CHAPITRE PREMIER
La formation de la doctrine.
Première partie : La formation de la doctrine. — I. La première édition de Xlnslitiilion, en 1536. i. Le mcrite et les bonnes œuvres. 2. L'assurance du salut. 3. La souverainetc de Dieu. — II. Entre la première et la seconde édition de V liistiliilion. — IH. La seconde édition de Y Institution, en 1539- — IV. Entre la seconde édition et l'édition définitive, i. Bolsec. 2. Pighius. 3. Mélanchthon. 4. Castellion. — V. L'édition définitive de \' Institution, en I5S9- — VI. Les confessions de foi rédigées par Calvin.
Seconde partie : La souveraineté de Dieu et la prédestination. — I. Le dogme calviniste fondamental : la souveraineté de Dieu. — II. La formule du dogme: la prédestination.
ARTONS de la première édition ' de V Iii.stitution chrctieunc, celle de i536-.
Le fait essentiel, c'est que la doctrine de la prédestination s'y trouve, mais n'est pas exposée directement, à part. Elle apparaît accidentellement dans trois ou quatre passades '•'. ou séries de passages, (|ui semblent n"avoir aucun lien entre eu.\.
I . Les bonnes œuvres et le mérite. — Le premier passage se trouve à la (in du chapitre sur la Loi. Calvin parle de la justification, du salut, et explique que ni Tun ni l'autre ne saurait être attribué aux bonnes œuvres. Nous sommes « héritiers du royaume
1. Avant la première édition de V Institution, en 1535. dans la préface du Nouveau Testament d'Olivétan, Calvin écrit : < Toutcffois le Seigneur de miséricorde (qui ne ayme pas seulement, mais luy-mesmc est amour et charité) voulant encore par sa bonté infinie aymer ce qui n'est digne d'aymer, n'a pas du tout [complètement] dissipé, perdu et abysmé les homes, comme leur iniquité le requéroit, mais les a soubstenu et supporté en doulceur et patience, leur donnant terme et loysir de se retourner a tuy et se radresser en f obéissance. . Opéra IX, p. 793- - 2. Voir, dune manière générale. Max Sche.be, Calinns Prcidestinationslehre, .897. - -•'• On peut encore en signaler un à propos du baptême des enfants [Opéra I, p. 118), et même un autre à propos des sacrements {Ibid., p. 107).
céleste par la bonté de Dieu, et non par notre moyen {iiostiii arle). y> Voilà le fondement (fuiidamentuni) de notre salut posé par saint Paul, et voilà la prédestination. « En Christ nous avons été élus de toute éternité avant la fondation du monde, sans aucun mérite de notre part, mais selon le dessein et le bon plaisir de Dieu (secuiiduin propositum bcucplaciti Dci). » « Nous avons été ainsi greffés en Christ et, par cette insertion {inserli'),... nous avons en lui tout {omnià), en nous rien (itihil)*. » Accorder aux œuvres la ])lus inlime partie de notre salut. c'est pervertir et corrompre toute l'Kcriture-.
Ainsi la première apparition, dans le système calviniste, de la doctrine de la prédestination est déterminée par une intention religieuse et pratique, a pour but de couper à sa racine la doctrine des œuvres, si funeste à la piété et à la morale.
2. L'Eglise et la certitude du salut, à propos de l'article du symbole: Je crois la sainte Eglise l Encore une préoccupation pratique et religieuse.
L'I-^glise est la « réunion des élus''» {uuiversus electonim numevus). Cette élection a eu lieu par un acte de la bonté de Dieu avant la fondation du monde; et elle a eu lieu en Christ, de telle sorte que Christ est le chef des élus (tanquam unius corpnris capiit).
Quelques-uns. il est vrai, paraissent élus, c'est-à-dire éprouvent certaines influences divines, et ne persévèrent pas. Mais ceux qui sont vraiment élus ne peuvent pas se perdre. Leur salut est si certain, si assuré, qu'il ne peut être ébranlé, crouler, alors même que toute la machine du monde tomberait en ruines {etiain si tota arbis machina labefactetur, coiicidere ipsa [salus'] et corrucre non potest). Car l'élection de Dieu, pas plus que sa sagesse éternelle, ne peut varier. ni faire défaut. Les élus peuvent chanceler (titubare), être ballottes ( fluctuari). même ils peuvent tomber; mais ils ne sont pas brisés {non colliduiitur)''.
Calvin avait commencé de parler de la prédestination pour combattre la doctrine des œuvres; il continue à en parler pour proclamer la certitude du salut ".
3. La Providence cl la sourerainetc de Dieu. — On a dit que Calvin avait, plus tard, introduit l'idée de l'honneur de Dieu dans sa première conception de la prédestination, et Tavait ainsi modifiée. C'est une erreur.
Car qu'aurait-il pu ajouter aux déclarations que voici : « Dieu créateur (omnium omniuo rerum).... qui. par sa toute-puissance, opère tout en tous (omnia operatur in omnibus), et, par sa providence, dirige tout (omnia moderatur), duquel provient tout ce qui nous arrive, joie et tristesse, prospérité et
1. Opéra I, p. 51. — 2. I/M., p. 55. — :î. Ibid., p. 72. — 4. Anges et hommes, morts et vivants. — 3. /Wrf., p. 73.
r.. Du reste, c'est au milieu des passages déjà cites que se trouvent ceux-ci : « Nous ne partageons pas la gloire ilaudeiii) des bonnes œuvres entre Dieu et l'homme, mais nous la réservons toute entière intacte à Dieu. > {Ibid., p. 52.) — « Pour accomplir des bonnes oeuvres, le motif devrait être suffisant que Dieu soit glorifié en nous. > {Ibid., p. 54.)
adversité, tout, excepté le péché [excepta peccato)\... et tout cela, non à cause d'un mérite quelconque,... mais par une bienveillance paternelle, dont la seule cause est la bonté *. »
Et, de nouveau, cette souveraineté de Dieu est comme la face d'une médaille dont le revers est la négation du mérite de l'homme : « Jamais nous ne nous confierons assez en Dieu, si nous ne nous défions complètement de nous-mêmes. Jamais nous n'élèverons assez nos àmcs en lui, si d'abord nous ne sommes pas complètement abattus en nous-mêmes; jamais nous ne serons assez consolés en lui. si nous ne sommes complètement désolés en nous-mêmes; jamais nous ne nous glorifierons assez en lui, si nous n'avons pas abdiqué toute gloire en nous-mêmes ". »
Ainsi l'idée de la prédestination n'apparaît pas dans la première édition, « au centre », « au premier plan », pas même toujours aux endroits « où on l'attendrait » •'. Klle y apparaît cependant complète, avec ses trois éléments constitutifs et tous de nature religieuse et morale : négation du mérite, certitude du salut, souveraineté de Dieu. VA de ces trois éléments, l'élément suprême, c'est la souveraineté de Dieu. (\n\ emporte la négation du mérite et la certitude du salut.
Après le point de départ de i536, les étapes.
La première est de février iSSy, marquée par Ylnstnictioii cl confession de foy dont on use en l'Eglise de Genève ''. Et tandis que dans Y Institution, la |)rédcstination est traitée en passant, occasionnellement, ici elle occupe un chapitre à part : De l'élection et prédestination.
Calvin se heurte à un fait : La « parole de l'Evangille « appelle tous les hommes. Les uns « mesprisent » cette grâce ; les autres la « reçoivent ». Pourquoi ? « En une telle différence est à considérer nécessairement le grand secret du conseil de Dieu; car la semence de la paroUe de Dieu prent racine et fructifie en ceux-là seulement, lesquelz le Seigneur, par son élection éternelle, a prédestiné pour ses enfans et héretiers du royaulme céleste. A tous les autres, qui par mesme conseil de Dieu, devant la constitution du monde, sont réprouvez, la claire et évidente prédication de vérité ne peult estre aultre chose, sinon odeur de mort en mort '. »
Ainsi la première exposition directe de la doctrine de la prédestination est un développement à posteriori, part d'un /h/7, cherche à expliquer un fait. Tous les hommes n'acceptent pas la prédication de l'Evangile. Pourquoi ? Pourquoi des hommes ne l'entendent-ils môme pas ? Le fait terrible et mystérieux prouve que la foi n'est pas un mérite de l'homme, mais un don de Dieu.
I. Opéra I, p. 63. — i. Ibid., p. 48. — 3. Scheibe, p. 12, 13.
4. Rilliet et Dufour, Le calécliisme français, p. XLI, XLIII. — Dans la Confession de la foy, publiée deux mois après, pour être signée par tous les citoyens genevois, et qui est un résumé du Catéchisme, il n'est pas fait mention de la prédestination. Ibid., p. LIV. — .'i. Opéra XXII, p. 46.
JEAN CALVIN IV 45
ni
L'idée de la prédestination arrive ainsi à la seconde édition de V Institution, celle de i53c). Le chapitre \lll : « De la prédestination et providence de Dieu. » est placé après ceux de la pénitence, de la justification par la foi, de la liberté chrétienne.
De nouveau Calvin part du grand fait : « Or. ce que l'alliance de vie n'est pas également preschée à tout le monde, et mesmes, où elle est preschée, n'est pas esgalement reçeue de tous: en ceste diversité apparoist un secret admirable du jugement de Dieu.... Or si c'est chose évidente, que cela se fait par le vouloir de Dieu.... de cela sortent grandes et haultes questions, lesquelles ne se peuvent aultrement résouldre. qu'en enseignant les fidèles, de ce qu'ilz doivent tenir de l'eslection et prédestination de Dieu. Ceste matière contient en soy deux parties. Car il fault premièrement despecher, comment cela se doibt entendre que les uns sont prédestinez à salut, les autres à damnation. Puis après il fault déclairer comment ce monde est gouverné par la Providence de Dieu : veu que tout ce qui se fait despend de son ordonnance '. »
Du fait à l'explication! Et l'explication, c'est que la doctrine de la prédestination est une doctrine particulière, inséparable d'une doctrine générale, celle de la Providence. « Nous constituons Dieu maistre et modérateur de toutes choses, lequel nous disons dèz le commencement avoir, selon sa sagesse, déterminé ce qu'il devoit faire, et maintenant exécuter selon sa puissance tout ce qu'il a délibéré". »
La définition de la prédestination découle tout naturellement de cette définition de la Providence : « Nous appelions Prédestination le conseil éternel de Dieu, par lequel il a déterminé ce qu'il voulait faire d'un chascun homme. Car il ne les crée pas tous en pareille condition: mais ordonne les uns à la vie éternelle, les autres à éternelle damnation ^. »
Notons, en 1540, la conduite de Calvin, à propos de l'anabaptiste Hermann, qui s'était rétracté et avait demandé à rentrer dans l'Eglise : « Il hésitait seulement au sujet de la prédestination, à propos de laquelle il était à peu près d'accord avec moi, sauf qu'il ne pouvait s'expliquer la diff^érence entre la prescience et la providence. Il a cependant demandé que cela ne l'empêchât pas d'être reçu avec ses enfants dans la communion de l'Eglise. Je l'ai reçu avec la bonté qui convenait {ea quœ deciiit comitato, et au nom de l'Eglise j'ai tendu la main à celui qui demandait pardon ''. »
Alors, entre 1 53g et i559, l'idée toujours en marche rencontre des objections, c'est-à-dire des excitations à avancer encore, en se précisant.
1. B', p. 467. — 2. B', p. 504. — .■?. B>', p. 471. — 4. De Strasbourg, 27 février 1540. Herminjard, VI, p. 193. Opéra XI, p. 25.
1. Ces discussions se rattachent d'abord à un nom, celui de Bolsec, surtout célèbre comme calomniateur. Calvin lui répondit tout de suite par une « congrégation ' » ou conférence, comme nous dirions aujourd'hui, le i8 décembre i55i. — L'avant-propos (non pas de Calvin, mais de l'éditeur de i562) nous renseigne sur les circonstances : « Un maistre brouillon sortant de je ne say quelle mesnie [famille] de Carmes et de moines, fait tout en un moment triacleur, songeant par quel moyen il se pourroit faire valoir, n'en trouva point de plus court ou expédient, selon son opinion, que de se fourrer à l'cstourdie dedans l'Eglise de
(jenève, et y semer certain poison qu'il avoit apporté d'Italie Ce belistre
impudent outre mesure, voire si jamais il y eust homme effronté au monde, avoit desjà attiré des complices (c(jmmc telles truyes trouvent assez de couchons de
mesmes) Mais Dieu, par sa grande miséricorde, y a si heureusement remédié,
que ceste orde sale] bcste a esté confuse, et ses couchons, pour le moins, n'ont osé ouvrir le groin pour gronder-. »
La conférence de Calvin, extrêmement remarquable par sa brièveté et sa clarté, rattache de plus en plus l'idée de la prédestination à l'idée de la Providence; c'est toujours, et de plus en plus, la trilogie: pas de mérite, certitude du salut, souveraineté ou honneur de Dieu : « Dieu est invincible. Sachons donc que nostre salut est certain ■'. » — « Il est vray que toute la doctrine de l'Escriture tend bien là : mais tant y a qu'il n'y a nulle doctrine si propre pour humilier les hommes que ceste-cy, c'est assavoir que nous cognoissions que Dieu nous a esleus par sa bonté gratuite, voire en tant qu'il luy a pieu. Pourtant, ces objections, qui se font, doivent estre repoussées par ce mot seulement de l'authorité de Dieu : assavoir quelle maîtrise et prééminence est-ce qu'il doit avoir par dessus nous '\ »
2. Vers 1542, le catholique Albert Pighius avait écrit contre Calvin un ouvrage sur le libre-arbitre de l'homme et la grâce divine. Les six premiers livres défendent le Libre-arbitre, les quatre derniers parlent de la Providence, de la Prescience et de la Prédestination. Calvin répondit aux six premiers en 1543^. Il voulait répondre aux quatre derniers pour la foire suivante. Mais Pighius mourut, et Calvin pensa qu'il s'était suffisamment expliqué dans son Institution. Les attaques de Bolsec s'étant produites, le Réformateur laissa Bolsec de côté, prit comme base d'une nouvelle discussion les quatre derniers livres de Pighius et publia le Consensus genevois, ou Traité de la prédestination éternelle de Dieu.,... aussi de la Providence, 1552*^. Le Consensus de i552 est comme la seconde partie de la Defensio de i543.
1. « Congrégation faite en l'Eglise de Genève par M. Jean Calvin, en laquelle la matière de l'élection éternelle de Dieu fut sommairement et clairement par luy déduite, et ratifiée d'un commun accord par ses frères ministres. > — Imprimée seulement en 1562. Opéra VIII. Proleg., p. xvil et ss. — i. Opéra VIII, p. 90. — ;î. Ibid., p. 100. — 4. Ibid., p. 104. — îi. Par son traité: Defensio sanœ et ortliodo.xœ docirinœ de servi/nie et liberatione hmnani arbitrii adverstis calmunias Alberti Pighii campensis. — Voir Opéra VI, Proleg., p. xxm. — 0. « Z?« œterita Dei prœdestinatione, qua in salutem alios e.x hominibus elegit, alios suo
■:{Ci(5 LA PRÉDESTINATION
L idcc marche clans le même sens : la prcdestinatic.n et la Providence sont considérées comme parties, dirait-on, Tune de l'autre. La Providence a deux « fins". Lesquelles? Précisément les deux « lins » de la prédestination : « Sachans que nous ne pouvons rien.... que nous soyons humiliez : » pas de mérite! — et « que nous apprenions à nous appuyer en Dieu, et nous tenir paisiblement en sa fiance; il conduira bien toutes nos affaires ':» assurance! — Voilà Fidentihcation de la prédestination et de la Providence.
Notons un exemple topique de l'influence des objections sur le développement de l'exposition de la pensée de Calvin. Bolscc, « tout en repoussant le décret absolu de réprobation voulait maintenir la sala graiia. L'examen de cette opinion amena le Réformateur à se rendre compte de l'importance du décret de réprobation -. » — « C'est surtout, dit le professeur Wariield, dans ce Consensus genevois, provoqué en i552 par les attaques de Bolsec, que nous trouvons le très complet exposé de la doctrine de Calvin, exposé ayant droit à une autorité symbolique.... La double prédestination est présentée comme le vrai cœur de la doctrine.... Llle est le soutien et l'appui de l'action unique de Dieu dans le salut •\ »
3. Ici doit trouver place la fameuse préface mise par Calvin, en 1546, aux Loci de Mélanchthon. Le Uéformateur allemand différait très sensiblement du Réformateur français sur plusieurs points, et notamment sur deux points essentiels : le libre-arbitre et la prédestitiation. Calvin le sait, le note, et cependant excuse et recommande : « De la matière du franc-arbitre, je say bien qu'il n'en baille point pleine résolution pour satisfaire à tout le monde. Car il semble advis qu'il réserve quelque chose à l'homme. La raison est qu'ayant démonstré le principal il aime mieux superséder, que débattre des choses qui ne luy semblent pas estre tant requises au salut des chrcstiens. » — « Autant en est-il de la prédestination. Pour ce qu'il voyt aujourd'huy tant d'espritz volages qui ne s'adonnent que trop à curiosité, et ne tiennent nulle mesure en ceste matière, voulant prévenir ce dangier, il a mieux aymé toucher seulement ce qui estoyt nécessaire à cognoystre, laissant le reste comme ensevely, qu'en desduisant tout ce qu'il eust bien peu, laschcr la bride à beaucoup de disputes perplexes et confuses, desquelles ce pendant il ne revient nul fruict de bonne instruction. Je confesse que de tout ce qu'il a pieu à Dieu nous révéler par l'Escriture, rien ne doyt estre supprimé, quoy qu'il en advienne. Mais celluy qui cherche d'enseigner au profit des lecteurs mérite bien d'estre excusé, s'il s'arreste à ce qu'il cognoyt estre le plus expédient, passant légièrement, ou laissant derrière, ce dont il n'espère pas tel profit '. »
exitio rcliquit ; item de providentia qua res humanas gubcrnat. Consensus pastorum j;encvensis ccclesiae a lo. Calvino expositus, 1552. >
I. Opéra VIII, p. 350. Opuscules, p. 1300. — i. Scheibe, p. 65. — :t. Warfield : < Prcdcstination in thc Reformed Confessions. » Etude dans The Presbyterian and Reformed Review, janvier 1901, p. 63. — 4. Opéra IX, p. 848, 849. — Dans l'écrit qui passe pour l'un de ses chefs-d'œuvre : Excuse de Jacques de Bourgo/^ne, 1548, Calvin, à la fin, présente une confession de foi. Il n'y est pas question de la prédestination.
4. Puis vint Castellion. — Sur six écrits cchang-cs, trois nous ont cté conservés, dont deux de Calvin, en latin ' : Briefve response aux calomnies d'un certain brouillon, par lesquelles il s'esl efforcé de diffamer la doctrine de la Prédestination éternelle de Dieu (iSSy); et Response de Jean Calvin aux calomnies et argumens d'un qui s'eff'orce par tous moyens de renverser la doctrine de la Providence secrète de Dieu (i558).
Ces deux traités se distinp^uent par la violence du langage. Déjà Castellion avait fait la collection des injures que Calvin lui avait adressées : brouillon, chien inastin, impudent, effronté, nigaud, barbare, calomnie trop vilaine et puante, affectation puante, hérésies, blasphèmes, asnerie, jaserie picquante, gaudisseries sottes ; et encore celle-ci : « Comme un pourceau tu renverses de ton groin une doctrine de bonne odeur afin de trouver quelque infection et puantise. »
Mais ce qui nous intéresse plus que ces gros mots, c'est le fait que Calvin arrive à proclamer Fidentification complète de la prédestination et de la souveraineté de Dieu : « Prédestination, dit-il en tout autant de termes, comme la saincte Escriture enseigne, est un libre conseil de Dieu, par lequel il gouverne le genre humain et chasque partie du monde, selon sa sagesse infinie et justice incompréhensible ". »
Nous touchons au but et à la dernière édition de V Institution, celle de iSSg.
Les chapitres sur la Prédestination sont encore reculés. Les chapitres sur l'Oraison, la Liberté chrétienne, la Vie chrétienne, passent avant eux. La prédestination vient désormais à la fin. Après, il n'y a plus que la « dernière résurrection ». — En même temps, la Prédestination et la Providence sont séparées et la Providence prend place au début comme le fait et le principe général dont les conséquences se produisent successivement ^.
Preuve évidente que la Prédestination n'est pas le fondement sur lequel s'élève la théologie de Calvin, mais la clef de voûte qui en soutient l'édifice. Parti des expériences et des besoins les plus authentiques de la piété, voulant
I. Contre Calvin parurent un traité français, un traité latin et un manuscrit latin. Calvin attribua tout à Castellion, et répondit immédiatement, en 1557, par un traité français au traité français, par un traité latin au traité latin ; en 1558, par un traité latin plus étendu au manuscrit latin, tombé entre ses mains, et qu'il publia par articles en faisant suivre chacun d'une réfutation. — Les deux premières attaques anonymes et la première réponse française de Calvin sont perdues. — Opéra IX. Proleg. xxx.
i. Opuscules, p. 1778. Opéra IX, p. 287.
.'?. Il faut reconnaître, conclut Kôstlin, que « le premier objet, l'objet principal des préoccupations religieuses et chrétiennes de Calvin était non pas cette éternelle prédestination, mais l'offre toujours actuelle du salut en Christ, l'e-xpérience du salut, l'action actuelle de Dieu, dont le fidèle prend conscience. > C'est de là que Calvin « jette un regard rétrospectif sur l'éternel décret de Dieu. > Ce décret est pour lui « la prémisse nécessaire », sur laquelle repose tout le contenu de notre expérience chrétienne religieuse, sur laquelle la vérité, la certitude de la connaissance du croyant doit être fondée. » KOstlin,S//«/. «. Kril., 1868, p. 469.
sauver la morale, donner la paix à riiomme et rendre gloire à Dieu, Calvin raisonne, systématise. 11 expose de plus en plus nettement le dogme de la prédestination, de la double prédestination. Sans doute, si l'un enlève la clef de roùlc. rédiHce s'écroule, aussi bien que si on enlève le J'oiniciiicii/. l'^t cependant la place donnée à l'exposé définitif du dogme de la prédestination reste significative et caractéristique. La prédestination, comme telle, n'est pas le principe d'où la méthode déductive, à priori, a tiré toutes les parties du système. C'est le postulat auquel la méthode régressive a ramené, à posteriori, toutes les explications de l'expérience.
C'est ce qui nous permet de comprendre comment, malgré tout, le dogme de la prédestination a pour Calvin et pour le calvinisme un arrière-goût très religieux. Au moment même où il dogmatise, dans son Institution (i559), il prêche en i558 {Sermons sur les Ephésicus, publiés en i562) : « Il y a deux raisons pour monstrer qu'il est plus que nécessaire que ceste doctrine se prêche, et que nous en avons une utilité si grande, qu'il vaudroit mieux que nous ne fussions pas nais, que d'estre ignorans de ce que S. Paul nous déclare ici. Car il y a deux choses principales où il nous faut tendre, et c'est mesmes la somme de tout ce que Dieu nous enseigne par l'Escriture saincte, et là où il nous faut appliquer toutes nos estudes et nos sens. L'une, c'est que Dieu soit magnifié, comme il le mérite ; la seconde, c'est que nous soyons certifiez de nostre salut, pour l'invoquer comme nostre Père, en pleine liberté. Si nous n'avons ces deux choses-là. malheur sur nous, il n'y a plus ne foy ne religion. On pourra bien parler de Dieu, mais ce ne sera que mensonge ^ »
Plus encore! C'est précisément dans l'extrême affirmation du dogme, c'està-dire du double décret, que se trouve le fruit le plus précieux du dogme luimême : « Yci plusieurs faisans semblant de maintenir l'honneur de Dieu, à ce qu'il ne soit point chargé à tort, confessent bien l'élection, et cependant nient qu'aucuns soyent réprouvez. Or cela est trop sot et puérile, veu que l'élection (ipsa) ne consisteroit point, si elle n'estoit mise à l'opposite de la réprobation^.» — « Il nous faut [donc^ retenir que jusques à ce que les hommes soyent du tout anéantis, et qu'il ne leur reste point une seule goutte en quoy ils se puissent glorifier, que jamais la gloire, qui appartient à Dieu, ne luy sera rendue ■*. »
Et enfin : « En ceste obscurité qui eflfraye [plusieurs], nous verrons combien ceste doctrine, non seulement est utile, mais aussi douce et savoureuse, au fruict (suavissimus fructus) qui en revient. .lamais nous ne serons clairement persuadez comme il est requis, que la source de nostre salut soit la miséricorde gratuite de Dieu, jusques à ce que son élection éternelle nous soit quant et quant liquide, pour ce qu'elle nous esclarcit par comparaison la grâce de Dieu, en ce qu'il n'adopte pas indifféremment tout le monde en l'espérance de salut, mais donne aux uns ce qu'il desnie aux autres''. »
Evidemment, ce n'est pas sans une certaine stupéfaction, sans un certain
I. Deuxième sermon sur l'épitre aux Ephésicns. Opéra LI, p. 262. — i. 1559. III, .n.xiii, i. — ."!. Opcra LI, p. 278. — 4. 1559. III, XXI, I.
LA FORMATION DE LA DOCTRINE 35q
frisson, que nous lisons ces lignes, prodigieuses pour nous. Mais ce qui nous épouvante, c"est ce qui rassure Calvin, et cela seul. Ce qui nous paraît affreu.x, parait à Calvin délicieux, et cela le plus!
Calvin a-t-il été un monstre abominable de folie et de perversité? Ou bien l'excès même de notre stupéfaction ne doit-il pas nous faire refléchir, nous rendre prudent dans notre jugement? N'y aurait-il pas ici quelque mystère, et un mystère dont peut-être la clef existe? Notre étude a pour but de la chercher.
Un paragraphe manque, en général, dans les études déjà publiées: celui sur les confessions de foi rédigées par Calvin lui-même.
Il y en a deux qui, en. réalité, sont des Catéchismes, celui de i537 et celui de 1541 '. Le premier, nous l'avons dit, contient un paragraphe consacré à « l'élection et prédestination ». Mais ce paragraphe est absent de la confession de foi proprement dite de lôSy-. Et il n'existe pas davantage dans le second Catéchisme. La doctrine de la prédestination n'y apparaît qu'en trois endroits, accidentellement, et par allusion : bien que, nous dit-on, le second catéchisme soit beaucoup plus dogmatique que le premier'. « On n'y trouve presque que de la dogmatique, et une dogmatique absolue, ou plutôt on n'y rencontre que de la théologie \ »
Quant aux confessions de foi proprement dites, on peut en attribuer quatre à Calvin. Trois ne parlent qu'en passant de la prédestination, indiquent nettement la volonté de l'homme, comme cause unique de la chute, du péché des méchants, et ne font allusion qu'à la prédestination des élus. Ce sont la confession pour le roi, iSSy^; la confession des écoliers à Genève, iSSg''; et la con-
1. Emile Gautier, Le Caléchiswc de Genève de J. Calvin. — Bulletin (1894), XLIII, p. 373. — Bœgner, Les Catéchismes de Calvin, 1905, p. 41 : écrit à la fin de 1541 et publié tout de suite.
i. Voir plus haut, p. 353: « Les notions assez étendues sur l'élection et la prédestination que renfermait X Institution ont presque complètement disparu dans le Formulaire, quoiqu'on puisse dire que la prédestination lui serve de fondement. > Bœgner, p. 45, 46. — K. Mûller, Symbolik, p. 411-413.
:(. < Qu'est-ce que l'Eglise catholique ? C'est la compagnie des fidèles que Dieu a ordonné et éleu à la vie éternelle. » (Opéra VI, p. 39.) — « Le Seigneur se réserve la liberté de faire miséricorde au.x enfans des iniques; aussi d'autre part il retient le pouvoir d'élire, ou rejctter, en la génération des fidèles, ceu.x que bon luy semble. > (Ibid., p. 59.) — « Qu'entens-tu par le règne de Dieu ? — Il consiste principalement en deux poinctz. C'est de conduire les siens et gouverner par son Esprit; au contraire, d'abysmer et confondre les réprouvez, qui ne se veulent rendre sul:)jectz à sa domination, à fin que clairement il apparoisse qu'il n'y a nulle puissance qui puisse résister à la sienne. » [Ibid., p. 95.)
4. Edouard Schmidt, Les Catéchismes français, Strasbourg, 1850, p. 34; et Bœgner, p. 87.
o. < Nous croyons que l'home ayant esté créé pur et entier est décheu par sa faute propre de la grâce qu'il avoit reçeue.... Nous croyons que c'est par la seule miséricorde de Dieu que les esleuz sont délivrez de la perdition générale en laquelle tous hommes sont plongez. » {Ibid., IX, p. 716.)
f). « Je confesse que Dieu a créé non seulement le monde visible,... mais aussi les esprits invisibles ; dont les uns ont persisté en son obéissance, et les autres, de leur propre malice, sont trébuchez en perdition ; mais que la persévérance qui a esté es anges est venue de l'élection gratuite de Dieu, qui a continué son amour et sa bonté envers eulx, en leur donnant fermeté immuable de persister tousjours en bien. Parquoy je déteste l'erreur des Manichéens, qui ont imaginé que le diable estoit mauvais de nature.... » —
36o LA PRÉDESTINATION
fession pour l'empereur et les Etats allemands, i562'. Seule la quatrième confession, celle pour le Synode de Paris, devenue presque sans modification la confession des Eglises reformées de France (dite confession de la Rochelle), parle spécialement de la prédestination ; mais encore ne parle-t-elie que de la prédestination au bien, soit des anges, soit des hommes. — Les anges mauvais se sont « corrompus », et les hommes mauvais sont « laissés » en leur corruption '-.
« Je confesse que l'homme a este créé à l'image de Dieu en pleine intégrité de son esprit, volonté, et toutes les parties, facultez et sens de son âme; que toute la corruption et les vices qui sont en nous sont procédez de ce qu'Adam nostre père s'est aliéné de Dieu par sa rébellion. > {Opéra IX, p. 721, 723.) I. « Nous tenons que ceste bonté, laquelle il desploye envers nous, procède de ce qu'il nous a esleuz devant la création du monde, ne cherchant point la cause de ce faire hors soy-mesme et son bon plaisir.... Nous ne sommes point du nombre des fantastiques, qui, sous ombre de la prédestination éternelle de Dieu, ne tiennent conte de parvenir par le droit chemin à la vie qui nous est promise. » (Ibici., IX,
i. « Nous croyons que Dieu... a créé toutes choses,... aussi les esprits invisibles, desquels les uns sont décheus et tresbuchez en perdition, les autres ont persisté en obéissance ; que les premiers s'cstans corrompus en malice sont ennemis de tout bien.... Les seconds, ayant esté préservez, par la grâce de Dieu, sont ministres pour glorifier son nom et servir au salut de ses cleus. » — •■ Nous croyons que le mesme Dieu gouverne toutes ses créatures et dispose et ordonne selon sa volunté tout ce qui advient au monde. »
— < Nous croyons que l'homme ayant esté créé pur et entier et conforme à l'image de Dieu, est, par sa propre faute, décheu de la grâce qu'il avait reçeue. » — « Nous croyons que de ceste corruption et condamnation générale, en laquelle tous hommes sont plongez, Dieu retire ceux lesquels en son conseil éternel et immuable il a esleus par sa seule bonté et miséricorde en nostre Seigneur Jésus-Christ, sans avoir esgard à leurs œuvres,... laissant les autres en icelle mesme corruption. » (Jbù/., IX, p. 742, 743, 744.)
— Voir pour ce paragraphe K. Warfield, Prédestination in the Reformcd Confessions dans The Presbytcria» ami Re/oriiied Review, j&nvier 1904.
SECONDE PARTIE
La souveraineté de Dieu et la prédestination.
ETTE étude, un peu extérieure encore et pour ainsi dire préliminaire, nou.s amène cependant à une première conclusion fort importante.
A la lin de la dogmatique calviniste, nous trouvons la même idée qu'au commencement : l'idée de Dieu.
Hans un sens tout particulièrement profond, le calvinisme est une théologie théocentrique. Pour le calviniste, la doctrine de Dieu est la doctrine des doctrines, en un sens, la seule doctrine. Honneur de Dieu, souveraineté de Dieu, Dieu absolument Dieu, voilà d'où part constamment tout le calvinisme, et voilà oii constamment il aboutit '.
C'est ce qu'a exprimé dans des pages éloquentes le professeur Kuyper : « Le calviniste ne dit pas seulement : Deo gloria, mais suli Deu gloria. » Le méthodiste place au premier rang le salut du pécheur; le baptiste, le mystère de la régénération; le luthérien, la justification par la foi; le morave, les plaies de (Christ; le grec, le mysticisme du Saint-Esprit: le romain, la catholicité de l'Eglise. Et nous n'avons aucunement le désir de contester la grande importance de ces six éléments pour la vraie appréciation, la pure profession, et la pratique du christianisme. Les différences entre les Eglises ne proviennent pas de ce que l'une aurait rejeté un des éléments, retenu par les autres. Dans aucune Eglise, la religion n'a été ainsi mutilée. Mais ces Eglises sont différenciées, et à un haut degré, par l'arrangement organique de ces éléments: et, dans cet arrangement, aucun système n'est aussi correct que le système calviniste. L'un donne la prééminence au bras, l'autre au pied; le troisième au réseau des
i. •> Je maintiens que In prédestination n'est pas le principe générateur du protestantisme réformé, quoiqu'elle constitue, il est vrai, un élément essentiel de notre système. Le caractère de notre Ihéologif est surtout théologique [doctrine de Dieu]. C'est la raison pour laquelle la doctrine des Décrets est considérée par quelques-uns comme le principe matériel de la théologie réformée. La doctrine de la prédestination est une partie importante de la théologie proprement dite. Ce n'est pas toute la théologie. La doctrine de Dieu est la base sur laquelle notre théologie repose. » N. M. Stefîens : < The principle of Reformed Protestantism and foreign missions, > dans The Presbylerian and Reformed Review, 1894, p. 244-
JE.'VN CALVIN IV 4
veines OU au tissu des nerfs; tandis que l'action oro;anique d'un corps ne peut être normale que s'il est permis à la tète d'avoir la prccmincncc sur tous les
membres.
» On peut admettre que. dans son efTort presque surhumain de faire dériver toutes choses de Dieu, de maintenir toutes choses dans la dépendance de Dieu, d'estimer toutes choses selon leur importance pour la gloire de Dieu, le calvinisme n'a pas également réussi à tenir compte de ces autres éléments, et par conséquent doit s'enrichir du travail des autres Eglises. — Au calvinisme. cependant, revient la gloire impérissable d'avoir choisi le point de vue le plus haut, le plus haut non seulement d'après sa propre et subjective opinion, mais le plus haut d'après la révélation de Dieu dans sa parole, quand le Saint-Ksprit pousse l'apôtre à s'écrier : « De lui, par lui et en lui sont toutes choses. A lui » soit la gloire à jamais. Amen! »
» C'est donc un malentendu de découvrir le caractère spécifique du calvinisme dans la doctrine de la prédestination, ou dans l'autorité des Ecritures, ou dans la doctrine des alliances, ou dans le principe de la culpabilité héréditaire, ou dans la correction de la vie, ou dans la forme presbytérienne du gouvernement ecclésiastique. Pour le calvinisme, tout cela ce sont des conséquences loo-iques, rien de tout cela n'est le principe initial. Tout cela c'est le feuillage qui témoigne de l'exubérance de sa sève, mais rien de tout cela n'est la racine d'oîi
la sève s'élance.
» Parce que le calvinisme a voulu que Dieu reste Dieu et n'a pas pu concevoir une bonne volonté, une bonne œuvre en l'homme, à moins qu'elle ne dépende d'une volonté et d'une œuvre de Dieu, le calvinisme a professé la doctrine de la prédestination.
» Parce que le calvinisme a voulu que Dieu reste Dieu, il a gardé tout ce que Dieu a dit. il a ordonné à la créature de se taire, il a professé l'autorité des saintes Ecritures.
» Parce que le calvinisme a voulu que Dieu reste Dieu, il a attribué une validité absolue au.\ promesses de son alliance, et il a professé l'action mystérieuse
de la grâce.
» Parce que le calvinisme a voulu que Dieu reste Dieu, il ne s'est pas permis de poser la question morale de notre culpabilité, individuellement, comme nous avons l'habitude de le faire, mais organiquement, car c'est organiquement que l'humanité se tient devant Dieu; et il a professé, non seulement la corruption héréditaire, mais, comme cause de la corruption, la culpabilité héréditaire.
)) Et enlin parce que le calvinisme a voulu que Dieu reste Dieu, et tienne toute la vie humaine sous sa loi, pour cette raison et pour aucune autre, le calvinisme est devenu l'avocat d'un strict puritanisme.
» Toute autre explication fait de l'histoire du calvinisme une énigme indéchiflrrable '. »
l. A. Kuypcr : « Calvinism and confessional Revision, » dans T/ie PresbylirUm ivnt h'f/ornift/ Rei'icu.', H, 1891, p. 379-382-
Essaierons-nous enfin de distinguer et de caractériser le rôle et l'influonce de chacune de ces deux idées si étroitement unies : la souveraineté de Dieu et la prédestination ?
La prédestination, c'est surtout le dogme, la formule dogmatique, qui, comme tout dogme, agit surtout par son côté négatif. Elle nie le catholicisme, ses mérites, ses pratiques, sa hiérarchie : c'est la grande et terrible arme de guerre huguenote.
Les temps étaient affreux. Toutes les forces de l'opposition à l'ICvangile et à la liberté étaient surexcitées et combinées. Rome s'était incarnée dans le jésuitisme et dans l'inquisition. — Dans une pareille extrémité, que faire? Les juste-milieux, les atermoiements, les demi-mesures étaient mortelles. Il fallait des héros à l'àme de feu et au bras de fer. 11 fallait des héros incapables de douter de la victoire, conscients d'une mission divine, et ainsi revêtus de cuirasses, qu'ils savaient impénétrables. Ce fut la prédestination qui fit ces héros absolument incomparables, choisis par Dieu, et savançant sans qu'aucune puissance humaine ou surhumaine pût les effrayer. Ils furent rudes; rudes à Genève avec Calvin ; rudes en Ecosse avec Knox ; rudes en Angleterre avec Cromwell ; rudes en Hollande avec le Taciturne ; rudes, c'est-à-dire durs, c'est-à-dire invulnérables, rasant toutes les superstitions, toutes les tyrannies « rez de terre ».
Epoque farouche et sublime! Quelque chose qui ressembla, pour l'avènement des idées modernes, à ces convulsions terribles, gigantesques, dont on nous dit que sortit autrefois notre terre.
Mais avec la prédestination seule, égalitaire, niveleuse, les calvinistes auraient été les plus terribles révolutionnaires; ils auraient réduit en poussière et balayé l'ancien monde, ses abus et ses hiérarchies,... et puis, qu'auraient-ils fondé ? Il est facile, après tout, de tailler : le difficile, c'est de coudre!
Et voici précisément qu'apparaît la souveraineté de Dieu : la face de cette médaille calviniste, dont la prédestination est le revers, et comme le contenu religieux de ce dogme dont la prédestination est la formule théologique '. — Et alors, si. tout à l'heure, c'était la force incomparable de la révolution, mainte-
1. «Le dogme central de la Réformation me parait avoir été celui de \â souveraineté de Dieu, qui, dans les formules théologiques, s'est traduit par celui de la grâce, concentré lui-même dans celui de la Prédestination. > L. Molines, Revue de théologie de Montauban, i" mai 1892, p. 393. — On peut trouver ici un exemple remarquable des fantaisistes hypothèses dont Ritschl était coutumier, et dans lesquelles il mélangeait si brillamment la vérité et l'erreur. La distinction entre la souveraineté de Dieu et la prédestination le frappe. ]l constate que Calvin n'est pas parti de la prédestination, sans quoi il serait arrivé à des résultats tout autres. (A. Ritschl : > Geschichtlichc Studien zur christlichen Lehre von Gott, > dans Jahrbûcher fitr deutsche Théologie, Xlll, 1868, p. 108.) Et puis, parce qu'il constate une distinction, il proclame une opposition: « L'idée de Dieu qui domine la doctrine de la prédestination, l'idée d'une volonté toute puissante, capricieuse, sans loi, qui est à elle-même son but, et qui cherche son honneur par les moyens contradictoires de l'élection et de la réprobation, est complètement différente de l'idée de Dieu, qui est
nant. c'est la force incomparable de la restauration. La force négative devient par excellence la force positive. L'homme indomptable devant l'homme est dompté par Dieu. Le règle souveraine est trouvée, qui arrête tout, qui maintient tout, qui unit tout.
La souveraineté de Dieu, c'est la souveraineté de la religion et la souveraineté de la morale : les deux puissances créatrices par excellence. Pas de traditions humaines, mais l'autorité des traditions di\incs, dans le cours des révélations. Pas d'autorité purement extérieure, mais l'autorité à la fois extérieure et intérieure de la parole de Dieu, proclamée dans l'histoire, attestée dans le cœur de l'homme par le Saint-Esprit. Le chef n'a pas d'autorité, par lui-même, mais il a l'autorité de Dieu : et on verra ces révolutionnaires titaniques prêcher la soumission absolue aux mauvais rois, aux mauvais princes (la parole de Dieu et la conscience étant sauves). 'Voilà pourquoi on ne rencontra jamais de citoyens plus respectueux des droits des autres, plus respectueux des lois, plus respectueux des autorités établies, possédant davantage les vertus de calme, de possession de soi-même, de contrôle de soi-mcme, les vertus qui font les sociétés fortes.
Avec la prédestination, le protestantisme, c'est le torrent ; la souveraineté de Dieu, c'est la digue infranchissable, la plus infranchissable, la seule infranchissable! Et le torrent devient un fleuve au cours réglé, large, et jamais on n'avait vu des eaux si fécondes transformant les terres les plus dures, les plus rocailleuses, pour y faire pousser des moissons incomparablement dorées, — toutes les libertés modernes, abritées contre les souffles de l'anarchie et de la Révolution par la protection d'un gouvernement aussi fort que libre. — « Le calvinisme, dit M. 'William Alexander, place Dieu sur le trône et l'homme dans la poussière, mais seulement pour que l'homme soit relevé jusqu'à la dignité et aux privilèges des fils de Dieu. La gloire est pour Dieu : la bénédiction est pour l'homme '. »
développée dans le livre premier, et qui domine tout le système. La volonté bonne, aimable et juste, qui représente Dieu, atteint son propre but [)ar la voie de la finalité, dans la création et la direction du monde, donc comme Providence. . (A. Ritschl, Gcschichle des Pietisiiiiis,! (1880), p. 134.)— Nos lecteurs sont à même de juger cette hypothèse. *
I. William Alexander: « Dogmatik thcology and civilisation, > dans T/ie Pn'shylerian niiil Refonticil Revieiv, VIII, 1S97, p. 45.