‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 111 sur 166 · NON PLURIMA ,PAIICA SED AP TL · texte numérisé non relu

NON PLURIMA ,PAIICA SED AP TL

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Genève, la cité calviniste *.

est sur les confins de la France, de l'Italie, de F Allemagne, de telle sorte que l'espérance est grande de voir l'Evangile se répandre de là dans les villes voisines, et d'élargir les boulevards du royaume de Christ. Tu sais que l'apôtre choisissait les métropoles pour y prêcher, afin que l'Evangile pût se répandre

dans les villes voisines3 » Et aux Strasbourgeois : « De là, cet homme, doué

par Dieu des dons les plus remarquables, pourra être utile à quelques églises de ces royaumes, et étendre le règne de Christ plus que s'il enseignait en quelque autre lieu du monde que ce soit \ »

Nous n'avons plus qu'à rentrer à Genève avec Calvin.

1. 26 mai 1541. Opéra, XI, p. 222; Herminjard, VII, p. 131. — i. Dan. Meisner. Sciagraphia cosmica, Dasz ist nevves Emblematiches Buchlein, darinen in acht centurijs die Vorncmbsten Statt, Vcstung Schlosser, etc., der gantzen Welt gleichsamb adumbrirt und in Kupffer gestochen, mit schônen lateinischen und teutschen Versiculn ad vivum abgebiltet werden. Nùrnberg. P. Fiirst, 1678. — C'est à ce même recueil qu'a été empruntée notre vue de Paris, Jean Calvin, I, p. 295. — .'!. 4 avril 1541. Herminjard, VII, p. 77. — i. 4 avril 1541, Opéra, XI, p. 184. Farel écrit le 21 février 1541 aux pasteurs de liienne: « Même les aveugles le voient, il ne peut en être autrement. L'édification d'une telle Eglise, et si importante, doit exciter tout le monde à unir ses efforts.... Si nous ne sommes pas des constructeurs de Babel, qui ne comprennent pas qu'ils sont un seul corps vivant, dans lequel les membres sentent et procurent ce qui est utile et nécessaire aux autres.... Je m'étonne d'une négligence pareille, et si grande, qui serait insupportable vis-à-vis de l'Eglise la plus petite ; que doit-elle être vis-à-vis d'une Eglise d'où viendra une ruine ou une édification admirable pour tous, surtout pour les Français. • Herminjard, VII, p. 33.

Il avait hâté son retour de Ratisbonne à Strasbourg, et là, l'indécision lui était tout de suite devenue insupportable. Le sort de Genève, impliquée dans de si o-raves difficultés avec Berne, le troublait. Son « anxiété » croît. Que vont décider les surarbitres bâlois ? Est-ce que nous ne faisons pas défaut aux « nôtres1? » La crainte des Bernois le retient encore2; cependant il annonce, le i3 août, à Viret, qu'il a suspendu ses leçons, et averti les étudiants qu'il ne les reprendra pas avant nouvel ordre 3. Le 29, le Conseil de Genève s'occupe de son logis, car il « doybt arryver l'un de ses jours 4. »

Muni de lettres de recommandation pour Bâle, Berne et Genève, écrites le ier septembre, Calvin se met en route : « 11 vient enfin (yenit tandem ad vos), tel est le début de la lettre des pasteurs strasbourgeois, il vient enfin vers vous cet instrument du Christ, admirable, très rare, comme il y en a à peine un second, si vraiment il y en a un second5. » Le Conseil dit : « Luy avons permis qu'il alla vers vous, pour considérer en quel lieu des deux, Dieu vouldroit user de son œuvre et labeur.... Ainsy vous adjurons-nous, au nom du Seigneur, que préférans la commune nécessité des Eglises à vostre commodité et prouffit, vous le nous

I. Les « Marches, > c'est-à-dire journées de discussion juridique entre les Bernois et les Genevois, se succédaient. Marche du 30 mai 1540, Marche du 4 juillet, Marche du 3 octobre, Marche du 14 novembre, Marche du 15 décembre. On nomme un surarbitre bâlois, Bernard Meyer. Nouvelle Marche le 3 janvier 1541, Marche le 8 février, Marche le 13 février. L'alliance entre Genève et Berne est cependant renouvelée le 27 février. Mais le procès continue. Le 8 avril, le surarbitre bâlois, Meyer, arrive à Genève pour essayer de terminer les affaires officieusement. On discute jusqu'au 14 avril. Le surarbitre repart et il y a «journée amiable > à Bâle le 15 mai. Tout est renvoyé à Genève au 17 juillet. «Les arbitres de Basle, arrivez à Genève le dix-septiesme de juillet 1541 ... firent ung arrest et prononciation auquel les Seigneurs de Berne ne se voulloient tenir. Ceux de Genève y demandoient aussi quelques déclarations.... L'acceptation finale d'iceluy fut dilayée jusques à l'entrée de l'an 1544. (Roset, p. 286, 287.) — Du reste le jugement arrêté par les arbitres, après un mois de discussion, ne fut envoyé à Genève, traduit en français, qu'au commencement de l'année 1542. (Gautier, III, p. 128.) — Gautier raconte que: « Pendant tout le cours de l'année 1540, l'on continua à travailler aux fortifications en fermant le lac de pieux et faisant divers autres ouvrages. L'on emprunta même quatre mille écus du canton de Bâle pour fournir aux frais qu'il fallait faire pour cela, et l'on établit une petite garnison de cinquante hommes à la solde de la ville, laquelle était sous les ordres d'Ami Bandière, qui avait été établi capitaine général en place de Jean Philippe. » (Gautier, III, p. 96.) — 2. A mesure que l'horizon s'éclaircissait, Berne restait le point noir. C'est vers Berne que tous les regards se tournaient, ceux de Calvin, de Farel, de Strasbourg et de Genève. Sans Berne, que pourrait-on attendre, sinon de nouvelles luttes ? En octobre (le 23 ou le 24) 1540, les pasteurs de Strasbourg exhortent Genève « à restituer et confirmer le véritable accord des âmes avec les illustres seigneurs de Berne et entre eux. » Herminjard, VI, p. 336. Le 13 novembre 1540, même prière: il faut pardonner aux exilés et s'accorder avec Berne. Ibid., p. 361, 362. Calvin tantôt espère, tantôt désespère. « S'il n'y a pas de progrès, comme tu dis, très misérable est notre condition : nous dépendons de ces cœurs de pierre. Mais je ne puis pas ne pas croire qu'ils ont été un peu amollis. Leurs lettres nous montrent qu'ils ont quelque désir d'aider cette Eglise, et la chose ne leur permet pas d'agir autrement. Donc espérons.... » Ibid., VII, p. 25, 26. A Farel, le 19 février 1541. — Enfin, le 31 mai, Calvin écrit aux pasteurs de Zurich : « Une chose inquiète Capiton, Bucer et les autres: ils attendent peu d'édification de mon ministère, si les Bernois ne se joignent pas à moi de bonne foi et ne me tendent une main secourable. » Ibid., VII, p. 140. — :S. Calvin à Viret, 13 août 1541. Herminjard, VII, p. 217. — C'est sans doute pour cela que Bédrot écrit à Myconius : « Calvin nous paraît trop hâter son départ, je te le dis à l'oreille. » 24 août. Ibid., p. 223, n. 1. C'est au même moment (25 août) que Farel accusait si violemment sa lenteur ; tellement il est difficile de contenter tout le monde et ses amis. — i. Registres du Conseil, Vol. 35, f. 297. — S. Opéra, XI, p. 271. Herminjard, VII, p. 231.

renvoyez incontinent, pour servir icy plus fructuesament à l'Eglise universelle1. » Et les pasteurs disent encore : « Mais soit qu'il revienne ou qu'il demeure par devers vous, écoutez-le.... » — A Bàle, Calvin rend visite au Conseil de la ville. Bucer l'avait recommandé a Myconius, le premier pasteur, en ces mots : « Donc aidez cet homme certes remarquable, et qui certainement est sans égal, excepté Philippe [Mélanchthon], pour l'ardeur, l'éloquence et le jugement*. » Le 4 septembre, le Conseil de Bàle lui remet a son tour des lettres de recommandation3. Le 7 septembre, il est chez Farel, et écrit à Genève. Ayant appris, à Soleure, les difficultés survenues à Xeuchàtel, le dimanche 3l juillet, à propos d'une prédication dans laquelle Farel avait osé censurer une fille du gouverneur, qui, depuis plusieurs années, refusait de vivre avec son mari, il s'est détourné de son chemin pour pacifier les esprits ''. Le lendemain, 8 septembre, « de grant matin, » il ira à Berne, « présenter » ses lettres, et puis, il se hâtera « sans m'arrester nulle part ; car le désir que j'ay de me représenter à vous de ma promesse, ne me laissera point targer [tarder] en lieu qui soit a.

A Genève, le bruit courut, le 9, qu'il devait déjà arriver le soir même ; c'était une erreur6. Le 10, déjà reparti de Berne, il était à Morat, d'où il écrivit à Farel ses impressions. Elles ne sont pas très favorables. Le Conseil a fait semblant de ne pas comprendre que les Strasbourgeois lui demandaient une recommandation formelle 7 : il s'est borné à l'assurer de ses services empressés. « Vois quelle ironie {quantum ludibrium)8\ »

Et déjà Calvin était aux portes de Genève. Le Conseil aurait désiré que Farel l'accompagnât : ce désir était un honneur dû au Réformateur neuchàtelois. L entrée des deux amis eût été logique et juste. Mais Farel n'osa pas se décider sans prendre « l'advis des illustres et très redoubtez seigneurs Messieurs de Berne 9, » et Calvin arriva seul in.

1. Opéra, XI, p. 266-26S; Herminjard, VII, p. 227, n. 1; 229, 230; traduction de Viret et non de Farel. i. Opéra, p. 272; Herminjard, p. 235. - ■"!■ Opéra, p. 273. - « Ainsi, dit Kampschulte, il traversait en triomphateur une partie des contrées à travers lesquelles, trois ans auparavant, il avait erré, comme fugitif, cherchant du secours. » I, p. 381. -4. La foule, excitée par des meneurs, s'était rassemblée sur le cimetière, devant l'église, et avait décidé que Farel quitterait Neuchâtel. Herminjard, VII, p. 216, n. 14. Voir aux Appendices. - 5. Opéra, XI, p. 275; Herminjard, VII, p. 240, 241. - 6. Annales, p. 2S2. - '. < C'était trop demander aux Bernois, dit Herminjard. Ils avaient déjà trouvé en Calvin un esprit très indépendant et qui ne redoutait nullement de leur faire opposition. Ils connaissaient trop bien ses talents pour ne pas deviner qu'il organiserait l'Eglise de Genève de manière à maintenir ses droits en face de l'Etat, et qu'il saurait, dans l'occasion, aider les Genevois à résister aux exigences de leurs puissants alliés. » Herminjard, VII, p. 243. n. 4. - 8. Opéra, XI, p. 280; Herminjard, VII, p. 243. - « Le Conseil de Berne ne voulut voir dans les deux lettres précitées que la demande d'un sauf-conduit, et il fit semblant de ne pas comprendre le reste. Les procès-verbaux du Conseil, du 8 et du 9 mars, ne disent pas un mot de Calvin, ni des lettres qu'il avait remises. » Herminjard, VII, p. 243, n. 6. - 9. Le Conseil de Neuchâtel au Conseil de Genève, 9 septembre. Herminjard, VII, p. 241, 242. - 10. Calvin avait voyagé à petites journées. Il résulte du post-scnptum d une lettre que Hotman lui écrivait le 19 septembre 1556. qu'u» messager pouvait faire la route en six jours et pour deux florins et demi, ce qui est invraisemblablement peu. Hotman écrit: « Monsieur, vous cogno.ssez comme j'ay esté contraint d'envoier le présent porteur, dont j'ay eu fort bon marché à deux fl. et demy. Je luy en ay avancé un, promettant d'estre là dans le 25 de septembre. Il vous plaira achever le payement. » {Opéra, XVII, p. 647, n. 5.) On peut, il est vrai, supposer que le messager profitait de ce voyage pour faire quelque autre commission, à l'aller ou au retour.

Quand ? Comment ? Quelle fut l'entrée de cet homme, qui était plus qu'un prince, plus qu'un empereur ? En effet, qu'est-ce qu'un prince ou un empereur aurait 'pu faire pour Genève ? Petite ville elle était, petite ville elle serait restée. Calvin allait en faire une capitale, et la capitale, non pas d'un simple pays, mais d'un empire plus immense que l'empire rêvé par un Alexandre ou un Charlemagne. Plus immense et plus solide ! Eux n'avaient pu réunir les peuples de leur domination que pour quelques années : toujours impatients de recouvrer leur liberté, leurs sujets, vaincus mais non convaincus, avaient renversé l'édifice de leur empire même avant leur mort. Calvin allait fonder à Genève un empire, dominant, non pas seulement les corps, mais les âmes, et qui, pendant des siècles,

ne devait que s'étendre.

Quand, comment fit-il son entrée ? Des historiens, animés d'esprits différents, ont imaginé une réception enthousiaste1. C'est possible. Mais les documents se taisent; ils sont plus intelligents que les historiens.

Pour le fondateur d'un empire sur les âmes, peu importent la pompe des processions qui vocifèrent et les mousquets qui assourdissent. Idée, il vient comme une idée. On ne la voit pas, mais elle est là. Personne ne l'a saluée, et déjà elle s'est emparée de tous.

« Le i3 septembre 1541, raconte Bèze, Calvin revint à Genève, avec une grande félicitation de tout le peuple et du Sénat 2, reconnaissant le singulier bienfait de Dieu 3. » Il semble bien que cette arrivée ait eu lieu le i3. Immédiatement Calvin se rend au Conseil. Et à cette même date du mardi i3, le Registre du Conseil s'exprime ainsi : « Maystre Johan Calvin, ministre évangélique, lequelt est arryvé Destrasbourg et az delyvres des lectres dudit Estrasbourg et de leur prédicans, aussy de Basle, lesquelles hont estes lissues. Enapprès az tout au long fayct ses excuses de laz longue demorance qu'il az fayct. Et, estre fayct cella, az pryer mestre ordre sus l'Eglise et que icelly fusse par escript rédigyé. Et que l'on élize gens du Conseyl pour havoyer conférance avecque eulx, lesqueulx feront laz relation en Conseyl. Et quant àz luy, il s'ed offert d'estre toutjour serviteur de Genève '*. »

Est-il à Genève ? Oui, puisqu'il y est à l'œuvre.

1. «Le 13 septembre, dit Kampschulte, au milieu des cris de joie de la population, il fit son entrée solennelle à Genève. Il adressa à la foule rassemblée des paroles d'excuse sur son long retard.... » I, p. 3S1. Les documents ne disent rien de pareil, et les paroles d'excuse furent prononcées, non devant la multitude, mais dans la petite salle du Conseil. — 2. Fabri à Farel, de Genève, 18 septembre 1541. Herminjard, VII, p. 260: < Je n'ai pas besoin [au contraire, c'eût été bien utile pour nous] de te donner des détails sur l'heureuse arrivée de Calvin et les applaudissements des hommes pieux (pioram applausu). Je pense que Viret t'écrit amplement. » — Fabri ne parle des applaudissements que des hommes pieux, ce qui ne semble pas indiquer une réception publique, populaire. — 3. Opéra, XXI, p. 131. — 4. Registres du Conseil, Vol. 35, f. 324. Annales, p. 282.

LE RAPPEL DE CALVIN. CONÇU Mon GENERALE 7 1 I

Ainsi la première période de la \ie du Réformateur était close; la seconde s'ouvrait. A la Préparation allait succéder XŒuvre.

C'est un moment solennel pour l'historien de Calvin.

VŒuvre se divisera en deux périodes : de i 5 j. i a 1 555, quatorze ans de Luttes, et de i555 à 1564, neuf ans de Triomphe. Mais la Préparation, elle aussi, s'est déjà divisée en deux périodes, séparées par la première édition de l'Institution chrétienne, en 1 536.

D'abord il y a eu les Années d'études. Puis sont venus les Premiers essais, qui ont fait connaître à Calvin son futur champ de travail, c'est-à-dire presque toute la chrétienté. Il a vu l'Italie ; il a vu !a Suisse ; il a vu l'Allemagne. Progressivement, lentement, mais continuellement, le petit écolier des Capettes, à Noyon, est devenu l'élève de Mathurin Cordier, au collège de la Marche, l'étudiant des grandes universités, Orléans, Bourges, Paris, le jurisconsulte, l'humaniste, le théologien, l'hôte de la cour de Ferrare, le collègue de Farel à Genève, le collègue des Réformateurs de Strasbourg, l'ami intime de Mélanchthon, le conseiller respecté, désiré des colloques, des diètes, des princes.... Vires acqnirit eundo ! Il n'a peut-être pas d'égal, sauf Mélanchthon, disent les Bucer et les chefs de la Réforme. Et ils se trompent encore. Leur hyperbole est trop timide. Il faut supprimer le peut-être : il n'a plus d'égal.

Et cependant nous n'avons pas dit l'essentiel. Si c'était tout, à quoi aurait abouti cette Préparation ? A quoi servirait cette préparation de toutes ses facultés, de son érudition, de sa science, de sa théologie, de son aptitude à manier les hommes ? Cette préparation exceptionnelle, merveilleuse, aurait pu faire de lui un grand homme. Mais alors il aurait été trop petit pour son œuvre. Car cette œuvre, précisément, réclamait à la fois beaucoup plus et beaucoup moins qu'un grand homme ; il fallait un homme qui eût la pleine conscience d'être un simple instrument, mais de Dieu.

Et c'est à donner à Calvin cette conscience que Dieu venait de travailler comme Dieu travaille, mystérieusement et visiblement.

C'est malgré lui que Calvin s'est arrêté à Genève. Un concours inouï decirconstances inattendues et compliquées l'amène en cet endroit, en ce moment. Là, les violentes adjurations de Farel, qui l'épouvantent, qui lui font entrevoir les malédictions divines, l'arrêtent. Malgré lui, il reste à Genève. Dieu lui dit : Tu es mon instrument.

C'est malgré lui qu'il est attiré à Strasbourg. Il se croyait libéré par l'exil ; il estimait qu'il pouvait user de sa liberté selon ses goûts, et ne prendre plus « jamais » « aucune » charge ecclésiastique '. Alors le doux Bucer devient un second Farel, aussi impétueux que le premier. Il « frappe ». Calvin n'est pas

l. Lettre à Bernard, ier mars 1541. Opéra, XI, p. 165. Herminjard, VII, p. 39.

« brisé » du premier coup. Mais Bucer en arrive aux menaces extrêmes ; il montre la main de Dieu, que le nouveau Jonas ne pourra pas fuir. « Estant donc espovanté, » Calvin accepte la « faction » (stationem), où Dieu le met en garde. Malgré lui, il se rend à Strasbourg. Dieu lui dit : Tu es mon instrument.

C'est malgré lui enfin, c'est malgré lui surtout, qu'il revient à Genève. Ah ! ici tout est extraordinaire. Les termes les plus forts, les plus violents, expriment mal la profondeur et la vivacité de ses répugnances. Tout son être frémit, se révolte se o-lace d'horreur. Les larmes jaillissent de ses yeux. Les sanglots interrompent ses discours. Cela dure dix-huit mois, d'une monotonie étonnante. De nouveau enfin, les tonnerres de Farel grondent, ses foudres éclatent. Brisé, anéanti, s'abandonnant complètement dans une dépréoccupation sans égale de soi-même, Calvin offre son cœur en sacrifice (cor mactatum in sacrificium offern). Malgré lui il retourne à Genève, Dieu lui dit : Tu es mon instrument.

Eh bien, oui : il sera cet instrument ! — Il n'a pas voulu l'être. Ni Dieu, ni ceux qui sont, sur cette terre, ses serviteurs et ses représentants, n'ont tenu compte de ses goûts, de ses aises, n'ont eu pitié de ses répugnances, de ses larmes. Ils l'ont forcé à sacrifier la chair et le sang, à devenir l'instrument.... Dès lors pourquoi s'arrêterait-il, lui ? pourquoi pactiserait-il avec les résistances de réffoïsme, avec les mièvreries de la sensibilité ? Désormais sa timidité naturelie fait place à la logique indomptable. A la fois impassible et ardent, peu lui importeront les révoltes, les émeutes, les frémissements de l'hérésie. Au nom du Dieu, dont il est l'instrument, il ira, il parlera, il agira, il brisera les obstacles, impersonnel comme la logique elle-même. Ce nerveux, ce sensitif, cet irritable maladif, il est l'idée. « Si j'ai l'habitude de venger mes injures, je le laisse à juger à Dieu et aux hommes qui sont au courant des choses » {an injurias meas ulcisci soleam, Deo et hominibus qui experti sunt relinquo judicandum)1 . Rien pour lui! Tout pour l'honneur de Dieu, tout dans l'Eglise et dans la ville, tout au temple, tout dans la rue, tout au sénat, tout sur la terre, tout dans le ciel, d'où part le décret éternel et où sont attendus les seuls élus.

Reconnaissons-le : cette identification de soi-même avec Dieu, que l'on a si souvent reprochée à Calvin, c'est la forme la plus pure, c'est le plus haut état de la piété que l'homme puisse atteindre : l'homme agissant pour Dieu, Dieu agissant en l'homme, son instrument ; la force de Dieu remplaçant la faiblesse de l'homme ! Non seulement : « Quand je suis faible, c'est alors que je suis fort, » mais : « Moi et Dieu, nous sommes uns. »

Pourquoi faut-il seulement que cette parole de la piété parfaite ne puisse être prononcée que par un homme qui n'est pas seulement un homme ? Pourquoi faut-il que l'idéal ce soit d'être un instrument de Dieu, mais qu'aucun instrument de Dieu, ici-bas, ne puisse être cet idéal ? Tout homme reste un instrument imparfait, mauvais ; et même c'est ici que nous devons appliquer le vieux proverbe : Corruptio optimi pessima, la corruption de ce qu'il y a de meilleur, c'est

1. Aux pasteurs de Zurich, 31 mai 1 54 1 . Opéra, XI, p. 230; Herminjard, VII, p. 138.

LE RAPPEL D! CALVIN. CON( il îION GENERAL]

ce qu'il y a de pire. Avec efFroi nous entrevoyons les conséquences de l'interversion des rôles. Qu'arrivera-t-il en effet, si l'homme, qui est l'instrument de Dieu, fait de Dieu son instrument à lui :

Reconnaissons-le. Calvin n'a pas échappé à cette épouvantable infirmité humaine ; et le secret de sa force est en même temps le secret de ses faiblesses.

Calvin a été un homme, comme tous les hommes. Ce qui le distingue, c est qu'il a été un de ceux qui ont eu les raisons les plus nombreuses, les plus décisives, et (je le note) les plus extérieures de se croire, de se sentir l'instrument de Dieu. Voilà pourquoi, malgré ses faiblesses et ses fautes, il n'y a guère eu d'hommes qui aient eu plus de certitude dans leur foi, plus de logique dans leur foi, plus d'ardeur dans leur foi, plus de constance et d'intrépidité triomphante dans leur foi. Voilà pourquoi à cette préparation unique allait succéder une œuvre plus unique encore, le calvinisme, cette œuvre entachée certes des misères humaines, et cependant une de celles où brille de l'éclat le plus éblouissant la marque même de l'œuvre de Dieu.

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Appendice N° I.

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