Un articlk de Trôltsch
On sait que ce chef brillant de la nouvelle école historico-religieuse, est, en même temps le défenseur de la thèse célèbre d'après laquelle la Réformation fait partie non pas des temps modernes, mais du moyen âge. A-t-il voulu corriger, atténuer sa thèse de 1906? En tout cas, voici ce qu'il a écrit en 1909 '.
Pourquoi le calvinisme s'est-il étendu sur la Hollande, l'Ecosse, l'Angleterre, les Etats-Unis, tandis que le luthéranisme est resté confiné dans les états allemands et Scandinaves? Celui-ci était fortement représenté au début en Hollande et en Angleterre ; il a été remplacé par le calvinisme. Pourquoi cette situation mondiale du calvinisme ? — La raison doit être trouvée dans ses idées.
« En fait, il possédait dans ses idées la possibilité de s'adapter {einiugehen) aux grandes évolutions politiques et économiques du monde occidental, de s'approprier (an:;^ueigncn ) les principes démocratiques de politique moderne, de sociologie moderne. Et c'est là que git sa diflérence essentielle d'avec le luthéranisme, avec son sens gouvernemental anti-démocratique, absolutiste, avec son principe de non-résistance et d'obéissance, avec sa tradition conservatrice en économie politique et la glorification du système donné de la division des classes. »
Mais d'où est venue au calvinisme cette possibilité ? Du sol qui nourrissait les nations calvinistes ? L'histoire n'est-elle que l'histoire de l'économie politique ? Non !
\. Voir A. Schindler, Die Ursachen der Schviache iind die Quelle der Kraft der evangelischen Kirche, 1904.
i. Brepohl, p. 27.
:t. Brepohl, p. 28, 29. L'instrument de la conversion de Lukaris au protestantisme fut le pasteur Antoine Léger, calviniste, envoyé à Constantinople par la Compagnie des pasteurs de Genève. A. Léger fit traduire la Bible dans la langue du peuple, provoqua l'érection d'écoles.... La confession de foi de Lukaris eut 19 éditions ou traducUons. «Elle est tellement d'accord, dit Hugo Grotius, avec les principes de Calvin qu'on la croirait tirée de son Insliliilion chritienne. » Et c'est vrai, sinon des mots, au moins des idées. Realencyctopœdie, 3"" édit.
4. Ernst Trôltsch, «Calvinismus und Luthertum,» dans Die chrisliche IVell (N° 28 et 29). - On retrouve les mêmes idées, plus développées, dans l'autre article du même auteur « Calvin and Calvinism » dans The Hibbcrt Journal, octobre
JEAN CALVIN IV
APPENDICE
« Le calvinisme a ouvert des voies nouvelles dans riiistoirc de la morale chrétienne. » Et sa constitution, son tempérament sont le produit de deux facteurs : ses idées religieuses et morales, d'un coté; la situation et le caractèrçs des peuples qui l'ont adopté, de l'autre.
Tandis que le luthéranisme, depuis la guerre des pa3sans, se tenait à l'écart du mouvement politique et social, et restait confiné dans ses idées bibliques et religieuses, le calvinisme se mêlait à ce mouvement politique et social. Deux faits :
Genève est une petite république, en lutte pour sa liberté, entre l'Italie et la France. Dans cette crise, Calvin fut son chef. — Et Calvin, avec tous ses talents, toutes ses qualités, apportait des idées qui, « religieuses de nature, dans ce milieu et en foce de cette tâche, prirent la direction que nous venons de caractériser. »
La première était: la prédestination, « centre (/;/Hi,'^//i»///>/) de son système dogmatique, le seul vrai système que la Réformation a enfanté. » Sans doute, Luther, après saint Paul, avait enseigné cette doctrine. « Mais Calvin a été plus qu'un disciple et un épigone de Luther. Derrière sa doctrine de la prédestination se cachait et, au-dessus, se montrait son idée de Dieu, particulière à sa piété personnelle.... » Ce que Calvin cherche et formule dans le dogme de la prédestination, c'est « l'absolue souveraineté de la volonté de Dieu. »
Ici, Trôltsch retombe dans l'erreur signalée, et fait de Calvin un disciple de Duns Scot. « Il n'y a que des raisons et des normes, tirant de Dieu leur valeur: il n'y en a point qui aient de la valeur pour lui et lui soient supérieures. Dans son caprice, complètement libre (m voiler freier lyillkilhr), il se donne à lui-même sa loi, et cette loi est la loi de sa glorification dans la reconnaissance des élus sans mérite, et dans la souffrance des réprouvés, selon leur mérite. »
De cette doctrine, Trôltsch déduit les conséquences suivantes : « Ce qui est décisif, ce n'est pas la doctrine pure, c'est la volonté de Dieu. »
Ensuite, ce qui est affirmé, c'est un individualisme fondamental, de la nature la plus intime et la plus incompressible.
Enfin, dans cette conception de la prédestination germe le caractère même de la religion, la religion qui sort de la volonté et de l'acte de Dieu, qui produit volonté et acte, qui est connue comme vraie dans la volonté et l'acte. « L'essence de Dieu est volonté ; le caractère de la religion est volonté. »
Avec cette idée de la prédestination, Calvin apportait à Genève l'idée de la communauté sainte. Autonomie de la communauté, participation à l'élection des représentants, gouvernement par des pasteurs et des laïques égaux, etc., tels sont les principes fondamentaux, non seulement du droit calviniste, mais de sa morale et de sa dogmatique. Ces idées sont fort éloignées de celles de la morale et de la dogmatique luthériennes.
En appliquant ces idées, Calvin fit de Genève l'Etat de Dieu. — « Ainsi l'idée de la communauté chrétienne reçut les missions (Aufgahen) politiques, sociales et économiques de la République. Il y eut entre l'Eglise et l'Etat communication, fusion de devoirs : la morale chrétienne se charge de l'idéal politique et social, et l'éclairé. »
L'individualisme de la communauté devient l'individualisme de l'Etat, en un sens autocratique et cependant individualiste, etc.
« Ainsi Calvin, seulement par son activité pastorale, par ses instructions à une autorité qui s'y prêtait, a créé l'état spirituel modèle de Genève. Il est encore près de l'idée du moyen âge, par l'union de l'Etat et de l'Eglise, par sa contrainte chrétienne, par son caractère aristocratique et patriarcal. Mais, dans les Etats non-calvinistes ou de confession mixte, le calvinisme a développé tous les traits énumérés plus haut : liberté et indépendance de l'Eglise, liberté et démocratie dans
l'Etat, libération de rélémcnt politique, reconnaissance du droit de guerre et de résistance en cas de nécessité, encouragement au travail dans toutes les vocations modernes, emploi du profit pour le bien général, influences spirituelles et agitatrices sur la vie commune, tous les traits d'un socialisme chrétien. Et c'est là une énorme différence d'avec le luthéranisme. Chez nous, l'Eglise reste pendue au tablier de l'Etat, se tient partout sur la défensive, fortifie le sens de l'ordre et la soumission, de telle sorte que, chez nous, les conservateurs seuls ont du goût pour les choses religieuses et ecclésiastiques, car ce sont eux qui en ont le protit.... Malgré la terrible dureté avec laquelle Calvin fit triompher la loi de Christ à Genève, on ne saurait nier que le calvinisme, précisément à cause de cette fermeté (Gcschlosseiiheil) et de cette dureté, a sauvé le protestantisme dans les grandes crises mondiales, et qu'il a devant lui un progrès plus vivant, une union plus étroite que le luthéranisme, avec le développement politique et social des peupjes dirigeants. »