‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 81 sur 176 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Introduction.

I. Les opinions contradictoires sur les idées politiques de Calvin - 2. Causes de ces contradictions. — 3 Le vrai moyen de s'orienter: le principe calviniste des . contrariétés ». — 4. Tendances politiques de la pensée religieuse de Calvin. — 5. Tendances politiques de sa pensée ecclésiastique. — 6. Tendance pratique et sociale de sa pensée religieuse et de sa pensée ecclésiastique. — 7. Conclusion.

^A^j ''^ '^'» pensée religieuse, en passant par la pensée ecclésiastique, nous arrivons à la pensée politique. — Et tout de suite nous nous heurtons au.v jugements absolument contradictoires sur cette pensée '.

Un catholique, élève de Wiseman et de Dollinger, leader des catholiques libéraux en Angleterre, professeur d'histoire à Cambridge depuis 1895 (pour laisser de coté les pamphlétaires et pour citer un des auteurs les plus respectables), écrit : « Il n'y a rien dans les institutions des hommes, ni autorité, ni droit, ni liberté, que Calvin ait eu soin de préserver, ou vis-à-vis de quoi il ait eu un sentiment quelconque de révérence ou d'obligation -. » Calvin anarchiste, au point de vue moral et social, et politique. — Certains ultra-luthériens répètent aujourd'hui, comme au seizième siècle, les pensées et les propos ultra-catholiques : « La forme ecclésiastique calvinisante rend les membres de la communauté étrangers aux autres communautés auxquelles ils appartiennent : famille,

L Au moment même où un ultra-protestant (le pasteur E. Giran, Sé;i«i7;V« Castellion et la Réforme calviniste) publie un livre pour prouver que le calvinisme de Calvin a tué, écrasé toute liberté de penser, a enchaîné la théologie à ce que l'autorité extérieure du Moyen Age avait de plus étroit et de plus réactionnaire, un ultra-catholique publie un Hvre pour prouver que Calvin a déchaîné toutes les licences théologiques, et qu'il est le père du fidéisme, de tous les fidéismes et de tous les subjectivismes, et en particulier du modernisme. (Fritz, Der Glaiibensbegriff bel Calvin und den Modernisten, 1913. Voir Zeitsclirift fiir Kirchengeschichte, 1913, XXXIV, p. 629.)

2. Cité par Herbert D. Foster, Calvin s Programme for a Pur ilaii State in Geiieva,<.Uns The Harvard Tlieological Review, 190S, p. 413.

corporations {Slandesgenosseuschaften), Etat. Sens de la famille, solidarité colléoiale (Knllegialitàt), patriotisme et genre analogue d'activité morale, tout doit céder au sentiment ecclésiastique, et être diminué par lui '. « Toujours l'anarchie destructive de l'Etat et de la famille, etc.

A Textrême opposé se trouvent des protestants, comme le révérend Th.-C. Hall (de New-York), qui écrivent : « Le système moral de Calvin est profondément réactionnaire, scolastique et catholique romain, à la fois par sa méthode et par son but. » Notre Révérend parle de Manichéisme ; il parle de saint Thomas, de Loyola. Bref, l'idéal de Calvin a été les Etats à esclaves de l'Amérique du Sud : « Le fait est que la signification politique de l'éthique calviniste se résume dans son estimation antidémocratique de la vie, et dans l'admirable habileté avec laquelle les conceptions aristocratiques, autrefois l'orgueil et la joie d'une aristocratie militaire et terrienne, ont été transférées à une oligarchie de commerce et d'industrie '^ » — Linfin, placé après la limite de l'ultra-protestantisme, vient un pasteur wallon, à Amsterdam, M. Giran, qui écrit : « On ne peut plus le nier aujourd'hui, c'est malgré Calvin que les consciences se sont libérées.... Les thuriféraires du Réformateur de Genève qui, contre vents et marées, s'obstinent à rattacher les libertés modernes à son attitude de dictateur religieux [c'est ce qu'ont fait les lord Macaulay en Angleterre, les Ranke en Allemagne, les Bancroft en Amérique, les Michelet en France] font un mal énorme au protestantisme, car ils soutiennent une thèse invraisemblable, car ils nous couvrent de ridicule^ car, nous exposant au reproche de mauvaise foi ou dliypocrisie, ils nous rendent odieux ■'. »

Gardons-nous bien de nous étonner et surtout de nous indigner. Cela se cite et c'est assez, non seulement comme critique, mais comme châtiment. Ajoutons, tout au plus, la déclaration d'un Américain, Robert-A. Ingersoll ; il prenait plaisir à répéter qu'il était arrivé à croire à un enfer dans lequel un seul être serait condamné à souffrir, Jean Calvin '\

A la bonne heure ! — • Car tout cela n'a d'autre valeur, ni d'autre importance que de prouver ce fait : Calvin a été le Réformateur le plus haï et le plus aimé, preuve de sa valeur et de sa grandeur exceptionnelles. Plus une montagne est haute, plus elle attire les orages.

2. Mais il faut nous hâter de l'ajouter : entre les contradictions extrêmes des passions de droite et des passions de gauche, on peut trouver toutes les nuances possibles de la contradiction plus ou moins modérée et scientifique. Les contradictions sont plus nombreuses encore à propos de la pensée politique de notre

I. « Familiensinn, Kollegialitiit, Patriotismus und nhnliche Kategorien der sittlichen Betatigung mûssen der kirchlichen Gesinnung vveichen und durch sie verkûrzt werden. >■ — Eberhard Waitz, Das Wescii der evangelischeit Kirchc, 1913, p. 32.

i. Cela se lit dans la Revue anglaise T/ii' Hibbert Joiinial (oci. 1907), p. 171, 180, 185. — :i. Cœnobiiini, 30 nov. 1913, p. 39-40. — '1. Cité par Rev. J. Ross Stevenson, Calvin's Influence on civil and social Life, dans la Revue The Aubwn Seminary Record, 1909, vol. V, p. 167-176, p. 167.

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Réformateur qu'à propos de sa pensée religieuse ou ecclésiastique. — Pourquoi ? Pour deux raisons, l'une générale et l'autre particulière.

La raison générale est celle que nous avons déjà plusieurs fois signalée, mais sur laquelle, vu son importance capitale, il nous faut insister une dernière fois ; c'est le caractère antinomique du système de Calvin. Par ce mot « antinomique » nous voulons dire plein d'« antinomies » ; et par ce mot ^ antinomie » nous voulons désigner ce que Pascal appelait une « contrariété » ', c'est-à-dire une contradiction apparente et momentanée, qui sera résolue une fois ou l'autre, dans ce monde ou dans le monde à venir, par l'homme ou par Dieu ; car, dans la vérité, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir place pour la « contradiction », au sens philosophique du mot.

On peut dire que la pensée de Calvin est ce qu'est en architecture un arc : chaque moitié, chaque côté exerce une poussée en sens contraire, et cette double poussée contradictoire maintient en haut, au centre, la clef de voûte, admirablement solide. Plus la poussée contradictoire est forte, plus la clef de voûte est solide, capable de supporter une énorme et magnilique construction.

Affaiblir l'une ou l'autre poussée, c'est rendre précaire la situation de la clef de voûte et de l'édifice. — Et que serait-ce si l'on supprimait l'une ou l'autre, la poussée de droite ou la poussée de gauche ? Il n'y aurait plus d'arc, plus de clef de voûte, tout croulerait. — On comprend dès lors le vain effort des théologiens, qui disent : le calvinisme, c'est une poussée de gauche ; ou : le calvinisme, c'est une poussée de droite. Le calvinisme n'est ni l'un ni l'autre, car le calvinisme est les deux. — Sans doute, quand un arc est en ruines, il y a à terre des moellons de bonne qualité, dont on peut se servir bien ou mal, en les déformant plus ou moins. Mais la nouvelle construction n'est plus le calvinisme. Avec les matériaux du temple on a bâti une mosquée ou une Bourse.

On comprend aussi comment et pourquoi, — certains auteurs, ramassant dans les livres de Calvin quelques textes de gauche, tandis que d'autres auteurs recueillent quelques textes de droite, — les jugements sur le calvinisme sont si diamétralement contradictoires. Calvin est le pire des révolutionnaires ! Calvin est le pire des conservateurs !

Qu'il nous soit permis d'invoquer ici une des plus grandes autorités philosophiques contemporaines, celle de M. Boutroux : « Un profond philosophe, M. K. Boutroux, voit un défaut de l'esprit français dans cette inaptitude à concevoir la coexistence des « contraires « ou seulement des « divers » ". — « Quel est le critérium sur lequel on se règle (dans les discussions sociales et politiques) ? C'est, et ce ne peut être que le principe de contradiction. Seule la logique est la même pour tous, seule elle fournit sur-le-champ des arguments décisifs qui terrassent l'adversaire. Mais ses victoires sont parfois aussi éphémères qu'éclatantes et

1. Pascal a donné pour titre à une de ses pensées : « Contrariété ». (Pensées de Pascal, éd. G. Havet, p. 21, n. 7.) — Autre part il dit: •« Contrariété. L'homme est naturellement crédule, incrédule, timide, téméraire. » {Ibid., p. 131, n. 6.) — i. A. Dastre, La variété des formes vivantes et la fixité du fonds vital, dans la Revue des Deux-Mondes, janvier 1907, p. 215.

maint principe est debout et vivace qu'elle a nié indéfiniment. C'est qu'il y a une autre logique que la logique proprement dite ou logique des concepts ; il y a la logique de la vie, de la réalité, de la nature, de la raison au sens plein et concret du mot. Pendant que la dialectique démontre, avec la facile clarté de son langage spécial, l'impénétrabilité réciproque de l'un et du multiple, du même et de l'autre, la nature se plaît à les réunir dans ses créations. C'est pour les logiciens un problème désespéré de comprendre comment se peuvent associer la liberté et le devoir, comment un même sujet peut être à la fois son maître et le sujet d'une loi, comment une loi peut être, en même temps, nécessaire et subordonnée, dans sa réalisation, aux caprices des individus. Mais dans la volonté de l'homme de bien, si ignorant qu'il soit de la dialectique, liberté et devoir ne font qu'un. Pascal a magnifiquement montré comment l'homme peut, avec une liberté entière et une pente invincible de sa volonté, aimer parfaitement et librement ce qu'il est obligé d'aimer nécessairement. Or qu'arriverait-il si nous appliquions à notre sujet, non plus la logique abstraite qui descend des concepts aux réalités, mais la logique concrète et vivante qui va de l'être au concept, des réalités aux rapports ' ? » — Et voilà exactement ce que Calvin a fait, ce que nous n'avons cessé de montrer que Calvin a fait '^.

A la première raison générale de confusion et de contradiction s'ajoute une raison particulière. La pensée politique de Calvin est de toutes ses pensées celle qui est la moins connue, qui a été la moins étudiée. Il n'existe pas sur elle de travail complet, systématique. L'ignorance vient ici tout spécialement en aide aux préjugés et aux fanatismes.

3. Au moment d'entreprendre notre étude, particulièrement difficile et délicate, on peut donc se demander s'il n'existerait pas un moyen de s'orienter avec quelque sécurité et quelque précision. Ce moyen existe.

Nous avons la théologie de Calvin ; nous avons son Eglise. Eh bien ! en dehors des textes (que nous étudierons plus loin), cette théologie et cette Eglise ne contiendraient-elles pas les germes authentiques d'une pensée politique ? Cette théologie et cette Eglise n'auraient-elles pas frayé toutes les voies par lesquelles

1. Emile houtroux, La conscience jnt/wi(/ue//e e/ /« /o/, dans la Revue de métaphysique et de morale, janvier 1906, p. 11, tirage à part.

2. Faut-il expliquer que ces •> contrariétés » n'ont rien à faire avec le panthéisme dialectique de la philosophie allemande, qui fait passer la vérité par la thèse et l'antithèse pour arriver à la synthèse ? Un auteur récent, Dr. Ferd. Jakob Schmidt {Kapitalismus und Protestantismus, dans les Preussische Jahrbiicher, 1905, p. 2j6), a fait de Luther un prédécesseur de Hegel. Luther a dit que l'amour et la crainte coexistaient (simul stattt) : < La crainte diminue dans la mesure où l'amour croît. » Et il en est de même avec toutes les vertus : « elles existent en même temps que leurs contraires (simul simt cum stio vitio contrario). » Telles l'«spérance et l'anxiété, la foi et l'hésitation, la patience et l'impatience. Et de même dans la nature, le froid et le chaud, le blanc et le noir. En conséquence « un juste est dit juste non parce qu'il l'est, mais parce qu'il le devient.» (Voir Luthers IVerke, éd. Weimar, IV, p. 664.) — Quoi qu'il en soit de Luther, qui ne me paraît guère mériter les dangereux éloges de son prétendu admirateur, ce qui est certain, c'est que dans Calvin il n'y a ni thèse, ni antithèse, ni synthèse, il y a seulement deux thèses également vraies, et dont aucune ne doit céder la place à l'autre.

INTRODUCTION

la politique calviniste devait passer, allait passer, et ne pouvait pas ne pas passer ? Etant données la théologie et l'Eglise de Calvin, ne peut-on pas dire que la politique de Calvin est donnée, di jpnor/, logiquement, organiquement, comme les fruits d\in arbre sont donnés, quand on met les racines de cet arbre dans le sol ? — Ne peut-on pas dire que la politique de Calvin était aussi donnée dans ses grandes lignes, dans ses principes fondamentaux, quoi que ensuite ait pu dire ou ne pas dire tel et tel texte de détail, occasionnel et plus ou moins bien ou mal compris ? On peut le dire, on doit le dire : il en est ainsi.

4. Le grand principe, le dogme suprême de la théologie calviniste, c'est la souveraineté de Dieu. Il n'y a pas de fait plus incontestable. « Souveraineté de Dieu dans toute sa création, dans toutes les sphères et tous les règnes, visibles et invisibles ; souveraineté dans la nature, souveraineté dans la société, souveraineté dans l'Eglise, souveraineté sur l'individu'. »

Et voici les conséquences inévitables, inéluctables. Si Dieu seul est souverain, « le halo qui enveloppe les souverainetés terrestres est dissipé. « D'autant plus que la souveraineté de Dieu n'est pas théorique, abstraite ; c'est une souveraineté réelle, et pratique, et continuelle, qui finit par trouver son affirmation extrême et sa formule dernière dans le dogme de l'élection, de la prédestination. Or autant la doctrine de la souveraineté de Dieu abaisse les princes, autant elle élève les sujets. « La conscience que Dieu a un plan de salut pour chacun, de toute éternité, et que rien ne peut empêcher le dessein divin de s'accomplir, n'était pas seulement une terrible (tremendous) force morale dans la persécution ; mais c'était un dissolvant puissant et universel des distinctions terrestres ; car elle faisait le plus humble égal au plus grand, dans le plan de l'univers ordonné par Dieu -. » — « A l'arrogance, à l'orgueil qui accompagnaient le pouvoir terrestre, le simple paysan, conscient de sa haute élection par Dieu en Jésus-Christ, pouvait opposer un orgueil supérieur. Son nom n'était pas inscrit sur les registres héraldiques, mais il était écrit dans le livre de vie. Inconnu parmi les hommes, il était connu dans les assemblées du ciel. Son nom était parmi ceux que le Père de toute éternité avait donnés au Fils par un pacte éternel ■*. ))

Sur quoi il n'est pas inutile de faire deux observations : la première, c'est qu'il est facile de comprendre pourquoi cette doctrine de l'élection, qui nous est devenue si étrangère et nous choque tellement, était familière et chère aux calvinistes du seizième siècle : c'était leur doctrine de prédilection, leur force et leur gloire ; — la seconde, c'est qu'il ne faut pas se tromper sur la manière dont cette doctrine « dissolvait » les distinctions humaines. Si les supériorités humaines

1. Frank T. Glasgow, Calvin s influence tipon t/ie political developmenl 0/ the World dans le volume Calvin Mémorial Adresses delivered before the gênerai Assenibly of the presbyterian Chtirch in the United States at Savannah, 1909, p. 175-194, p. 175, 176. — Kuyper, Calvinisin, 1898, p. 99.

2. Prof. Hiester, Calvin and civil Liberty, dans la Revue The reformed Chtirch Revieiv, 1909, p. 262 315, p. 285. — ;t. Glasgow. Ibid., p. 1S3.

disparaissaient, en principe, c'était pour laisser toute la place à la supériorité de Dieu, le Dieu saint, qui adresse vocation au prince, pas plus mais pas moins, qu'au paysan. Les autorités humaines n'ont plus d'autorité humaine, mais elles ont une autorité divine. Elles n'y perdent rien.

Après la souveraineté de Dieu, qui est la grande doctrine de la théodicée, la doctrine du péché de l'homme est la grande doctrine de l'anthropologie. Laquelle est la plus égalitaire ? Tous les hommes sont égaux dans un péché universel, dans une corruption radicale. lis ont besoin du même salut, offert aux mêmes conditions à tous ceux qui en sont également indignes.

Pascal dira de l'homme : « S'il s'abaisse, je l'élève ; s'il s'élève, je l'abaisse. » Calvin l'avait dit et surtout l'avait fait. « Dieu résiste aux orgueilleux et donne grâce aux humbles. » « II n'y a nul danger, dit-il expressément, que l'homme s'abaisse trop fort, moyennant qu'il entende qu'il luy faut recouvrer en Dieu ce qui luy défaut en soy-mesme '. » — L'homme est un néant, mais Dieu lui donne sa plénitude ; et que Dieu l'élève ou que Dieu l'abaisse, c'est toujours le Dieu saint. Devant Dieu ! devant Dieu ! selon l'expression favorite de Calvin.

Tel est Vesprit que la théologie de Calvin inspirait à ses fidèles. Tel est le caractère qu'elle formait en eux. — Est-il possible de contester que cet esprit et ce caractère soient ceux avec lesquels on fonde les démocraties fermes, puissantes ?

5. Mais Calvin ne s'est pas contenté de créer un esprit et des caractères, il est passé de la théorie à la pratique : il a fondé une organisation, l'Eglise.

Qu'est-ce que l'Eglise ? une société où les principes théologiques sont appliqués, réalisés. L'Eglise est une société conforme aux principes de la théologie enseignée dans cette Eglise.

Et certes je ne dirai pas que les principes théologiques de Calvin ont été de petite importance en matière politique : ils ont été d'une importance énorme, capitale. Mais je reconnais volontiers que l'Eglise calviniste a eu sur le peuple une influence plus visible encore que la théologie calviniste".

La théologie se comprend (ou ne se comprend pas), l'Eglise se voit. — Les livres de théologie sont lus (ou pas lus), les formes et les rites de l'Eglise sont pratiqués. — L'Eglise traduit à l'usage des simples, des ignorants, en formes sociales, les principes dogmatiques.

D'abord il y a, dans l'Eglise calviniste, les rapports entre l'Etat et l'Eglise. L'Eglise a son domaine propre, en dehors de l'ingérence et de la juridiction de l'Etat. L'Eglise est seule maîtresse d'elle-même, et l'Etat ne peut intervenir dans

i. II, II, 10.

2. « La doctrine de Calvin sur l'organisation et la constitution de l'Eglise, et ses relations avec l'Etat, est la partie la plus originale de l'Institution ; c'est en même temps la contribution la plus féconde au développement de la liberté civile. » (Hiester, p. 281.) — « La véritable importance de l'influence de Calvin sur la liberté civile ne peut être déduite de ses idées politiques seules. C'est plutôt dans ses vues sur la constitution et le gouvernement de l'Eglise, dans ses relations entre l'Eglise et l'Etat, que l'on doit chercher la contribution la plus féconde à la cause de la liberté civile. > (Ibid., p. 273.)

INTRODUCTION

son acte suprême de souveraineté : l'excomniunication. La lutte pour la souveraineté de l'Eglise dans son domaine spirituel est la grande lutte de Calvin, la plus longue, la plus acharnée, la plus retentissante, la plus impressionnante. — L'Etat n'est donc pas absolu. A priori, la césaropapie est impossible : l'Eglise est le type d'une société libre en face de l'Etat.

Vient ensuite l'organisation intérieure de cette Eglise. — Pas de distinction essentielle entre les pasteurs et les laïques. L'idée du clergé est abolie : c'est l'égalité complète des membres de l'Eglise entre eux, bien que les charges soient fortement maintenues, en particulier la charge de pasteur.

Les charges sont de Dieu ; ceux qui ont une charge la reçoivent de Dieu. — Néanmoins les charges sont réglées par la communauté et c'est la communauté qui choisit par son vote celui qui est revêtu d'une charge. L'idéal, déclare Calvin, c'est le vote de tous, soit pour désigner les pasteurs, soit pour désigner les Anciens. — Voilà donc une société indépendante, gouvernée par elle-même, dont le caractère le plus marqué est de combiner le droit de Dieu, l'autorité de Dieu, avec l'action de tous les membres de la société, déclarés égaux entre eux.

Telles sont les mœurs que façonnait l'Eglise par une action quotidienne, précise et consciente. — Et quand les hommes, pendant quelques générations, eurent cet esprit dans leur cerveau et dans leur cœur, eurent ces mœurs dans leurs habitudes ecclésiastiques, que devait-il arriver ? C'est facile à prévoir. « En revendiquant le droit de l'Eglise d'accomplir ses propres fonctions sans être gênée par l'Etat, Calvin enseigna aux hommes à défendre leurs droits contre la tyrannie des princes, et en introduisant le principe du républicanisme dans le gouvernement intérieur de l'Eglise, il jeta en même temps les semences du républicanisme dans les institutions de l'Etat. Il fit ainsi de l'Eglise la mère nourricière de la liberté. » Une fois pétris à ce point d'égalité et de liberté, comment les peuples auraient-ils plus longtemps subi les injustices et les hontes du despotisme politique avec ses castes irrationnelles et ses violences cruelles ' ?

1. Hiester, p. 282. — Stahl, le célèbre homme d'Etat prussien et luthérien, a dit : < La véritable Eglise réformée, selon l'exemple de Calvin, est formellement opposée à la Révolution, mais elle penche vers la République, et insiste sur l'ordre légal plus que sur l'autorité personnelle. > (Stahl, Die lutherische Kirche und die Union. 1852, p. 62.) — Schneckenburger ; « Ce qui caractérise l'Eglise réformée, c'est que la constitution est communale (gemeinheitliche), c'est-à-dire que la législation et le gouvernement de l'Eglise sont le fait non de certaines personnes, à ce autorisées par leur charge et leur dignité, mais par l'ensemble de la communauté. » (Studieu und Kritiken, 1843, p. 778, 880.) « Les principaux facteurs du développement de la constitution ecclésiastique réformée furent : le retour plus décisif au système primitif de l'égalité chrétienne ; l'intérêt plus vif pour sa liberté intérieure ; l'imitation des constitutions plus libres, soit républicaines, soit d'une bourgeoisie indépendante, etc. » (Ibid., p. 779.) — Enfin (bien qu'on pût multiplier à l'infini les citations), le Réformé bernois Hundeshagen, encore un spécialiste fort connu, a dit : « On ne saurait nier que, dans la forme sous laquelle la France reçut le protestantisme, il y avait un élément de républicanisme.... Il se trouvait surtout dans sa constitution ecclésiastique. » Pas de gouvernement ecclésiastique exercé par l'Etat. L'Eglise, dans ses limites, est indépendante ; chaque fidèle a part au gouvernement, au choix des pasteurs, des Anciens. La majorité des voix décide. Chaque communauté est une petite république. > — Et la règle morale, la discipline en est le « nerf >•, une règle (jui est absolument éga-

3gO LA PENSÉE POLITIQUE

6. Et enfin notons que tout, dans les théories et dans les manières de faire de Calvin, avait une tendance pratique et en définitive sociale, que tout poussait les calvinistes à réaliser leur idéal de vie et de société '.

Calvin est l'ennemi-né de la spéculation pour la spéculation. Il ne veut que des doctrines, — il s'agit des doctrines théologiques, — « de pratique », et il déclare fausse à priori toute doctrine qui ne tend pas à l'édification, à la pratique des œuvres, à la vie réelle ^.

Calvin est pratique, social, jusque dans le culte, dans sa liturgie, où il souligne l'importance des « saintes oblations et offrandes ''. » Le chrétien qui chante, prie et communie, doit penser à ses frères à ce moment-là. — Aussi le calvinisme ne se contente pas d'organiser un pastoral, des écoles et un Consistoire ; son originalité, dans ce domaine, est d'organiser un diaconat. L'Eglise repose sur ces quatre charges, également nécessaires *.

Autre indication, autre symptôme : quelle a été la première préoccupation de Calvin en publiant la première édition de son Institution ? Une préoccupation des besoins de la société et de l'Etat. Il veut montrer qu'on « diffame » la doctrine évangélique, quand on prétend « qu'elle ne tend à autre fin, sinon que tous règnes et polices soyent ruinées, la paix soit troublée, les loix abolies, les seigneuries et possessions dissipées, » et qu'on ne doit pas exercer contre elle « cruauté par prison, fouets, géhennes, coppures, bruslures ^ ^ Son traité de dogmatique est donc dédié à un roi, à François 1". — Et comment se termine-t-il ? Par un chapitre, par une étude sur le gouvernement civil ''.

Et, enfin, si la Confession de foi joue un rôle énorme dans la pensée et dans l'organisation du calvinisme, qu'est-ce qui joue un rôle égal et presque plus grand encore ? la Discipline. — Les autres protestants ont des Confessions de foi : ils n'ont pas de Discipline semblable à celle des calvinistes. Or qu'est-ce que la Discipline ? une constitution sociale, un règlement pour organiser une société. Et ce règlement dit tout et fixe tout ce dont une société a besoin : le gouvernement, le mode d'élection, les devoirs de chacun, en particulier les devoirs pratiques et sociaux, ceux du diaconat. « Si le livre des prières régularisait les rapports entre l'homme et Dieu, le livre de la Discipline était destiné à régulariser les rapports d'homme à homme '. »

litaire, qui force le prince de Navarre à faire pénitence (1587).— Après l'Edit de Nantes une constitution politique, absolument calquée sur la constitution ecclésiastique, divisa le protestantisme en seize provinces et les réunit en une seule fédération constitutionnelle.

1. « L'influence de Calvin a été pratique et sociale. C'est une fausse idée de penser que Calvin et le calvinisme ont constitué un mouvement exclusivement théologique, dogmatique et ecclésiastique. Il a été incontestablement la force sociale et suprême à son époque. > G. Boardmann Eager, Ca/vin as a civic and social influence, dans The Revieiv and Exposilor, 1909 p. 551.

2. Herbert D. Foster, p.-407, 408. ~ :i. Voir Foster, p. 431. — E. Doumergue. Jean Calvin, II, p. 479- 524. — 4. Voir plus loin le chapitre intitulé L'influence sociale du calvinisme. — 5. Institution chrétienne. Préface Ah loy de France.. - fi. IV, XX, 20. « Du gouvernement civil ». — Voir J. Ross Stevenson, p. 169. — 7. Prof. Stalker, Calvin as Reformer and his ideals, dans le volume Service held in the Church of S. Giles, Edinburg, on Friday, 21 may içoç, p. 32.

INTRODUCTION

Cela suffit. Nous saions, et cela d'une manière indubitable, élevée au-dessus de toute co„testa„on, quelle sera, sinon la politique de Calvin.au n,o „s e X cela^seul qu, ,n,po„e, son influence politique, et la ditectio; que sa h',"::

Nous le savons dune science absolue, car notre science repose non nas sur tel ou te .e«e ,solé, et expliqué bien ou mal ; elle repose sur' ensen ble de a pensée theolog.que et de lœuvre ecclésiastique de Calvin. - Dès lors si en e, d,an, sa pensée politique proprement dite, nous trouvions tel ou tel le le sole qu, paru. d,re autre chose ou même le contraire, quest-ce que cela sir„ifierai J ..en du tout^ Dans un courant la,ge et rapide, on peut signller quelqL p r e quelque rocher qu, arrête ici ou là quelques vagues, qui ptdui, q'uelq'ue rem„ ' Ces obstacles arretent-,ls le courant- détournent-ils le couranU Ibsolument

De même, Calvin a pu (je laisse la question ouverte) émettre telle idée, qui ne nous para,t pas cadrer avec l'ensemble de sa pensée e, de son œuvre ; il pu n pas dedu.re toutes les conséquences de ses principes, soit v„lontair;ment soit .nvolonta,ren,e„t. Qu'importe > Sa pensée et son œuvre nont pas été modifiée par ces arrêts ou par ces reculs momentanés : Peau a continué à couler Et sa pensée a ,nsp,re ce quil y a de meilleur dans le monde politique moderne.

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