la lutte; il y avait des menaces extérieures, et des révoltes intérieures. Comme Moïse façonnait un peuple nouveau, Calvin façonnait un peuple nouveau, et la pâte était rude pour les pétrisseurs, pour les ouvriers de Dieu. "Voilà ce qu'il faut considérer. Les moyens étaient proportionnés à l'œuvre. Moïse a réussi, Calvin a réussi : deux œuvres prodigieuses.
La discipline explique ce succès, et est expliquée par ce succès.