‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 4)Chapitre 96 sur 149 · B»-, p. 467. III. XXI, I. — 2. 1559. Ibid · texte numérisé non relu

B»-, p. 467. III. XXI, I. — 2. 1559. Ibid

et hardiesse, il n'atteindra jamais là de pouvoir rassasier sa curiosité, et entrera en un labyrinthe où il ne trouvera nulle yssue. » — C'est ici « la haultesse de sa sapience, laquelle il a voulu cstrc plustost adorée de nous qucstre comprinse '. » — (1 En ceste matière, .•• il y a quelque ignorance plus docte que le savoir-. «

D"un autre côté, « sous couverture de modestie et sobriété, » il ne faut pas M prendre plaisir et nous flatter en ignorance brutale. » — La parole de Dieu nous donne « les barres et limites de l'instruction ■'. » Nous ne devons pas les dépasser, mais nous devons les atteindre. « Ne cerchons point les choses que Dieu a voulu cstre cachées, et aussi ne négligeons point celles qu'il a manifestées *. »

Suivent les définitions et les déclarations les plus nettes : « Nous appelons Prédestination, le conseil éternel de Dieu, par lequel il a déterminé ce qu'il vouloit faire d'un chacun homme. Car il ne les crée pas tous en pareille condition, mais ordonne les uns à vie éternelle, les autres à éternelle damnation : ainsi, selon la fin à laquelle est crée l'homme, nous disons qu'il est prédestiné à mort ou à vie ^ «

Donc, pas de malentendu possible : la Prédestination n'est pas la Prescience. Chercher à la Prédestination une « cause supérieure » et qui en définitive serait en nous, c'est ne pas avoir « une goutte de crainte de Dieu, » car non seulement c'est " blasphémer contre le S. Esprit, qui parle par la bouche de S. Paul% » mais c'est encore contester la corruption de notre nature : « la racine est maudite et vicieuse, elle est toute pourrie; il faut que les fruits soient semblables; » et c'est surtout nier l'honneur de Dieu et sa pure grâce. « Si les hommes avoient quelque chose à l'opposite, il faudroit faire ' partage, et savoir ce qui seroit à Dieu et ce qui seroit à l'homme. Et alors on pourroit dire que nous n'avons pas le tout de la miséricorde de Dieu, mais qu'il y a nostre bon vouloir, qu'il y a nostre course, qu'il y a le bon zèle. « Et ce serait le mérite !

Pour démontrer cette volonté souveraine de Dieu, Calvin multiplie les arguments. En voici un dont la forme inattendue ne doit pas nous empêcher de considérer le fond troublant : quelle est l'e.xplication du mystère des destinées humaines?

« Qu'ils me répondent, dit-il à ses contradicteurs, pourquoy ils sont hommes plustost que bœufs ou asnes : comme ainsi soit qu'il fust en la main et au pouvoir de Dieu de les faire chiens, il les a formez à son image. Permettront-ils aux bestes brutes de se plaindre de leur condition, accusans Dieu comme s'il s'estoit porté cruellement envers elles? Certes, il n'y a pas plus grande raison, qu'ils jouissent de la prérogative qu'ils ont obtenue sans aucun mérite, d'estre hommes, qu'il n'y a qu'il soit permis à Dieu de distribuer diversement ses bénéfices à la mesure de son jugement'. »

Autre part il dessine un portrait pittoresque de ce type de l'élu, qui s'appelle

I. Bf, p. 468. Ibid. — 2. Bf, p. 468. Ibiii., 2. — ■\. 1559. Ibid., 3. — i. Bf, p. 47° ibid.. 4 — "i- B^, p. 471. Ibid., 5. — •;. Treze sermons de Jacob et Esaii, 1562. Opéra LVIII, p. 39-4'- - '■ '559. •". ^-^"' '•

EXPOSÉ VIE LA DOCTRINE . SSj

Jacob: « C'est comme si on Teust appelé talonnier.... Il n'a autre chose sinon la main qui tient le talon \<le son frère]; mais il est là comme un avorton.... Il gardoit la maison; il estoit là comme un caignard, près des cendres.... 11 est là comme un fait-néant (par manière de dire).... Quand Dieu nous élit, ce n'est pas pour nos beaux yeux *. »

Mais, naturellement, ce sont surtout les textes proprement dits que Calvin recherche pour s'y appuyer, et nous n'étonnerons sans doute personne en disant qu'il en trouve, et beaucoup, dans toute la Bible.

Depuis les textes, disant que Dieu endurcit Pharaon, et que Pharaon s'endurcit, jusqu'aux textes disant que Dieu produit en nous le vouloir et le faire, et que Dieu juge chacun selon ses œuvres, que de textes parlant de choix, d'élection, de prédestination ? Tout, affirmations, objections et réponses, n'est-il pas dans la parole de saint Paul: « O homme, qui es-tu, pour contester avec Dieu ? Le potier n'était-il pas le maître ? Et qu'y a-t-il à dire si Dieu, voulant montrer sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec une grande longanimité des vases de colère faits pour la perdition, afin de faire connaître aussi les richesses de sa gloire par les vases de miséricorde qu'il a d'avance jjréparés pour sa gloire ? » (Rom. IX, ig-23.)

Certes, je ne prétends pas que dans la Bible et dans saint Paul se trouve le système de Calvin, surtout tout entier. Je dis seulement qu'il y a de l'élection et de la prédestination dans la Bible, et en particulier dans les épîtres de saint Paul, et que la doctrine de la prédestination contient non seulement une vérité bien mystérieuse, mais aussi une vérité biblique.

Ces textes, Calvin les analyse avec sa perspicacité habituelle, tantôt faisant preuve d'un bon sens imperturbable, tantôt discutant avec une habileté, une subtilité que l'apparente simplicité rend tout d'abord plus séduisantes.

Voici le texte de saint Paul (Eph. 1,4): « Dieu nous a esleus devant que Jetter les fondemens du monde, selon le bon plaisir de sa volonté, afin que nous fussions saincts ; » — « devant que le monde fust créé ; » ce mot « abat tout regard de dignité ; » — « esleus en Christ ; » cela prouve que « chascun est esleu hors de soy-mesme ; » — « pour estre saincts ; » voilà qui « abat l'erreur que nous avons touché, c'est que l'élection viene de la prescience. Car ces mots y contredisent fort et ferme, que tout ce qu'il y a de bien et de vertu aux hommes, est comme fruit et effect de l'élection ; » — « selon son bon plaisir, n L'apôtre ^ déclaire que tous les bienfaits que Dieu nous eslargit pour la vie spirituelle sourdent de ceste fontaine : c'est qu'il a esleu ceux qu'il a voulu, et devant qu'ils fussent nais, qu'il leur a appresté et réservé la grâce laquelle il leur vouloit faire -. »

Dans les sermons IV et V, sur la seconde à Timothée, Calvin rencontre le texte : 2 Timothée I, 8, qu'il traduit ainsi : i^ Dieu nous a sauvez et nous a appelez d'une vocation sainte, non selon nos œuvres, mais selon le propos de Dieu et sa grâce. » — « Propos^ dit-il, signifie décret éternel de Dieu, voire qui

1. Treze sermons île Jacob et Esaii. Opéra LVIII, p. 6i, 02. - i. 1559 III, xxil, 2.

368 lA PRÉDESTINATION

n'a point ses causes ne çà ne là.... Il ne faut imint que nous imaginions des raisons pour dire : Voilà pourquoy Dieu la ain.si déterminé, voilà pourquoy il Ta ainsi voulu. Car, au contraire, Dieu nous veut tenir en ccstc sobriété, que sa simple volonté nous suftise pour toute raison.... Il a eu son propos, c'est-à-dire il n"a point cherché hors de soy la cause de nostre salut.... Dieu n'est point sorti de soy-mesme quand il nous a éleus à salut'. » — Saint Paul iMend encore soin de s'expliquer quanil il dit : La grâce de Dieu « nous a esté donnée devant tous temps. Fa en ceci voyons-nous comme les hommes sont despourveus de sens, quand ils se veulent faire valoir, et qu'ils se font à croire qu'ils sont cause de leur salut.... Dieu nous a esleus devant que nous fussions. Et que pouvions-nous faire alors ?... Ne faut-il pas doncques qu'il y ait une merveilleuse yvrongnerie en nous, quand nous cuidons avoir quelque dignité, que nous cuidons exalter nos mérites pour obscurcir la grâce de Dieu, et (]ue nous voulons aussi estre préparez pour avoir accès à luy par nos mérites^. »

2. C'est cette prétention au mérite ■' qui irrite Calvin. (]ui le met hors de lui. « Ceux qui cuidenl abolir la tloctrine de l'élection de Dieu, anéantissent en tant qu'en eux est le salut du monde, en sorte que le diable n'a point de supposts plus propres pour elTacer la vertu du sang de nostre Seigneur Jésus-Christ, pour mettre tout en confusion, pour ruiner l'Evangile, et mesmes pour exterminer la bonté de Dieu de la mémoire des hommes ''. » — C'est une « rage diabolique.... Si nous détestons les papistes, comme ils sont exécrables,... ceux-là sont plus détestables, qui veulent anéantir l'élection de Dieu, et qui taschent, par voyes obliques et indirectes, de faire qu'on n'en parle poinct haut et clair. » — « Il est certain que nous conspirons avec Satan, à ce que Jésus-Christ ait souffert en vain, et que la passion qu'il a endurée ne profite rien au monde, et que tout s'en aille en perdition et en enfer''. » — Qu'est-ce à dire? Notre salut est fondé sur la prédestination : mais Dieu prédestine en Christ. La prédestination et Christ sont donc inséparables. Et substituer, peu ou beaucoup, le mérite à la prédestination, c'est substituer ce mérite à l'œuvre du Christ. Voilà comment Calvin peut en arriver à dire : « L'Evangile ne se peut prescher, c'est un Evangile bastard et profane, c'est une doctrine de Mahommct; il n'y aura plus d'Eglise, ne de chrestienté, quand on voudra anéantir l'élection de Dieu.... Et pourtant [pour cela], de nostre costé, avisons de batailler constamment, car c'est le fondement de nostre salut.... Retenons ce fondement, si nous ne voulons que nostre salut s'en aille en ruine et confusion ''. » — « Ceux qui voudroyent qu'on ne parlast point de l'élection de Dieu diront : Ho. comment ? cela n'est pas nécessaire. Or telles gens n'ont jamais goiisté que c'estoit ne de la bonté de Dieu, ne de l'espérance que nous devons avoir; ils ne sçavent guères que c'est non plus d'aller à nostre Seigneur Jésus-Christ '. »

J. Opéra LIV, p. 48, 49. — 2. Opéra LIV, p. 49. — Naturellement, ce qui est vrai des CIus est vrai des réprouvés. — B', p. 477. III, XXII, 11. — 3. Cinq longs paragraphes sont consacrés dans \' Iiisliliitioii à montrer qu'en la prédestination il n'y a point de < lieu aux œuvres ». B' , p. 474- 'H' ^^"' 5-9- — ''■ Opéra LIV, p. 49. — o. Ibid., p. 50. — 6. Ibid. — '. Ibid.. p. 51.

Ainsi Calvin en appelle à l'expérience religieuse des chrétiens. Ici le temps lui manque pour achever, et il renvoie ses auditeurs au sermon de « l'aprèsmidi ». Alors il reprend ses imprécations contre les contempteurs de la prédestination : Ce sont « taureaux et bestes furieuses qui veulent anéantir toute l'Escriture saincte. Car de faict, il y a plus d'honncstcté aux papistes qu'il n'y a pas en eux; car la doctrine des papistes est beaucoup meilleure et plus saincte, et plus conforme à Tb^scriture saincte, que n'est celle de ces meschans vileins, qui aujourd'huy renversent la saincte élection de Dieu, ces chiens qui abbayent à rencontre, ces pourceaux qui viencnt confondre tout de leur oroin '. »

I. Dès lors la grosse question pratique qui se posait |wur chaque fidèle était celle-ci : Suis-je prédestiné, ou élu ? (Election étant synonyme de Prédestination.) A quels signes reconnaît-on les élus ? — Calvin consacre à sa réponse presque tout un chapitre, qui de VElcction nous fait passer à la Vocation (appel). Ce passage est très important et doit être considéré avec soin. Car si la prédestination ou élection, c'est le mystère, la vocation, c'est la révélation du mystère. « L'élection, laquelle le Seigneur autrement tient cachée en soy, est en la fin manifestée par sa vocation, laquelle, pour ceste cause, j'ay coustume de nommer le tesmoignage dicelle élection -. » — En réalité, il ne s'agit de rien moins que de passer du mystère, plus ou moins métaphysique, aux évidences religieuses.

Et voici : il ne faut pas nous préoccuper de V élection ; il ne faut nous préoccuper que de la vocation. Se préoccuper de son élection, c'est une tentation du diable !

« Le diable n'a nulle plus griefve tentation, ne périlleuse, pour esbranler les fidèles, que quand les inquiétant de doubte de leur eslection, il les sollicite d'une folle cupidité de la cercher hors de la voye. J'appelle cercher hors de la voye, quand le povre homme s'efforce d'entrer aux secretz incompréhensibles de la sagesse divine, et, pour sçavoir ce qui a esté ordonné de luy au jugement de Dieu, cerche depuis le commencement d'éternité. Car lors il se précipite comme en un goulfre profond {in profundiini immenscv voraginis) pour se noyer; il s'empestre comme en des pièges (innunicris atquc inc.xplicabilibus laqiieis) dont il ne se pourra jamais desvelopper; et entre comme en un abysme de ténèbres, dont il ne ])0urra jamais sortir {cœcœ caliginis abys.w). Car c'est bien raison que l'oultrecuydance de l'entendement humain soit ainsi punye d'une horrible ruyne, quand elle attente de s'eslever, par sa vertu, à la haulteur de la sagesse divine •*. »

Nous enquérir ainsi de la prédestination, c'est « infecter » notre esprit de ft l'erreur le plus pestilent » ; car nous ne pouvons que " troubler notre conscience ». « Cette matière est comme une mer.... » Sur toutes choses gardons-

i. Optra LIV, p. 53. — 2. B^, p. 4S7. III, xxiv, i. - .!. Bf, p. 489. lùùt., 4.

JEAN CALVIN IV 47

LA PRÉDESTINATIOr^

nous donc de ce « rocher auquel on ne jx'ul ahurlcr sans malencontre. » — En résumé, il faut laisser de côté la prédestination, l'élection, le décret éternel. i> Commençons par la vocation de Dieu, et finissons en icelle'. »

Si Calvin est à ce point énergique dans son traité de dogmatique, comment le serait-il moins dans ses sermons ? « Nous conjoignons, selon la règle de S. Paul, à l'élection éternelle, la vocation.... Dieu nous appelle, et comment? C'est quand il luy plaist nous certifier de nostre élection, laquelle autrement nous seroit incompréhensible.... Quand il plaisi à Dieu de se comiiuini(|UL.r privéement à nous, alors nous avons ce qui surmonte tous sens humains, car nous avons un bon tesmoin et iidèle, c'est asçavoir le S. Esprit, qui nous élève par dessus le monde et nous introduit jusqu'aux secrets admirables de Dieu. Maintenant donc nous voyons qu'il ne nous faut pas cruement parler de l'élection de Dieu, pour dire: nous sommes prédestinez; mais il faut, pour estre bien asseurez de nostre salut, que nous n'enquérions point en l'air ni à la volée, asçavoir si Dieu nous tient du nombre des siens ou non -. »

Et de peur de ne pas avoir été bien compris, il répète : « Quand nous enquérons de nostre salut, il ne faut point que nous commencions par ce bout, pour dire : Sommes-nous éleus ou non ? Nenni ! Car jamais nous ne pourrons monter si haut, et nous serions confus cent mille fois, et esblouis en nos sens, devant que pouvoir approcher du conseil estroit de Dieu ■'. »

Répondant au luthérien Westphal, Calvin écrit : « Si Westphal peut montrer une syllabe prinse de mes livres, où je dise que pour avoir certitude de salut, il faille commencer par la prédestination, je suis content de demeurer court sans mot dire \ »

N'est-ce pas un peu déconcertant? On dit que Calvin a tout ramené à la prédestination; on lui reproche, par dessus tout, la prédestination. Et Calvin enseigne et prêche qu'il ne faut pas nous informer de cette prédestination ; que nous en informer, c'est la plus diabolique des- tentations. Nous ne devons nous préoccuper que de notre vocation.

Car la vocation a des signes et des signes religieux, que notre piété peut vérifier ; et qui sont des excitants, encore plus peut-être que des preuves, de cette piété elle-même. — On peut dire que ces signes sont au nombre de quatre.

2. Premier signe : L'Evangile, la Parole, la prédication de la Parole. — « Pour estre certains de nostre salut, il nous faut commencer par la Parole, et toute nostre fiance s'y doyt appuyer et reposer, pour invoquer Dieu comme nostre Père"'. » — « Regardons l'Evangile qui nous est proposé; là Dieu nous monstre qu'il nous est Père, et qu'il nous a marquez à lin de nous amener à l'héritage de vie. » — Voilà une « cognoissance » qui est « une signature du S. Esprit en nos cœurs, un tesmoignagc certain de nostre salut''. »

I. lU, ji. 490. III, XXIV. — 2. Ot>era LIV, p. 55. — :t. IhM., p. 57. — '1. Opvra IX, p. 113, 114. Opuscules, p. 1571. — S. 1559. III. XXIV, 3. — 6. Optra LIV, p. 55.

EXPOSÉ DE LA DOCTRINE Sy I

3. Second signe : Le Christ. — « Si nous demandons d'avoir la clémence paternelle de Dieu et sa bénévolence envers nous, il nous fault convertir les yeux en Christ, auquel seul repose le bon plaisir du Père'. » Ln effet, le « but de Télection », c'est que « nous, estans adoptez de Dieu pour ses enfans, obtenions, en sa grâce et dilection, salut et immortalité. » Or. « ceux que Dieu a choisiz pour ses enfans, » il les a élus, « non pas en culx-mcsmes, mais en son Christ. » Nous trouvons donc « la certitude de nostre élection » en Christ. « (Hirist est comme un miroir, auquel il convient contempler nostre eslection, et auquel nous la contemplerons sans tromperie. » Le doute n'est pas possible. « Tous ceux desquelz il sera receu en vraye foy, seront tenuz du Père céleste pour ses enfans ". » Et, dans nos prières, nous devons nous « contenter » de ces « promesses», sans nous égarer en vaine «spéculation», sans aller proférer des paroles comme celles-ci : « Mon Dieu, si je suis esleu, exauce-moy '. » — Non : « Quand nous voulons sçavoir si Dieu ha nostre salut en recommandation, cerchons s'il Ta recommandé à Christ, lequel il a constitué gardien unique de tous les siens. Si nous doublons à scavoir si Christ nous a receuz en sa tutelle et sauvegarde, il vient au devant de ceste doubte, quand il se présente pour pasteur, et déclaire qui! nous aura au nombre de ses brebis, si nous escoutons sa voix. Recevons donc Christ, puisqu'il s'expose à nous tant bénignement, et vient au devant pour nous recevoir. 11 n'y a point de doubte qu'il nous tiendra en son trouppeau et nous gardera en son bercail''. »

4. Troisième signe : La foi. — Mais ni l'Evangile, ni le Christ ne nous sont, en soi, garants de notre vocation. Il faut que nous les recevions « par foy ». Car " l'Evangile se presche à beaucoup qui néantmoins sont réprouvez''. »

Devant cette seule parole, et elle n'est pas seule, certes, comment comprendre l'obstination de tant de théologiens qui reprochent à Calvin de faire du salut un acte purement extérieur, auquel le fidèle ne prend aucune part?

La foi, voilà « une marque infaillible que Dieu nous tient pour ses enfans ". >» — « Car il ne suffit point que nous ayons les aureilles batues de la voix d'un homme : ce sera un son, qui s'esvanouira en l'air, sinon que Dieu besongne là dedans, et qu'il parle à nous d'une façon secrette par son S. Esprit. Voilà donc d'où procède la foy ^ « — « Quiconque croit en Jésus-Christ, il est enfant de Dieu, et par conséquent de ses héritiers. Il s'ensuit donc, si nous avons la foy, que nous sommes aussi adoptez •*. » — « Quand nous recevons en obéyssance de foy la doctrine de Dieu, et que nous sommes appuyez sur les promesses, que nous acceptons cest offre qu'il nous fait de nous tenir pour ses enfans, voilà, dije, une vraye certitude de nostre élection ''. »

Et encore, ajouté en iSSg: «Il s'ensuyt que la vocation intérieure est un gage de salut, qui ne peut mentir. A quoy se rapporte le dire de sainct Jehan :

I. Br, p. 490. III, XXIV, 5. — ->. Bf, p. 490, 491. Ibid; S- — •'• '559- ^*'"'-. 5- — ''• ^f, p. 49'. 492- Ilnci., 6. — 5. Opéra LIV, p. 55. — 6. Ibid.. p. 58. — 7. Jbid., p. 56. — 8. Ofiera LI, p. 282. Sermons sur l'épilre aux Ephcsieiis. — 0. Opéra LIV, p. 65-

LA PREDESTINATION

Nous cognoissons que nous sommes ses enfans, par l'Kspnt qu'il nous a

donne '. ^)

Il ne faut pas en eiïct l'oublier : si la foi est un signe infaillible de la vocation, c'est parce qu'elle est un don de Dieu ivoir ce que nous dirons plus loin du ft labyrinthe »), et Dieu ne la donne qu'aux élus. « La foy est un don spécial de Dieu qui procède, non point de nostre franc-arbitre,... mais d'autant qu'il plaist à Dieu de révéler son secret à ceux qu'il a éleus ^. »

11 faut ce don pour saisir vraiment Christ, pour entendre vraiment la Parole: u Quand Dieu parle à nous par la bouche des hommes, alors il adjouste la grâce intérieure de son S. Esprit, afin que la doctrine ne soit pas inutile, mais qu'elle apporte son fruit. Voilà donc comme nous oions le Père céleste, c'est assavoir quand il parle à nous en secret par son S. Esprit, et alors nous venons à nostre Seigneur Jésus-Christ ^ »

Ainsi les réprouvés, comme les élus, entendent bien la Parole, et connaissent le Christ. Mais il y a entre les élus et les réprouvés une différence de foi. Chez les élus seuls se trouve « telle fiance de cœur, par laquelle nous disons que nostre élection nous est certifiée '\ » — « Les réprouvés sont comme un arbre qui n'est pas planté assez profond pour jetter racines vives; combien que par quelques ans il produise fleurs et fueilles, et mesmes quelques fruits, toutesfois par succession de temps desseiche et meurt '. »

5. Quatrième signe : La sanctification. — C'est elle qui, à son tour, atteste la sincérité de la foi, la réalité de la « vocation intérieure », de celle qui « faict que la doctrine soit enracinée en les cœurs''. » Il faut être vêtu c de la sanctification de Chri.st. ■> Car le Seigneur ne souffre pas toujours les hypocrites, les « pestes », qui ne font que diffamer son Eglise. La vraie vocation « apporte avec soy l'esprit de régénération, lequel est l'arre et sceel de l'héritage futur, et par lequel noz cœurs sont signez jusques au jour de la résurrection '. »

La sanctification est donc le « signe » dernier, suprême, de la vocation. On comprend l'indignation éprouvée par (Calvin, quand il voyait sa doctrine transformée en une doctrine contraire; d'après laquelle, du moment que les uns étaient prédestinés au bonheur, peu importait qu'ils vécussent mal, et du moment que les autres étaient prédestinés au malheur, peu importait qu'ils vécussent bien. « Il y a des vilains chiens qui abaient contre Dieu ; il y a aussi des pourceaux qui renversent ceste doctrine de l'élection, par leur vie dissolue. Car il y a deux manières de gens qui sont ennemis de ceste doctrine. Les uns sont comme chiens, et les autres comme pourceaux. » Les chiens sont ceux qui « monstrent les dents » et veulent « dcschirer par pièces toute l'Escriture sainte, corrompre, pervertir, falsifier et abastardir tout**. » Les pourceaux sont ceux qui disent : « O, si nous sommes esleus, il s'ensuit que nous pouvons bien faire mal,

I. 1559. III, XXIV, 2. — 2. Trese sermons de Jacob et Esaii. Opéra LVIII, p. 52, 53. — -'l. Ibid., p. 54. — 4. Br, p. 492. III, XXIV, 7. — 5. 1559. III, II, 12. — li. Bf, p. 493. — 7, B'', p. 494. III, x.xiv, §, -^ 8. Trese serinons de Jacob et E,saii. Opéra, LVIII, p. 43. et suiv.

car nous ne pouvons périr, ceux-là, dy-je, ne sauroyent donner un plus grand tesmoignage de leur réprobation que celuy-là.... L'élection de Dieu emporte... que quand il nous a choisis, il nous donne l'Esprit d'adoption pour nous gouverner.... l-:t tels porceaux (Mat. VII, 6) ne font que jetter leurs groins, et cependant que profiteront-ils? Car voilà l'Escriture saincte qui donne solution briefve et facile à cela, c'est assavoir que nous sommes eslcus d'une vocation saincte, à ce tiuc ne suvvanl plus nostrc iiiimondicitc, nous soyons saincts et sans macule. Cela donc qu'ils mettent en avant est autant comme qui voudroit séparer la clarté du soleil, et qui diroit : C'est assez que nous ayons un soleil : il ne faut point qu'il y ait de clarté. Mais qu'on oste ceste clarté du soleil, que nous profitera-t-il ? Ainsi est-il de l'élection de Dieu. Ne séparons donc point ce qu'il a conjoint •. » — « Si le but de nostre élection est de sainctement vivre, elle nous doibt plustost poulser et stimuler à méditer saincteté, qu'à cercher couverture de nonchalance. » — Le fidèle est « esleu, afin de s'adonner à bien faire; » c'est « blasphémer », c'est « renverser meschamment tout Tordre de la prédestination, » que de ne pas se « soucyer de bien faire », sous prétexte que « l'eslection suffit » au salut"-.

.Ainsi toutes les doctrines de Calvin partent de Dieu, de sa souveraineté, pour aboutir toutes à la sanctification de l'homme, aux œuvres. — Dieu est énergie et activité, l'homme doit être énergie et activité : voilà le premier et le dernier mot du calvinisme.

1. Congrégation. Ofri-a VIII, p. 107. — 2. Voir n>-, p. 485, 4S6. III, xxill, 12.

SFXONDE PARTIE Le labyrinthe.

la bibliothèque de Genève, on peut lire, écrite de la main de Calvin, une page, dont voici le début : « Avant la création du premier homme, Dieu avait décidé, dans son conseil éternel, ce qu'il voulait qu'il advint u]iiui ficri vellet) de tout le i^enrc humain. Par ce conseil caché de Dieu, il est advenu [factiim est) que Adam est déchu [deficeret) de l'état normal {integro) de sa nature, et, par sa chute {de/ectioiie), a entraîné toute sa postérité dans une juste condamnation (/// realiini) à la mort éternelle. De ce même décret dépend la différence entre les élus et les réprouvés : parce que Dieu a adopté les uns pour leur salut et a destiné les autres à la perte éternelle. »

Dernier article : « C'est par ignorance ou par calomnie que quelques-uns disent que Dieu est fait auteur du péché, si toutes choses sont faites, lui le voulant et l'ordonnant. Ils ne distinguent pas entre la perversité manifeste des hommes et les jugements secrets de Dieu*. » Ainsi les Articuli de prœdestinatione !

.le ne sais s'il est possible de trouver dans tout ce qui a été écrit, depuis que l'on écrit, une page aussi prodigieuse. On est saisi de crainte, et comme d'une secrète terreur, en la lisant ; et le papier jauni, que Calvin a tenu dans sa main, sous sa plume, qu'il a couvert de ces lettres fermement tracées, tremble presque dans notre main à nous.

Pour la mentalité et pour l'imagination modernes, toutes les horreurs ne sontelles pas contenues dans cette horreur suprême : Dieu signant, avant la création de l'humanité, la perdition éternelle de l'immense majorité de cette humanité

môme?

Et cependant, je me le demande : N'y a-t-il pas quelque chose de plus prodigieux encore? A savoir la foi imperturbable de Calvin en la justice de Dieu, du Dieu qui signe le double décret? N'est-ce pas ici que l'on voit, que Ion touche ce fait capital : l'idée calviniste de Dieu ne sort pas du double décret. Au con-

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