CHAPITRE TROISIÈME
L'autorité.
I. L'autorité de Dieu. — i. La puissance souveraine. — 2. Le droit souverain. — 3. Origine des idées de Calvin. — II. L'autorité des hommes. — i. Néant de l'homme. — 2. Autorité humaine dérivée. — 3. Le droit divin. — III. Autorité de fait. — IV. L'obéissance vient de Dieu comme l'autorité. — V. Les limites de l'autorité. — i. Modestie du prince. — 2. Le programme. — 3. L'obligation envers Dieu, c'est l'obligation envers le peuple. — 4. La charge et la personne. — 5. A côte du prince, le prophète. — 6. Toutes les autorités sont également « de Dieu ». — VI. Conclusion.
PRÈS avoir institué TRtat et les Etats, Dieu a mis à leur tête des gouverneurs, qui, dans le langage biblique du seizième siècle, sont appelés des Juges, ou des Magistrats.
« Le mot de juger ne signifie pas seulement en Hébrieu ce que nous disons en nostre langage : prononcer sentence, mais il signifie aussi gouverner, avoir quelque prééminence.... Voilà aussi dont le livre des Juges est nommé ; car Juges, c'est-à-dire gouverneurs, qui avoyent toute prééminence au peuple'. » Nous arrivons au grand principe qui domine la conception politique et économique du calvinisme : toute autorité vient de Dieu. C'est la parole de saint Paul, Romains XIII, i.
Dieu, c'est le tout de la dogmatique calviniste. Certes, à côté de Dieu, il y a l'homme, son activité, plus que dans aucune autre dogmatique ; et cependant Dieu est tout. — Dieu, c'est le tout de l'ecclésiologie calviniste. Certes, à côté de Dieu, il y a l'homme (les anciens, les diacres), plus que dans toute autre ecclésiologie. Et cependant Dieu est tout. — Et maintenant, Dieu, c'est le tout de la politique calviniste. Certes, à côté de Dieu, il y a l'homme, ses droits, sa liberté, et plus que dans tout autre Etat catholique ou protestant. Et cependant Dieu est tout.
l. Opéra XXIX, p. 187, Sermons sur le Deutéronome.
I. On a fait observer que le mot même de Souveraineté ne se trouvait nulle part. Mais l'idée est partout. Klle est exprimée par les termes suivants : luajestas^ summa luajestas, majesté, luajestateni lœdere, nmjestaii derog-are, desroguer à la majesté de Dieu, luajestatem ttuniiere, co/ileiniicre\ etc. — Dieu est sitiumiis rex, Roy souverain^ prince souverain; — il a smnnuiiu imperiuiu, suiuiuli polesias, summa imperii polestas, empire souverain^ puissance, principauté, juridiction souveraitie ; — il est aùrox6a:'TO)p ; — enfin il est lege solulus, legilnis solulus^.
De tous ces titres on peut déduire que la souveraineté de Dieu comporte tout d'abord \apuissance souveraine.
Nous citons : « D'autant que de nature il a Fempire souverain du monde, et cela lui est deu : il n'a pas esté esleu par des canailles qui voudront que toute confusion règne, et qui esliront ceux qui les supporteront en mal, qui ne demandent qu'à renverser tout ordre et bonne police. Dieu donc n'a point esté esleu en des tavernes par brigues et par pratiques meschantes ; il n'a point esté appelle en son office par faveur; il n'y a point succédé par héritage, comme si les Estats lui eussent accordé qu'il succédast à un père mortel : il n'y a rien de tout cela en lui. Quoi donc ? De nature il a le gouvernement du monde, tellement que ce sont deux choses inséparables que l'essence immortelle de Dieu et l'authorité qu'il a de gouvernera «
Naturellement à cette autorité, que Dieu exerce par sa Providence constante, tout doit obéir : a Voilà donc la règle que Dieu nous a donnée en son Evangile, c'est à sçavoir que luy seul règne, et que tout le monde soit assujetti à luy, brief qu'il ni ait que sa parole, qui ait toute audience, sans que personne y adjouste un seul mot. » — De telle sorte que la grande faute, le grand péché, c'est l'orgueil, la révolte. « Nous sçavons que la première reigle que Dieu nous baille en son Evangile, c'est que nous aions la bouche close, et qu'il ni ait que luy seul qui parle.... Nous sçavons que c'est le propre des ennemis de Dieu de parler orgueilleusement, comme quand David veut exprimer l'orgueil des ennemis de Dieu, de ceux qui sont du tout désbordés : ils ont levé, dit-il, leurs langues en haut, comme s'il disoit qu'ils ont voulu despiter Dieu'*. »
En tout cas Dieu est le juge : « Qui m'estimez-vous ? car vous m'appelez Dieu, et cependant vous ne cognoissez pas que je suis juge du monde, et c'est me despouiller de ma gloire et de ma majesté. Et de faict, quelle est l'essence de Dieu, sinon après que les hommes auront vescu en ce monde, qu'ils viennent
1. Voir les nombreuses citations de Beyerhaus, Sludien sur Staalsansc/iaiiung Calvins, 1910, p. 51-55.