Revenons donc à ces souffrances expiatoires
.. 11 n'y avoit rien de fait si Jésus-Christ n'eust souffert que la mort corporelle [s'il se fust offert à endurer la mort sans aucune destresse ne perplexité, mais comme en se jouant * ] ; mais il estoit besoin qu'il portast la rigueur de la veno-ence de Dieu en son âme; » il devait lutter « comme main à main contre l'horreur de la mort éternelle; » il devait endurer «les tormens espovantables que doyvent sentir les damnez et perdus -. »
Il est vrai que « certains brouillons dressent les cornes contre ceste doctrine^. »
Ecartons toute idée de colère de Dieu contre Jésus-Christ '*. « Car, comment se courrouceroit le Père à son Fils bien-aimé, auquel il dit qu'il a prins tout son plaisir ? » Jésus-Christ a senti le courroux de Dieu contre « les pécheurs^. »
Il n'en reste pas moins que Jésus-Christ a connu le désespoir''. Cette affirmation est digne d'être notée, car on a fort reproché à Calvin d'attribuer « au Fils de Dieu un désespoir contraire à la Foy. » Calvin s'explique :
« Premièrement, quant à la crainte et estonnement de Jésus-Christ, que les Evangélistes preschent si clairement, ces canailles sont trop hardis d'en esmouvoir question. Car, devant que le temps de la mort veinst, il est dit qu'il a esté troublé en esprit et affligé d'angoisse; quand c'est venu à joindre, qu'il a commencé d'estre plus fort espovanté. Si quelqu'un dit que c'a esté fcintise, l'eschappatoire est trop vilenc. Nous avons donc, comme dit S. Ambroise, à confesser franchement la tristesse de Jésus-Christ, si nous n'avons honte de sa croix. Et, de faict, si son âme n'eust esté participante du chastiment qu'il a porté, il eust esté seulement Rédempteur des corps '. »
Il ne nous faut pas trouver « estrange » cette « infirmité » de Jésus-Christ. Elle a été volontaire; il y a été induit « par sa miséricorde et sa pure amour qu'il nous a portée. » Donc cette infirmité ne « diminue rien de sa vertu ».
Volontairement son àme a souffert « l'ire et la malédiction » dont Dieu punit le péché. Et là est précisément la cause de son désespoir. On s'en étonne. « Mais je prie les lecteurs de bien considérer combien il seroit honorable à Christ d'avoir esté plus craintif et couard que beaucoup de gens' du commun {ple-
I. II, XVI, II. — -'. II, XVI, 10. — 3. II, .XVI, 12. — 4. Voir ce que nous avons dit plus haut sur Dieu qui hait et aime à la fois le pécheur. — 5. II, xvi, ii. — ti. Voir ce qui est dit plus haut sur le doute de Jésus-Christ. — 7. II, xvi, 12. Ajouté en 1559- — << La traduction de 1560 dit « gens de cœur failli, » ce qui parait à la fois un non-sens et un contre-sens.
l'œuvre du médiateur 23 1
rosque gregarios homines). Les brigans et malfaiteurs prenent le frein aux dents pour aller à la mort; plusieurs la mesprisent de telle constance qu'il semble que ce leur soit un jeu, les autres la portent tout doucement. Que le Fils de Dieu en ait esté si fort estonné et comme transi, quelle constance ou magnanimité seroit-ce ? Car les évangélistes récitent de luy ce qu'on estimeroit estre incroyable et contre nature : c'est que, pour la véhémence de sa destresse, les gouttes de sang luy sont tombées de la face.... Quelle honte seroit-ce que le Fils de Dieu eust esté si efféminé de se tormenter jusques-là pour la mort commune, qu'il suast sang et ne peust estre recréé que par la vue des
anges '. »
1 . Anselme a affirmé avec une énergie qui n'a pas été dépassée (et c'est là ce qui assure à sa théorie une valeur durable) la gravité du péché, par conséquent la nécessité de l'expiation. Toutefois, si l'on ne considère que son Cur Deiis hoiuo, et qu'on laisse de côté ses lettres et ses méditations, où il se montre le père de la mystique, on peut lui reprocher de n'avoir insisté que sur un élément, le plus important, il est vrai, dans la question, la sainteté.
Après lui, Abélard ne fixa son attention que sur un autre élément, l'amour de Dieu, et la mort du Christ perdit sa valeur spécifique. Saint Thomas combina Anselme et Abélard. Mais pour lui la satisfaction off'crte par le Christ n'est que co/zw/z/e/z^ (convenable); et elle est superabondante. — Duns Scot nie encore plus la nécessité de l'expiation.... Et la théologie catholique s'est maintenue dans cette direction ^.
2. La théologie protestante revient à Anselme, qu'elle corrige et complète, en particulier par le dogme des trois charges. Il ne s'agit pas d'une punition infligée à un innocent à la place d'un coupable; il s'agit du ne souffrance volontairement acceptée par le Christ, qui s'est librement mis à la place de l'humanité. De plus, Calvin réclame une rédemption opérée par le Christ tout entier, et une rédemption éternelle. Le Christ a été médiateur avant la chute, car il est médiateur non seulement selon son humanité, mais aussi selon sa divinité : « Cela aussi est vray que tous les actes qu'il a faits pour réconcilier Dieu avec nous, ont regardé à toute la personne, tellement qu'on ne les doit restreindre séparément à une nature''. » — « H n'a pas commencé de faire l'office de médiateur après la cheute d'Adam seulement, mais en tant qu'il est la Parole éternelle de Dieu, c'est par sa grâce que tant les anges que les hommes ont esté conjoints à Dieu pour demeurer en intégrité *. »
3. Faut-il constater, avec certains docteurs, une dilTérence entre la doctrme luthérienne, d'après laquelle Christ, par sa mort, aurait mérité grâce et vie pour
1. Ibid. — 2. Bavinck, III, p. 318. - •!. Kcsponsum ad iratrcs l'olonos, Opéra I.\, p. 3-)o. Opuscules. p. 1758. — i. Ibid., p. 358. Ibid., p. :7S6.
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riuimaniic [causa nwriloria), et la doctrine réformée, d'après laquelle Christ, par sa mort, aurait appliqué aux fidèles la grâce réservée pour eux de toute éternité (causa inslrunwntalis) ' r
Calvin a écrit tout un chapitre pour nier cette différence, et affirmer « que Jésus-Christ vrayement nous a mérité la grâce de Dieu et son salut -. « D'après lui, cette distinction est le fait « d'esprits volages ». Christ a été non seulement « l'instrument ou ministre « de notre salut, mais aussi « autheur, chef et capitaine ». — « La justification des hommes est gratuite, de la pure miséricorde de Dieu, » mais « le mérite de Jésus-Christ, servant à icelle de moyen inférieur, y intervient ^ » Jésus-Christ est la « cause seconde et plus prochaine » de notre salut, et pas seulement « formelle ». Il nous faut « aussi chercher en luy-mesme la matière de nostre salut '. »
C'est ici un de ces points, où, de déductions en déductions, la logique arrive aux questions subtiles. Et, selon son habitude, Calvin maintient les faits sans s'embarrasser outre mesure des subtilités de la logique et de ses déductions. « Esprits volages », dit-il. Et encore : « Quant à questionner si Jésus-Christ a rien mérité pour soy, comme font le Maistre des sentences et les scolastiques, c'est une folle curiosité, et d'en déterminer comme ils font, c'est une audace téméraire "*. »
4. Selon Bellarmin, il y a, entre les catholiques et les protestants, deux différences : 1° d'après les protestants, — et pas d'après les catholiques, — Jésus- Christ a enduré la colère de Dieu et les tourments de l'enfer (c'est toujours la conception tragique du péché qui caractérise le protestantisme); 2° d'après les catholiques, — et pas daprès les protestants, — Jésus-Christ a mérité, non