Opéra LUI. Sermon sur i Tim., p
2. C'est à dessein que nous avons reproduit cette théorie de l'Etat chrétien dans les termes les plus choquants pour notre mentalité moderne '. Avant de juger, essayons de comprendre.
D'abord il se trouve que cet Etat chrétien -, qui fait toute la difficulté du sys-
i. C'est en tout cas l'opposé de la théorie qui ne voit dans la religion qu'une affaire interne, individuelle, tout entière contenue dans le for intérieur de chaque citoyen.
2. Mais il ne faut pas confondre Etat chrétien et Théocratie. « On a souvent désigné par le nom de Théocratie, qui, dans l'acception vulgaire, implique la domination de f Eglise sur l'Etat, le régime inauguré à Genève par l'ascendant de Calvin. Apologètes et adversaires du protestantisme calviniste ont travaillé à l'envi à établir cette thèse. Pour les premiers, montrer que les dogmes et l'influence du Réformateur avaient changé de fond en comble les institutions de Genève, et comme jeté un peuple entier dans un moule nouveau, c'était glorifier le chef d'une des deu.x; grandes branches de la Réforme. De leur côté, les publicistes catholiques ou libres-penseurs n'étaient pas moins heureux de citer l'e.xemple de Genève pour pouvoir dire que les droits et la souveraineté de l'Etat ont été complètement sacrifiés et méconnus, au nom et au profit d'une conception dogmatique, pour laquelle ils éprouvaient une profonde antipathie. Ainsi, par des routes diverses, on est arrivé à une conclusion identique, qui a cours dans la littérature historique. » (A. Roget, L'Eglise et l'Etat à Genève du vivant de Calvin, 1867, p. 4.) Ces paroles sont d'.^. Roget, un des historiens les mieux informés de l'histoire de la Réforme à Genève. — Le philosophe spiritualiste Saisset a écrit : « L'Etat devenait une théocratie et les citoyens de Genève n'étaient plus que les sujets d'un petit nombre de ministres, sujets eux-mêmes de Calvin, lequel dominait les trois Conseils du sein du Consistoire, et paraissait à la fois le roi et le pontife souverain de la cité. » (Reinie des Deux- Mondes, article sur Servet.) — Le publiciste catholique Charpenne a écrit: « Quand le théocrate sortait de Genève pour aller à Berne ou ailleurs, il avait une escorte de vingt-cinq ou trente hommes à cheval bien armés. » {La Ré/orme ci Genève, p. 524.) — Le protestant Franklin a écrit : « Législateur, Calvin donne à son peuple le gouvernement le plus révoltant pour la conscience humaine, la théocratie. > (Vie de Calvin, introd., p. 16, 32.) Voir dans Roget (L'Eglise et l'Etat, p. 83, 84) ces citations et toute une série d'autres semblables. Amédée Roget n'a pas de peine à montrer que ces innombrables jugements sont d'innombrables contre-vérités. — Mais depuis A. Roget a paru une étude très sérieuse, très solide, écrite avec une haute impartialité, due au professeur Eug. Choisy, et cette étude est intitulée: La théocratie à Genève au temps de Calvin. Or M. Choisy ne conteste aucun des faits cités par A. Roget. Qu'est-ce donc à dire ? Nous nous trouvons en présence d'une question de définition. D'après la définition reçue, la théocratie n'est pas un règne quelconque de Dieu, mais le règne de Dieu par le prêtre. La théocratie hébraïque, c'est le règne de Dieu par la prêtrise. La définition historique et reçue du mot théocratie emporte l'idée du prêtre, de la domination du prêtre. — Or, en ce sens historique, le seul en réalité légitime, la conception de Calvin n'est pas théocratique. M. Choisy le reconnaît parfaitement : « Si par ce terme de théocratie on entend domination de la société civile par un clergé, Roget est entièrement dans le vrai » (p. 51). Ainsi M. Choisy reconnaît qu'il n'y a eu théocratie à Genève que si on entend par théocratie la subordination de la société civile à une « autorité religieuse, » qui n'est pas celle d'un corps, à une « loi divine, » à l'autorité de la Bible : c'est-à-dire qu'il y a eu théocratie seulement si on prend ce mot non pas dans son sens usuel, mais dans un autre sens. « Si on entend par théocratie la liaison intime de l'Etat et de l'Eglise, de telle sorte qu'on ne peut être membre de l'un sans relever de l'autre, d'après le type mosaïque, il n'est pas douteux que la constitution genevoise, à partir de 1561, ne mérite pas la qualification de théocratique. Genève fut alors soumise à une pensée théocratique, au même titre que la France, au temps de la Ligue, la monarchie chrétienne de Louis XIV, la république du Contrat social. Mais les Genevois n'ont jamais connu l'assujettissement de l'Etat à l'Eglise. » (A. Roget, Ibid., p. 77, 78). « Calvin met la Bible à la place de la hiérarchie papale ; il n'est pas hiérocrate, mais bibliocrate.... Il n'y avait pas théocratie cléricale, il y avait théocratie de ce qu'on entendait alors par « Parole de Dieu, » théocratie de fe Bible ». (Choisy, p. 52, 53) . — La théocratie catholique, c'est le règne de Dieu par la prêtrise. Pourrait-on parler de théocratie parce que ceux qui admettent que la conscience est la voix de Dieu, veulent faire régner la conscience dans la société ? — Et même, pour être tout à fait exact, il faudrait parler non pas de Bibliocratie, mais de Christocratie.
Sans doute on a toujours le droit de prendre un mot dans le sens que l'on veut, du moment qu'on
tème calviniste, en est, au point de vue de Calvin, toute l'explication. L'Etat chrétien est une création de Dieu, tout comme l'Eglise chrétienne : deux créations du même Dieu. Ces deux créations peuvent donc être autonomes et indépendantes, sans cesser de concourir dans une activité commune. L'Eglise n'est pas chrétienne parce que l'Etat l'y force : pas de césaropapie ! L'Etat n'est pas chrétien parce que l'Eglise l'y force : pas de théocratie ! En vertu de leur origine et de leur nature, l'Etat et l'Eglise sont obligés à observer la même loi, la loi du même Dieu, leur auteur commun ^
Et qu'on ne se récrie pas, comme si je prêtais subtilement à Calvin ma propre explication. Cette explication, Calvin lui-même a eu soin de nous la donner dans une page qu'on ne saurait trop méditer, et qui est la charte du système calviniste, tout comme la page d'hmocent III (citée plus haut) est la charte du système romain : même allure grandiose, quelquefois mêmes termes. Seul le sens est contraire, et ce contraste, d'autant plus frappant, est d'autant plus explicatif.
Parlant de l'union qui exista d'abord entre Saûl et Samuel, union qu'il trouve idéale, Calvin continue : « Connaissons que Dieu gouverne les gouvernements de ce monde, de telle sorte qu'il veut qu'il y ait des rois, des princes, des magistrats et des hommes prééminents par leur dignité {priniariœ diguitatis piros), qui président aux autres et portent l'épée, et s'en servent comme Dieu le leur a ordonné. Et d'autre part sachons que Dieu a constitué dans l'Eglise un gouvernement spirituel, celui de la prédication de sa Parole, auquel tous doivent être soumis, et contre lequel aucune rébelUon n'est tolérée : tous les hommes de quelque condition qu'ils soient doivent se laisser ainsi régir, comme des brebis par le berger, écoutant sa voix seule, et le suivant partout où il les appelle. Ces deux ordres constitués par Dieu ne répugnent donc pas entre eux, comme l'eau et le feu, qui sont contraires ; mais ce sont choses conjointes, de telle sorte que l'une ôtée, l'autre souffre beaucoup ; de même que si quelqu'un crève un œil à quelqu'un, l'autre œil est vivement atteint par ce coup, et même tous les autres membres du corps ; — de même que si un bras est coupé, l'autre souffre beaucoup, et ne peut à lui seul suffire au travail des deux. » — Ce fut donc une union [opiiina societas) excellente, quand Saiil s'associa Samuel, prophète de Dieu, docteur, pour lui proposer la doctrine du salut; et au contraire, quand il s'en sépara
avertit ses lecteurs. Cependant il ne nous paraît guère admissible qu'on se serve pour désigner un gouvernement qui n'est pas celui du prêtre, du mot dont on se sert d'habitude pour désigner un gouvernement qui est celui du prêtre. L'équivoque involontaire est presque inévitable, et ici l'équivoque est très nuisible à la juste appréciation du système calviniste. — Plus récemment, Trœltsch s'est trouvé au.x prises avec la même difficulté: appeler le système de Calvin théocratique et cependant affirmer que ce n'est pas une théocratie, au sens ordinaire. « C'est l'idée de la théocratie ; seulement [!] la pratique (Aiisiïbititg) de la théocratie est différente ; ce n'est plus la hiérarchie qui commandé à l'autorité, mais c'est la bibliocratie, qui est exercée par une autorité composée de membres ecclésiastiques et laïques, dans un libre accord » (Trœltsch, Bedeiilung des Proteslantistims, in der Entstehung des modernen Welt, 1906, p. 22, 23). — Encore une fois, dans le mot, que reste-t-il de l'idée selon le dictionnaire et l'histoire ?
1. « Nostre Seigneur a voulu que le régime temporel se gouvernast par sa Parolle... que la police soit gardée tellement, que tousjours la loy de Dieu domine par dessus. > (Opéra XXVII, p. 453, 454. Sermon CIV sur le Deutéronome.)
et « osa sans lui entreprendre quelque chose, » tout ce qu'il fit fut malheureux et détestable '.
Chez Calvin, comme chez Innocent, il est question de deux : duo. Seulement chez Innocent les deux ne sont pas égaux, et leur diflFérence est ce qu'il y a d'essentiel. Chez Calvin les deux sont égaux, et leur égalité est ce qu'il y a d'essentiel. — Pour Innocent III, les deux luminaires sont tellement inégaux que l'un est lumineux et l'autre obscur; que l'un reçoit de l'autre toute sa lumière! — Pour Calvin, les deux bras, les deux yeux sont tellement égaux qu'ils sont identiques et ne reçoivent rien l'un de l'autre. Voilà le contraste. — Il n'y a rien de supérieur au soleil, quand on le compare à la lune ; mais quand on compare les deux bras et les deux yeux, il y a quelque chose de supérieur : la tête. — La tête, c'est Christ; les deux yeux et les deux bras de Christ, c'est l'Etat et l'Eglise. Christocratie ! Toute la sociologie de Calvin, comme toute son ecclésiologie, reviennent à la Christocratie^.
3. Ainsi l'Etat clirétien explique tout. Mais c]ui expliquera l'Etat chrétien ? C'est ici la difficulté des difficultés. Après avoir essayé de comprendre, essayons de juger brièvement.
D'abord nous ne dirons pas que Calvin ait répondu d'une façon victorieuse à l'objection qu'on lui faisait déjà de son temps, à savoir que son explication était « estrange », et qu'en somme il « remettoit maintenant à la police la charge de bien ordonner la religion, laquelle charge il semble qu'il avoit ostée cy dessus hors de la puissance des hommes. » Il n'y a pas contradiction, prétend-il. Car autre chose est « forger loix à plaisir touchant la religion, d et autre chose est « approuver une ordonnance civile, laquelle prend garde que la vraye religion, qui est contenue en la loy de Dieu, ne soit publiquement violée et pollue par une licence impunie ^. " Sans doute, il y a une différence. Mais qui dira quelle est la loi de Dieu ? le prophète ? Samuel ? Et sans doute Samuel n'était pas le grand prêtre : il était le prophète. Or le prophète n'était pas l'Eglise, mais il était la religion. — Et sans doute aussi le problème se présente pour le fidèle vis-à-vis de l'Eglise, tout aussi bien que pour le prince. Calvin le résout par la pleine clarté des Ecritures et l'action du saint Esprit. — On ne peut pas dire néanmoins que des questions diflficiles ne subsistent pas.
Donc nous ne prétendrons pas que Calvin a résolu la question des rapports de l'Eglise et de l'Etat. Il faudrait être bien aveugle ou bien aveuglé pour le pré-