LE PECHE ET LA RAISON IDI
chez l'homme, que à propos de la première Table, bien que ce a petit » puisse défaillir {deliqiiium pati)^ « mesm.es aucune fois en ceste partie', » Calvin en arrive à se heurter à des exceptions formelles, qui contredisent son jugement sur la corruption totale et universelle de l'homme. Or, loin de les écarter, il les enregistre loyalement. « En tous siècles, il y en a eu quelques-uns qui, par la conduictc de nature (natura duce)^ ont aspiré en toute leur vie à vertu; et mesmes quand on trouvera beaucoup à redire en leurs meurs, si est-ce qu'en l'affection d'honnesteté {hoiiestatis sliidin), ils ont monstre qu'il y avoit quelque pureté en leur nature (nonnihil iii natura sua purilatis).... Ces exemples nous admonestent- que nous ne debvons point réputer la nature de l'homme du tout vicieuse (/// totuin vitiosam), veu que par l'inclination d'icelle {ejus inslinctu) aucuns non seulement ont faict plusieurs actes excellens, mais se sont portez honnestement en tout le cours de leur vie (perpetuo tennre vitœ honestissime se gesserunt) ^. »
Voici d'autres déclarations non moins importantes : « Il y a quelques certaines premières conceptions de justice et droiture imprimées naturellement es esprits des hommes.... Combien qu'ils n'ayent point la loy de Moyse escrite, toutesfois ils ne sont pas du tout despourveus de cognoissance de droiture et équité.... II [saint Paul' oppose nature à la Loy escrite, entendant par cela que les Gentils ont quelque lueur naturelle de justice qui leur esclaire. — Ils portent engravé es leurs cœurs un avis et jugement par lequel ils discernent entre le tort et le droict, entre honnesteté et vilenie '*. »
« Par ce mot de clarté, Jean signifie que l'image de Dieu est imprimée en nous, d'autant que nous avons intelligence et raison, que nous discernons entre le bien et le mal, que les hommes sont nais pour avoir quelque ordre, quelque police entre eux; qu'un chacun a sa conscience qui lui rend tesmoignage que cela est mauvais, que cela est bon. Voilà donc un privilège que Dieu a donné aux hommes, c'est qu'il ne les a point seulement vivifiez; mais il a illuminé leurs âmes tellement qu'ils jugent et discernent, mesmes ils appréhendent la vie éternelle. Quand donc nous penserons bien à ce qui est aux hommes, il est certain que nous en serons esbahis : mais il n'y a rien qui nous puisse plus estonner que ceste raison que Dieu a mise en nous ''. »
Si l'on cherche une négation formelle de la corruption totale de la nature humaine, la voilà : nous ne devons pas penser que la nature humaine est totalement viciée {in totum vitiosam).
Il est vrai que, de ce fait capital, Calvin donne deux explications.
La première, c'est que les vertus des hommes déchus sont en définitive des dons de Dieu agissant par sa Grâce générale''.
« Ceste est la plus certaine et facile solution de dire que telles vertus ne sont pas communes à la nature {communes naturce dotes), mais sont grâces specialles
1. Bf-, p. 63. II, II, 24. — 2. L'édition de 1539 dit : nos monent; 1541 traduit: nous admonesleiil; l'édition de 1559 dit: nos monere videnttir; la traduction de 1560 continue à porter: nous ailinonesletil.
.•». B>', p. 69, 70. II, III, 3. — 4. Commentaires. Rom. II, 14, iS- — ^'- Sermons sur le livre de Job. Opéra XXXIII, p. 489, 490. — 0. « Generalis Uci gratia •. 1559. II, 11, il-
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du Seigneur {spéciales Dei gratias)^ lesquelles il distribue mesmes aux meschans, selon la manière et mesure que bon luy semble'. » « En disant que l'esprit humain de nature est capable de cognoistre les choses d'ici-bas, et qui concernent la vie présente, ce mot de nature n'emporte pas que ce ne soit un don de Dieu, mais c'est pour signifier que cela est donne aux incrédules aussi-. »
Et si quelqu'un objectait: mais qu'est-ce donc que « l'esprit de Dieu a à faire avec les iniques » ? Calvin lui répondrait : « Ce qu'il est dist que l'Esprit habite seulement aux hommes fidèles, cela s'entend de l'Esprit de sanctification, par lequel nous sommes consacrez à Dieu pour estre ses temples. Cependant toutefois Dieu ne laisse point de remplir, mouvoir, vivifier par la vertu de ce mesme Esprit toutes créatures^. »
La seconde explication, c'est qu'il ne faut jamais considérer un acte en soi, isolé: il faut toujours considérer l'état, dont cet acte est la manifestation. Tel acte vu par l'homme est excellent ; ce même acte vu par Dieu, dont l'œil, à travers l'acte, pénètre jusqu'au cœur, n'en est pas moins sans mérite. « Je confesse que les vertus [speciosœ dotes) qui ont esté en Camillus ont esté dons de Dieu, et qu'elles pourroyent estre veues louables (jure commeudabiles videri), si on les répute en elles-mêmes. » Mais il faut « revenir au cœur >> (ad animum redeuudwn). Camillus était un « homme naturel », et son cœur « a esté tel»'*. Car c'est au cœur qu'est l'intention, le désir, et tout revient là. « Quand il n'y a nulle affection de glorifier Dieu, le principal de toute droicture fait défaut. Or, il est certain que tous ceux qui ne sont point régénérez sont vuides et despourveus d'un tel bien. » Dès lors, « quant aux vertus qui trompent d'une vaine apparence, elles seront bien louées en Testât politique, et du commun bruit des hommes, mais au siège judiciel de Dieu, elles ne vaudront pas un festu pour acquérir justice'. »
Et sans doute ces explications sont importantes. Mais elles ne suppriment pas le fait, à savoir : que, soit parce qu'il reste quelque chose de bon en l'homme, soit parce que Dieu, par sa Grâce générale, met quelque chose de bon en tous les hommes, la raison de l'homme, de l'homme naturel, n'est pas totalement privée de tout bien depuis la chute''.
En définitive, il se trouve que Calvin, — qui est fameux par son insistance à déclarer la nature de l'homme corrompue par la chute, — est celui des Réformateurs qui fait le plus appel à la nature humaine. Il y fait un appel constant. J'ai noté une quarantaine d'appels à la nature, dans les Sermons sur le Deutérouonie, rien que dans un volume :
I. B>, p. 71. II, III, 4- — à. Serinons sur Joh. Opéra XXXIV, p. 503. — ."t. 13^, p. 57. i\^ n, 16. — 4. Bf, p. 71. II, m, 4. — 5. 1559. II, III, 4. — 6. Kanipschultc prétend que Calvin dépasse Luther et refuse toute concession (irgeiid eht Ziiffcs/tindniss) à la raison humaine. Johaiiii CaMn, I, 1869, p. 260. — On voit jusqu'à quel point Kampschulte est dans l'erreur.
LE PÉCHÉ ET LA RAISON l53
« Nature aussi nous enseigne '. » — « Nature ne l'enseigne point*. » — Il est vray que nature enseigne cela ^ » — « C'est contre tout ordre de nature \ »
— « Une chose horrible et contre nature ''. » — « Des actes contre nature ^ » — « Chose monstrueuse et contre nature ". » — « Les cheveux nous dressent sur la teste, et nature nous y contrainte » — « Cela dérogue à tout ordre de naturel »
— « Cela est répugnant à nature'". » — « Cela est contre nature". » — « Ce seroit pervertir l'ordre de nature'*.» — « Il y a une nature commune entre tous les hommes 'l » — « Nature nous monstre ce qui est équitable '^ » — « L'intention de Dieu est qu'on obser\'e l'ordre de nature '^. a — « Hommes et femmes despittent Dieu pour ce qu'ils ne se peuvent tenir en cest ordre de nature, qui est la vraye reigle "^. » — « Quand nous avons oublié nostre Dieu, il faut bien que nous oublions aussi tout ordre de nature *'. » — « Le mariage tiendra indissoluble quant à la loy de nature, et quant à la volonté de Dieu qui la institué "*. » — « Si cela est violé, tout ordre de nature est corrompu ''^ » — « 11 ne faut pas changer tout ce qui est en nature -". » — C'est une « souillure » de (t desguiser l'ordre de Dieu -'. » — Apprenons « à garder ceste équité de nature, de ne faire à autruy sinon ce que nous voulons qu'on nous face^". » — Dieu a mis la simplicité en « nature" ». — «'Voici une cruauté contre nature-'*. » — « N'ayons point en nos maintiens... choses qui soyent contre Thonnesteté de nature ^''. »
Voici une autre série de passages empruntés aux Sermons sui- le livre de Job :
A propos des princes qui bâtissent des palais dans des lieux déserts, inaccessibles, c'est, dit-il, « une ambition qui outrepasse l'ordre de nature : ils combatent contre nature, ils veulent réformer le monde et l'ordre que Dieu y a mis -''. 1) — « Nature nous enseigne que nous devons aller à Dieu pour obtenir ce qui nous défaut-'. » — « Ici nous voyons un ordre tel que nature enseigne.... Si nous suivions ce que nostre Seigneur nous monstre, je di selon l'ordre de
nature Les hommes ne peuvent souffrir que Dieu les conduise et les gouverne;
mesmes, comme j'ay dit, ils corrompent tout l'ordre de nature par leur audace***. »
Et dans les Sermons sur le Nouveau Testament, les mêmes mots et les mêmes idées reviennent aussi souvent que dans les Sermons sur l'Ancien. Voici quelques citations des Sermons sur la Première à Timothée :
« Encores qu'il n'y eust point de prescheurs ni de chaire, encores que nous n'eussions point de Evangile, suyvons seulement le sens naturel que Dieu nous a donné. Ne voit-on pas les confusions si vileines que nous devons avoir la bouche close -^? » — « 11 faut observer cest ordre naturel que Dieu a establi entre nous^"», — contempler « l'ordre de nature » ^'. — « Il y a une conformité entre
1. Opéra XXVIII, p. 29. — "2. p. 36. — 3. p. 212. — i. p. 230. — .ï. p. 483. — «■ P- 455- — '■ P- 535- — 8. Ibid., p. 406. — 9. p. 52. — 10. p. 453. — 11. p. 31g. — )-2. p. 148. — 13. p. 659. — >4- P- 187- — l.ï. p. 31. — ItJ. p. 37. — 17. p. 454. — IS. p. 142. — 19. p. 49- — 20. p. 34. — 21. p. 35- — --■ P- 236. — 23. p. 38. — 24. p. 322. — io. p. 234. — 2rt. Sermons sur le livre de Job. Opéra XXXIII, p. 161. — 27. Ibid., p. 566. — 2S. Ibid., XXXIV, p. 549, 550. — 29. Sermons sur la Première à Timothée. Opéra LUI, p. 58. — :iO. Ibid., p. 219. — 31. Ibid.. p. 220.
JEAN CALVIN IV
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la loy de Dieu et l'ordre de nature qui est engravé en tous hommes ^ » — « Nous avons cela engravé de nature en nous. Qu'on aille interroguer les payens, et chacun pourra donner ceste leçon,... et qui plus est, les bestes brutes en leur qualité nous peuvent enseigner ceci C'est Dieu qui leur a baillé une inclination de nature.... Nature nous devroit induire à cela.... Nature mesme ne nous enseigne-elle pas ce qui doit estre cognu à tous ? « Ho ! voilà, je n'ay point esté » enseigné en l'Evangile. » Et n'avois-tu point en nature une doctrine suffisante?... N'avons-nous point une cognoissance suffisante C'est une chose trop
puérile d'alléguer que nous n'avons point esté enseignez en l'Evangile de ce que nous devons sçavoir mesmes de nature^. » — « Dieu a engravé en nos cœurs, de nature, une telle cognoissance ^ »
Bonté envers notre prochain : « Quand nous défaillons en cest endroit, nous dépravons ce qui nous devroit estre cognu mesmes de nature, encores que nous
n'eussions ne foy, ne religion, ne cognoissance de la Loy, ni de l'Evangile
Nature conduit les païens à cela ^. » — La modestie pour les femmes un peu plus âgées : « Nature et quelque honte les contraignent de prendre accoustrement
plus modeste "■ » « Elles voudront en despit de Dieu et de nature estre
braves ^bien habillées'.... » — Chez certains orgueilleux, il y a « une dissolution désespérée contre Dieu et contre nature ''. » — Les femmes doivent garder la maison: « Nature le monstre, et mesmes les payens ont bien sçeu déclarer cela.... » « Quand Dieu l'ordonne et que nature mesme le monstre, que faut-il batailler là-dessus ' ? »
En voilà largement assez, ce me semble, pour nous montrer jusqu'à quel point nous devons réformer les idées courantes, légendaires, sur la corruption totale de la raison naturelle et de la nature humaine, daprès Calvin.
1. Opéra LUI, p. 456. — 2. Ibid., p. 468, 469. — ;). Ibid., p. 587. — i. Seriiioits sur l'épitre à Tite. Opéra LIV, p. 441. — o. Ibid., p. 506. — ti. Ibid., p. 508. — 7. Ibid., p. 514, 516.