‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 4)Chapitre 72 sur 149 · II, XVII · texte numérisé non relu

II, XVII

.ï. II, XVII, 6. — Comme exemple de ces déductions, à propos du sujet que nous traitons, on peut citer celle de Dilthey : « L'incarnation est pour Calvin seulement le remède le plus approprié. En cette qualité il est réclamé par le Décret éternel. Ainsi, à la façon de Dans Scot, le lien nécessaire entre Dieu et l'incarnation est brisé. Le noyau central et vital du dogme chrétien de l'incarnation est détruit ». Et encore : « L'élément essentiel de la piété protestante, la confiance en Dieu n'est pas ici le résultat de la Rédemption, mais bien de l'élection qui la détermine. Christ n'est pas l'initiateur {Urlicbcr). mais l'instrument et le serviteur de la grâce. C'est seulement en vertu du bon plaisir de Dieu {ex Dei beneplacito) qu'il pouvait faire quelque chose de méritoire. En conséquence, il est volontiers considéré par Calvin comme le Médiateur entre le décret de salut (?) et l'humanité. Partout ici se fait jour une nouvelle tendance unitaire.... Ici gît la plus profonde différence entre la religiosité de Luther et celle de Calvin.... » (0/>. cit. plus haut, p. 83, 12, n. I.) — Nous ne pouvons que répéter constamment la mCme observation : Calvin ne construit pas son système de haut en bas, à partir du décret éternel; mais de bas en haut, à partir des faits de la Révélation et de la piété. Quand même certaines déductions logiques, scolastiques et subtiles, seraient justes, elles n'exerceraient aucune influence sur son système. Elles ont, du reste, contre elles ses déclarations, ses intentions et les résultats religieux, les conséquences de toute sa pensée. - Au surplus, ces déductions logiques, scolastiques et subtiles ne sont pas justes, et un historien d'une compétence théolo-

l'œi'vre du médiateur 2^^

seulement pour nous, mais pour lui-même ; et c'est avec ces mérites du Christ que les catholiques constituent le trésor des indulgences à la disposition de lEfflise.

Bellarmin oublie une différence plus grande. La doctrine catholique enseigne que la mort de Jésus-Christ efface le péché originel, et les péchés commis avant le baptême. Pour les péchés commis après le baptême, il faut ajouter aux bénéfices de la mort de Christ une satisfaction personnelle, une pénitence imposée par le confesseur. Malgré toutes les subtilités, il reste que, d'après les protestants, le pardon de tous les péchés provient, par la foi, du seul mérite de Christ, et que, d'après les catholiques, ce mérite est plus ou moins insuffisant.

5. Pour achever de « situer » la doctrine calviniste, il ne reste qu'à indiquer sa place dans le développement de la théologie protestante elle-même.

Au moment où la Réforme revint à Anselme complété, au véritable Evangile, elle fut attaquée par toutes les sectes dualistes, panthéistes, apocalyptiques, libertines du moyen âge, et d'avant, depuis les Ebionites et les Gnostiques.

Selon la conception des ultra-protestants surtout mystiques, Christ a révélé aux hommes leur vraie nature, et, dans 1 âge du Saint-Esprit, les hommes sont ce qu'était le Christ. Sa mort et sa résurrection trouvent place dans la nouvelle naissance de chaque individu. L'essence de la religion, c'est le Christ, non pas pour nous, mais en nous; c'est non la parole, mais l'esprit, etc. '. — Plus tard, cette conception mystique trouve des représentants en Bœhme, les Quakers, Antoinette Bourignon, etc.

Selon la conception des ultra-protestants surtout rationalistes, celle du Socinianisme, quand le Christ était sur la terre, il n'était que prophète; Dieu lui fit connaître parfaitement la vérité. Il l'enseigna, et la justifia par une vie sainte, par ses miracles, par sa mort. Après sa résurrection, il a reçu pouvoir de Dieu de fortifier ses fidèles, de les récompenser, et il est ainsi devenu roi et prophète. Il n'y a pas opposition entre ce mysticisme et ce rationalisme, qui communient, comme toujours, fraternellement dans le subjectivisme et le symbolisme. Conclusion : L'expression « Jésus-Christ a souffert pour nous, » n'a pas un sens normatif, disait déjà Fauste Socin. C'est une explication; Dieu n'a pas besoin d'être apaisé par un sacrifice. L'expiation n'est pas nécessaire.... Et l'ultra-protestantisme, par diverses routes, rejoint le catholicisme romain. Au milieu de cet

gique supérieure à celle de Dilthey, le biographe classique de Luther, Kostlin, leur oppose des affirmations absolument contraires. Nous en avons déjà vu plusieurs. En voici d'autres : « Entre la conception de la rédemption selon Calvin, et la conception selon Luther, on a prétendu trouver cette différence que celle de Calvin apporte davantage la délivrance de la volonté esclave du péché, quelle est plutôt la communication dune nouvelle vie morale, tandis que celle de Luther est davantage l'effacement de la culpabilité et la restauration d'un nouveau rapport objectif entre l'homme et le Dieu qui juge et qui, désormais, pardonne. Mais si l'on s'en tient à ce que Calvin a écrit dans son histitulion, et à ce qu'il dit en réalité partout, on ne trouvera ici qu'une différence très relative et très effacée [schiebender). > St. u. Kr., 1868, p. 435, 436. — 1. Bavinck, III, p. 320.

JEAN CALVIN IV

océan des opinions humaines, fixé sur le roc de la révélation, le protestantisme de la Réforme, celui de Calvin non moins que celui de Luther, maintient la gravité du péché et la nécessité de l'expiation, selon l'Evangile des apôtres et du Christ.

Après l'humiliation jusqu'en enfer, la gloire jusqu'à la droite de Dieu.

D'abord la résurrection. Et Calvin explique le passage si controversé de nos jours, et dont il a déjà fait le centre, le résumé perpétuel de la foi, dans sa fameuse lettre à Frani^-ois I", préface de V Institution : « En ce qu'ilz appellent nostre doctrine nouvelle, ilz font moult grande injure à Dieu, duquel la sacrée paroUe ne méritoit point d'estre notée de nouvelleté. Certes je ne doubte point que, touchant d'eux, elle ne leur soit nouvelle, ausquelz et Christ mesmes et son Evangile sont nouveaux. Mais, celuy qui sçait que ceste prédication de S. Paul est ancienne : c'est que Jésus-Christ est mort pour nos péchez, et ressuscité pour nostre justification, il ne trouvera rien de nouveau entre nous '. »

Dans VInstitulion, Calvin écrit : « S. Paul dit qu'il est mort pour nos péchez et ressuscité pour nostre justification : comme s'il disoit que par sa mort le péché a esté esté; par sa résurrection, la justice a esté instaurée. Car comment en mourant nous eust-il peu délivrer de la mort, s'il eust succombé à icelle ? Comment nous eust-il acquis la victoire, s'il eust défailli au combat ? Pourtant nous partissons tellement la substance de nostre salut entre la mort de Christ et sa résurrection, que nous disons: par la mort, le péché avoir esté destruit, et la mort effacée; par la résurrection, la justice establie et la vie remise au-dessus ; et en telle sorte que c'est par le moyen de la résurrection que la mort a son efficace ". »

L'Ascension n'est pas davantage un article « superflu » pour notre foi. Jésus- Christ « a vrayement lors exalté son règne, quand il est monté au ciel. » « Il nous est présent d'une façon plus utile que quand il a conversé en terre. » « Il vous est expédient [a-t-il dit] que je m'en aille. » — « Et de faict, nous voyons combien il a plus largement espandu les grâces de son esprit, combien plus il a amplifié sa majesté, combien il a déclairé d'avantage sa puissance » « Il gouverne le monde par une vertu plus présente qu'auparavant ^. »

Et enfin, quand il est dit qu'il est assis «à la dextre du Père, « il faut entendre « qu'il a esté ordonné Seigneur du ciel et de la terre, et qu'il en a prins solennellement la possession; et non seulement qu'il l'a prinse une fois, mais qu'il la maintient jusques à tant qu'il descendra au jour du jugement *. »

En attendant, « il apparoist là continuellement pour nostre advocat et intercesseur'^. » Et «de là nous revient une singulière consolation : ...tant s'en faut qu'il monte en son thrône pour nous condamner. Car comment un prince de si grande clémence perdroit-il son peuple ? Comment le chef dissiperoit-il

l. Bf, p. c. — i. II. XV], 13. — .t. Ibid., 14. i. Ibid., 15. — 3. Ibid., 16.

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ses membres ? Comment l'advccat condamneroit-il ceux dont il a prins la défense ?» — Ce n'est pas « une petite asseurance ' ».

Et toujours et partout se manifeste la préoccupation religieuse. .A. propos de l'article : il est assis à la droite de Dieu, un paragraphe commence ainsi : " De cela reviennent divers proufits à nostre foy '. " — A propos de l'article : 11 jugera les vivants et les morts, il y a un paragraphe qui commence ainsi : « De là nous revient une singulière consolation^. »

Du reste, et d'une façon générale, voici comment Kostlin s'exprime sur l'activité du Christ glorifié, d'après Calvin : « A la satisfaction que le Christ a accomplie pour nous par son obéissance et sa souffrance s'ajoute enfin l'activité du Sauveur glorifié.... Ici, cette activité, par laquelle le Christ communique sa vie au croyant, acquiert décidément pour Calvin sa principale importance. Et cette importance croît de plus en plus avec le développement de Vlnstitution \ »

C'est en iSSg que sont ajoutées les phrases : « De là reviennent divers profitz à nostre foy... Il est assis en haut, afin que de là espandant sur nous sa vertu, il nous vivifie en vie spirituelle^. »

Finalement, quand le jugement aura été prononcé, la médiation cessera, et il n'y aura plus de Médiateur".

L'office de Médiateur a commencé avant l'incarnation. Il se continue après l'ascension. Mais il finira à la fin des temps, quand Jésus-Christ remettra le royaume à son Père. Alors Jésus-Christ redeviendra ce qu'il était auparavant :

« Jésus-Christ, en tant qu'il nous conjoinct au Père, selon nostre petitesse et infirmité, régnera jusques à ce qu'il soit apparu pour juger le monde. Mais après que nous serons faits participans de la gloire céleste, pour contempler Dieu tel qu'il est, lors s'étant acquitté d'office de Médiateur, il ne sera plus ambassadeur de Dieu son Père, et se contentera de la gloire qu'il avoit devant

1. II. XVI, iS. — 2. Ibid., i6. — ■\. Ibid., i8. — 4. Kostlin, p. 444- — •''• Voir Opéra I, p. 70, 534; I. P- 533; B*'. P- '60; II, p. 383 (II, XVI, 16).

6. C'est ici que nous pouvons placer l'explication donnée par Calvin du texte de Jean : « Mon Père est plus grand que moi. » — < La sentence de Christ : le Père est plus grand que moy, a esté restrainte à la nature humaine. De ma part, je ne fay difficulté de l'estendre à toute sa personne, d'autant qu'encores qu'il soit Dieu éternel, si est-ce que quand il est venu descendre à nous, il a commencé à estre au milieu entre Dieu et nous. Pour ceste cause le père est appelé un seul Dieu, d'autant que Christ revestu de son humanité préside tellement sur l'Eglise qu'il a lors luy-mesmes Dieu pour chef, ainsi qu'en parle S. Paul. Par ce mesme moyen Dieu nous gouverne médiatement (s'il faut ainsi parler) par la main de son Fils, jusques à ce que nous soyons amenez par luy à ceste parfaicte et entière conjonction de gloire, en laquelle le Filz sera assujéti au Père, afin que Dieu soit tout en tous. . (< Briève admonition aux frères de Pologne., opéra IX, p. 637, 638. Opuscules, p. 1969.) - « Et ne faut point que Stancarus face ici le brave comme si Jésus-Christ estoit fait moindre que le Père, veu qu'il n'est pas ici question de la nature de la divinité, mais seulement est notée une œconomic ou dispensation du conseil admirable de Dieu, laquelle ne dérogue en rien à la gloire éternelle de Jésus-Christ. De là on recueille une vraye pureté de foy, c'est qu'en un seul Dieu il y a tellement trois personnes, que le Fils n'est point le Père, mais est différent du Père, tellement néantmoins qu'il n'y a qu'une seule essence de tous deux. Dont s'ensuit, combien que ce ne soit point par comparaison, que toutesfois indéfiniment il n'y a qu'un seul Dieu. . (« Ep.stre aux Polonais. » Opéra IX, p. 647. Opusculesrp- 1972-)

la création du monde. Et de faict, le nom de Seigneur ne s attribue particulièrement à Jésus-Christ pour autre regard, sinon qu'il fait un degré moyen entre Dieu et nous. Ce que S. Paul a entendu disant : Il y a un Dieu duquel sont toutes choses, et un Seigneur par lequel sont toutes choses, (i Cor. VIII, 6.) Voire, d'autant que cest empire temporel que nous avons dit, luy a esté ordonné jusques à ce que sa majesté divine nous soit cognue face à face : à laquelle tant s'en faut que rien soit diminué quand il rendra l'empire à son Père, qu'elle aura sa prééminence tant plus haut. Car alors Dieu ne sera plus chef de Christ, en tant que la déité de Christ reluyra de soy-mesme tout à plein, laquelle est encores cachée comme sous un voile '. »

Contemplant ce Christ, Calvin fait monter jusqu'à lui comme des cantiques. Il s'associe à celui de saint Bernard :

« L'advertisement de S. Bernard est bien digne qu'on y pense : c'est que le nom de Jésus n'est pas seulement clairté, mais aussi viande; pareillement huile de confiture, sans laquelle toute viande est seiche; que c'est le sel pour donner goust et saveur à toute doctrine, qui autrement seroit fade; brief, que c'est miel en la bouche, mélodie aux oreilles, Hesse au cœur, médecine à l'âme, et que tout ce que l'on peut disputer n'est que fadaise, si ce nom n'y résonne ^ » Et voici comment, en son propre nom, il conclut sa christologie : « Si nous cherchons salut, le seul nom de Jésus nous enseigne qu'il est en luy. Si nous désirons les dons du sainct Esprit, nous les trouverons en son unction. Si nous cherchons force, elle est en sa seigneurie. Si nous avons à faire de pureté, elle nous est proposée en sa conception; si nous voulons trouver doulceur et bénignité, sa nativité nous la présente, par laquelle il a esté fait semblable à nous, pour apprendre d'estre pitoyable. Si nous demandons rédemption, sa passion nous la donne. En sa damnation, nous avons nostre absolution. Si nous désirons que la malédiction nous soit remise, nous obtenons ce bien là en sa croix. La satisfaction, nous l'avons en son sacrifice; purgation, en son sang; nostre réconciliation a esté faicte par sa descente aux enfers. La mortification de nostre chair gist en son sépulchre, la nouvelleté de vie, en sa résurrection, en laquelle aussi nous avons espérance d'immortalité. Si nous cherchons l'héritage céleste, il nous est asseuré par son ascension. Si nous cherchons ayde et confort et abondance de tous biens, nous l'avons en son règne. Si nous désirons d'attendre le jugement en seureté, nous avons aussi ce bien, en ce qu'il est nostre Juge. En somme, puisque les thrésors de tous biens sont en luy, il nous les fault de là puiser, et non d'ailleurs ^ »

1. II, XIV, 3- — i. II, XVI, I (ajouté en 1559). — 3. B'', p. 262. Le texte latin n'a pas varié de 1539 à 1559. La traduction de 1560 omet : « si nous avons à faire de pureté, elle nous est proposée en sa conception, » et elle rétablit à la dernière ligne: « pour être rassaziez, > qu'avait omis la traduction de 1541. —

n, XVI, 19.

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