‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 4)Chapitre 139 sur 149 · La Q.UESTION FINALE · texte numérisé non relu

La Q.UESTION FINALE

Personne ne conteste que les organisations ecclésiastiques et les organisations politiques ne soient en étroits rapports avec les convictions religieuses des membres de chaque société humaine. Personne ne conteste que les idées religieuses, les idées morales, les idées sociales ne soient en rapport intime entre elles.

Le professeur Stevenson dit : « Le Réveil évangélique en Angleterre a été suivi par l'abolition du commerce des esclaves. Le grand Réveil dans la Nouvelle-Angleterre, en produisant une conscience de vie spirituelle commune, en rapprochant les colonies dans une unité nationale et religieuse, prépara la voie à la guerre de la Révolution. N'est-ce pas ce que de Tocqueville dit : « A côté de chaque religion, on trouve une opinion politique, unie à elle par affinité ? » Naturellement, la Réformation fut une révolution politique. Elle marque la fin de l'histoire du moyen âge et le commencement de la vie moderne '. » — Le professeur Stahr dit : « Calvin a été plutôt un théologien qu'un philosophe, et les diverses conséquences qui ont découlé de son enseignement dans la vie sociale et politique ont leur origine d'abord dans ses vues théologiques -. »

Et tout le monde sait ce qu'il faut penser de la puissance de systématisation, d'enchainement logique que Calvin a déployée dans sa pensée et dans sa vie. Nous arrivons ainsi à la dernière question, — qui peut servir de conclusion, — comment se fait-il que cette doctrine, célébrée par tant d'éloges dithyrambiques, soit aux yeux de la majorité des auteurs, même de ceux qui si sincèrement se laissent aller à ces dithyrambes, une doctrine f;iusse ?

Un article de M. le professeur Montet, de Genève, pose très bien cette question. — Le calvinisme fut une grande force morale. Cette force morale venait de ses doctrines. Ces doctrines sont fausses: « Le dogme de la souveraineté de Dieu, dans le domaine de l'absolu, a^ comme corollaire le principe de la souveraineté de l'homme dans le relatif, c'est-à-dire que ce dogme, qui implique l'absoluité de la loi morale, décrétée par Dieu, se traduit pratiquement en une souveraineté de la volonté humaine, comme force de contrôle dans la société. Là doit être cherchée l'explication de la force morale de Calvin. » — « Nous savons quel pouvoir moral résulte d'un corps solide de doctrines.... Le système de théologie calviniste, pour celui qui l'accepte et est convaincu de sa vérité, est un levier de premier ordre. » — « Le secret de sa force morale git dans Vidée dominante de toute sa théologie, le principe de la souveraineté de Dieu. » — « Le dogme qui, pour Calvin, donne la formule adéquate de la souveraineté de Dieu est celui de la

1 Rev. J. Ross Stevenson : .Calvin's Influence on civic and social Life, » dans T/u Aubur,, Scminary Rtcord, juillet 1909, p. 170. - 1 John S. Stahr : . The Ethics of Calvinism, » dans Tht Rtformed Church Rtvim. avril 1909, P- aa9.

Ajij APPENDICE

prédestination. » — Et le dernier mot : « Nous nous sentons complètement émancipés du joug dogmatique, disciplinaire et politique de Calvin ^ »

Le professeur Wemle, qui a écrit des études très nombreuses, et pas les moins sympathiques à Calvin, s'écrie : « Dieu nous préserve surtout de toute orthodoxie selon les Réformateurs {vor alh-r reformatorischen Orthodoxie). » — « Plus pieux serait-il, même à l'ancien point de vue, de considérer la ruine progressive, la dissolution de la culture autoritaire de la Réformation, en fait de doctrine et de vie, comme le chemin que Dieu a choisi, et par lequel il veut conduire ses enfants à la crainte libre et la libre obéissance -. " — M. Viénot dit : « La conscience moderne est née surtout de la dissolution lente, mais réelle et continue, de toutes les anciennes autorités extérieures, absolues, surnaturelles. » — « Calvin, malgré son génie et sa partielle libération, ne s'était pas dégagé des vues autoritaires, dogmatiques, disciplinaires du mo^en âge, et tout ce qu'on peut lui reprocher vient de là. » — « La conscience protestante moderne, en rupture avec tout ce qui est ou rappelle le moyen âge, a donc pris congé de la dogmatique autoritaire et de la discipline de Calvin. » — La conclusion, cependant, est : « Ce qui fait que Calvin n'est pas périmé pour nous, c'est sa foi, son expérience religieuse.... Et pour aller plus avant, je dirai: il n'y pas de rupture entre la piété de Calvin et la nôtre ^. »

Hélas ! ne serait-il pas facile de montrer qu'il y a peut-être plus de différence encore entre notre piété qu'entre notre doctrine et celle de Calvin ?

Un professeur américain, Singmaster, formule la réflexion qui a été sur toutes les lèvres, au milieu de ces discours et de ces études du Jubilé : « Il est curieux de noter que, en dépit du ton apologétique de ces divers articles sur Calvin et même de l'absolue répudiation du calvinisme, les auteurs s'écrient presque unanimement : « Mais voyez quels hommes le calvinisme a formés ! » Cela semble passablement étrange. Il est incompréhensible qu'une conception fausse doive faire les hommes grands, sauf en cas de cet héroïsme que l'erreur a quelquefois inspiré *. »

Au fond, on semble aboutir à ce qu'un auteur appelle l'ironie de l'histoire : « Tout le monde moderne a une immense dette spirituelle, religieuse et sociale, envers Calvin. Et cependant, par l'ironie de l'histoire (hy ihe irony of history), sa plus originale contribution à la pensée religieuse et à la vie du monde est dépréciée par plusieurs, qui élèvent le plus haut sa théologie, c'est-à-dire la partie la plus vulnérable et la moins originale dans l'œuvre de Calvin ■"'. » Et cet auteur même est un exemple de cette ironie !

Il reste que Calvin a été le grand penseur systématique de la Réformation ; que, dans aucun système, la pratique n'a été aussi étroitement, aussi intimement unie à la théorie. C'est l'opinion unanime qu'exprime le Rev. Minton quand il dit : « Nous croyons que sa pensée théologique a prédéterminé ses vues sur le gouvernement civil aussi bien qu'ecclésiastique ". »

Dès lors, c'est le comble de l'irraison, de vouloir séparer la vie calviniste de la pensée calviniste. Il faut donc : ou bien renoncer à la vie (religieuse, morale et sociale) du calvinisme; ou bien arrivera comprendre comment cette vie (religieuse, morale et sociale» a été produite par une pensée, dont les formules pouvaient être plus ou moins heureuses, et peuvent être plus ou moins modifiées, mais par une pensée vraie et juste pour nous, comme elle l'était il y a quatre cents ans. — Et c'est à cet effort de notre intelligence que le présent volume voudrait aider.

1. Professeur Edouard Montet : » Calvin considered as a moral force, » dans Tin' Homi/etic l<rvieii\ juillet 1909, p. 8, 9. — i. Wernle (in St. Gallon), p. 57, 56. — •'!. Viénot, 32, 35, 4a, 43. - V. Professeur A. Singmaster: « Luther and Calvin », dans The Lulhiran QuarUly, octobre 1909, p. 567.

■>. Rev. Théo. F. Herman, Calvin's Doctrine 0/ Fredesimalio», dans The lie/. Chiirch Revieic, 1909, p. 202, 203.

6. Rev. Henry Collin Minton, Calvin, the Theologian, dans Calvin .^lemorial Addresses, at Savannah, p. 55.

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