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LES ARTICULANTS ET LA CONTRE-RÉVOLUTION

qui a donne; Genève est celle qui a reçu; donc ce n'est pas à Genève, c'est à Berne à interpréter le traité. » — Quia ego nominor leo.

Nous pouvons maintenant comprendre l'affaire îles Articulants et juger leur conduite.

Au milieu des négociations interminables suscitées par ce conflit, Genève envoya une nouvelle ambassade à Berne, fin mars i?/i<). Or ce qui avait étéimpossible jusque-là se trouva tout à coup incroyablement facile. L'ambassade genevoise se présenta le 27 mars devant le Conseil de Heine, et trois jours après, le 3o, les vingt et un articles d'un nouveau traité, réglant toutes les questions, étaient déjà signés.

Que contenait le traité ? l'abandon des revendications genevoises. Il n'y a aucun doute sur ce point : « Il faut avouer, dit Cornélius, que le traité de l53û était préjudiciable à Genève, évidemment et gravement sur tous les points 1. » Et Gautier : a La plupart des vingt et un articles étaient honteux aux Genevois et les dépouillaient des plus beaux droits qu'ils avaient sur les terres de Saint-Victor et Chapitre2. »

Seulement les trois ambassadeurs genevois avaient agi contrairement aux instructions formelles qu'ils avaient reçues. « Les députés genevois crurent pouvoir ne pas tenir compte des instructions qu'ils avaient reçues, » dit Roget 3. Il n'y a pas plus de doute sur ce second point que sur le premier.

Que s'était-il donc passé ? On l'ignore, et on en est réduit aux conjectures. « S'ils se conduisirent de cette manière, ou de propos délibéré, ou par inadvertance, et par surprise, c'est ce que je ne déciderai pas, et dont je laisserai le jugement entier au lecteur. » Ainsi s'exprime le prudent historien Gautier. Il laisse cependant entrevoir quelle est son opinion particulière, quand il exclut « la négligence », qui aurait dû être « la plus stupide qu'on puisse imaginer4. — A. Roget répète : « Quels mobiles les poussèrent à agir de la sorte?... C'est ce que nous ne nous chargeons pas de décider. » Il laisse cependant lui aussi entrevoir son opinion particulière, qui est contraire à celle de Gautier, quand il trouve que Gaberel va « beaucoup trop loin » en parlant « de la trahison nationale des adversaires de la Réforme 5. »

1. Cornélius, p. 264. — ~i. Gautier, III, p. 39. — .'5. Roget, I, p. 184. — i. Gautier, III, p. 38, 39 —

0. Roget, I, p. 185. Si l'on en est réduit à des conjectures sur les vrais motifs de l'acte répréhensible commis par les trois Articulants, on peut cependant affirmer que ces motifs n'étaient pas avouables : preuve, le soin qu'ils eurent de cacher le traité aussi longtemps qu'ils le purent ; preuve, le mensonge enfantin par lequel ils essayèrent un moment de se disculper; preuve, le refus obstiné de Lullin, qui, plutôt que de retourner à Berne pour s'y expliquer, déclara qu'il quitterait la ville pendant un an et payerait l'amende (Roget,

1, p. 191); preuve, enfin, la déclaration faite par les Procureurs genevois à la Marche de Lausanne, du 31 mai 1540: « Pour tromper leurs Excellences, les trois délégués avaient fabriqué de fausses instructions, minutées par l'un d'eux, et desquelles ils produisaient l'original. » (Gautier, III, p. 68.) Ces fausses instructions sont aux Archives de Genève (P. H., N° 1231), avec cette suscription : < Original des instructions contrefaites par Amye Chapeauroge. » — Il est vrai que, d'après Roget, « ce manuscrit ne correspond point

Pour nous, il nous semble qu'il faut distinguer entre les motifs et l'acte. Les motifs restent inconnus. Mais l'acte d'ambassadeurs, qui, malgré les instructions formelles de leur gouvernement, cèdent les droits de leur pays, ressemble à s'y méprendre, quoi qu'il en soit des motifs, à ce que, en langage vulgaire, on appelle une trahison, une «prévarication ». — Du reste ceux qui veulent se faire une opinion, en parfaite connaissance de cause, n'ont qu'à lire avec soin la 2Vb/e, si claire, que M. Alfred Cartier, avec sa compétence particulière, a bien voulu rédiger pour nous sur ce point, et qui se trouve dans les Appendices de ce volume1.

Or les trois ambassadeurs coupables, Lullin, de Chapeaurouge et Monathon, étaient « troys des plus aparents du Conseil et plus grands conducteurs des faicts cy-devant récitez2, » c'est-à-dire qu'ils étaient trois chefs du parti antiréformateur. Il faut ajouter que les événements ultérieurs, loin de dégager la responsabilité des trois ambassadeurs, l'aggravèrent plutôt, et engagèrent même celle de tout le Petit Conseil, c'est-à-dire de tout le parti.

En effet les trois ambassadeurs reviennent le 3 avril, et se bornent à déclarer qu'ils ont « faict du mieulx, » et que le traité sera envoyé de Berne « en brief. » Aucune explication. C'est étrange ! Voici qui l'est plus encore : Dans le Conseil personne n'a l'idée de s'informer 3 ; personne n'éprouve la moindre curiosité de savoir ce qui s'est passé, et comment une affaire aussi urgente et aussi importante a été réglée. « Comme ces trois députés avaient beaucoup de parens et de gens dans leur dépendance dans le Conseil, on les en crut sur parole, » dit Gautier4. Même cette explication est insuffisante.

Et puis cette absence de curiosité se prolonge deux mois ! Et c'est seulement quand les baillis bernois continuent leurs provocations et leurs usurpations qu'on se décide (6 juin) à envoyer chercher le traité à Berne. On le rapporte. Mais il était en allemand. Le messager ne s'en était-il pas aperçu? On le renvoie, le 20 juin, pour le faire «translater », et enfin, le 27 juin, le Conseil prend connaissance du traité, signé trois mois auparavant, le 3o mars ! Toujours impassible, le procès-verbal dit : « L'on az recyeuz le dernier tracsté fayct entre Berne et Genève, lequelt az esté liseuz et non acceptée. 5 » Et c'est tout : pas la moindre censure, pas le moindre reproche, de la part de l'étrange Conseil à ses étranges négociateurs !

au traité tel qu'il fut conclu : il se rapproche beaucoup du texte des instructions, dont il semble n'être qu'une variante abrégée. » (Roget, I, p. 220.) — Mais une « variante abrégée » c'est bien déjà quelque chose ! Quel ambassadeur a le droit de « varier », et « d'abréger » ses instructions ? Et ne faut-il pas que la « variation » fût assez importante et visible pour que les Procureurs genevois aient cru pouvoir prouver la prévarication des trois ambassadeurs, rien qu'en montrant cette variante ?

1. Cette question de la contrefaçon des instructions officielles par les ambassadeurs est, on le comprend, capitale, pour se faire une idée de leur caractère et de leur attitude politique, et par conséquent pour savoir qui défendait les intérêts nationaux genevois, les Guillermins ou les Articulants. — ï. Roset, p. 263. — 3. Registres du Conseil, Vol. 33, f. 69*. Cornélius, p. 267, et n. 2. — 4. Gautier, III, p. 43. — 5. Registres du Conseil, Vol. 33, f. 186.

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Mais le peuple ne fut pas d'aussi bonne composition que ses représentants officiels. Dès que « le bruict s'en lit par ta ville, » on accusa violemment ambassadeurs.

Ils essayaient de se disculper en disant que certains articles n'étaient pas rédigés comme ils avaient été conclus. Mais l'excuse était enfantine. Il s'agissail de tout le document, et non de quelques mots. Du reste, pour que l'excuse eut une ombre de vérité, il aurait fallu, ou que les trois ambassadeurs eussent signé ce qu'ils n'avaient pas compris, ou que Berne, après la signature, eût falsifié le texte, deux suppositions également inadmissibles.

Le traité était donc là, en bonne et due forme, œuvre incontestable des chefs du parti anti-réformateur.

Naturellement, les chefs du parti réformateur se dressèrent contre le traité et ses signataires, et se trouvèrent, comme au moment de l'exil de Farci et de Calvin, — seulement dans une question non plus ecclésiastique, mais politique, — les représentants de l'indépendance genevoise. Il n'y a pas lieu de s'en étonner : c'était la logique même de la situation. Du coup, ils remportèrent leur première victoire au Conseil des Deux -Cents, le 25 août iô'3g. Ami Perrin et Claude Pertemps (dit Bonna), les deux chefs Guillermins, disent » que jamex les dernier articles, fayet àz Berne, de leur volloyr ne seryont séler [scellés]. Et tous les assistans audict Conseyl, d'une commune voex, ont responduz, non jamex àz ieyeulx volloyr consentyr ny obtempérer, attendus qui son contre nous [nos] libertés, hux [us], franchises, et bonnes costumes '. »

En même temps, le peuple trouvait un mot pour flétrir les auteurs des articles néfastes: Articulants, et « pource que, dit Bonivard, c'estoit un vocable inusité, le peuple les nomma d'une espèce de chardons friandts à manger, que se nomme artichous 2. » Artichauds !

Guillermins contre Artichauds.

La lutte devint tout de suite vive, confuse, mouvementée. Berne était intraitable. Le Conseil de Genève ne pouvait que résister de plus en plus. Aucun gouvernement n'aurait osé ratifier un pareil traité, et le mécontentement populaire grandissait. Les trois Articulants sont mis en prison. Les Conseils se réunissent le jour et la nuit.

I. Registres du Conseil, Vol. 33, f. 259". — i. Advis et devis de l'ancienne et nouvelle police de Genève, p. 54. — La chronique rimée (Mémoires et documents, XIX, p. .'(14) nous dépeint les Artichauds entrant au Conseil :

.... pourtans de grans espées, Leur rieurs vertes, chaulses déchiquetées, Et appellants la parolle de Dieu, Par mocqueric, la pactolle de Andrieu.

Tout à coup, il y a une grande scène de réconciliation générale, sur l'initiative patriotique des Guillermins, le Ier février 1540. C'est Cornélius qui le constate1. Les prisonniers sont relâchés.

La paix fut solennisée « par procession du peuple au son du tabourin par toute la ville. Les ministres aussi... en congratularent à Messieurs au Conseil2. » Et le jour des élections du Petit Conseil, les Guillermins virent quelques-uns des leurs réintroduits dans les charges publiques3.

Toutefois, les Articulants conservèrent la majorité. Le Ier février, ils avaient fait nommer capitaine général Jean Philippe, l'homme le plus accrédité du parti, le vrai chef. Pleins d'insouciance, ils banquetaient et se réjouissaient.

Ils auraient dû cependant comprendre qu'une embrassade, même générale, ne supprimait pas le traité des Articulants. Aussi bien, la paix était « plâtrée, » comme dit Gautier. Les querelles, les rixes reprenaient. André Philippe, le fils même du capitaine général, tuait son contradicteur 4. L'ours de Berne refusait de lâcher la proie que ses griffes avaient saisie. Ses ambassadeurs venaient faire entendre à Genève un langage rogue, comme un grognement.

Ainsi pressé, que pouvait faire le Conseil ? Il devait abandonner ses anciens chefs et prouver de plus en plus la prévarication des Trois. La discussion prit un tel tour que, pendant la séance, Jean Philippe dit à l'oreille des trois prévenus de se hâter de sortir de la salle et de la ville, ce qu'ils firent incontinent. Le lendemain, 22 avril, il y a Conseil général. Ah ! ici les procès-verbaux ont perdu leur impassibilité. L'écriture du secrétaire est particulièrement illisible. Dans sa hâte, celui-ci oublie tout protocole : « Assemblés. Grande multitude. Et az esté cryés que les 3 traystres... soyent détenus avant toutes choses, et fère prossès àz icyeulx... et ont cryés la pluspart [c'est-à-dire la majorité]: Justice des traystres5. » Immédiatement on donne au seigneur lieutenant l'ordre de « les allez prendre pour prisonyer. » Mais il revient tout de suite et expose « comment il az esté par les maysons des troys et az nul trouvé d'iceulx. » La colère du Conseil grandit.

i. « Vor allem, der entgegenkommende und patriotische Schritt der feindlichen Partei. > Cornélius, p. 280.

.... Mesmement les sindicques

Embrassèrent, avecq leurs grans tuniques,

Plusieurs de ceulx qu'ils avoient paradevant

Volu bannir.... (Mémoires et documents, XIX, p. 265.)

i. Roset, p. 271. — Mardi 3 février. — « Les sieurs prédicans ont remontré laz grande paix et fraternelle dilection que fust faycte dymenche en Conseil général entre tous ceulx de laz ville, pouquoy qu'il seroy bien propice estably ung jour affin que tous venssent àz laz prédication pour entendre le grand bien que procède de vivre en paix. — Et az esté résoluz àz dymenche prochain de se assembler aut nom de messieurs àz laz prédication. > Registres du Conseil, Vol. 34, f. 74. — 3. Le même jour, Cornélius constate qu'on réclame « un renouveau du zèle évangélique du gouvernant » (p. 283). — Car, sur la proposition de Pécolat, le Conseil général décide que syndics et lieutenant seront désormais responsables de la mise à exécution des édits passés et futurs de Réformation. Roget, I, p. 209. « C'est ce que propose Jehan Peccollat.... Item que meissieurs les esleuz sindiques et monsieur le lieutenant sans délay ayent incontinent à mectre en exécution tous esdictz faictz et à faire sur la Réformation par l'évangile, et qu'en déffault le commun les en prendra à partie. » Registres du Conseil, Vol. 34, f. 4. — 4. Gautier, III, p. 58. — 5. Registres du Conseil, Vol. 34, f. 202.

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On décide de les faire « cryer à/ voex de trompe1, » et de mettre les scellés sur leurs maisons. Le peuple crie : - Aoy, aoy Oui, oui », et aux représentants des députés bernois on répond, le 23, qu'il est impossible de résister, de peur « que le peuple ne ce mysse sus les seigneurs du Conseil estroyt*. o En effet, ce n étaient plus seulement les Guillermins qui dirigeaient le mouvement : le peuple lui-même s'en emparait et l'opposition se transformait peu à peu en révolution.

Le 18 mai, Richardet, le vétéran des Eidgenots, le patriote le plus influent avec Jean Philippe, était arrêté, puis relâche. Le 20 mai. les trois Articulants fugitifs étaient remplacés au Conseil par trois Guillermins, Vandel, Roset, Salaz, et, à partir de ce moment, le parti, mis en minorité par l'exil des Réformateurs, reconquérait la prépondérance dans le Petit Conseil.

Ce n'était pas l'àme tranquille que Jean Philippe voyait ainsi l'influence lui échapper. Le ier juin, le Conseil général fut témoin d'une scène que la chronique rimée raconte ainsi :

Le premier jour Je Juing, oultre cela.

Au général Conseil, sans dire holà, Tout enragé :l se liève, puis vous serre Jehan Dabères, le cuydant mettre à terre, L'esgrattignast jusques au sang, lui fendist Sa chemise, puis s'escria et dict :

« Au large! ça, ventre Dieu, méchans gens, Faut-il que icy vous soiez noz Régens ' ? >

Néanmoins, le 5 juin, les trois Articulants furent déclarés « faulsaires et rebelles, » et condamnés « ung chacung d'iceulx à avoir respectivement tranché la teste au lieu de Champel 5. »

C'était un coup de massue porté au parti des Artichauds. Son chef, Jean Philippe, ne put le supporter paisiblement, et son mécontentement prit les proportions d'une émeute.

Voici d'abord le pittoresque portrait que Bonivard nous trace de Jean Philippe : « Johan Philippe, un homme riche, et riche non chiche, mais fort libéral aux compaignons, principallement à ceux d'espée, qui pour ce se faisoit aimer de tous. Outre ce, il estoit homme de cueur pour exécuter, mais mal sage pour entreprendre,... et ne craignoit point hazarder sa personne pour le bien public, aussy peu que sa bourse. Mais d'autre costé, c'estoit un homme imprudent et impudent, léger à croire, tardif à décroire, car incontinent que quelque mauvais garson, de

1. Registres du Conseil, Vol. 34, f- 2°2V- - *■ #«*., f. 201 (la pagination An Registre est intervertie). - 3. Jean Philippe. — 4. Mémoires et documents, XIX, p. 269. - 5. « Gaberel, Bungener, GalifTe, Kampschulte disent que les Articulants furent condamnés à un exil de cent et un ans. Cette erreur provient de ce que les deux propositions, celle du bannissement et celle de la mort, furent mises en avant et se trouvent consignées dans les Registres du Conseil. Mais on n'a pas pris garde que l'avis concluant au bannissement est traversé par une barre. » Roget, I, p. 227, n. I.

ggg LE RETOUR DE CALVIN A GENEVE

ceux qu'il tenoit estre bons pour l'espée, luy havoit faict quelque rapport, il le croioit, et estoit mal aise de le faire décroire ; pource qu'il n'havoit pas la capacité d'escouter une bonne raison, que luy faisoit commectre plusieurs actes téméraires, d'où, à la lin, mal luy advint '. » Nous allons le voir.

La sentence contre les Articulants avait été rendue le 5 juin, qui était un samedi. Le lendemain, dimanche, il y eut « papegay des archers, » c'est-à-dire tir à Plainpalais, avec un oiseau qui s'appelait papegay pour cible. Concours de la foule ; discussions politiques ; échange de propos violents. Le soir, Jean Philippe se rendit, pour souper, à l'hôtellerie de l'Ange, avec neuf de ses amis, tandis que d'autres, au nombre de six, soupaient à ses frais à l'hôtellerie du Brochet, tenue par Denis Hugues, le fils du célèbre patriote, Bezanson Hugues 2.

Et voici, d'après Roget (aussi favorable à J. Philippe que son impartialité le lui permet), le récit des événements ultérieurs. Les convives du Brochet sortent, sans doute un peu avinés. Ils rencontrent, sur le pont du Rhône, des citoyens de la faction adverse « et les assaillent. » Attiré par le bruit, Jean Philippe accourt, à son tour, de l'hôtellerie de l'Ange, se précipite dans la bagarre, criant à l'un de ses adversaires qu'il reconnaît : « Traître, que fais-tu ici ? » Il le frappe de son épée, il blesse deux autres citoyens. Puis, pour aller chercher du secours, il traverse le Rhône, monte à Saint-Gervais, revient, sa hallebarde à la main, à la tète de toute une troupe. A. Roget dit : « De la part d'un membre du gouvernement et du commandant de la milice, une telle attitude a lieu de surprendre3. » En effet. Pensons au général, gouverneur d'une de nos capitales, qui, l'épée au poing, à la tète d'un bataillon, parcourrait les rues. « Une telle attitude aurait lieu de surprendre. »

Naturellement, à la première nouvelle de l'émeute excitée par Jean Philippe, les Guillermins étaient accourus. Dès que J. Philippe débouche sur la place de la Fusterie, il les rencontre. Michel Sept était à sa fenêtre. Jean Philippe l'apostrophe.

« Traytre, meschant poulerier, descent çà bas ! » Qui respondit : « C'est toi meschant, non pas Moy, qui ne veuille ainsi que toy destruyre Ceste ville. » Sur quoy le Pactu crye : « Veux-tu dire qu'il soit meschant, dis traitre. » L'aultre respond : « Je dis qu'on peult cognoistre A son œuvre quel il est : ne toy chaille, Pactu, Pactu; tout vous viendra à taille ''. »

Alors c'est une bataille. Voyant Jean d'Abères, celui qu'il avait si rudement violenté en plein Conseil, J. Philippe lui porte à la tête deux coups de hallebarde.

Néanmoins, la troupe du capitaine général eut bientôt le dessous, et celui-ci s'enferma dans sa maison, d'où, « par sus les toits, se sauva en l'hostellerie de la Tour Perce 5. »

1. Advis et devis de l'ancienne et nouvelle police de Genève, p. 47. — i. Roget, I, p. 234, n. 1. — 3. Ibid., P- 235. — 4. Mémoires et documents, XIX, p. 271. — 5. Bonivard, p. 50. L'hôtellerie de la Tour Perce était

LES ARTICULANTS El LA CONTRE-RÉVOLUTION

Le Conseil s'était déjà rassemblé dans la nuit. Il se rassembla de nouveau le lendemain, à cinq heures du matin. Les blessés avaient et. | à I Hôtel

de ville. L'instruction était commencée. Le gouvernement, timide et partagé, s'efforçait de penser qu'il n'y avait pas « sédicion avec meurtre, ne cas digne de mort, mais plustost une noyse, ou ung débat. » Mais le peuple fermait ses boutiques et descendait en armes dans la rue. On décida d'arrêter les coupables.

Le populart voyant sur ce, comment L'on y alloit ung i>cu trop froidement, Pressarent....

Sur quoy petit et grand se vont mesler De les chercher, en sorte qu'ils en heurent En brief plusieurs '.

Vingt-cinq arrestations furent opérées. Pendant ce temps, les baillis bernois accouraient au secours de leurs amis, les Articulants. Ils descendaient à la Tour Perce, leur hôtellerie habituelle, y trouvaient Jean Philippe, et essayaient « de le sauver dehors la ville, dedans une malle. Mais Dieu voulut qu'il allast autrement 2. »

C'était, en effet, trop tard. Le « populart » envahissait l'hôtellerie.

Et sy avec ce sceurent Le lieu auquel s'estoit caché le Roy Jehan Philipe, qui fust en désarroy, Par deux enfans allans à la traverse, Dans l'estable trové de la Tour Perse ', Couvert de deux grosses gerbes de paille, Sa grand espée auprès de luy, que taylle ; Où il fust pris et mené prisonnier Par des seigners et d'aultres ung milier, Don les aulcuns, craignans qu'il n'eschapasse, Crioient : « Que là la teste on luy copasse ! » Ce néantmoins, arriva sain et sauve A la prison, tout deschault '....

Le héros favori d'hier était aujourd'hui le bouc émissaire. « Le peuple, dit Bonivard, convertit lors l'extrême amytié qu'il portoit à Philippe en extrême inimitié, et tel, auquel il havoit donné cent repas et encores de l'argent, estoit celluy qui sollicitoit mieux contre luy 5. »

Le capitaine général fut traité comme le plus ordinaire malfaiteur. On décida de le mettre « à la corde, » c'est-à-dire à la torture de la corde. On le « lia, » mais dès qu'il fut « un peu levé, il confessa0 » ce que l'on voulut. Ici, le farouche rimeur Guillermin, sans pitié pour son adversaire, le raille :

alors tenue par François Lullin, frère de Lullin, l'un des trois Articulants. (Gautier, III, p. 73- n. 2.| Jean Lullin lui-même avait tenu une autre hôtellerie, A Fours, dans le faubourg Saint-Gervais. Herminjard, V,

1. Mémoires et documents, XIX, p. 276 et 274- - 2. Bonivard, p. 50. - :!. Mémoires et documents, XIX, p. 274. — « Aus seinem Versteck in einem Gasthaus in S. Gervais, » dit à tort Cornélius, p. 294. - 4. Mémoires et documents, XIX, p. 275. — S. Bonivard, p. 49- — 6- l^d., p. 51.

(5g0 LE RETOUR DE CALVIN A GENEVE

Mais quant il vist la corde pour enseigne, Et que tout fust prest à la luy bailler, Il commencea à braire et à parller, Disant : « Messieurs, Messieurs, ayés pitié Du bon marchant estant icy lié, Comme ung brigand, pour avoir de la corde, Qui jamais mal ne feist; miséricorde!

Borreau tirant, attends, je vaids tout dire : Ouy, Messieurs, ce fut moy qui par ire Feiz ce coup là : je vous requiers mercy '. >

La pression populaire augmentait d'heure en heure. « Le peuple esmeu ne posoit point les armes, environnant jour et nuict la maison de la ville et les prisons, crians d'une voix: Justice...! tellement que, troys jours durant, les Seigneurs du Conseil, ainsy poursuyvis, furent contraincts abrévier le procès du dit capitaine4.... » On ne lui donna point d'avocat. Les efforts des Bernois pour le sauver le rendirent sans doute plus suspect et poussèrent ses adversaires à ne pas attendre une intervention plus compromettante. Enfin, Jean d'Abères, la victime de Jean Philippe, étant mort, sa femme et son fils portèrent le cadavre à l'Hôtel de ville, criant : Justice! Justice! Il était impossible de tarder plus longtemps. Le Conseil décide « de faire justice selon Dieu et raison, et briefve. » Le même jour la sentence de mort est votée et exécutée.

On a dit: ce fut un « meurtre juridique. » Il n'y a pas lieu de contester que les formes juridiques furent mal observées et que la pression populaire fut énorme, décisive. Le rimeur Guillermin déclare que Jean Philippe ne fut point, en effet, condamné par la volonté « de princeps, » c'est-à-dire de l'autorité, mais du peuple, et, pour lui, de Dieu :

Et cecy fust de Dieu, et non point de l'homme : Aussy pour ung, vous en troverez cent Qui vous diront qu'il est mort ignoscent.

L'exécution manqua de la dignité et du calme auguste de la justice, tout comme le jugement. Jean Philippe, qui avait prié qu'on ne lui passât pas la corde au cou, fut seulement lié sous les bras, et portant « son oreillon d'ung fin sattin en teste, » d'un pas « honneste, » il se rendit au supplice, entre les quatre prédicants qui l'exhortaient « gallantement. » Le syndic lut l'arrêt, mais « tant parloit bas qu'on ne povoit ouyr. « D'abord, Jean Philippe essaya de faire son apologie, puis il s'humilia, disant :

Ces tavernes point ne fréquenterez, Qui m'ont mené, avecq les jeunes gens, Là où je suis ; mais serez diligens D'aller ouyr la parolle de Dieu.

Sur ce, le prédicant Marcourt essaie de célébrer les merveilles de la grâce de Dieu qui change ainsi subitement le cœur des pécheurs. Mais ayant parlé du

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