Opéra XXVIII, p
2. /61V/., p. 587. — On voit jusqu'à quel point ont été infidèles à l'esprit de Calvin, les ministres de l'église de Calvin, dont on a pu dire ; « Les ministres de l'Eglise de Calvin font un constant appel à la crainte pour obtenir l'obéissance. Ils partent de la souveraineté de Dieu plutôt que du Dieu amour. Dieu est le souverain tout-puissant et offensé plus encore que le Père miséricordieux. >
SECONDE PARTIE
Père, Fils et Saint-Esprit.
EST le dogme de la Paternité de Dieu, nous apprend l'histoire des dogmes, qui a servi de fondement au dogme de la Trinité. Dieu est Père, Père de toute éternité, dit le théologien biblique et chrétien, Athanasc; et c'est avec cette affirmation qu'il combat le théologien néo-platonicien et païen, Arius.
Au sein de la théologie réformée, que voyons-nous? Zwingle, rhomme de la méthode a priori, de la phi- -^^%$£;r^j losophie ontologique, qui a tellement développé la doctrine de l'essence de Dieu, et des attributs de Dieu, ne parle presque pas de la Trinité. Quelques-uns, — à tort \ — l'ont même accusé de la méconnaître. Calvin, l'homme de la méthode a posteriori, de l'expérience et de la pratique religieuses, qui a si peu développé la doctrine de l'essence et des attributs de Dieu, parle et discute très explicitement de la Trinité ? Y a-t-il là contradiction? Non. En effet, quand on part, a priori, de l'idée abstraite de Dieu, du Dieu un, on peut bien en tirer un certain nombre d'attributs: mais il est plus que difficile d'arriver au Dieu trinitaire {iinus et triuus). Le Dieu trinitaire est atteint non a priori, mais a posteriori ; il est le postulat, non de la raison raisonnante, mais de l'expérience chrétienne, de la Sotériologie. — Cela dit, nous ne nions pas l'influence des circonstances sur Calvin. La Trinité était devenue l'objet des attaques des hérétiques, à ce moment, les plus dangereux pour l'œuvre de la Réformation: il suffit de nommer Scrvet".
Du reste il faut bien noter jusqu'à quel point, ici encore, Calvin s'elforcc de rester sobre. Et cet effort même n'est pas ce qu'il y a de moins caractéristique dans sa doctrine. « S'il est besoing de sobrement enquérir autant qu'il y a de haultz mystères [c'est-à-diru à propos de tous les mystères] en l'Escriture, il nous fault en cestuy-cy, par dessus tous, garder une singulière sobriété, en nous gardant
I. S'il n'en parle pas dans son Conuneiilaire, qui n'est pas une • Institution >, quand il a besoin de rendre compte de sa foi, il s'en tient à l'opinion reçue.
i. J. Muller, De Godsieer van Ziviiigli eu Calvijii, p. 31.
LE PÈRE g3
bien que nostre cogitation, ou nostre langue ne passe oultre les limites de la parolle de Dieu....» Il nous faut donc fuir toute «subtilité» et mettre en notre esprit de « rien chercher de Dieu, sinon en sa parolle ; d'en rien penser, sinon avec sa parolle; d'en rien parler, sinon par sa parolle '. »
Calvin part de ÏEpilrc aux Hébreux (1, 3), qui appelle le Fils de Dieu l'empreinte [xapaxn^p] de Thypostase de son Père, ou, comme disent nos traducteurs, l'empreinte de sa personne. L'hypostase du Père est donc diflFérente de l'hypostase du Fils, et Calvin affirme « un seul Dieu et trois hypostases*. » Hypostase indique une subsisteiice [subsisienlia), qu'il ne faut pas confondre avec une substance (substaniia). Les Latins ont appelé personne ce que les Grecs ont appelé hypostase (subsisteniia). Et les Grecs, pour montrer leur accord, se sont ensuite servis aussi du mot personne {'!zpoaco7:ov) . Peu importe la différence des mots [i56o : « qu'il y eût scrupule au mot ))]^ Personne^ subsistentia, b-KÔarumi, Tcporrwrzov^ tout cela signifie la môme chose. — On peut donc dire que pour Calvin le mot personne, attribué au Père, au Fils, ou au Saint-Esprit, a un sens particulier, sui generis. Il indique une distinction personnelle; mais laquelle exactement ? Calvin redouble de prudence.
Il s'agit d'une distinction et non d'une division : « L'Escriture nous démonstre quelque [quœdam) distinction entre Dieu (pater) et sa parolle. entre la parolle et le S. Esprit, laquelle touteffois nous devons considérer avec grande révérence et sobriété, comme la grandeur du mystère nous admoneste.... Certes ces vocables du Père, du Filz et de l'Esprit, nous dénotent (insinuant) une vraye distinction, à fin que aucun ne pense que ce sont divers tiltres (nuda cpitheta), qui s'attribuent à Dieu, pour le signifier simplement en plusieurs manières [quibus a suis operibus varie designetur) ; mais nous avons à observer que c'est une distinction et nompas une division '*. »
« Pour exprimer la nature de ceste distinction, » Calvin hésite à se servir des comparaisons tirées « des choses humaines ». Est-ce « expédient » ? Je « crainz » {omiiem audaciam hic rcformido), dit-il, u de donner occasion de mesdire aux meschantz (malignis calumniœ), ou aux ignorans de s'abuser » (rudibus hallucinationis). D'autre part, il « ne convient pas de dissimuler ceste distinction. » Et Calvin se borne à cette affirmation scripturaire : « C'est que, au Père, le commencement de toute action, et la source et origine de toute chose est attribuée ; au Filz, la sagesse, le conseil, et l'ordre de tout disposer ; au S. Esprit, la vertu efficace de toute action •\ »
Tel est le fond remarquablement sobre et pratique de la pensée de Calvin. Quand de la démonstration de la divinité du Christ il passe à la démonstration de la divinité du Saint-lCsprit, il dit : « Ceste congnoissance [du Fils], qui gist en pratique et expérience (practica notitia) est beaucoup plus certaine [certior solidiorque) que toutes spéculations oysives : car l'âme fidèle recongnoist indubi-
i. Bf, p. 216. I, xm, 21. La dernière phrase est encore un peu plus précisée, peut-on dire, en 1559. 2. 1559. I, XIII, 2. — 3. 1559. I, XIII, 2. — l. B", p. 227, 228. I, XIU, 17. — S. B", p. 228. I, XIII, 18.
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tablemcMit, et, par manière de dire, touche à la main la présence de Dieu, là où elle se sent vivifiée, illuminée, sauvée, justifiée et sanctifiée. — Pourtant [c'est pourquoiî, il fault user de mesme probation pour confermer la divinité du S. Ksprit'. » — lit, en i55o, après avoir reproduit textuellement ces lignes, il les explique et les fortifie, en paraphrasant la petite phrase suivante : « Car les choses que llCscriture luy assigne sont beaucoup par dessus les créatures, et aussi l'expérience que nous en avons. « Ce simple mot d\'xpérience devient toute cette explication : « Mais la meilleure {optima) probation, comme j'ay dit, sera de nostre expcriciicc familière. Car ce que THscriture luy attribue et ce que nous expérimentons chacun de nous par effect {certa pielatis experientia), est bien eslongné des créatures -. »
Mais les « hérétiques abbayent et d'autres opiniâtres nnirmuient qu'on ne doit recevoir un mot forgé à l'appétit des hommes •'. » — « Quelle obstination, répond Calvin, est-ce de réprouver les motz, qui ne signifient autre chose que ce qui est testifié en TEscriture? » Et si l'on nomme « estranges » tous les mots qui « ne se peuvent trouver syllabe à syllabe en FKscriture, » va-t-il falloir « condamner toutes prédications qui ne sont composées mot à mot de Fl^scriture ? » Sans doute, ce que nous « pensons de nous-mesmes » au sujet de Dieu est folie. Ce que nous en pouvons dire est « inepte » (insiilsiim)^ a sans bonne saveur ». 11 faut cependant garder quelque mesure, même dans la modération. — 1/ Ecriture est la règle à laquelle nous devons rapporter « toutes les cogitations de nostre esprit, et toutes les parolles de nostre bouche. Mais qui est-ce qui nous empeschera d'exposer par motz plus clers (planioribus) les choses qui sont obscurément monstrées {capliii nosiro perplexa impeditaque) en l'Escriture ? — Rejeter de pareils mots, « soubs umbre de nouvelleté », c'est prouver simplement qu'on ne peut « porter la lumière de vérité '*. »
Du reste, le vrai moyen de comprendre les formules, c'est de se rappeler leur histoire ; et on verra que cette « nouvelleté de motz », ce sont les hérétiques qui en sont responsables, les hérétiques qui, se virans çà et là comme serpens, trouvent manière d'eschapper, sinon qu'on les presse de près, et quasi qu'on les tienne en serre. » — Telle était, en elîet, la situation où se trouvaient les Pères, qui n'ont pas voulu laisser de « subterfuge aux méchans », lesquels profitaient de « toute obscurité de paroles » comme d'une « cachette pour couvrir leurs erreurs •*. » Et Calvin raconte comment le dogme de la Trinité a été formulé contre
I. B'', p. 225. — i. xiii, 13, 14. — Un des passages anti-intellectualistes ajoutés en 1559.
:i. I, XIII, 3. — Tout ce passage date, à peu près mot à mot, de 1536. (I, p. 59, 60.) Il est introduit en 1536 par cette transition : oblatranl hœrelici. En 1539, au.x hérétiques sont ajoutés certains hommes « qui ne sont point du tout mauvais > (Bf, p. 230) et qui cependant « murmurent >. {Freiiiiiitt etiam non mali quidam viri sed impendin siinp/iciores.) En 1559, Calvin a eu à subir les attaques de Scrvet et de ses amis : il est moins conciliant. Les hommes « point du tout mauvais » font place aux « opiniâtres » (quidam nintis morosi). — 4. B' , p. 230, 231. I, XllI, 3. — ."i. Ibid.
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Arius et Sabellius : « Arrius confessoit Jésus-Christ estre Dieu et Fils de Dieu, pour ce qu'il ne pouvoit résister à tant de tesmoignages de TEscriture. Et, comme s'estant acquité, faisoit semblant de consentir avec les autres : mais ce pendant il ne laissoit pas de dire que Christ avoit esté créé et qu'il avoit eu commencement comme les autres créatures. Les anciens Pères, pour retirer ceste cautellc malitieuse de ces ténèbres, ont passé oultre, et ont déclairé Christ estre Filz Eternel de Dieu, et d'une mesme substance avec son Père. Lors est venue en avant l'impiété des Arriens, en ce qu'ilz n'ont peu porter ceste doctrine, mais l'ont eu en exécration. Que si du commencement ilz eussent confessé sans feintise Jésus-Christ estre Dieu, ilz n'eussent point nyé son Essence divine. Qui sera celuy qui osera accuser les bons Pères comme cupides [i56o: convoiteux] de noyses et dissentions, d'autant que, pour un petit mot, ilz se sont tellement eschauffez en combat, jusques à troubler la tranquilité de l'Eglise ? Car ce petit mot monstroit la différence entre les vrais chrestiens et les hérétiques '. »
Comment, à propos de ce petit mot, qui n'était pas môme un mot entier, mais une partie de mot (il s'agissait dun iota de plus ou de moins), ne pas penser à la déclaration de Vinet dans son dernier article théologique: « Les théologiens ont moins d'instinct que le peuple ; mais les théologiens furent peuple à Nicée, et les héritiers immédiats de leur doctrine furent, à notre avis, quelque chose de mieux que les martyrs d'une diphtongue -. »
C'est ainsi que dans la conception calviniste de l'histoire des dogmes, nous trouvons un ferme appui pour la théorie, à nos yeux essentielle, sur la valeur négative du dogme. En général, le dogme nie une erreur. Sans doute, la vérité précède l'erreur, comme la lumière précède l'ombre. Mais la vérité, contenue dans le dogme, est formulée pour réfuter une erreur. On peut dire que tout dogme est une épée dont la pointe est une négation''. Les termes de la formule sont donc choisis pour nier et pour réfuter. Et c'est cette négation et cette réfutation qui ont donné au dogme toute sa portée historique, qui nous en révèlent aujourd'hui et nous en expliquent l'influence. — Conception capitale, nous le répétons, qui domine toute l'intelligence de l'histoire des dogmes. Faire abstraction de l'erreur réfutée, et, dans les termes de la formule, ne plus voir que l'expression directe d'une vérité, c'est se condamner à l'inintelligence et à l'injustice; de la part dun croyant, c'est une sottise, et de la part d'un incrédule, c'est une calomnie. Nous le verrons tout spécialement à propos du dogme de la prédestination ''.
I. Bf, p. 231, 232.1, XIII, 4. En 1559, Calvin reproduit, en l'approuvant, l'excuse «que fait saint Augustin »: « Asçavoir que la nécessité a comme par force arraché ce mot pour la povreté et défaut du langage humain en chose si haute : non pas pour exprimer du tout ce qui est en Dieu, mais pour ne pomt taire comment le Père, le Fils et le sainct Esprit sont trois. » I, XIII, 5.
i. Semeur, 28 octobre 1846.
.3. Voir E. Doumerguc, Calvin, le fondateur des libertés modernes, 1898, p. iS, 19.
4. Cette théorie est celle des docteurs les plus célèbres, les plus orthodoxes. Ainsi Athanase : < S'il ne nous est pas permis de comprendre Dieu, nous pouvons dire ce qu'il n'est pas.... Quoique nous soyons trop distant, par nature, du Fils de Dieu, pour que nous soyons capables de le comprendre, nous pouvons,
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Et cependant, après avoir ainsi prouvé que les mots n'ont pas été « inventez témérairement», Calvin déclare que «telles formes de parler n'expriment pas tant noo : ric-à-rir quel est Dieu li56o : en soyl qu'elles accommodent la cognoissance de luy à nostre ignorance'. « Il dit même : «Je voudroye qu'ilz les mots! fussent ensevelyz, moyennant que ceste Foy fust en tout le monde, le Père, le Filz et le sainct Esprit, estre un seul Dieu, et toutesfois que le Filz n'est' point le Père, ne l'Esprit n'est point le Filz, mais qu'il y a distinction de propriété. » Et encore : « Au reste je ne suis pas si rude et extrême de vouloir susciter de grandz combatz pour les simples mots-.» Comme saint Augustin, Saint-Hilaire s'e.xcuse de mettre en avant de nouveaux vocables. En conséquence « telle modestie » de ces saints personnages « nous doibt admonester, que nous ne condamnions point trop légièrement [i56o : que nous ne soyons pas trop rigoureux à condamner incontinent! ceux qui ne voudront souscrire à tous nos motz i56o : qui ne se voudront arrester à nostre guise de parler]. » Et le texte de 1559 ajoute : « Moyennant qu'ils ne le facent point ou par orgueil et insolence, ou par finesse et malice \ »
I. Calvin n'écrivait pas ici des phrases vagues et vaines. Non seulement c'était un homme à faire ce qu'il disait, mais il l'avait déjà fait, et tout ce développement de la doctrine de la Trinité, en iSSg, se borne à reproduire ce que notre Réformateur avait dit et fait, en i53j, dans une circonstance difficile, au moment de la discussion avec Caroli '*.
L'ancien moine de Paris avait accusé les prêcheurs de Genève, Farel et Calvin, d'arianisme, dans une première réunion, à Lausanne, le 17 février iSSy, et avait demandé à Calvin, pour prouver son orthodoxie, de signer les trois symboles : des Apôtres, de Nicée et d'Athanase. Or Calvin avait refusé, en prononçant cette parole : « Nous avons juré la foi en un seul Dieu, et non en Athanase, dont le symbole n'a été approuvé par aucune Eglise légitime''. » — La situation était critique pour les Réformateurs. Un colloque se réunit à Berne, du 28 février au 1" mars i53j. Caroli renouvelle son accusation d'arianisme contre les prêcheurs de Genève. Calvin riposte avec passion : « Je te prie, d'où sais-tu que j'ai jamais été infecté d'hérésie arienne?... Tu ne trouveras personne qui affirme plus net-
et même c'est facile, réfuter les propos i)rofércs par les hérétiques et dire : Ce n'est point là le Fils de Dieu. » Voir notre volume : Les Etapes du Fidrisine, p. 49 et ss., où nous parlons de « l'agnosticisme chrétien ».