‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 4)Chapitre 82 sur 149 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Renoncement et usage.

I. Le renoncement, i. Le but de la vie. 2. Premier moyen: le renoncement à .soi pour Dieu et pour les hommes. 3. Second moyen : la croix, renoncement suprême et suprême consolation. 4. Troisième moyen: la méditation de la vie à venir. - IL L'usage, i. D'après V Institution. 2. D'après les Serinons.

A justilication par la foi est le » moyen " pour arriver à la vie chrétienne : cette vie elle-même est le » but ». (Test donc Téthique calviniste proprement dite qui attire maintenant notre attention '.

En 1539, le chapitre unique: « De la vie chrestienne », était le dernier, et couronnait l'édifice de y Institution chrétienne'^ . — Tout de suite ce chapitre devint célèbre comme l'un des meilleurs traités de Calvin, et probablement on l'imprima, à part, avant juillet 1540.

Nous savons ' que Pierre de la Place, — étudiant à Poitiers de i534 à 1541, avocat du roi à la cour des aides vers 1342, président de la même cour en i553, surnommé «le Michel de l'Hôpital des protestants », à cause de son intégrité et de son esprit de tolérance, victime de la Saint-Barthélémy, — avait été, dès sa jeunesse, fortement attaché aux vérités évangéliques. Au milieu de l'année 1540, il écrivait de Poitiers à Calvin : v. Sache... que, parmi tes ouvrages, j'ai lu et relu so\x\cn\. [sepiiis lectitassem) nn certain opuscule, qui a pour titre : Vita hominis chrisiiani, dans lequel tu enseignes Christ avec tant de soin; mais cette lecture (quoique répétée) ne m'a pas suffi, et j'ai trouvé un moyen d'insister et de rester davantage avec cet opuscule. Voilà pourquoi j'ai entrepris sa traduction. Il y a deux ou trois jours que je l'ai achevée. »

Cette traduction existe encore, manuscrite, à la Bibliothèque de Poitiers. —

1. Pour simplifier notre exposition, nous avons interverti l'ordre suivi par Calvin, qui parle du « but > avant de parler du < moyen ». — 2. 13^, p. 784. — •'!. Voir Jean Calvin, I, p. 452 et ss.

Elle ne fut pas publiée, sans doute parce que Tannée suivante, iS.j-i, parut la traduction française de Calvin lui-même *.

En 1559, le chapitre jusque-là unique et dernier est divisé en cinq (VI à X) et inséré au milieu de la troisième partie. Et Calvin parle de la vie chrétienne tout de suite après la foi, la régénération par la foi, la pénitence, comme de l'idéal auquel le chrétien doit tendre, qu'il doit réaliser, et avant la justification par la foi, la liberté chrétienne, loraison, la prédestination.

« Le but de nostre régénération », commence donc Calvin, c'est « qu'on apperçoive en nostre vie une mélodie et accord entre la justice de Dieu et nostre obéissance -. » (Calvin affectionne cette comparaison musicale, et s'en sert très souvent.)

Il ne se dissimule pas qu'il entre ainsi « en une matière ample et diverse, et laquelle pourroit remplir un grand volume, si je la vouloyc bien poursuyvre au Iong^ » 11 s'efforcera d'être court, selon cette déclaration, — omise dans la traduction de i56o, mais introduite en iSSg, — qui trahit sa préoccupation d'ancien humaniste et l'une de ses prétentions littéraires les plus habituelles: «J'aime par nature la brièveté, et peut-être que si je voulais parler avec abondance cela ne me réussirait pas. S'il le falloit, je ne l'essaierais qu'avec peine*. »

On peut dire que son tableau de la vie chrétienne se ramène à l'une de ces antithèses auxquelles se plaisait son tempérament, et qui lui permettaient d'être complet en donnant le maximum de relief aux deux côtés de sa pensée et de toutes choses. La vie chrétienne consiste à « renoncer » à la vie présente (c'est l'objet des chap. VI, VII, VIII et IX). La vie chrétienne consiste à « user » de la vie présente (c'est l'objet du chap. X).

I. Calvin s'adresse à l'Ecriture pour « recueillir de divers passages la façon de bien reigler nostre vie», et trouver quelques-uns de ces « aiguillons et aides», dont notre « tardiveté a besoin ^ ».

Le premier point sur lequel l'Ecriture attire notre attention, et qui constitue le but à atteindre dans notre vie chrétienne, c'est « l'amour de justice ». — L'Ecriture nous « admoneste qu'il nous fault estre sanctifiez, d'autant que nostre Dieu est sainct.... » Et elle nous « remonstre que Dieu s'est réconcilié à nous en son Christ •"'. » « Que sçauroit-on dire plus véhément et de plus grande efficace' ? » Et Calvin, transformant son traité en un sermon, s'écrie: « Puisque Dieu s'est donné à nous pour Père.... Puisque Christ nous a purifiez par le lave-

1. Voir A. Crottet, Petite chronique protestante de France, 1846, p. 106, note. Herminjard, Correspondance des Réformateurs, VI, p. 246 et ss., et n. i, 10 et 11. — 2. iSS9. H'. vi, i. — •'»■ B", p. 784-

i. 1559, III, VI, I. — La traduction française a supprimé cette phrase si caractéristique. — « En face des développements fastidieux, dans lesquels se perdaient les traités moraux des précédents théologiens, Calvin a brillamment montré son talent d'exposer le sujet avec précision, avec une chaleur pleine de vie et avec profondeur. » Kôstlin, Stiid. tind. Krit., 1868, p. 43-

.-;. 1559, III, VI, I. — 6. Bf, p. 785- — '■ B'', p. 786.

JEAN CALVIN IV

2go

ment de son sang.... Puisqu'il nous a associez et entez en son corps.... Puisque luy, qui est nostre chef, est monté au ciel.... Puisque le S. Esprit nous consacre

pour estre temples de Dieu Puisque nostre ànie et nostre corps sont destinez

à rimmortalité. du royaume de Dieu.... \"oylà de bons fondemens et propres pour bien constituer nostre vie, ausquelz on n'en trouvera i^oint de semblables en tous les philosophes ' . »

Alors notre Réformateur s'adresse aux chrétiens de nom, à ceux qui « n"ayans rien de Christ, sinon le tiltre, veulent néantmoins estre tenuz pour chrestiens » :

« 11 appert que c'est à faulses enseignes que telle manière de gens prétendent la cognoissance de Christ : et luy font en cela grande injure, quelque beau babil qu'il y ait en la langue {quamlibet diserte intérim ac volubiliter de evangelio garriant). Car ce n'est pas une doctrine de langue que l'Evangile, mais de vie : et ne se doit pas seulement comprendre d'entendement et mémoire, comme les autres disciplines, mais doibt posséder entièrement l'àmc, et avoir son siège et réceptacle au profond du cœur [in intima cnrdis ajfeclu) : autrement il n'est pas

bien reçeu Nous avons bien donné le premier lieu à la doctrine, en matière

de religion, d'autant que icelle est le commencement de nostre salut, mais il fault aussi que pour nous estre utile et fructueuse, elle entre du tout au dedens du cœur (in pectus iransfiindatur], et monstre sa vertu en nostre vie (/'// mores iranseat}^ voire mesmes qu'elle nous transforme en sa nature {nos in se). Si les philosophes ont bonne cause de se couroucer contre ceux lesquelz font profession ele leur art, qu'ilz appellent maistresse de vie, et cependant la convertissent en une loquacité sophistique : combien avons-nous meilleure raison de détester ces babillars (niigaces istns sophistas), lesquelz se contentent d'avoir l'Evangile au bec, le mesprisant en toute leur vie ? veu que l'efficace d'iceluy devroit pénétrer au profond du cœur {iti affectus cordis intimos), estre enracinée en l'âme cent mille fois plus que toutes les exhortations philosophiques {frigidœ philosophorum parœneses), lesquelles n'ont pas grande valeur au pris '. »

Toutefois, selon son habitude, Calvin ne veut décourager personne. L'essentiel, c'est l'effort, l'effort continu vers la perfection : « Tendre... s'efforcer... aspirer! » Mais pourvu que nous profitions « un petit », pourvu « que le jourd'hui surmonte celuy de hyer, » eh bien ! « si n'est-ce pas tout perdu. » « Et pour ce que, cependant que nous conversons en ceste prison terrienne, nul de nous n'est si fort et bien disposé, qui se haste en ceste course d'une telle agilité qu'il doibt, et mesmes la pluspart est tant foible et débile qu'elle vacile et cloche [et môme rampe sur le sol] ^ tellement qu'elle ne se peut beaucoup advancer: allons un chacun selon son petit pouvoir {facultatulœ) et ne laissons point de poursuyvre le chemin que avons commencé. Nul ne cheminera si povrement qu'il ne s'advance chascun jour quelque peu pour gagner pays '. »

1. Rf, p. 786, 787. III, VI, 3. — s. B», p. 787. III, VI, 4. — 3. La traduction de 1541 et celle de 1560 omettent après vacillando et claudicando ces mots du latin: humi etiam reptando. — l. B', p. 788. III, VI, j.

2. Après le but, les moyens. Après avoir imprimé en nos cœurs « Tamour de justice », l'Ecriture, pour nous permettre de réaliser cette justice, nous donne une « reigle », un moyen, qui tient en un seul mot: renoncement.

L'opposition entre le paganisme et le christianisme éclate une fois de plus. Là l'autonomie et l'orgueil, ici Thétéronomie et Ihumilité. « Geste transfformation... a esté ignorée de tous les philosophes,... car ilz enseignent que la seule raison doibt régir et modérer l'homme, et pensent que on la doibt seule escouter et suyvre, et ainsi luy défèrent le gouvernement de la vie. Au contraire, la philosophie chrestienne veut qu'elle cède et qu'elle se retire pour donner lieu au Saint-Esprit et estre subjuguée à la conduite d'iceluy, à ce que l'homme ne vive plus de soy, mais ayt en soy, et souffre Christ vivant et régnant'. »

Ce n'est pas moi qui vis, disait saint Paul, c'est Christ qui vit en moi. Et, très oratoirement, Calvin s'écrie : « Nous ne sommes point noslres : pourtant que nostre raison et volunté ne dominent point en noz conseilz, et en ce que nous avons à faire. Nous ne sommes point nostres : ne nous establissons donc point ceste fin, de cercher ce qui nous est expédient, selon la chair. Nous ne sommes point nostres : oublions-nous donc nous-mesmes, tant qu'il sera possible, et tout ce qui est à l'entour de nous. Derechief, nous sommes au Seigneur : vivons et mourons à luy. Nous sommes au Seigneur : que sa volunté donc et sagesse préside à toutes noz actions. Nous sommes au Seigneur : que toutes les parties de nostre vie soyent référées à luy, comme à leur fin unique. O combien a proffité l'homme, lequel se cognoissant n'estre pas sien, a osté la seigneurie et régime de soy-mesme à sa propre raison, pour le résigner à Dieu. Car comme c'est la pire peste que ayent les hommes, pour se perdre et ruiner, que de complaire à eux-mesmes; aussi le port unique de salut, est, de n'estre point sage en soy-mesme, ne vouloir rien de soy, mais suivre seulement le Seigneur'. »

Seulement, c'est commettre un bien gros contre-sens que de voir dans le renoncement ^ un sentiment purement négatif. Ce renoncement est tout ce qu'il y a de plus positif: il l'est même doublement. Renoncer à soi, cela veut dire se donner aux hommes et à Dieu. Cette « abnégation, dit en tout autant de termes Calvin, cette abnégation de nous-mesmes, laquelle Christ requiert si songneusement de tous ses disciples '*,... regarde en partie les hommes, en partie

Dieu ■'. »

D'abord : renoncer à soi, pour pouvoir se donner aux hommes. L'Ecriture « baille des commandemens desquelz nostre cœur n'est point capable, s il n'est premièrement vuide de son sentiment naturel®. »

Il faut « que ceste peste mortelle de se aimer et exalter soy-mesme soit arrachée du profond du cœur. » Alors nous penserons : nos biens, ce ne sont pas « noz biens propres, mais dons gratuitz de la largesse divine, » et nous n'en

i. B', p. 790. m, vu, I. — s. B', p. 789. m, vn, I. — 3. En 154". Calvin traduit le mot abnegatio par . abnégation ., et, en 1560, par < renoncement .. - 4. B', p. 790. lH, vu, 2. - 'i. Br, p. 791. Jbid.. 4. - 6, B', p. 791. Ibid., 4.

aurons pas d'orgueil. De plus, nous penserons à nos vices et cela nous réduira « à humilité ». — Au contraire, considérant notre prochain, nous verrons en lui les dons de Dieu, et nous aurons ces dons « en tel honneur et révérence que à cause d'eux nous honorerons les personnes auxquelles ilz résident '. »

La grande difficulté, c'est de chercher (d'utilité de nostre prochain.). Le renoncement seul lèvera cette difficulté : « Renoncer à soy afin de s'adonner du tout à ses prochains! » Et l'on doit constater l'intensité, l'ingéniosité de cette charité : « Tout ce que nous avons de bon, nous avoit esté baillé en garde de Dieu, et ce à telle condition qu'il soit dispensé au profit des autres.... L'usage léo-itime d'icelle [grâce] est une amiable et libérale communication envers noz prochains.... Nul membre n'ha sa faculté pour soy, et ne l'applique point à son usage particulier, mais en use au proffit des autres,... ne provoyant point en particulier à soy, sinon qu'en ayant tousjours son intention dressée à l'utilité commune de l'Eglise.... » Ainsi nous « assubjétirons nostre proffit à celuy des autres ". »

Mais une difficulté succède à l'autre, et Calvin s'efforce de les résoudre toutes avec une persévérance obstinée. Renoncer à soi pour se donner aux autres. Très bien ! Mais les autres ? ne sont-ils pas trop souvent « indignes » de notre charité ? Sans doute, reprend Calvin, « si nous les estimons selon leur propre mérite. » Aussi, dans les autres, au lieu de les chercher, eux, cherchons « l'image de Dieu en tous, à laquelle nous devons tout honneur et dilection^ » C'est bien le plus profond fondement, — le seul solide, — qui ait été jamais posé, pour la solidarité. Aussi, appuyé sur ce fondement, en quels termes Calvin la pro-

clame-t-il !

« Quiconque donc sera l'homme, qui se présentera à nous, ayant à faire de nostre ayde, nous n'aurons point cause de refuser de nous employer pour luy. Si nous disons qu'il soit estrangier, le Seigneur luy a imprimé une marque, laquelle nous doit estre. familière, [pour laquelle raison, il nous exhorte de ne point mespriser nostre chair']. Si nous alléguons qu'il est comtemptible et de nulle valeur, le Seigneur réplique, nous remonstrant qu'il l'a honoré, en faisant en luy reluyre son image. Si nous disons que nous ne sommes en rien tenuz à luy, le Seigneur nous dit qu'il se substitue en son lieu, à fin que nous reconanoissions envers iceluy les bénéfices qu'il nous a faictz. Si nous disons qu'il est indigne pour lequel nous marchions un pas: l'image de Dieu, laquelle nous avons à contempler en luy, est bien digne que nous nous exposions pour elle, avec tout ce qui est nostre. Mesmes quand ce seroit un tel homme, qui non seulement n'àuroit rien mérité de nous, mais aussi nous auroit faict beaucoup d'injures et oultrages, encores ne seroit-ce pas cause suffisante pour faire que nous laissions de l'aymer et luy faire plaisir et service ^ »

Et même ce n'est pas tout : « En s'acquitant de tous les offices qui appartiennent à charité, » il faut encore « s'en acquiter d'une vraye affection d'amitié*. »

1. Br, p. 792. Ibid., 4. — i. B^-, p. 793. 794- Ibid., 5. — 3. B', p. 794- — ''• Ajouté en 1559. — 5. B', p- 794. 79S- m. vu, 6. — 6. Ibid.

RENONCEMENT ET USAGE 2g3

Le « devoir extérieur » n'est pas tout « le devoir comme il appartient. » Le chrétien doit rendre « sa bénéficence amiable par humanité et doulceur. » 11 faut « qu'ilz prennent en eux la personne de celuy qui ha nécessité de secours, qu'ilz aient pitié de sa fortune, comme s'ilz la sentoient et soustenoient, et qu'ilz soient touchez d'une mesme affection de miséricorde à luy subvenir, comme à euxmesmes. » La loi de nature elle-même Texige. Aussi ne sommes-nous point quittes si nous « avons fait notre devoir en quelque endroict, » tout en négligeant le reste. Il faut arriver à ceci : « Un chacun réputera que de tout ce qu'il ha et de tout ce qu'il peut, il est debteur à ses prochains, et qu'il ne doit autrement limiter l'obligation de leur bien faire, sinon quand la faculté luy deffault *. »

Quant au « renoncement de nous-mesmes » qui « regarde Dieu », il ne nous procurera pas des biens moins positifs; il nous enseignera à nous confier, à nous soumettre uniquement à Dieu; et ainsi nous trouverons la modération de nos désirs et l'allégement de nos douleurs. Tout gît en « la bénédiction de Dieu » ; il faut donc « regarder toujours en Dieu. « « En somme, quiconque se reposera en la bénédiction de Dieu n'aspirera point par mauvais moyens et obliques, en nulles des choses que les hommes appétent d'une cupidité enragée, veu qu'il cognoistra que ce moyen ne lui proffiteroit de rien. Lt si luy advient quelque prospérité, ne l'imputera point, ou à sa diligence, ou à son industrie ou à fortune: mais recognoistra que cela est de Dieu. » Et « il aura un soulagement où il pourra mieux acquiescer qu'en toutes les richesses et honneurs du monde, quand il les auroit assemblées en un monceau: c'est qu'il réputera toutes choses estre ordonnées de Dieu, comme il est expédient pour son salut ^. »

3. Pour que ce moyen du renoncement ait toute son efficace, il faut « que l'affection de l'homme fidèle monte plus hault : asçavoir où Christ appelle tous les siens, c'est que un chacun porte sa croix. » Le nom suprême du renoncement, c'est la croix.

« Tous ceux que le Seigneur a adoptez et reçeus en la compaignie de ses enfans se doyvent préparer à une vie dure, laborieuse, pleine de travail et de infiniz genres de maux. C'est le bon plaisir du Père céleste, de exercer ainsi ses serviteurs à fin de les expérimenter. Il a commencé cest ordre en Christ, son Filz premier nay, et le poursuit envers tous les autres ■'. «

Mais il ne s'agit pas de la souffrance pour la souffrance. Bien au contraire. Précisément, la communion à la croix de Christ, si elle est une souffrance, est en même temps une singulière consolation. De même que le Christ a passé par un abîme de maux pour entrer dans la gloire céleste, de même, à travers diverses tribulations, nous parviendrons à cette gloire, à notre tour, par Christ. « Combien ha d'efficace cela pour addoucir toute amertume qui pourroit estre en la croix : c'est que d'autant plus que nous sommes affligez et endurons de misères, d'autant est plus certainement confermée nostre société avec Christ.

1. B», p. 795. Ibid., 7. — i. B", p. 798- ^6«^-. 9- — 3- B'. P-.8oo. HI, vm. J.

Auquel, quand nous communiquons, les adversité/, non seulement nous sont bénistes, mais aussi nous sont comme aydes, pour advancer grandement nostre salut '. »

Et voici qu'il y a comme des degrés pour s'élever à la croix. On dirait qu'il y a des croix plus sublimes les unes que les autres. La croix suprême (Calvin dit: « la souveraine consolation »), c'est « quand nous endurons persécution pour justice : car il nous doibt lors souvenir quel honneur nous faict le Seigneur en nous donnant les enseignes de sa gensdarmerie. »

Puis, prenant ce mot justice dans son sens le plus large, Calvin déclare que nous sommes persécutés pour la justice, « non seulement quand nous souffrons pour deffendre l'Evangile, mais aussi pour maintenir toute cause équitable. » Et il continue : « Soit doncques que pour deffendre la vérité de Dieu contre les mensonges de Satan, ou bien pour soustenir les innocens contre les meschans, et enipescher qu'on ne leur face tort et injure, il nous faille encourir haync et indignation du monde, dont nous venions en danger de nostre honneur, ou de noz fortunes, ou de nostre vie, qu'il ne nous face point de mal de nous employer jusques-là pour Dieu, et que nous ne nous réputions malheureux, quand de sa bouche il nous prononce estre bienheureux. Il est bien vray que povreté, si elle est estimée en soy-mesmes, est misère; semblablement exil, mespris, ignominie, prison : finalement la mort est une extrême calamité. Mais où Dieu aspire* par sa faveur, il n'y a nulle de toutes ces choses, laquelle ne nous tourne à bonheur et félicité. Contentons-nous donques plustost du tesmoignage de Christ, que d'une faulse opinion de nostre chair: de là il adviendra, qu'à l'exemple des apostres, nous rejoyrons touteffois et quantes qu'il nous réputera dignes que nous endurions coutumelie pour son nom. Car si estans innocens et de bonne conscience, nous sommes despouillez de noz biens par la meschanceté des iniques, nous sommes bien apovris devant les hommes, mais par cela les vrayes richesses nous accroissent envers Dieu. Si nous sommes chassez et bannis de nostre pais, nous sommes d'autant plus avant receuz en la famille du Seigneur. Si nous sommes vexez et molestez, nous sommes d'autant plus confermez en nostre Seigneur, pour y avoir recours. Si nous recevons opprobre et ignominie, nous sommes d'autant plus exaltez au royaume de Dieu. Si nous mourons, l'ouverture nous est faite en la vie bienheureuse. Ne seroit-ce pas grand'honte à nous d'estimer moins les choses que le Seigneur a tant prisées, que les délices de ce monde, lesquels passent incontinent comme fumée "*. »

Peu à peu, sans que nous nous en soyons aperçus, le chrétien a fait place au martyr. Et nous avons l'idéal de la vie chrétienne, à l'usage de ces hommes qui tous les jours étaient exposés à toutes les persécutions, à toutes les morts. On sent comme monter dans le cœur de Calvin le sentiment de l'héroïsme : c'est l'enthousiasme, c'est le ravissement. Mais tout à coup Calvin s'arrête. Il vient de faire la part du sublime dans la vie chrétienne, il n'oublie pas la part de ce

I. B»', p. 8oi, III, vill. I. — i. Traduction littérale des mots latins ubi aspirât favor Dei, où souffle la faveur de Dieu. — 3. H^ , p. 805, 806. Ibid., 7.

qu'il appelle lui-même le « sentiment naturel », héros d'autant plus authentique qu'il ne cesse d'être homme :

" Porter patiemment la croix, n'est pas estre du tout stupide, et ne sentir douleur aucune : comme les Philosophes stoïques ont folement descript, le temps passe, un homme magnanime, lequel ayant despouillé son humanité, ne feust autrement touché d'adversité que de prospérité, ne autrement de choses tristes que de joyeuses : ou plustost qu'il feust sans sentiment comme une pierre, l^t qu'ont-ilz profité avec ceste si haulte sagesse? C'est qu'ilz ont despaind un simulacre de patience, lequel n'a jamais esté trouve entre les hommes, et n'y peut estre du tout; et mesmes, en voulant avoir une patience trop exquise, ilz ont osté l'usage d'icelle entre les hommes.

» Il y en a aussi maintenant entre les chrestiens de semblables [novi sloici) ; lesquelz pensent que ce soit vice, non seulement de gémir et pleurer, mais aussi de se contrister et estre en solicitude. Ces opinions sauvages (haec paradoxa) procèdent quasi de gens oisifz : lesquelz s'exerçans plustost à spéculer qu'à mettre la main à l'œuvre, ne peuvent engendrer autre chose que telles phantasies. De nostre part, nous n'avons que faire de ceste si dure et rigoureuse philosophie (ferrea ista philosophia), laquelle nostre Seigneur Jésus a condamnée non seulement de paroles, mais aussi par son exemple. Car il a gémi et pleuré, tant pour sa propre doleur, qu'en ayant pitié des autres : et n'a pas autrement aprins à ses disciples de faire. Le monde, dict-il, s'esjoyra, et vous serez en tristesse ; il rira et vous pleurerez. Et afin qu'on ne tournast cela à vice, il prononce ceux qui pleurent estre bien heureux '....

» J'ay voulu dire ces choses pour retirer tous bons cœurs de désespoir, afin qu'ilz ne renoncent point à l'estude de patience, combien qu'ilz ne soyent du tout à délivre d'affection naturelle de douleur [quod naturalem dohris affectum exuere non possunt). Or il convient que ceux qui font de patience stupidité, et d'un homme fort et constant un tronc de boys, perdent courage et se désespèrent quand ilz se voudront addonner à patience....

» Au contraire,... si nous voulons estre disciples de Christ,... estant affligez de maladie, nous gémirons et nous plaindrons, et désirerons santé; estans pressez d'indigence, nous sentirons quelques aiguillons de perplexité et solicitude. Pareillement l'ignominie, contemnement, et toutes autres injures nous navreront le cœur. Quand il y aura quelqu'un de nos parents mort, nous rendrons à nature les larmes qui luy sont deues, mais nous reviendrons tousjours à ceste conclusion : néantmoins. Dieu l'a voulu, suyvons doncques sa volunté *. »

Car cette volonté n'est pas fatale : « Et nous n'oyons pas ainsi ceste froide chanson des Philosophes qu'il se faille submettre d'autant qu'il est nécessaire. » C'est une volonté juste et équitable, et surtout c'est une volonté qui tend à notre

salut.

'Voilà « les cogitations qui feront que autant que nostre cœur est enserré

J. B', p. 807. m, vm, 9- — 2. B', p. 307, 808, 809. Ibid., 10.

en la croix par l'aigreur naturelle dicelie, d'autant sera-il dilate de joyc spirituelle '. »

Comment ne pas constater ici que ces admirables sentiments, Calvin les a le mieux exprimés, non pas dans son Institution^ ni dans ses Commentaires, ni dans ses Sentions, mais sur son lit de maladie, non pas comme docteur, ni comme pasteur, mais comme simple fidèle : « De là en avant, raconte de Bèze dans sa première Vie de Calvin, sa maladie jusques à la mort ne fut qu'une continuelle pensée, nonobstant qu'il fust en douleurs continuelles, ayant souvent en sa bouche ces mots du Psaume Sg: « Je me tay, Seigneur, pource que c'est toy qui l'as faict. » Une autre fois, parlant à moy, il s'escria et dit : « Seigneur, tu me piles, mais il me suffit que c'est ta main -. »

Deux remarques nous paraissent importantes :

1° En parlant de la croix, consciemment ou inconsciemment, Calvin parle de lui-même. Je m'empresse de citer M. Lobstein : « La croix est un des plus importants moyens d'éducation dont Dieu se sert pour garder, pour purifier, pour former les siens. Aussi y a-t-il peu de sujets sur lesquels Calvin revienne aussi souvent, et qu'il mette avec tant de soin en lumière. Outre le chapitre de l'Institution, ses commentaires, ses sermons, ses lettres, sont infinirt^ent riches en exhortations, en conseils sérieux et consolants, en pensées profondes, qui se rapportent aux épreuves du chrétien. Oui, la remarque par laquelle il ouvre son magnifique Commentaire sur les Psaumes, que ce qui lui a beaucoup servi « pour entendre plus à plein les complaintes que David fait des afflictions que l'Eglise ha à soustenir,... c'est qu'il a souffert les mêmes choses ou semblables^, » cette remarque se rapporte parfaitement à toutes ces pages pénétrantes. Qui ne sentirait frémir dans ces pages le sentiment le plus intime du lutteur infatigable et constant ? Qui ne sentirait battre le cœur d'un homme vraiment homme, dont la soumission n'est pas la froide insensibilité du stoïcien, mais l'humilité et la confiance de l'enfant vis-à-vis de son Père céleste? Malheureusement, on ne peut pas deviner la profondeur, la chaleur religieuse, que révèlent toutes ces déclarations, dans un résumé court et sec *. »

2» Personne n'est plus éloigné que Calvin de l'insensibilité païenne, du dédain, du mépris pour la douleur et pour la nature qu'on lui a souvent reprochés. Comment a-t-on pu se méprendre à ce point ?

Aux émouvantes déclarations que nous venons de lire, ajoutons-en deux ou trois autres prises dans ses sermons : « Si nous estions comme un tronc de bois

ou une pierre, il n'y auroit nulle vertu en nous Les bestes brutes quelquefois

ne sentent rien, mais elles ne sont pas vertueuses pour cela ^. » — « Il y en a beaucoup qui tiennent pour je ne sais quel courage admirable le fait de n'être effrayé par aucune menace, de n'être ému par aucun danger, comme s'ils étaient plus durs que la roche de Marpesse^. Mais, je vous en prie, fera-t-on un honneur aux pierres et aux troncs de bois, de n'éprouver aucun mal ? Pas le moins du

i. B», p. 810. III, VIII, II. — 2. Opéra XXI, p. 44- — 3- Opéra XXXI, p 20. — 4. Lobstein, Die Ethik Calvins, 1877, p. 83. — 5. Sermons sur le livre de Job. Opéra XXXIII, p. 93. — U. Marpesus ou Marpessus, montagne de l'île de Paros, célèbre par son marbre blanc.

monde. Il n'y a pas place pour la vertu chez ceux qui n'ont pas de sentiment'.» — Et encore» « Personne ne doit s'étonner si nous estimons ces larmes et ces gémissements de David plus que la dureté, la stupidité de beaucoup, dureté et stupidité que beaucoup louent comme la vertu supresmc -. »

Ainsi, en même temps que Calvin fait du renoncement, du renoncement poussé jusqu'à la croix, la cause active, puissante de tout ce qu'il y a de plus actif, la charité envers les hommes et la piété envers Dieu, il enlève à ce renoncement tout ce qui en atïaiblirait la portée, la valeur. Le chrétien renonce, pas du tout par insensibilité, par indifférence. Le chrétien au contraire est un homme qui sent avec toute la puissance de sensation de la nature humaine, qui cherche le bonheur et souffre d'autant plus qu'il est plus sensible.

4. Arrive alors le dernier moyen pour atteindre le but : la méditation de la vie à venir.

Et, dans son suprême effort, Calvin va se servir de ces expressions violentes, dont il est coutumier. Le renoncement va aller jusqu'au « contemnement de la vie présente ».

Sa parole antithétique ne voit plus que deux « extrémitez », c'est qu'il faut que la terre «t nous soit en mespris, ou qu'elle nous tiene atachez en une amour intempérée de soy^. » Sur quoi il faut remarquer que Calvin a beau dire qu'entre ces deux « extrémités » il n'y a pas de «moyen », c'est-à-dire de milieu pour notre mollesse, notre paresse, ce n'en sont pas moins des « e.xtrémités », c'est-àdire des excès qui s'opposent l'un à l'autre : d'un côté « le mépris » et de l'autre « l'amour inlcmpcré » de la terre '. — De plus, il faut bien remarquer qu'il ne serait pas difficile de trouver des passages oîi, au lieu de donner le choix entre les deux « extrémités », Calvin conseille le « moyen ». « Le principal, dit-il textuellement, dans le renoncement [prœcipita abnegationis pars), c'est qu'il nous forme à l'équilibre de l'àme et à la tolérance [ad œqiiinimitatem tolerantiamqiie nos formai)' ». On voit donc dans quel sens Calvin parle de « mépris ». Les expressions plus fortes encore que nous trouverons tout à l'heure {vila coulemnenda, proculcanda) n'ont pas d'autre sens **.

Il s'agit de se « despétrer de ces mauvais liens », d'être arraché à cet « amour intempéré » et si invincible. Calvin insiste dès lors sur tout ce que la terre a de tristesses, de douleurs, et il nous montre dans cette misère de la vie l'appel même, l'aide de Dieu : >' Toute l'âme estant enveloppée et comme empêtrée en délices charnelles cerchc sa félicité en terre. Le Seigneur donc, pour obvier à ce mal, enseigne ses serviteurs de la vanité de la vie présente, les exercitant assiduellement en diverses misères'. »

Mais ici, comme toujours, Calvin a bien soin de ne rien pousser à l'extrême,

I. IlomUia CI in I Lib. Samuel. Opéra XXX, p. 670. - i. Ibid., p. 684. — :i. Br, p. 811. III, ix, 2. — 4. Ibid., I, 2. — 3. III, VII, 8. — 6. m, IX, 4. — 7. Bf, p. 811. III, IX, I. - « Afin qu'ilz ne prennent point trop de plaisir en mariage, ou il leur donne des femmes rudes et de mauvaise teste, qui les tormentent, etc. » Ibid.

JEAN CALVIN IV '

âgS

et surtout de prévenir les conséquences quune logique trop aveugle croirait pouvoir tirer de quelques-unes de ses paroles. 11 spécifie nettement que le « contemnenient de la vie présente » ne doit point engendrer « une hayne d'icelle, ni ino-ratitude envers Dieu. » « Car combien que ceste vie soit pleine de misères inknies, touteflFois à bon droict elle est nombrée entre les bénédictions de Dieu, lesquelles ne sont point à mespriser '. »

Et notre Réformateur énumcre les bénédictions de Dieu dans le don qu"il nous fait de la vie. — D'abord Dieu se montre notre Père, même dans les petites choses, dans les bienfaits journaliers que nous recevons de sa main. — Car alors même que « les tesmoignages de TEscriture deffaudroyent,... encores la nature mesme nous exhorte que nous debvons rendre action de grâces à Dieu, d'autant qu'il nous a créés et mis en ce monde, d'autant qu'il nous y conserve et nous administre toutes choses pour y consister^. » — Ensuite, raison plus grande : dans ce monde. Dieu « nous prépare à la gloire de son royaume. » C'est l'ordre : « Dieu a une fois ordonné que ceux qui doivent estre couronnez au ciel, bataillent premièrement en terre •'. » — Enfin, autre raison, « qui ha aussi son poix » : « Nous commençons yci à gouster la doulceur de sa bénignité en ses bénéfices, à ce que nostre espoir et désir soit incité à appéter la plene révélation. )) Et c'est seulement « après » avoir bien compris que « la vie terrienne est un don de la clémence divine » qu'il « sera temps de condescendre à considérer la malheureuseté de la condition d'icelle, » pour nous délivrer de la « trop grande cupidité, » avec laquelle nous la désirons par une inclination naturelle '.

Calvin insiste plusieurs fois sur cette observation que la vie « terrienne » ne paraît méprisable que par comparaison avec la vie céleste : Quand « les serviteurs de Dieu seront venus à les comparer ensemble, lors non seulement ilz pourront négliger la première, mais aussi la contemner, et ne l'avoir en nulle estime, au pris de la seconde. » Et plus loin : « Parquoy, si la pie terrienne est accomparée à la vie céleste., il n'y a double qu'elle peust estre méprisée et quasi estimée comme fiente ^. "

On voit dans quelle erreur tombent ceux qui tantôt oublient que lorsque Calvin parle du « contemnement » de la vie, il fait allusion à une « extrémité » qu'il n'approuve pas; et qui tantôt oublient que ces jugements méprisants de la vie terrestre ne sont portés qu'en la comparant à la vie céleste.

Aussi bien, après avoir indiqué les raisons qui donnent à la vie terrestre toute la valeur d'une bénédiction divine, Calvin avance une de ses conceptions particulières, peut-on dire, et qui achèvent de faire comprendre ce qu'est pour lui la vie : c'est un dépôt et une vocation. « Toutes choses nous sont tellement données par la bénignité de Dieu et destinées en nostre utilité, qu'elles sont comme en dépoz, dont il nous fauldra une fois rendre raison. » — « Chascun doibt réputer à son endroict que son estât iuy est comme une station assignée de Dieu, à

l. B>, 813. Ibid., 3. — 2. Ibid., 3. — -i. llnd. — '1. Ibid. Ibtd- — ». B>, p. 814. Ibid., 4.

ce qu'il ne voltige et circuise çà et là inconsidérément tout le cours de sa vie. » — « Ft de là nous reviendra une singulière consolation, qu'il n'y aura œuvre si vile, ne sordide, laquelle ne reluysc devant Dieu et ne soit fort précieuse, moyennant qu'en icellc nous servions à nostre vocation*. »

l.a conclusion, c'est que même si nous sommes « las ou faschez » des misères de la vie, et si nous désirons en voir « la fin >>, il faut nous en remettre « au bon plaisir de Dieu % et éloigner « nostre ennuy de tout murmure et impatience. » « C'est comme une station en laquelle le Seigneur nous a colloquez, et en laquelle il nous fault demeurer jusques après qu'il nous en rappelle -. »

En tout cas, ce qui est absolument anti-chrétien, selon Calvin, c'est de redouter la mort : ^< Cela est une chose semblable à un monstre que plusieurs qui se vantent d'estre chrestiens, au lieu de désirer la mort, l'ont en telle horreur, qu'incontinent qu'ilz en oyent parler, ilz tremblent comme si c'estoit le plus grand malheur qui leur peust advenir. Ce n'est point de merveille si le sens naturel est esmeu et estonné, quand nous oyons parler que nostre corps doibt estre séparé de l'âme : mais cela n'est nullement toUérable, qu'il n'y ait point tant de lumière en un cœur chrestien, qu'elle puisse surmonter et opprimer cestc crainte telle quelle, par une plus grande consolation.... 11 nous fault tenir ceste maxime, que nul n'a bien proffité en l'eschole de Christ, sinon celuy qui attend en joye et lyesse le jour de la mort et de la dernière résurrec-

tion ^. »

Voilà ce que Calvin appelle le « renoncement», c'est-à-dire la première partie de la vie chrétienne.

I . Après le <■ renoncement v, « l'usage ». Car il y a un « droict usage des biens terriens. » — Nous n'avons pas à nous en abstenir, pas même de ceux « qui semblent plus servir à plaisir [oblectatinni) qu'à nécessité; » nous avons au contraire à en user « tant pour nostre nécessité comme pour nostre délectation ioblectaineulitm).)) Et voilà tout au moins un singulier e.xorde pour un panégyrique du pessimisme ascétique.

La matière, continue notre Réformateur, est «scrupuleuse», car il s'agit d'éviter deux « extrémités ». « Aucuns bons personnages et sainctz... n'ont permis à Ihomme d'user des biens corporelz, sinon en tant qu'il seroit expédient pour sa nécessité.... Leur conseil procédoit bien d'une bonne affection; mais ilz y sont allez d'une trop grande rigueur.... Ils ont lié les consciences plus estroictement qu'elles n'estoyent liées par la ParoUe de Dieu. » C'est « fort dangereux'* .). Ils en sont arrivés à déclarer qu'il fallait s'abstenir de tout ce dont on pouvait se passer : « Parquoy, si on les vouloit croire, à grand'peinc, seroit-il licite de rien adjouster au pain bis et à l'eau ^ »

,. B^ p. 8.,, 823. m. X, 5, 6. - i. w, ,.. 8M, 8,5. in, .X, 4. - ■■<. ibid- ibid; 5. - »• B^ P- 8-7 "■■

X, 2. — a. Ajouté en 1559.

3oO LA VIE CHRETIENNE

Voilà un e.vcès. Voici Tautre : <■ Aujourd'hiiy, plusieurs déclarent qu'il ne fault restraindre la liberté par aucune modération, mais plustost qu'on doibt permettre à la conscience d'un chascun, d'en user comme elle voirra estrc licite. » — Et une fois de plus Calvin enseigne un « juste milieu. »

Pour donner une « certaine doctrine », Calvin commence donc jnxr proclamer qu'il y a un usage légitime de tous les dons de Dieu : « Si nous réputons ù quelle fin Dieu a créé les viandes, nous trouverrons qu'il n'a pas seulement voulu pourveoir à nostre nécessité, mais aussi à nostre plaisir et récréation [oblcctameiito ac hilaritati). Ainsi aux vestemens ; oultre la nécessité, il a regardé ce qui estoit propre et convenable {décorum et houestas). .\\.\\ herbes, arbres et fruictz. oultre les diverses utilitez qu'il nous en donne, il a voulu resjouyr la veue par leur beaulté {aspeclus gratia) et nous donner encores un autre plaisir en leur odeur {jiiciinditas odoris). Car si cela n'estoit vray, le Prophète ne racompteroit point entre les bénéfices de Dieu, que le vin resjouyst le cœur de l'homme et l'huile faict reluire sa face.... Les bonnes qualitez, que toutes choses ont de nature, {naturalcs renim dotes) nous monstrent comment nous en devons jouyr.... Pensons-nous que nostre Seigneur eust donné une telle beauté aux fleurs, laquelle se présentast à Tœil {qiiœ iiltro in ociilos inciirreril), qu'il ne feust licite d'estre touché de quelque plaisir en la voyant ? Pensons-nous qu'il leur eust donné si bonne odeur [ianlam odoris suavitaiem), qu'il ne voulsist bien que l'homme se délectast à fleurer : D'avantage, n'a-il pas tellement distingué les couleurs, que les unes ont plus de grâce que les autres ? N'a-il pas donné quelque grâce à l'or, à l'argent, à l'yvoire et au marbre, pour les rendre plus précieux et nobles, que les autres métaux et pierres ? Finalement, ne nous a-il pas donné beaucoup de choses, lesquelles nous devons avoir en estime, sans qu'elles nous soyent nécessaires ? Laissons là donc ceste philosophie inhumaine, laquelle, ne concédant à l'homme nul usage des créatures [choses créées^ de Dieu, sinon pour sa nécessité, non seulement nous prive sans raison {maligne) du fruict licite de la bénéficence divine : mais aussi ne peut avoir lieu, sinon qu'ayant despouillé l'homme de tout sentiment, le rende semblable à une bûche de bois *. »

Tout à l'heure, il y avait renoncement, « contemnement », mépris; c'était la première moitié. Maintenant, il y a plaisir, délectation, récréation, jouissance; c'est la seconde moitié de la vie chrétienne.

Deux rèffles « s'ensuvvent ». L'une, c'est d'user de ce monde, comme si nous n'en usions pas; et l'autre, c'est de porter « d'un cœur autant paisible povreté, comme d'user modérément d'abondance-. »

On comprend que toutes ces sages paroles aient amené un critique comme M. Lobstein à conclure : « De Wette prétend que Calvin ne considère la moralité que de son côté négatif, comme éloignemenl de ce qui est humain, et non pas en même temps comme purification de ce qui est humain. Il tant, et de beaucoup, réduire et modérer ce jugement.... On ne peut méconnaître que

I. Br, |). 8i8, 819. Ibid., 2, 3. — i. M*, \>. 820. Ibid. ■\.

RENONCEMENT ET USAGE 3oi

l'éthique de Calvin donne pour mission au chrétien non pas tant hi fuite du monde d'une façon ascétique que la domination du monde dans un esprit évangéliquc.... On peut accorder que Calvin oppose quelquefois trop rudement ce monde-ci et l'autre monde,... cependant, on trouvera plus souvent que Calvin considère la vie terrestre comme un moyen et une préparation à la vie éternelle, et, de ce point de vue, il obtient une règle plus juste pour juger l'existence présente, ses dons, ses activités, la science et même l'art '. »

2. Dans cette curieuse, mais importante discussion, il ne sera pas inutile, après avoir lu ï Institution, d'écouter quelques sermons de notre Réformateur.

Voici comment, à différentes reprises, il explique au peuple que Dieu nous donne non seulement le strict nécessaire, mais le superflu; et qu'il imus le donne afin que nous en jouissions avec sobriété, mais en toute joie et sécurité de conscience :

« De tenir cestc rigueur et austérité si extrême qu'ont eu des phantastiques, qu il nous faut contenter de nature, qu'il ne nous est point licite d'avoir ne verre ne gobelet, qu'il faut boire à sa main, ce sont des sottises. Mais quand nostre Seigneur se monstre libéral envers nous, regardons là. 11 est dit au Psaume CIV que non seulement Dieu a donné aux hommes du pain et de l'eau pour la nécessité de leur vie, mais qu'il adjouste aussi bien le vin pour conforter, et pour resjouir. Quand nous voyons que Dieu de superabondant nous donne, outre la nécessité préci.se, plus qu'il ne nous faut, et bien ! jouyssons de sa bonté et cognoissons qu'il nous permet d'en user en bonne conscience, avec action de grâces. Il feroit bien venir le bled pour nostre nourriture, sans que la fleur précédast; il feroit bien aussi croistre le fruict sur les arbres sans fueille ne fleur. Et nous voyons que nostre Seigneur nous veut resjouir en tous nos sens, et nous a voulu présenter ses bénédictions en toutes sortes et en toutes les créatures [objets créés] qu'il nous offre pour en jouir-. »

« C'est un thrésor qui ne se peut assez priser, que cestuy-ci, que le pain et le vin soyent creus au monde, et les autres choses, comme les vestemens, qui sont pour servir à l'usage de l'homme, et les autres créatures i objets créés dont il nous a donné le regard et l'ouye; que nous puissions jouyr de tout cela, pour dire : le monde est créé pour nous, et nostre Dieu ne veut point que nous soyons ici privez de rien qui soit, mais il nous a prouveu de toutes nos nécessitez, et se monstre si libéral envers nous que nous avons bien juste raison de le magnifier, et d'estre ravis en estonnement, voyans une telle bonté.... Les incrédules ne savent point à quel titre ils possèdent les biens qu'ils ont, mais ton Dieu a voulu que le monde t'appartienne de droit. Comme tous fidèles sont ses enfans, aussi ils sont héritiers de tous ses biens ''. »

« Quant est de la nécessité de nature, que nous faudroit-il, sinon du pain et de l'eau? Or Dieu adjouste le vin pour conforter et resjouyr le cœur de l'homme,

1. Lobstein, Die Ethik Calvitts, p. iio. — :i. Sermons sur le Deutérononte. Opéra XXVIII, p. 36. —

,-!. //;/,/., XXVr. p. 163. 164.

3o2 LA VIE CHRÉTIENNE

comme il est dit au Pseaume. Et puis on voit qu'il nous veut resjouyr en toutes sortes, quand il en\oyera tant de choses en ce monde, qui sont pour délecter les hommes; ce sont autant de témoignages de la libéralité de Dieu, quand, non seulement il provoit à ce dont nous ne pouvons nous passer, mais qu'il y adjouste de superabondant bcaucou]) de biens qui nous servent de plaisir'. »

Parmi les plaisirs légitimes que Calvin spécifie, il y a les banquets, les festins entre amis: « Le festin de Nabal n'était pas en soi blâmable; car la loi divine permet bien d'inviter des amis à un festin et de les traiter libéralement. Mais

Nabal parait avoir péché par excès Car la libéralité de Dieu envers le genre

humain est telle qu'il nous fournit non seulement ce qui suffit à nourrir notre corps, mais encore ce qui concourt à l'abondance et à la joie { jucunditatem). Ainsi le vin est donné non seulement pour fortifier le cœur de l'homme, mais pour régayer (exhilaraihium). » Il faut seulement user de ces biens de telle sorte que nous puissions toujours invoquer Dieu et le servir. « P2nfin, que la gaieté {/lilariias), que la volupté {voluptas) que nous prenons du vin ne trouble pas le culte de Dieu.... Usons du vin et des autres choses créées, sobrement, avec tempérance, pour que, rassasiés par elles, nous recevions de nouvelles forces pour remplir notre vocation -. »

Calvin dit encore à propos des festins que les fils de Job se donnaient les uns aux autres : « Que les frères convinssent ensemble, mesmes qu'ils fissent bonne chère les uns avec les autres pour s'entretenir en amitié, Job ne condamne

point cela Nous ne devons point avoir des scrupules, des superstitions

Sommes-nous à table, mangeons pour cstre réfectionnez, tout ainsi comme

si Dieu nous appateloit.... La chose de soy estoit bonne Job cognoit que ses

enfans font bien quand ils ont un tel recueil l'un à l'autre, et que c'est une chose louable ■'. »

En entendant Calvin nous parler ainsi d'abondance, de joie, de gaieté, de « l'hilarité et de la volupté » que l'on prend du vin, etc., ceux qui accusaient le Réformateur d'un affreux pessimisme ne vont-ils pas, au contraire, l'accuser de s'être enfui dans le troupeau d'Epicure ? Les deux calomnies se vaudraient. — Ecoutons encore : « Il n'y a celuy de nous qui n'appctte de se resjouir; mais, cependant, nous ne cognoissons pas qu'elle est la vraye joye, et d'où c'est qu'il nous la faut prendre, et là où il nous la faut rapporter. Et voilà pourquoy la joye de ce monde est maudite par la bouche du Fils de Dieu. Malheur sur vous qui riez. Et comment ; Dieu veut-il c]ue nous soyons tousjours en mélancolie ? Dieu est-il fasché et ofïensé quand nous avons quelque resjouissance? Et où sont les passages où il est dit que Dieu ne demande sinon que les hommes se resjouissent et qu'il leur donne de quoy pour ce faire? Car il ne se contente pas seulement de les nourrir et substanter, mais il leur donne de superabondant

pour les resjouir Ainsi donc revenons à ce qui est dit en la loy : Tu t'es-

jouiras en la présence de ton Dieu.... On verra que les fidèles s'esjouissent

I. ()pir<i XXVII, |>. io8. — i. Hoiiiiliii in 1 l.ib. Samuel. Openi XXX, p. 564, 5C5. - :i. Serinons sur le livre de Job- Opéra XXXIII, p. 39, 41, 42.

RENONCEMENT ET USAGE 3o3

mesmes en aftliction.... Retenons ce qui est dit, c'est assavoir comme on se doit resjouir. 11 est vray que nostre Seiîjneiir nous donne matière et occasion de nous resjouir quand nous avons du pain à manger, et le vin pour boire, et les autres biens propres pour ceste vie. Car il y a de diverses sortes de ces largesses que Dieu nous envoyé, comme quand il donne lignée à un iiomnic, quand il luy envoyera des biens, qu'il le fera prospérer en d'autres choses semblables, voilà tousjours matière de resjouissance. Mais comment est-ce qu'il nous iaut resjouir ? En la présence de nostre Dieu, comme nous avons allégué. Voulons-nous donc nous resjouir tellement que Dieu bénisse nostre joye et l'approuve, et que ce soit comme en sa présence ? Que nous regardions à Dieu '. "

Finalement, Calvin se pose précisément la question moderne du pessimisme proprement dit : la vie vaut-elle la peine d'être vécue ? Ou, comme il s'e.xprime luimême : « est-il licite aux hommes de s'ennuyer de leur vie ? » Il répond: Les païens ont trouvé que c'était licite. Ils ont dit qu'on devait pleurer quand les enfants naissent.... Mais les chrétiens parlent autrement : « Nous avons l'I-^scriture saincte qui nous monstre que Dieu, nous mettant ici-bas, imprime en nous son image; nous avons à recognoistre la noblesse et dignité qu'il nous a donnée par dessus toutes créatures. Quand il n'y auroit que cela, que Dieu nous forme à son image et semblance, qu'il veut que sa gloire reluise en nous, je vous prie, n'avons-nous point de quoy nous esjouyr et de quoy le magnifier ? D'avantage, cependant que nous avons au monde à boire et à manger, nous avons tesmoignage que Dieu est nostre Père. Car pourquoy est-ce que la terre produit substance ? Afin de nous nourrir : cela n'advient pas de fortune, mais c'est Dieu qui l'a ainsi ordonné. Et pourquoy: D'autant qu'il se veut déclarer Père envers nous.... Ne devons-nous pas priser un tel bien, mesmes le pouvonsnous assez priser comme il le mérite ? — Or il y a encores plus, que Dieu nous veut exercer ici-bas en l'espérance de la vie céleste, qu'il nous en donne quelque goust, il nous y appelle, il veut estre servi et honoré de nous, alin que nous cognoissions que nous sommes siens, et qu'il nous a reçeus pour estre de sa maison et de sa famille. Quand donc toutes ces choses seront bien notées, n'avons-nous point lieu à magnifier la grâce qu'il nous a faite, quand il nous a ici mis au monde en ceste vie présente ? »

Sans doute, il y a « de quoy gémir et pleurer » dans cet « abysme de misères » où nous nous trouvons. Mais d'où viennent ces misères ? Les pa'iens ne l'ont pas su. Nous le savons. Elles viennent du péché, et non de Dieu, qui n'avait pas été « chiche de ses biens ». Il nous faut donc soupirer, non point de ce que « nostre condition est si dure «, mais de ce que « nous sommes adonnez à

tant de vices -. »

Finalement, nous avons bien raison de célébrer le jour de notre naissance : « L'origine et la source de célébrer le jour de nativité, ça esté que les saincts Pères ont cognu que c'estoit bien raison de rendre grâces à Dieu, et que ce jourlà leur fust solennel, afin de s'induire à bénir Dieu.... Voici l'an qui est passé.

I. SennoHS s„r h livre ,h Job. Opéra XXXIV, p. 476-479. - ^- i''''^- XXXllI, p. m3, i44.

Dieu m'a amené jusques ici : je Tay offensé en beaucoup de sortes, il taul que maintenant je luy en demande pardon ; mais surtout il m'a fait des grâces grandes, il m"a tousjours entretenu en Icspérance de salut qu'il m'a donnée ; il m'a délivré de beaucoup de dangers; et ainsi il faut que je réduise cela en mémoire '. »

En conséquence, Calvin nhésitc pas à commenter les paroles de saint Paul : « Ksjouissez-vous au Seigneur» (Philip. 111, i), et «Soyez toujours joyeux» (i Thés. V, i6). 11 parle de la « saincte joie » du chrétien, qui prend « tel contentement au seul goust de la grâce de Dieu, que toutes fascheries, solicitudes et ennuis nous soyent doux. » Et, soulignant la « rencontre de mots » (nous dirions aujourd'hui le jeu de mots) de S. Paul parlant de «circoncision» et de « concision » (ou coupure), il trouve cette « rencontre » de « bonne grâce », et ajoute : « En quoy nous avons un exemple que le S. Esprit, en ses organes et instrumens, c'est-à-dire en ses serviteurs par lesquels il a parlé, n'a pas tousjours fuy les rencontres joyeuses, et de bonne grâce en paroles; en sorte toutes fois qu'il n'v eust point de plaisanterie indigne de sa majesté ». — La vraie « réjouissance » consiste en un « esprit tranquille et posé ». Alors, « si nous considérons ce que nous avons receu de Christ, il n'y aura aigreur de tristesse, toute grande soit-elle, qui ne soit addoucie et surmontée par la joye spirituelle. Car si ceste joye ne règne en nous, le royaume de Dieu n'est point en nous, ou, pour mieux dire, nous en sommes hors '^. »

« Il importe donc, sachons-le bien, que même comme accablés de beaucoup de misères et de douleurs nous soyons toujours joyeux {hilares) et que, dans toutes les difficultés, nous surmontions cette tristesse par la joie spirituelle '. »

1. opéra XX.XIII p. 145. — 2. Commentaires. P/n7i/>/>ieiis III, i. Thessahiiiciens V, 16. — 3. Homilia in I Lib. Samuel. Opéra XXIX, p. 286.

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