CHAPITRE TROISIÈME
Le rappel de Calvin. Conclusion générale.
I. Dispersion finale de l'Eglise et premières démarches auprès de Calvin. — II. Réponse de Calvin. — III. L'appel officiel. — IV. Les larmes de Calvin et les foudres de Farel. — V. Abolition de la sentence d'exil. — VI. Genève, métropole de l'Eglise universelle. — VII. Conclusion générale.
«1 E 9 février 1 5 3 9 , les élections avaient porté au pouvoir les syn- 4 i^^^jM c''cs """'' -''u' '"• '-'' ! es1 ■' ce moment sans doute que se fit jour 5>^f^S§iËl^i$, '•' première idée du rappel de Calvin : - Que veulent, écrit-il le 16 mars à Farel, je t'en prie, ces braves gens (boni viri), qui ont cette idée de me rappeler sans toi, moi qui ai été avec toi rejeter... Ils ne font que me préparer un grand ennui, et pour rien1. » — De mars i53o, à septembre i5.ii, il y a deux ans et demi. Pendant ces deux ans et demi vont se répéter les appels de Genève et les résistances de Calvin. C'est une lutte d'une monotonie et d'une vivacité également incomparables : à tel point il était difficile de faire de Calvin le Réformateur de Genève ! Le rappel de Calvin, tel qu'il était désiré par quelques-uns, aurait été une sorte de mesure de conciliation. Aussi, quand l'accord du 12 mars 1 53g eut été signé à Morges, le projet fut abandonné, et Calvin s'en réjouit, car, dit-il à Farel (fin d'avril), « ou bien nous serons rappelés ensemble, ou bien je serai rappelé par grâce. Le rappel s'adresserait à la personne et non à la cause. Mais surtout cette pensée me consterne : dans quel gouffre (in quantam voraginem) j'entrerais. Il m'absorbait déjà tout entier, et je serai diminué de moitié [par l'absence de Farel] 2. »
Un an se passe, et en février i5qo, après la scène de la réconciliation un peu théâtrale des Articulants et des Guillermins, après les élections qui tiennent la balance à peu près égale entre les deux partis, quelques amis croient pouvoir
1. Opéra, X\ p. 325, 326. Herminjard, V, p. 252, 253. — 2. Opéra, X\ p. 339; Herminjard, V, p. 291.
indiquer à Calvin que son rappel sciait vraiment possible : » Plutôl cent autres morts (centum potius aliœ mortes), écrit-il aussitôt (2g mars) à Farel, que cette croix, sur laquelle, mille fois par jour, il me faudrait périr! » Et il prie Farel s'opposer énergiquement [pro vîrili parte) à ce nouveau projet '. Deux mois plus tard, vers le i3 mai, il répète : 0 Au seul mot de rappel, je tressaille d'horreur.. .. Plus j'avance et plus je vois de quel gouffre le Seigneur m'a délivré-'. 0 Avec Viret, enfin, il s'exprime non moins vivement : « Je n'ai pu lire, sans rire, les lignes où tu te préoccupes si bien de ma santé. Aller à Genève, pour que je me porte mieux ? pourquoi pas tout de suite à la potence : Il vaudrait mieux périr d'un coup, plutôt que d'être tourmenté dans cette chambre de torture [in illa carnificina) 3. »
Mais pendant ce temps les événements se précipitaient, et la 0 dispersion >< de l'Eglise, que quelques historiens modernes ont essayé de contester'', éclatait à tous les yeux.
On peut dire que cette dernière période s'ouvre, le 3 janvier i5qo, par les plaintes officielles du Conseil de Berne. Certes, Berne n'avait aucun intérêt à médire d'une situation qu'elle avait en grande partie créée. Au contraire ! Or, la voilà qui charge ses délégués de remontrerait Conseil de Genève le désordre « des affaires de la religion.... On se sert, pour l'instruction de la jeunesse, d'un petit livre dans lequel le papisme se trouve tout entier. » On a 0 aboli le collège,... l'hôpital est en décadence.... Vous leur ferez des remontrances pressantes.... Vous les exhorterez à se tenir à leurs engagements, et à supprimer dorénavant les vices publics 5. » — Les Guillermins n'avaient jamais rien dit de pis ! — Du reste, le pasteur Ant. Marcourt était devenu au moins aussi pessimiste que les Bernois. Dès la fin de i53g, se trouvant à Neuchâtel, « il ne dissimulait plus comme autrefois que tout allait très mal à Genève, au point qu'il craignait pour sa vie et qu'il était pris d'une tardive pénitence6. » C'est Farel qui le raconte.
La fin lamentable approchait. Le pasteur Jean Morand, ayant touché ses « gaiges » jusqu'au 22 juillet i5qo, partit dès le lendemain, sans prendre congé de personne, se rendit à Berne, et de là dans le pays de Vaud, après avoir eu soin de préparer son élection, comme pasteur de Xyon. Elle eut lieu le 5 août '. Et le g, il adressa une lettre au Conseil de Genève, pour le prier « d'avoir son dict département aggréable, et ne l'imputer à aultre cause que aux calumnies importables et blasphèmes exécrables contre vérité et liberté chrestienne. »
En septembre, un autre des pasteurs, « Marco » [Marcourt], dit Roset, « s'en alla de Genève, sans congé, comme son compagnon, combien qu'il l'eust condampné comme meschant et traître de s'en estre allé \ »
La situation des deux derniers pasteurs, Bernard et de la Mare, même aidés
1. Opéra, XI, p. 30. Herminjard, VI, p. 199- — * Opéra, XI, p. 38- Herminjard, VI, p. 217. — :). Lettre du 19 mai 1540. Opéra, XI, p. 36. Herminjard, VI, p. 22S. - \. Ici, Cornélius ne la conteste plus (p. 316). — 5. Herminjard, VI, p. 15S, 159, 160. — La réponse du Conseil [IbiiL, p. 160, n. 6) ne réfute guère ces accusations. - 6. Opéra, Xt\ p. 421. Herminjard, VI, p. 103. - '■ Herminjard, VI, p. 469. 264, 265. - 8. Roset, p. 283.
de Champereau, qu'on avait mis à la place de Morand, était devenue intenable. Ils ne traînaient plus qu'un ministère sans dignité, sans autorité. La « contention » d'Ami Porral, le principal Guillermin, avec Henri de la Mare, est une des pao-es les plus curieuses de cette curieuse époque. Il faut la relire dans les registres mêmes du Conseil.
Le 2q septembre 1540, « Maystre Henry, prédicant, se complainct de Porralis, lequelt l'az blasmé faulsement, disant qu'il havoyt en sainct Jehan renversé laz saincte Escripture ; puys davantage qu'il c'estoyt poyson de ce qu'il havoyt presché;... et veult maintenyr saz doctrine estre de Dieu pour saz vie. » Porralis répond : « Confesse qu'il dist.... que le dict maystre Henry est venus àz dyre et parlé que laz péché véniel et actuel — » Ici le secrétaire ne comprend plus évidemment ce qu'il écrit, et il s'arrête. Immédiatement après, on trouve un feuillet d'une autre écriture. C'est Ami Porral qui a été prié de résumer luimême son discours. Il l'a fait en ces termes : « Lundi 27 de septembre 1540, en l'église de sainct Pierre de Genève, Henric dict, en preschant, qu'il ne failloit pas que le roy, le prince ou magistrat punisse tousjours le meschant, à l'exemple de David qui ne punyt pas Semei, mais le laissa et recommanda à punir à son rilz et successeur Salomon : qu'estoit très mal amené à propost. — Item, dit qu'il y avoit péché originel, péché actuel, et péché de omission, que répugne à ce que Champereau avoit dit en preschant, la sepmaine devant, sus l'episltre sainct Jehan,... que sainct Jehan ne usoit point de ces termes, originel, véniel, actuel, etc., comme font les papistes, qui les ont forgés à plaisir, mais dit que quiconque fait péché, il fait iniquité, et iniquité est péché. — Item, dit le dict Henric qui ne failloit pas dire que les esleus et enfans de Dieu ne peschent point, car nul ne sçait la volunté de Dieu, et s'il est esleu ou non, qu'est répugnant à ce que Champereau a presché [suit une série de passages]. — Item dit là le dict Henric que Jésus-Christ alloyt à la mort plus joyeusement que jamais homme ne alla à nopces, que n'est parolle édificative, ny à propost, mais répugnante au texte de l'évangille, quand il disoit: Père, s'il est possible, etc., et tant d'aultres passaiges '.... » Evidemment pour avoir de l'autorité sur des auditeurs si prompts et si prêts à la discussion, il fallait des prédicants plus au clair sur une doctrine plus évangélique. Qui fallait-il ?
Dès le 17 juin i5qo, le Conseil général avait manifesté ses sentiments. Il avait « passé » des articles ; il avait fait une confession de sa foi religieuse. Et ces importantes déclarations étaient précédées d'une déclaration générale qui indiquait bien le nouvel état des esprits :
« Y ne fault tacher synon de se retourner à Dieu, et de remettre les choses en l'ordre qu'elles estoient il y a quattre ou cinq ans, que chascun avoit ceste ville en grosse extime et y venoient gens de toutes pars pour veoir l'ordre qui estoit conforme à l'évangile, tant au magistrat, au ministres, à l'hospital que au collège. Sans cela nous battons à froit et sera tousjours de mal en pis, et à recom-
mencer2. »
1. Registres du Conseil, Vol. 34, f. 460, 461. — 2. Ibid., f. 300*.
Alors le 21 septembre, le jour où la lettre de démission de Marcourt arriva au Conseil, celui-ci résolut « tic donne/ charge aut sieur Amy Perrin de trouvé moyeant si pourroy fère venyr maystre Caulvin '. »
Les amis du Réformateur étaient déjà à l'œuvre. Farel avait profité de son voyage à Strasbourg, de juin 1040, pour préparer les événements. 11 avait apporté avec lui «beaucoup de lettres - » et beaucoup de vieux, et avait remporté au moins la promesse de Calvin de venir le voir à Neuchâtel. Mais au moment où il s'apprêtait à le recevoir, comme il disait en plaisantant, « royalement \ 0 Calvin était tombé malade et n'avait pu se mettre en route 4.
Une réunion des principaux amis de Calvin eut lieu à Genève (Fabri, venu de Thonon, en rend compte, de Genève encore, à Farel, le 25 septembrej; on décida de faire adresser à Calvin un appel et un délégué du Conseil général 5.
Farel accueille ces ouvertures avec enthousiasme, « avec un oubli incomparable de soi-même6, » ajoute Cornélius, dont l'admiration est bien justifiée. En effet, les Genevois aimaient Farel, le respectaient, mais ne songeaient pas à le rappeler. Et son cœur, si chaud, si généreux, sentait vivement l'affront [insignis injuria), c'est lui-même qui parle : « Non, cette pauvre Eglise ne s'est pas conduite, et ne se conduit pas comme il convient. » N'importe : « Il ne s'agit pas de moi, il s'agit de cette Eglise si importante et de tous ceux qui, par elle, pourront entrer dans la voie du Seigneur. » Et il veut la secourir, même au prix des plus douloureux sacrifices (summa mei calamitalé). C'est ainsi « qu'il lui plaît » (jurât ita) de se venger. Aussi avec quelle autorité il peut répondre aux Bernois, qui lui disent que c'est une Eglise indigne, ingrate : « Que ce soit la plus indigne, la plus ingrate de toutes, il convient à ceux par qui Dieu a déjà tant secouru la pauvrette.... de combler de bienfaits des indignes et des ingrats '. »
En conséquence, profitant d'un synode réuni à Neuchâtel, le 1" octobre i5qo, Farel se fit de nouveau envoyer à Strasbourg, et y apporta une série de lettres, plus pressantes les unes que les autres, pour soutenir la démarche des Genevois.
La plus curieuse de ces lettres est certainement celle d'Antoine Marcourt, alors retiré à Neuchâtel, et qui avait tenu à assister à ce synode 8 : c'est une réparation complète. Il disait à celui dont il avait cru un moment pouvoir accepter la place: «Rappelle-toi avec quelle arrogance (ferocitaie), ou, si tu préfères, avec quelle improbité les citoyens de Genève t'ont autrefois rejeté de leur territoire, toi et les autres frères pieux et savants. Maintenant ils te désirent d'un désir intense, et ils t'appellent de tous leurs vœux. Certainement un admirable
i. Registres du Conseil, Vol. 34, f. 452». Anna/es, p. 265. — 2. Opéra, XI, p. 54. Herminjard, VI, p. 242. — 3. Opéra, p. 79. Herminjard, p. 290. — i. Opéra, p. 85. Herminjard, p. 315. — Le 3 octobre, Guillaume du Taillis avertit Farel qu'il a écrit « à la suasion des principaulx bons frères, au bon frère Calvin » qu'il voulût bien « subvenir à ses frères de Genève, sans avoir esgard à l'injure qui avoit esté faicte à Jésu- Christ en le déchassant, » et qu'il le priait de lui mander « son advis, avant que on envoyast embas[s]ade par devers luy. » Opéra, p. 89. Herminjard, p. 324. - S. Opéra, p. 82. Herminjard, p. 309. — 6. Cornélius, p. 326. — T. Première moitié de décembre 1540. Opéra, p. 127, 125. Herminjard, p. 390, 388. — 8. Herminjard, p. 318, n. 2, dit: « La présence du vieux pasteur au synode neuchâtelois dénotait de sa part le plus honorable empressement, et elle avait toute la valeur d'une réparation spontanée et publique. »
changement! Je pense qu'il n'est pas humain, mais tout-à-fait céleste et divin.... Prends aarde de refuser. Sache autrement que tu résisterais, non aux hommes, mais à l'esprit saint. Je t'en prie, réfléchis calmement, quels fruits, quelle édification résulteront de là pour toute la France tomnes Gallias\. L'Eglise de Genève, tu le sais, est d'une grande importance.... Aucun mortel ne peut la diriger avec autant de puissance, autant de prudence, autant d'habileté que toi *. »
La lettre du vénérable Mathurin Cordier est pleine d'un enthousiasme juvénile : « Quel triomphe...! Quel esprit, quelle bouche des fils de Dieu pourra
:er en repos dès que le bruit de ce fait se répandra.... Viens donc, hâte-toi. mon frère, viens, viens, pour que nous tressaillions dans le Seigneur, pour que nous jubilions en Dieu notre Sauveur-.... »
En même temps Calvin recevait une lettre du Conseil de Genève. « le prian de nous vouloir assister et de nous dire le moyans par lequelle nous puysse acssisté3. » Cette lettre (aujourd'hui perdue . écrite le i3 octobre, était apportée par l'imprimeur Michel du Bois \
Enfin, le 22 octobre. Viret joignait les efforts de Lausanne à ceux de Genève et de Xeuchàtel. et suppliait Calvin de revenir auprès « de ces enfants qu'il avait engendrés, nourris.... Allons, très cher frère, efforce-toi de remplir bientôt mon désir, qui me fait brûler de te voir. et. par ton arrivée, relève, égaie, réjouis, refais cette Eglise, gisant dans la misère, le deuil, la douleur °. »
En face de cet assaut, donné avec une telle vivacité, de tous les côtés à la fois. Calvin avait gardé le silence. Puis, la veille même du jour où Viret lui écrivait, il avait fait à Farel ses confidences (21 octobre . Après lui avoir rappelé que, pendant les deux jours de son séjour à Strasbourg, il avait souffert d'une telle perplexité qu'il n'était qu'à moitié maître de lui-même J tanta animi perplexitate me œstuasse. ut vix dimiiïa ex parte apnd me esserri), il continuait: a Toutes les fois que je rappelle à mon souvenir combien j'ai été là-bas malheureux, je ne puis pas ne pas tressaillir tout entier d'horreur [quin loto pectore exhorrescam) dès qu'il est question de mon rappel. » Et encore : << Quand je pense de quels tourments ma conscience a été torturée quitus tormentis excruciala), de quels soucis elle a été dévorée, pardonne-moi si je redoute ce lieu, comme fatal pour moi. Autrefois, il est vrai, il était resté à Genève, malgré tout; car il « n'osait pas secouer le joug qui, il le savait, lui avait été imposé par Dieu. » Mais maintenant qu'il a été délivré par une grâce de Dieu, qui donc ne lui pardonnera pas
1. Ier octobre. Opéra, XI, p. 86, 87. Herminjard. VI, p. 317 — 1- 1" octobre. Opéra, p. 128. Herminjard. p. 319. — Il v avait encore une lettre du pasteur Zébédée, plus tard un des grands adversaires de Calvin, qui était allé exprès à Genève pour sonder l'opinion. Sa lettre n'était pas moins pressante que les autres. Herminjard, VI. p. 322 et n. 3. 323 et n. 8, 9. Cornélius, p. 324, n. 1. — 3. Registres du Conseil, Vol. 34f. 477. — i. Michié de Boys, disent les Registres, et non M. de Loys, comme ont lu par erreur les éditeurs des Opéra, XXI p. 266. Herminjard, VI, p. 333, n. 1. 2. — 5. Opéra, XI, p. 93. Herminjard, VI, p. 329-
LE HAÏTI l. DE CALVIN. CONÇU 5ION M I
«s'il ne se plonge pas volontiers dans un gouffre, qu'il a éprouvé lui être fatal? »
Et puis, il aurait des difficultés qui rendraient son ministère peu utile : le tempérament de la majorité est tel •< qu'ils seront insupportables, eux à lui. et lui à eux. o Et puis, que pourra-t-il faire sans le secours de ceux qui ont montré combien ils peuvent nuire, les Bernois : Et puis, il y aura des difficultés plus grandes avei ses collègues qu'avec les pasteurs étrangers. Et puis, même si tous ces obstai n'existaient pas, « je ne sais par quelle désuétude j'ai oublié l'art de régir une Eglise. » Ici, comme ailleurs, nous voyons Calvin doué d'un regard terriblement perçant: il pénètre de paît en part les hommes et les situations. Toutes ses prévisions s'accomplirent à la lettre. Mais enfin, c'est le chrétien, le chrétien dévoué et humble, qui dit le dernier mot: « En résumé, je t'assure que je ne veux pas agir avec ruse devant le Seigneur, ni chercher des tissures par ou je pourrais m'échapper ; et comme je désire le bien de Genève, j'aimerais mieux exposer cent fois ma vie, plutôt que de la trahir en l'abandonnant.... Et alors, comme mon esprit n'incline pas spontanément au retour, je suis prêt à suivre ceux qui, j'en ai le bon espoir, me seront des conducteurs sûrs, dignes de confiance1. »
En conséquence, il répond au Conseil de Genève (23 octobre; une lettre remarquable, qui nous permet de voir comment il était pasteur, après avoir vu comment il était chrétien. Il dit sa « merveilleuse perplexité. "lia une charge à Strasbourg. Or, il ne peut laisser cette charge « sans que le Seigneur l'en délivre par bon et légitime moyen.... J'ay ainsin tousjours creu et enseigné, et ne me puis encores de présent aultrement persuader, que, quand nostre Seigneur constitue ung homme pasteur en une egglise pour l'enseigner en sa parolle, qu'il se doibt penser estre comme attaché au gouvernement d'icelle, pour ne s'en point facilement retirer, sans avoir certitude en son cœur et tesmoignage devant les fidèles, que le Seigneur l'en a deschargé -. » Il y a, ici, plus qu'une raison d'ordre : il y a une raison de sentiment. Entre un pasteur et son Eglise, il semble que pour Calvin ce soit un vrai mariage. Pour de bonnes et solides raisons, il peut y avoir divorce. Mais le vrai pasteur en reste à son premier amour. Et quelques jours plus tard, Calvin, en effet, écrira de nouveau au Conseil de Genève qu'un des motifs qui le poussent à obtempérer à son vouloir, « c'est le singulier amour que je porte à vostre Esglise, ayant tousjours en mémoire qu'elle m'a une fois esté recommandée de Dieu, et commise en charge, et que, par cela, j'ay esté obligé à jammais de procurer son bien et salut3. » — « Singulier amour! » « Une fois recommandée de Dieu ! » « Obligé à jamais ! » C'est bien ainsi que le mari fidèle parle de la femme de sa jeunesse.
Calvin termine sa lettre du 23 octobre sans arriver à une acceptation ou à un refus définitif. Pour le moment, il est obligé d'aller à Worms. Le plus sage serait donc d'appeler, au moins momentanément, Viret.
1. Opéra, XI, p. 90-93. Herminjard, VI, p. 325-328. — i. Opéra, p. 96. Herminjard, p. 333, 334. — 3. Opéra, p. 104. Herminjard, p. 353.
jQ0 LE RETOUR DE CALVIN A GENEVE
Mais, à Genève, on ne s'était pas découragé. Le mardi 19 octobre, le Conseil des Deux Cents, reprenant la décision du Petit Conseil, du i3, vote « que Ton cherche tous les moyeans qu'il sèraz possible pour havoyer [avoir] pour prédicant Maystre Caulvin l. » Le lendemain, 20, le Conseil général ordonne d'envoyer « querre Estrasbourg maystre Johan Calvinus 2. » Le lendemain 21, le Petit Conseil députe « pour il aller le Sr Amy Perrin avecque ung héraud 3, » et décide que l'on « doyge escripre àz Berne, àz Bâle et àz Estrasbourg. » Et, enfin, le lendemain 22, c'est le Sr Loys du Four qui est définitivement chargé « de fère le message et l'ambassade1. » Voici une partie du message: « ...De la part de nostre Petit, Grand et Général Conseyl.... vous pryons très assertes vous volloyer transporter par devers nous, et en votre prestine plache [ancienne place], et ministère retourner.... Voyeant que nostre peuple grandement vous désire. Et ferons avecque vous de sorte que aurés occasion vous contenter 5. »
Louis Dufour, « ce bon vieillard6, » comme l'appelle Farel, partit immédiatement, le 23. Il alla à Neuchàtel, puis à Berne, où on lui prodigua « tan d'onnour et bonne compagnie du Petit Concel avec de bons vin, que seroit fort long à rescrire 7. » De Berne, Dufour retourna auprès de Farel, arriva à Bâle, le 2 novembre au matin, et, le même jour, écrivit à Genève que, rejoint par l'imprimeur Michel du Bois8, il allait partir pour Strasbourg9. Ils y arrivèrent le 5. Dès le lendemain, ils remirent leurs lettres au Conseil. Celui-ci les fit immédiatement porter par un exprès (eques céleri cursu) 10 à Worms. Le 8, le courrier était auprès de Calvin; les envoyés genevois arrivèrent le 10, et le 12 Calvin répondit.
Ici, nous allons observer un trait bien remarquable du caractère et de la conscience de Calvin.
Déjà dans sa lettre du 21 octobre à Farel, après lui avoir expliqué toutes les raisons qui le faisaient reculer d'horreur à l'idée de revenir à Genève, il avait
1. Registres du Conseil, Vol. 34, f. 483. Annales, XXI, p. 267. — 2. Registres du Conseil, Vol. 34, f. 485". — :t. Ibid., f. 487". — 4. Ibid., f. 490*. Herminjard, VI, p. 332. — 3. Opéra, XI, p. 94. Herminjard, VI, p. 331, 332. — 6. Ibid., p. 346. — Il était membre du Conseil des Deux-Cents. — 7. En réalité, on lui avait prodigué surtout des paroles. Et le secrétaire du Conseil bernois n'avait pu s'empêcher d'écrire en marge du Registre: Vulpinœ astitciœ, astuce de renard! Herminjard, VI, p. 346, n. 5. — 8. Michel du Bois revenait précisément de Strasbourg, où il avait remis la lettre du Conseil de Genève, en date du 13 octobre à Calvin. Les éditeurs des Opéra ont été ici fort embarrassés et ont dit : « Comment Calvin peut-il répondre, de Strasbourg, le 23, à une lettre écrite le 22 à Genève? » (Opéra, XI, p. 97, n. 2.) Mais on vient de voir qu'il y a eu deux lettres et non une, la première du 13 octobre, portée par Michel du Bois, et la seconde du 22 octobre portée par Dufour. Calvin pouvait bien le 23 répondre à une lettre du 13. Voir Th. Dufour, Le premier Catéchisme français, p. CXCIV, CXCV, et Herminjard, VI, p. 333, 1, 2. — 9. Herminjard, VI, P- 35'. 352- — 10. Ibid., VI, p. 365 et n. 1.
ajoute que cette répulsion même rendait sa décision difficile: « Plus mon esprit recule d'horreur (abhorret) devant cette chaîne, et plus je me deviens suspect à moi-même. Aussi je ne me permets pas de délibérer sur ce sujet [nec mihi de ea re deliberare permîtto), et je prie les nôtres de ne pas m'admettre à leur consultation; et pour qu'ils décident plus Librement, plus sincèrement, je leur dissimule en grande partie les agitations (istos cestus) de mon cœur. Que puis- faire ? Je préfère me rendre tout à fait aveugle et souffrir que je sois dirigé par les autres (malo prorsus cœcutire, ut me ab aliis régi paliar), plutôt que de m'égarer en me confiant à ma courte vue1. »
Il ne s'agit pas ici de vaines paroles. Ecrivant, quelques jours après, au Conseil de Genève, les pasteurs strasbourgeois confirmaient tous les dires de leur collègue : « Sans leur avis, bien que ce ne fût pas nécessaire, Calvin n'a rien fait d'important jusqu'ici2. »
Or, à peine Calvin avait-il répondu à Farel, qu'il recevait de lui une nouvelle lettre (perdue) :t. Immédiatement, il réunit ses collègues (nostros) et les consulte de nouveau. Tous ensemble, écrit Calvin à Farel, persistent à penser qu'il doit aller à Worms. Au retour, ils ne s'opposeront pas à ce qu'il se rende à Genève; Bucer même promet de l'accompagner. Et alors voici la phrase célèbre : « Quant à mon état d'âme, le voici. Si j'avais le choix, je ferais tout plutôt que d'obtempérer à ton désir [c'est-à-dire de retourner à Genève] ; mais comme je me rappelle que je ne suis pas le maître de moi-même (non esse mei juris), j'offre mon cœur, comme immolé, en sacrifice au Seigneur (cor meam velut mactaium Domino in sacrificium offero)... Et je ne demande qu'une chose, c'est que, sans se préoccuper de moi, les nôtres regardent ce qui vaut le mieux pour la gloire de Dieu (Dei gloria) et l'utilité de l'Eglise. » Sans doute, il pourrait trouver des faux-fuyants. « Mais je sais que j'ai affaire avec Dieu, qui ne se laisse pas prendre à de telles subtilités. Je soumets donc à l'obéissance de Dieu mon esprit vaincu et lié (animum meum vinctum et constrictum subigo in obedientiam Dei), et, puisque je ne sais comment me résoudre, je me livre au gouvernement de ceux par lesquels j'espère que Dieu me parlera (me his regendum trado, per quos spero Dominum ipsum mihi locuturum) '*. »
Mais voici que, à peine à Worms, il est relancé par le courrier du Conseil de Strasbourg. Tout de suite, Calvin appelle de nouveau à lui ses amis, et une scène se passe aussi significative, aussi étonnante, aussi émouvante qu'elle est ignorée. Calvin a entre les mains le rappel officiel, ce rappel si honorable, si extraordinairement honorable. En même temps, il a reçu les lettres de Strasbourg, qui montrent jusqu'à quel point la ville tient à lui. Cet intérêt si vif, et qui s'était beaucoup moins montré jusque-là, le surprend. Quelle bouffée de légitime orgueil pouvait monter au cerveau de ce jeune savant de trente ans ! Et, au contraire,
t. Opéra, XI, p. 92. Herminjard, VI, p. 327. — 2. Lettre du 23 ou 24 octobre. Opéra, p. 97; Hcrminjard, p 3j6 — 3, Lettre écrite, sans doute, en revenant de Strasbourg à Bâle, où, profitant de son passage, il avait gagné les pasteurs et les professeurs à ses préoccupations. — i. Lettre du 24 octobre. Opéra, p. 100; Herminjard, p. 339.
ce qui se produit c'est une émotion intense, qui atteint son paroxysme quand, exposant à ses confrères la situation, il les supplie de ne pas penser à lui, mais seulement au règne de Dieu. Les sanglots entrecoupent ses paroles (cum plus lachrymarum effluerei quant verborum), et deux fois il est obligé de s'interrompre et de se retirer à part pour se calmer et se reprendre '.
On lui conseille de réserver sa liberté jusqu'à son retour à Strasbourg. Il répond donc aux envoyés genevois qu'il est à Worms, qu'il devra peut-être aller cà une autre conférence, que, dans cette « incertitude, » il ne peut rien préciser « pour le présent; » que, « incontinent que Dieu luy aura donné le loysir et opportunité, » il fera son devoir pour « subvenir à leur Eglise ; » et il ajoute : « Comme n'estant pas libvre [libre], je désire tousjours me gouverner par le conseil de mes frères qui sont au ministère de la Parole avec moy2; » ou encore: de « ces frères et collègues, que je révère en Dieu selon leurs mérites, et à l'autorité desquels je défère comme s'ils étaient mes parents {non secus ac si parentes forent)3. »
Tel est l'homme dont on a pu dire que l'orgueil immense était incapable de supporter un avis, un conseil, « cette personnalité absorbante qui veut tout ramener à elle, » et qui était « si prompte à confondre toute opposition à ses vues avec le renversement de toutes les notions d'ordre et de moralité \ »
En réalité, rien n'était décidé. Calvin n'avait pas surmonté sa répugnance instinctive. Il était prêt à faire une visite, tout au plus un séjour à Genève pour réorganiser l'Eglise, mais il espérait bien ne pas y rester. Et pour le moment, après Worms, c'était Ratisbonne qui l'appelait et le retenait. C'est ce qu'il annonça à Farel, par sa lettre du 3i janvier 041 5. Sa lettre du 19 février, au Conseil de Genève, est plus évasive encore 6.
En apprenant ce nouveau voyage, Farel perd toute patience, et en arrive aux dernières sommations. Sa lettre, écrite sans doute vers le 9 février, est malheureusement perdue. Mais ce qu'elle contenait, nous le devinons par la réponse de Calvin. Au milieu de la route qui le conduit à Ratisbonne, il s'arrête et, de l'auberge d'Ulm, il écrit à Farel : « Tu m'as violemment effrayé et consterné partes foudres, ces foudres, avec lesquelles, je ne sais pour quelle cause, tu tonnes de si étrange manière. Tu sais bien que j'ai redouté cet appel, mais que je ne l'ai
1. Lettre du 13 novembre 1540 à Farel. Opéra, XI, p. 114; Herminjard, VI, p. 366. — Un mois après, le 14 décembre 1540, encore de Worms, il écrit à Nicolas Parent: « A propos de l'appel de Genève, je suis si perplexe, mon esprit est si confus, que j'ose à peine réfléchir à ce que je dois faire. Et si j'entre en cette méditation, je ne trouve pas d'issue. Aussi, je suis pressé par une telle anxiété, que je me suis à juste titre suspect, et je me laisse gouverner par les autres. » (Ideo aliis me regendum permitto.) Herminjard, VI, p. 399. — 2. Lettre du 12 novembre. Opéra, p. 105; Herminjard, p. 354. — 3. Lettre à Bernard, du ier mars. Opéra, p. 166; Herminjard, p. 39. — 4. Roget, I, p. 134, 118. — M. Brunetière, partageant le préjugé traditionnel, croit devoir faire une large place, dans le développement ou dans la formation du protestantisme de Calvin, à ce qu'il appelle « l'ambition de ne recevoir de loi que de lui-même. Etiamsi omîtes, ego non! Si quelqu'un n'a jamais admis que l'on pût avoir raison contre lui, ni qu'il eût tort contre personne, assurément c'est Jean Calvin. > « L'œuvre littéraire de Calvin. > Revue des deux mondes, 15 octobre 1900, p. 903. — 5. Opéra, XI, p. 145; Herminjard, VII, p. 8. — b. Opéra, p. 158; Herminjard, p. 28.
pas fui. Pourquoi donc m'attaquer avec une telle impétuosité que tu m'as presque dénoncé notre amitié': » — Le même jour, il dit à Viret : « Je te réponds comme je l'ai toujours fait. Il n'y a pas de lieu sous le ciel que je redoute plus ; non que je le haïsse, mais parce que j'y vois tant de difficultés que je me s, inégal à les surmonter. Toutes les fois que je pense au passé, je ne puis autrement : tout mon cœur frémit d'horreur à l'idée d'être force de m'exposer de nouveau à ces anciennes luttes. » Toutefois la dernière phrase est caractéristique: a Je suis touché, comme il convient, et j'ai le souci de celle Eglise, .le ne sais comment cela se fait : mon esprit se montre plus disposé à prendre les rênes, si la chose est nécessaire
C'était l'effet de la terrible lettre de Farel, comme l'écrivait à celui-ci Claude Féray, le jeune ami de Calvin à Strasbourg. « Après avoir reçu ta lettre, il s'est tout à fait décidé à accepter cette charge. Car jusqu'ici, bien qu'il ne résistât pas complètement et ouvertement, il paraissait plutôt pencher vers un avis opposé. Mais ta lettre l'a complètement rangé à notre avis, car il nous semblait entendre l'éloquence tonnante de Périclès (tonitrua Periclis). Je te félicite donc de ta violence 3. »
Farel n'avait pas besoin de cette excitation pour continuer. 11 s'en prend à tous. Il poursuit de ses obsessions Calvin, Bucer. Sa lettre à Bucer dépasse à tel point toute mesure, que Calvin n'ose pas la remettre et la renvoie à son auteur pour qu'il se juge lui-même. En même temps, il ajoute : « Quant à moi tu diras et feras tout ce que tu voudras, impunément.... Et puisque tu le veux ainsi, et que tu ne peux être amené à changer d'avis, me voici tout à fait prêt (paratissimum me offero) et à ta dévotion. Que veux-tu de plus ? je capitule, je me rends. Ce ne sont pas des mots 4. »
Evidemment un changement s'était opéré dans Calvin. Mais il n'était pas encore à Genève, et les efforts de ses amis continuent, pendant que continuent aussi les résistances intimes qu'il a brisées, qu'il n'a pas vraiment domptées.
Voici d'abord le pasteur Jacques Bernard, qui lui aussi vient à résipiscence, qui lui aussi fait amende honorable, et même en termes d'une humilité presque excessive : « Viens, mon père vénéré en Christ, tu es nôtre. Le Seigneur luimême t'a donné à nous. Tous soupirent après toi.... Tu me trouveras très obéissant et très soumis à tous tes désirs (obsequentissimum ac deditissimum) "'. »
t. i" mars, à Farel. Opéra, XI, p. 170; Herminjard, VII, p. 41 etn. 1. — 2. 1" mars, à Viret. Opéra, p. 167, 16S; Herminjard, p. 43, 45. — :î. S mars 1541- Opéra, 171; Herminjard, p. 47- — *■ 29 mars 1541. Opéra, p. 180; Herminjard, p. 63. — S. Lettre du 6 février 1541- Opéra, p. 149; Herminjard, p. 23. Calvin trouva que c'était un peu trop d'obséquiosité. ♦ La lettre de Bernard, écrit-il à Farci, est d'une flatterie qui donne la nausée (usque ad nauseam adulatorioè). » (ier mars 1541. Herminjard, VII, p. 42.) Il lui répondit : « Puisque tu montres un si bon esprit dans ta lettre,... je t'en félicite beaucoup. De moi, en retour, tu peux, avec sécurité, attendre et sûrement te promettre ce que peut donner un homme, d'abord aimant la paix et
-0a LE RETOUR DE CALVIN A GENEVE
Puis c'est Viret. Suivant le conseil de Calvin, il est arrivé à Genève peu après le 10 janvier 1541 (peut-être le 17) '. Jamais homme n'avait été ainsi reçu2. Comme pour célébrer dignement cette ère nouvelle, le Conseil a décidé (le 17) que désormais ses séances commenceraient par la prière. Dès qu'il s'est rendu compte de la situation, Viret s'adresse à Calvin : « Je n'ai rien de plus pressé que de te pousser des mains et des pieds à venir promptement et le plus vite que tu pourras.... C'est le moment précis, psychologique (ipsissimus est temporis articuliis).... Il faut pétrir la cire pendant qu'elle est molle.... Tous t'attendent, tous te désirent vivement : l'Hôpital, le Collège, et tout ce qui est digne des soins d'un pasteur réclament ton secours 3. » Et quelques semaines après, s'adressant aux pasteurs de Zurich pour qu'ils hâtent la détermination de Calvin, il répète : « C'est le moment psychologique {ipsissimus est temporis articulus).... Vous donc, je vous en prie, je vous en supplie, faites que Calvin, le vrai 4 pasteur de cette Eglise, appelé par les suffrages de tous, très désiré de tous, recherché avec des désirs si anxieux, soit restitué à cette Eglise, lui qui peut y faire plus qu'aucun homme aujourd'hui vivant 5. »
Mais déjà, sur les instances de Farel, les pasteurs de Zurich s'étaient adressés à Calvin : « Nous avons voulu t'exhorter à ne pas négliger, à ne pas mépriser cette vocation de Dieu.... Que ce soit une vocation de Dieu, ta conscience t'en est témoin.... Et combien il est honteux de résister au Seigneur, quel grand danger il y a, l'histoire et l'exemple de Jonas te le montrent assez Voilà, cher
Calvin, ce qui nous pousse à te prier, à te supplier, à t'adjurer 6.... »
Alors le Conseil général de Genève crut devoir compléter toutes les mesures qu'il avait déjà prises, par une mesure suprême. Le Ier mai 1 54.1 , il révoqua et annula la sentence de bannissement portée en 1 538 contre les ministres et leurs amis7: « Pour ce qu'ils n'ast poient qu'ast [et non quasi; c'est-à-dire : parce qu'il n'y en a point qui ait...] consenty de deschassé le serviteur de Dieu, chascun az levé la main que les tiegnent pour gens de bien et de Dieu, et peuve allez et venyr en seureté, comment Farel, Calvin, Saulnyer et aultres 8. »
répugnant aux disputes, ensuite plein d'amitié pour toi et de zèle pour ton salut, et enfin ne faisant pas difficulté pour remettre les offenses. En attendant, je te conjure au nom de Dieu et de son terrible jugement, souviens-toi que c'est avec Dieu que tu as affaire. » Ibid., p. 40.
). Herminjard, VII, p. 15, n. 6 et p. 13, n. 1. Cornélius, p. 340. — -2. Farel à Calvin, 30 janvier 1541. Opéra, XI, p. 144. Herminjard, VII, p. 7. — 3. Viret à Calvin, 6 février 1541. Opéra, p. 150, 151 ; Herminjard, p. 14, 15. — i. Verus et non vêtus. — 5. Viret aux pasteurs de Zurich, 27 avril 1541. Opéra, XI, p. 206, 207. Herminjard, VII, p. 92, 93. — En même temps, la question d'un Consistoire était agitée (5 avril 1541): « Ordonné qu'il soit érigyé un consistoire, lequelt se debvraz tenyr tous les judy.... Toutefoys qu'il soit mys en plus grand Conseyl des Deux cens. » Registres du Conseil, Vol. 45, f. 145 (au recto et non au verso). — S avril : « Les prédicans hont esposé qu'il seroy bien propice establyr ung consistoyre pour les causes des mariages et choses qui ne sont civiles. Remys àz une aultre foys. » Ibid., f. 148. — 23 avril: « Az esté adviser que havant fère ordonnances, d'icelluy, que l'on doybje expérimente premièrement. » Ibid., f. 173. — 17 mai : « Sus l'érection du Consistoyre. Remys à laz venue de nous ambassadeurs estant az Basle. » Ibid. f. 207. Anna/es, p. 277, 278, 279. — ti. Les pasteurs de Zurich à Calvin, 4 avril 1541. Herminjard, VII, p. 76, 77. — 7. Registres du Conseil, Vol. 35, f. 185. Le texte des Annales, XXI, p. 278, contient, comme on voit, quelques inexactitudes. — 8. Roset, p. 286: « Le dimenche premier jour de may 1541 fut
Et malgré tout, Calvin, décidé à se laisser faire, à obéir à ses amis, restait tourmenté, inquiet. Sa répugnance est vraiment invincible, et la réponse qu'il fait aux Zurichois nous laisse voir une fois de plus le fond de son âme ' : o Je redoute terriblement ce fardeau. Même toutes les fois que je me rappelle ces combats, dont nous ont tourmenté ceux pour lesquels une pareille conduite était le moins convenable [les Bernois], je suis presque glacé d'horreur (lotus /ère exanimor). Si je ne consultais que moi-même, ah ! plutôt de l'autre coté de la mer que là. Mais comme dans cette cause je me suis suspect à moi-même, je ne m'admets pas au conseil, et j'ai décidé de consulter ceux qui sont de bon jugement et d'esprit droit 2. »
Ici nous avons une occasion, comme on saisit un voleur la main dans le sac, de saisir l'infâme Bolsec en flagrant délit de mensonge impudent. Ce patron de tous nos calomniateurs modernes écrit : « Calvin feit tant par ses subtiles et cauteleuses inventions ou practiques, que lesdicts Genevesans le renvoièrent chercher et quérir à Strasbourg, où il s'estoit retiré assez simplement. Et touchant ce que ledit Bèze escrit que fut outre son vouloir qu'il retourna à Genève, et que, pour le faire consentir, qu'il fallut venir aux menaces des jugemens de Dieu s'il n'obéissoit à ceste vocation, ce sont vrayes balevernes et, comme on dict, brides à veaux, pour tromper trop crédules et idiots3. » — Telle est la source à laquelle ont puisé les Audin, les Galiffe, les Renault'1.
Quelqu'un qui ne jouait pas plus la comédie que Calvin, c'était Farel. Son excitation était incroyable. « Tu aurais dû accourir (advolasse) depuis longtemps, écrivait-il à Calvin, alors même que tout le monde aurait réclamé.... Est-ce que
tenu ung Conseil général auquel fut révoqué le déchassement des ministres.... Tantost après on deffendit les dances et chansons mondaines, mesmes on commençoit à parler de dresser ung Consistoire ecclésiastique. >
l. « Quoique cette charge [il s'agit de son premier ministère à Genève] me fût très pénible, je n'ai jamais songé à abandonner la place. Je pensais que j'avais été mis là, comme en faction, par Dieu : c'eût été un crime de lâcher pied. Et cependant, je le sais, incroyables vous paraîtraient, — même si je ne vous en racontais que la moitié, — les ennuis, ou plutôt les douleurs, qu'il nous a fallu dévorer pendant toute une année. Tout ce que je puis vous affirmer, c'est qu'il n'y a pas eu de jour où je n'aie dix fois souhaité la mort. Cependant, abandonner l'Eglise, aller ailleurs, cela ne m'est pas venu une seule fois à l'esprit... Pour conserver notre ministère, nous n'avons pas moins peiné que si le combat avait eu notre tête pour enjeu.... » — 2. Calvin exprime si fidèlement sa pensée qu'il se sert à peu près des mêmes mots que dans sa lettre à Farel. (Voir plus haut, p. 700, 701.) Calvin aux pasteurs de Zurich, 31 mai 1 54 1 . Opéra, XI, p. 231, 232. Herminjard, VII, p, 139, 140. — 3. Bolsec, Histoire de la vie de Calvin, 1582, p. 13". — 4. 11 faut nous borner à résumer ici textuellement l'histoire du rappel de Calvin d'après Kampschulte. C'est une nouvelle occasion déjuger cet auteur: « Au fond de cette répugnance, proclamée si hautement, il y avait aussi, nous semble-t-il, du calcul, et beaucoup. » I, p. 370. — « On pouvait donc prévoir que ses scrupules disparaîtraient dès que (sobald) la question lui serait posée sérieusement, dès que les autorités régulièrement constituées l'inviteraient elles-mêmes au retour et lui offriraient ce à quoi il prétendait. C'est ce qui arriva en automne 1540. » I, p. 371. — "A Worms, le zèle pénitent de Genève amena une prompte solution. » I, p. 373. — « Il céda avec beaucoup de larmes,... mais il n'oublia pas en même temps de poser ses conditions et de s'assurer, d'avance, pour tous les cas. » I, p. 374. « Comme un général victorieux, il écrit les conditions de la reddition à la ville, décidée à tout.... Mais après qu'il eût donné sa parole, les anciennes hésitations se réveillèrent. > I, p. 374.
JEAN CALVIN II 8g
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tu attends que les pierres crient?... Quel homme pieux, quelle Eglise de Christ... ne resterait stupéfaite (stupescit) en te voyant tellement tarder?... Je ne pense pas que tu sois assez de pierre pour pouvoir rejeter, avec tant d'impiété, les prières de cette Eglise. » Et il en arrive à ce reproche blessant : « Si tu avais été aussi lent à partir, quand on nous donna Tordre de sortir de la ville, que tu es lent à revenir, malgré tant de prières, les choses n'en seraient pas où elles en
sont1. » . , .
Et rien ne dépasse cette violence surprenante et incessante, si ce n est la patience absolue avec laquelle la supporte l'irascible Calvin. « J'accourrai bientôt, répète-t-il. Je ne vois pas ce que tu peux demander de plus de moi, à moins que, peut-être, tu ne trouves ton plaisir à m'accabler de tes plaintes.... Je le supporterai donc, si mes prières ne peuvent obtenir de toi que tu te montres un peu plus juste à mon égard -. »
Les documents n'ont plus qu'un renseignement à nous fournir sur le retour de Calvin, mais ce n'est pas le moins important. Pour décider le Réformateur, l'argument dont on se sert de plus en plus, c'est que Genève n'est pas une Eglise comme les autres Eglises. Il s'agit pour Calvin de prendre la charge, non d'une Eglise particulière, mais de l'Eglise universelle. Telle est la conviction qui se fortifie, telle est l'intuition qui se précise dans tous les esprits.
Dès la fin de juin i5qo, Bucer avait placé la question du rappel de Calvin sur ce vrai terrain : Où Calvin sera-t-il le plus utile à l'Eglise universelle ? En restant à Strasbourg, ou en allant à Genève ? Ses préférences strasbourgeoises n'étaient pas dépourvues de motifs. « A part Wittenberg, disait-il, il n'y a pas beaucoup de villes, sauf la nôtre, où les pasteurs et les magistrats se préoccupent d'autres fidèles que de leurs paroissiens actuels.... Des autres églises, de la postérité, ils ne sont pas très inquiets".... » Revenant sur la même idée, le i3 novembre i5qo, les pasteurs de Strasbourg diront encore : « Calvin, par son ministère dans la petite église française, s'adresse chaque année à un nombre choisi de jeunes Français, et exerce ainsi son ministère jusque dans toute la France (in totam ferme Galliam) ; tandis que, par ses leçons (altevum ministerium), il s'adresse à des Allemands, à des Italiens et à des Français, et étend bien plus loin encore (multo latius) son influence 4. »
Mais il n'y avait pas de raison pour que Genève ne devînt pas un second Strasbourg, et même un second Wittenberg. Sa situation, en Europe, était même plus centrale. Et le Conseil de Genève pouvait répondre avec vérité : « Nous sommes comme la porte de la France et de l'Italie, par où peut passer une édifi-
i. 25 août 1541. Opéra, XI, p. 265, 266. Herminjard, VII, p. 223, 225. — 2. 4 mai 1541- Opéra, p. 214; Herminjard, p. 10b. — :i. Opéra, XI, p. 54; Herminjard, VI, p. 242, 243. — 4. Opéra, p. 108; Herminjard, p. 358.
LE RAPPEL DE CALVIN. CO.NCLUsK ).N GÉNÉRAL!
cation admirable, ou bien la ruine. De ces régions, et d'autres, et des enviions, tous les jours beaucoup arrivent1....
Les Zurichois prononcèrent les paroles définitivement justes, les paroles de la postérité et de l'histoire, quand ils écrivirent a Calvin : g Tu sais que Genève