IV, XX
tendre. Mais il faudrait aussi être bien superficiel ou bien ignorant pour s'en étonner. Comment les hommes d'aujourd'hui, qui semblent plus éloignés que jamais de la solution, reprocheraient-ils aux hommes d'il y a trois ou quatre siècles de ne pas avoir été plus avancés qu'eux ' ? De plus nous reconnaîtrons, si l'on veut, que Calvin n'a pas toujours été logique avec lui-même. Il s'est contredit, il a été inconséquent-, etc.
Et cependant contradictions, inconséquences et difficultés à part, nous scrat-il permis de dire que la solution de l'Etat chrétien n'est peut-être pas plus incompréhensible que celle de l'Etat //cn/re ? et qu'il serait peut-être possible de prouver qu'elle l'est moins ? En tout cas, l'Etat chrétien a sur l'Etat neutre un avantage appréciable, celui d'avoir existé. Quand, où et comment a existé ou existera l'Etat neutre ?
Il ne faut pas en eflFet se laisser hypnotiser par ces mots Etat chrétien. Et il ne faut pas davantage croire qu'il suffirait d'exorciser cette idée ou cette expression pour être débarrassé de la difficulté quelle prétend résoudre.
Relisons en effet calmement, à tète reposée, le grand passage de Calvin, ce passage d'une singulière couleur locale : pas possible d'être plus seizième siècle et plus calviniste ! pas possible de choquer et de heurter davantage nos idées, nos conceptions modernes. — Eh bien ! si nous traduisons cette terminologie dans notre phraséologie et notre idéologie, que signifie-t-il ?
Il signifie d'abord que l'autorité est quelque chose de très élevé au-dessus de l'homme, de surhumain. Et voilà la soumission à l'autorité, qui reçoit sa dignité, une dignité qui lui est nécessaire, sans laquelle elle ne saurait subsister. L'homme obéit à l'homme, non pas à genou, en esclave qui rampe, mais en homme libre. Car en obéissant, en apparence, à un autre homme, peut-être son égal, si souvent son inférieur, quelquefois à un homme borné et passionné, à une « vermine », dit Calvin, à une « pourriture », l'homme obéit en réalité à ce qui est
1. Faut-il faire remarquer que le socialisme actuel est loin de rejeter ce qu'il y a de dangereux dans les théories de l'Etat chrétien, même tel qu'il apparaissait à un lointain prédécesseur de Calvin, à saint Augustin ? Sans doute, au lieu de : Etat chrétien, le sociaUsme dit : Etat athée. Mais, pour être le contraire, ce n'en est pas moins la même chose : l'Etat faisant, de force, le bien et le bonheur de la société. C'est ainsi que je lis dans la Dépêche, l'important journal radical-socialiste (du 17 juillet 1893), la déclaration suivante : « La liberté d'être écrasé [par un patron, par la pauvreté] n'est pas une liberté ; ce qui est une liberté, c'est précisément le droit et le moyen de ne pas être écrasé. » De même saint Augustin n'appelait pas violence la violence qui délivre les hommes du péché et les restitue à la liberté, la liberté de bien faire. La Dépèche dit encore : « Si la loi n'a pas pour mission de prévenir les injiislices ; si VEtat n'a pas pour principal rôle de mettre dans la société un peu de charité, de fraternité et d'équilibre, à quoi bon la loi, à quoi bon l'Etat ? » Je ne dis pas certes que le socialisme soit la vérité. Mais enfin voilà bien des problèmes et bien gros. Avant de condamner purement et simplement Calvin, il faudrait les avoir résolus.
2. Voici un assez curieux exemple des difficultés avec lesquelles Calvin se débat: « Les sacrificateurs se devoyent contenter du régime spirituel de l'Eglise et ne devoyent point usurper la puissance civile. » — « Comment c'est que Dieu mesloit la sacrificature parmi l'ordre civil ? car ce sont deux choses toutes distinctes. » Il y avait « un conseil pour celuy qui estoit Juge souverain. > « Si on s'enquéroit de la bouche des sacrificateurs, ce n'estoit point pour avoir quelque resverie humaine: mais pour avoir certaine intelligence de la loy de Dieu. Voilà pourquoy le jugement souverain a esté donné à l'ordre des Sacrificateurs avec le Juge que Dieu avoit suscité. >• Opéra XXVII, p. 449- Sermon CIV sur le Deutéronome.
grand, noble, sacré, à Dieu en riionime. L'homme moderne n'aura jamais une fierté supérieure à celle du calviniste le plus humble.
Mais il y a plus. Ce passage, qui nous choque tant, nous choque parce qu'il parle de Dieu, et nous ne voulons pas de Dieu. Soit! En l'espèce, c'est une question de mot ; car, à un certain point de vue, il est très important de savoir si ridéal est abstrait ou concret, est une idée ou une personne ; mais à un autre point de vue, c'est indifférent. Un idéal abstrait n'est pas plus l'homme, le citoyen en chair, en os, que l'idéal concret (la personne de Dieu). Et pour le philosophe, qui cherche l'idée, dire : qu'on est soumis à Dieu (idéal concret), ou dire : qu'on est soumis à la Justice, au Bien (idéal abstrait), c'est dire une seule et même chose, c'est dire qu'on est soumis à ce qui n'est pas l'homme, à ce qui est au-dessus de rhomme. — L'Etat chrétien n'est qu'une espèce, dont l'Etat idéal est le genre, et les grosses difficultés de l'Etat chrétien proviennent beaucoup plus de ce qu'il est un Etat idéal que de ce que cet Etat idéal est un Etat chrétien. — Les difficultés réapparaissent.
Je sais bien une réplique. On divisera la Morale en parties, et le Rien en morceaux. Et on chargera le magistrat (au nom de Dieu ou au nom de la Loi) de veiller seulement à quelques parties, à quelques morceaux. Mais c'est reculer la difficulté et non la supprimer. La question est : le magistrat doit-il veiller à une partie quelconque, à un morceau quelconque de la Morale, du Bien, de l'Idéal surhumain ? ou bien le magistrat doit-il veiller seulement à ce que, à un certain moment, la majorité des citoyens estime, provisoirement, être son intérêt ? — Voilà toute la question '.
A notre époque, des esprits très libres disent : l'Etat doit veiller à certaines parties, à certains morceaux de la Morale, du Bien, de l'Idéal, parce que c'est le Bien. — Ces esprits très libres sont de l'avis de Calvin, ou, si l'on préfère, Calvin était de leur avis. — C'est surprenant : c'est vrai.
La polygamie, l'adultère privé ou public, le mariage libre, les publications pornographiques, les jeux de hasard, etc., le magistrat les interdira-t-il seulement parce qu'ils nuisent à l'intérêt de la société ? — Une foule de publicistes nient qu'ils y nuisent, et font campagne en leur faveur et rejettent toute idée morale. — La question est donc : l'Etat peut-il subsister sans morale, sans morale idéale ? La morale scientifique, c'est-à-dire la négation prétendue scientifique de la morale-obligation, de la morale, au sens reçu jusqu'à aujourd'hui, du devoir et du bien, au sens reçu jusqu'ici, — la morale scientifique est-elle en train de faire ses preuves, pour l'individu et pour la société ? Problèmes ardus -.
1. Evidemment Calvin n'est pas partisan de la morale indépendante; « C'est en cela que consiste la principale diFirence entre l'Evangile et la Philosophie. Car combien que les philosophes traittent des mœurs bravement, et d'une façon qui leur acquiert louange de subtilité d'esprit, si est-ce néantmoins que toute la beauté qui reluit en leurs enseignemens, est comme un beau bastiment et de grande apparence, lequel sera sans fondement. » Commenlaires, Romains XII. (Résumé préliminaire.)
■2. G. Beyerhaus [Studien sur Staatsanschwuoig Calvhis, etc., 1910, p. 86) s'exprime ainsi: «Que signifient les idées de Calvin sur l'Etat, et celles des autres Réformateurs, si nous les plaçons dans l'histoire de
Il n'est donc pas suffisant, en face de l'Etat chrétien de Calvin, de rire ou de s'indigner, ou de faire le signe de la croix pour témoigner son horreur : quelle que soit là forme, heureuse ou malheureuse, que Calvin ait donnée à son idée, cette idée est l'idée actuellement en discussion, et elle a pour tenants des esprits qui seraient plus que stupéfaits de s'entendre traiter de calvinistes. C'est une idée qui mérite l'examen le plus sérieux. Voilà tout ce que nous voulons en dire.
la science politique ? Elles apparaissent comme une revivification des idées théocratiques du Moyen Age, et comme une énergique et consciente négation des idées politiques, qui ont créé une base purement séculière de l'Etat et du droit du souverain. » — Nous avons ici un exemple topique de l'équivoque qui pèse sur les discussions actuelles. Le mot séculier est équivoque. En réalité, il est opposé à clergé, mais on l'emploie, sans le dire, comme opposé à religion. Beyerhaus pose ici en axiome que la base de l'Etat moderne est séculière, c'est-à-dire areligieuse. Alors évidemment la Réformation n'est pas moderne, elle est moyennageuse et catholique. Mais tout chrétien alors ne peut être que moyennageux et catholique. Saint Paul était moyennageux et catholique, et Jésus-Christ aussi, Jésus-Christ surtout. « Le royaume de Dieu que Christ est venu établir, proclamant comme il l'a fait la volonté de Dieu, cherchant à rendre les hommes conformes à cette volonté, n'était pas autre chose (nothing more) que la théocratie, celle dont Calvin et les Réformateurs se faisaient les avocats confiants et courageux. Leur Dieu n'était pas un être transcendant, éloigné : c'était un être présent, au milieu de tout ce dont chaque homme a besoin. » (J. Ross-Stevenson, « Calvin's Influence on civil and social Life > dans The Aiibiini Seiiiiiiary Record, 1909 P- 173-)