Von Scheele, III, p
il aura occasion et moyen de gagner quelque povre âme, et de TiUuminer en la foy de Tévangile. Travaillons donc à cela, sachant que si le mariage charnel a esté si précieux devant Dieu sous la loy, qu'aujourdhuy quand il est question que nous soyons membres de nostre Seigneur Jésus Christ, que c'est une chose qui luy est beaucoup plus chère, et qu'il prise beaucoup plus. l'^t ainsi, qu'un chacun s'y employé, tant qu'il luy sera possible '. »
Et encore : « Puisqu'ainsi est que l'office de nostre Seigneur Jésus Christ s'entend en général à tous peuples, nous ne devons point mespriser ce qu'il a si chèrement racheté ; et mesmes puisque le Seigneur Jésus nous convie tous à soy, et est prest de nous mener et de nous donner accès amiable à Dieu son Père, ne faut il point que nous tendions la main à ceux qui ne sçavent que c'est de ceste union-ci, afin de les faire approcher ?... En premier lieu notons que tous ceux qui ne tiennent conte d'amener leurs prochains au chemin de salut, ceux qui ne se soucient d'amener aussi les povres incrédules, et qui les laissent aller en perdition, montrent bien qu'ils ne portent nul honneur à Dieu... qu'ils obscurcissent en partie la vertu de la mort et passion de nostre Seigneur Jésus Christ -. »
Cette évangélisation doit s'étendre et devenir une Mission. « Dieu, dit Calvin, veut que tous soyent sauvez. Car il n'a point ordonné ses apostres pour se retenir seulement entre les Juifs ; mais nous sçavons la commission qui leur est donnée de prescher à toute créature, d'estre tesmoins de Jésus-Christ depuis Jérusalem jusques en Samarie, et de là par tout le monde. Les apostres sont-ils envoyez pour publier la vérité de Dieu à tous peuples et à tous estais ? 11 s'ensuit que Dieu se présente à tout le monde, et que la promesse appartient et à grans et à petis, et aux payens comme aux Juifs auparavant. »
Et la prédestination, objectera-t-on ? Calvin se charge de « rabbattre la folie ou plustost la bestise de ceux qui abusent de ce passage de S. Paul pour anéantir l'élection de nostre Dieu ^. »
Donc passons outre et citons ce beau passage où le Réformateur revendique pour les sauvages le nom d'hommes et de frères : « Quand j'auray dit : voilà un homme qui est d'un pais lointain, et quelle accointance est-ce que nous avons eu ? et mesmes nous ne saurions parler un mot l'un à l'autre qui soit entendu. Or quand j'auray tout dit, qu'est-ce ? Que je le regarde, que je le contemple, et je verray là une nature qu'il a commune avec moy ; je verrai que Dieu l'a appro-
1. Sermon CXLIII Sur le Deutéronome, ch. XXV-XXVIII, Opéra XXVIII, p. 231, 232.
'î. Quatorzième sermon sur la Première à Timothée. Opéra LUI, p. 161, 162.
:i. Sermon XIII Sur la première à Timothée. Opéra LUI, p. 149. — D'après Calvin, Dieu parle non de chaque individu, mais de chaque peuple. Il ne fait pas distinction entre les peuples. II a des élus dans tous les peuples. Il faut donc que nous évangélisions tous les peuples, et comme nous ne savons qui est élu et qui ne l'est pas, et comme notre évangélisation est un des moyens dont Dieu se sert pour attirer à lui les élus, nous devons évangéliser tous les individus dans tous les peuples. « Dieu veut sauver tout le monde, afin qu'en tant qu'en nous est nous procurions aussi le salut de ceux qui semblent comme bannis du royaume de Dieu, voire du temps qu'ils sont incrédules. » Ibid., p. 147. — ce Pour ce qu'il ne nous est pas encore donné de pouvoir discerner les esleus des réprouvez, apprenons à prier pour fous ceux qui nous molestent, de désirer le salut de tout le genre humain, et d'avoir soin d'un chacun en particulier. » Commentaires sur les Psaumes. Psaume CIX, 16.
prié comme si nous n'estions qu'une chair ; et tout le genre humain est de telle forme et figure, que nous avons bien occasion de nous entraimer, et de cognoistre que nous devons estre unis ; encores qu'il y ait quelque différence quant à la vie présente, que nous devons regarder : nous sommes venus d'une même source et nous devons tendre tous en un but, et à un Dieu qui est père de tous*. »
Les temps n'étaient pas accomplis. Ici comme autre part nos Réformateurs semaient des idées, qui ne devaient germer que plus tard. Toutefois, même en fait de Mission, tout cela ne fut pas lettre morte. Nous voyons l'expédition envoyée par Coligny au Brésil faire une première tentative missionnaire. Cet épisode fort intéressant est connu. En voici un autre qui l'est beaucoup moins. Il s'agit du voyage d'un Anglais au Pôle Nord, en iSyS. Il croyait y avoir découvert du minerai d'or. Une seconde expédition est organisée. Le narrateur est plein de souci pour les sauvages qui seront sans doute maltraités par les aventuriers, si la reine d'Angleterre n'intervient point. Et cependant il se réjouit. Dieu se servira de cet amour du gain « pour planter une semence de religion es coeurs de ces povres barbares. » « Dieu par sa sainte providence leur [aux chercheurs d'orl donne passage par les eaux, afin que, par la communication de sa sainte parole, les barbares soient apprivoisés, rengés et admenés à raison, dressés à toute civilité, et qu'estans affranchis de la servitude du diable, duquel ils sont à présent esclaves, ils soient finalement jouissans de ces grands et excellents bénéfices, desquels ils sont pour le jourd'huy privés "-. »
La préface est suivie d'une élégie. Dans des vers originaux, et dont la naïveté ne manque pas d'un certain charme, l'auteur déplore la barbarie de ces sauvages qui
De la chair des humains, se repaissent, gourmans; De peaux, sans corroyer, font leurs habillements. Là, ils ne sçavent point quelle est la chose douce Qui doucement nos cœurs à nous entre-aimer pousse. Ils ne sçavent aussi que c'est que charité, Que c'est que piété, que c'est qu'honnesteté; Et quel heur on reçoit alors que, la main prise, On sentre-meine, amis, prier avec l'Eglise; Et que nous vient de bien, de pouvoir fréquenter Les marchans qui leur vont les délices porter ^
« N'est-ce pas un joli tableau que celui de ces bons huguenots s'en allant au prêche, bras dessus, bras dessous?... On les voit... allant à l'Eglise et y achetant
i. Sermon CXXV Sur le Deiitéronoiiie, ch. XXII. Opcra XXVIII, p. 16. « .Autant d'hommes qu'il y a au monde, ce sont nos prochains ». Ibid.
-2. Bulletin, 18S1, XXX, p. 230. La navigation du capitaine Martin Forliislter\yxoh\%\\e.x\ Anglois, es régions de West et Nord-West, en l'année MDLXXVII. L'auteur est Nicolas Pithou, frère de l'illustre Pierre Pithou. L'article du Bulletin, signé Charles Read, est intitulé L'esprit missionnaire clies les Huguenots du XVI" siècle. « C'est une chose tout à fait digne de remarque que cette préoccupation de l'esprit missionnaire anticipé, ce souci humain et chrétien de la misère des populations autochtones, tombant à la merci des chrétiens envahisseurs du vieux monde » (p. 227). — 3. Bulletin, etc., p. 233.
38o LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE
la bonne Parole auprès des « marchands v qui la débitent à ceux qui en sont friands. On se rappelle, à ce mot, que l'un des plus anciens ouvrages populaires de la Réforme est le célèbre, mais introuvable, Livre des marchands '. » Alors il les interpelle et leur annonce le bien qui est la foi chrétienne :
O gent ! combien qu'encore Je ne sache ton nom, et à quel temps Aurore T'annonce le soleil, ou combien loin d'ici Tu vois plus longuement ton ciel estre obscurci, Si te veux-je du bien, pour ce que je suis homme, Et que, pour l'avoir veu, de mesmes on te nomme. Reconnois le grand bien que d'en haut tu reçois, Car les nefs, qu'aborder sur ta rive tu vois, Ne te viennent meurtrir. Et si, pour ta richesse. Ils cherchent ton paj'S, ils te donnent l'adresse A un meilleur Thrésor qu'on ne peut épuiser. Et que par vos thrésors on ne saurait priser.
Il y a là toute une série d'idées et de faits qui, en vérité, sont trop peu connus, même des amis de la Mission parmi nous. — En tout cas, l'on comprend bien comment et pourquoi, aujourd'hui, c'est dans les pays protestants, où s'est fait sentir l'influence calviniste, qu'il est question de « Royaume », de fonder, de propager le « Royaume », le « Royaume de Dieu, » le « Royaume de Christ )>, de faire le « Christ Roi «. A la condition de prendre cette formule dans toute sa réalité, et à la lettre, peut-on dire, c'est la devise même que Calvin a donnée à son Eglise, que Calvin a donnée aux chrétiens sociaux, aux évangélistes et aux missionnaires de tous les temps.