SECONDE PAU III
L'indépendance menacée.
çj 'AFFAIRE du cardinal Sadolet avait ramené l'attention et ht ;* Jv|?QL4«| faveur vers Calvin. Au même moment l'affaire des Articulants ykJé^Ês^xi allait perdre irrémédiablement ses adversaires.
^»=i C'est ici un simple épisode des rapports généraux entre
Berne et Genève. Mais ces rapports sont aussi délicats qu'importants et, faute de les bien connaître, on ne peut comprendre la situation de Genève, ni celle de notre Réformateur. Or en deux mots, voici en quoi consistaient ces rapports. Le parti des Réformateurs était pour l'indépendance de Genève vis-à-vis de Berne, indépendance ecclésiastique (ils l'avaient bien prouvé en se laissant exiler plutôt que de céder), et conséquemment indépendance politique. Le parti anti-réformateur, pour se créer un appui contre Farel et Calvin et leurs partisans, ne répugnait pas à laisser « berniser » Genève. Naturellement les historiens ne sont pas d'accord : c'est même ici un des points sur lequel ils discutent le plus vivement. Quel était le parti le plus national l ? les Guillermins et plus tard les Calvinistes ? ou bien les Articulants et plus tard les Libertins ? La question est fort grave.
Or Cornélius s'exprime ainsi : « Genève, entourée par les pays bernois, était en fait placée sous la protection immédiate et unique de Berne. En dehors de Berne, il n'y avait pour Genève, politiquement et religieusement, que danger et défaveur. Son bouclier, sa défense, était Berne, et Berne seule.... Dès lors, si les hommes d'Etat bernois ne voulaient pas faire de la politique d'aventure, ils
4. Quand Roget dit que le parti des Articulants ne voulait pas « assujétir Genève à la domination bernoise > (Roget, I, p. 253), il s'exprime d'une façon amphibologique. Que les Articulants ne voulussent pas assujétir Genève, c'est plus que probable ; mais leur conduite, volonté à part, ne grandissait-cllc pas l'autorité de Berne sur Genève, et ne livrait-elle pas à" Berne des droits réels, importants de Genève ? — Quand Galiffe félicite le parti des Articulants de s'être montré attaché à « l'alliance et à la réforme helvétiques > •< Poème sur les événements genevois de 1538 à 1540 » (Mémoires et documents, etc., XIX. p. 259), il s'exprime d'une façon amphibologique. Car si l'Helvétie, c'est Berne, les Articulants ne méritent pas de félicitations pour y avoir été attachés jusqu'à sacrifier les droits de Genève; et si l'Helvétie c'est la Suisse, ce furent, nous le verrons, les Réformateurs qui essayèrent de faire de l'alliance suisse le contrepoids de l'alliance bernoise.
gg2 LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE
devaient, ou bien abandonner le pays de Vaud et le Chablais, ou bien s'efforcer de rendre Genève bernoise, ou du moins aussi bernoise que possible1 . »
Soumettre Genève à Berne ! Nécessaire ou non, telle avait bien été la politique de Berne, dès le premier jour. — Mais, dès le premier jour aussi, Genève avait nettement résisté, déclarant être prête à tout, sauf à perdre son indépendance. Alliée, avait-elle répondu à Berne, oui ; vassale, jamais !
Eh bien, l'affaire des Articulants est tout simplement une tentative pour soumettre Genève à Berne. Voici comment :
Le traité intervenu le 7 août 1 536 avait laissé Berne et Genève en présence dans les terres dites de Saint-Victor et Chapitre. Ces terres appartenaient à Genève, mais Berne s'y réservait les appels, la remise des criminels condamnés au dernier supplice, etc., « de la manière que la chose avait été pratiquée de tout temps, sous les comtes et ducs de Savoie. » L'historien Gautier trouve que cette disposition «générale» n'était pas «équivoque», et qu'en tout cas, s'il fallait des éclaircissements, il n'était pas difficile de se les procurer en remontant aux anciens traités. Mais pour les Bernois, il ne s'agissait ni d'éclaircissements, ni de légalité. N'ayant pu s'emparer, d'un coup, de ces terres, ils voulurent supplanter peu à peu leurs alliés. « Comme ils avaient eu des vues sur la souveraineté de Genève, — c'est encore Gautier qui parle, — lesquelles ils n'avaient abandonnées que forcés qu'ils y furent, en quelque manière, par le refus ferme et constant que leur firent les Genevois, et par la crainte peut-être que ceux-ci, réduits au désespoir, ne se jetassent entre les bras de la France,... les Bernois, dis-je, qui voyaient avec quelque jalousie qu'une ville qui leur paraissait, par les conquêtes qu'ils avaient faites et qu'ils environnaient de tous côtés, si fort à leur bienséance, leur eût échappé2, n'étaient pas disposés à la laisser jouir tranquillement des droits considérables qu'elle avait sur les terres de Saint-Victor et Chapitre, enclavées dans leurs bailliages de Ternier et de Gaillard. Aussi, depuis le traité, les officiers bernois de ces bailliages ne cessèrent de commettre divers attentats contre la juridiction de ces terres 3. »
Ces attentats ne sont ni contestables ni contestés. Cornélius reconnaît 4 que, dans le conflit relatif aux terres de Saint-Victor et Chapitre, les prétentions bernoises n'étaient pas conformes à « la lettre » du traité, et il rend, au contraire, cette justice aux Genevois : « Le but de leurs efforts était de conserver à leurs représentants dans ces terres une certaine indépendance, et, autant que nous pouvons en juger, leurs prétentions sont restées conformes au droit et à la justice. Mais à Berne on pensait avoir assez fait pour Genève, et on coupa court aux discussions sur le traité par cette brutale observation : Berne est celle
1. Cornélius, p. 253. — 2. Même les meilleurs Bernois regrettaient ces concessions. «Les nôtres, par les conventions de l'année 1536, cédèrent beaucoup de leur droit {de suo jure) par inadvertance {incaute), » écrivait Zurkinden à Calvin, le 20 janvier 1557. Opéra, XVI, p. 391. — 3. Gautier, III, p. 36, 37. - 4. Cornélius, p. 258, n. 3. « Sôllend ir inen antwurten, sy habend m.[einen] g.[nadigen] h.[errn] nutzit gen (nichts gegeben), aber m. g. h. inen wol, deshalb inen nit zustande den vertrag usszelegen, sondern m. g. h. » Instructions à Grafenried, du 3 novembre 1537.