‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 115 sur 166 · I QUI S HISTORIENS DE CA1 VIN · texte numérisé non relu

I QUI S HISTORIENS DE CA1 VIN

complet : Relations di Genevra, nella qualt compendiosamente si raggiona dello stato di quella citlà par licol armente dell'anno i>;,. che vi fu introdolto il Calvinismo, et mulato il governo, fin giorno présente di Andi i -, cavalliero napolitano, nato in Genevra, 1621. — Cette date

indique non pas la naissance d'André Cardoino, mais l'achèvement de son mémoire, comme le prouve du reste l'indication qui suit immédiatement, toujours sur ta première page : « I.'anno 1626, ho havuto l'originale a Roma et fatto tare questa copia, Mekhior de Grilly. » Il s'agit donc d'une copie, faite par Melchior de Grilly, du manuscrit original de Rome.

« Toutefois le manuscrit de la Société d'histoire n'est pas la copie même de Melchior de Grilly, laquelle se trouve à la Bibliothèque nationale de Paris ; c'est une sorte de fac-similé, page par page, et ligne par ligne, dû au soin de M. Henri Bordier en 185 1. iG.-E. von Haller en avait fait unecopie semblable qu'il donna à la Bibliothèque de Berne '. I

» Après le titre vient, dans le manuscrit de Paris, une lettre dédicatoire à Philippe I\ d'Espagne, dans laquelle André, après avoir rappelé les services et exploits de ses ancêtres dans les royaumes de Naples et des Pays-Bas, raconte que, né et élevé par son père à Genève, il a rejeté les doctrines impies de Calvin, grâce aux raisonnements du cardinal Bellarmin. Quoique tout jeune, il a désiré ardemment rentrer dans la possession de ses biens perdus, il a déserté sa propre maison et est rentré dans le giron de l'Eglise : il a trouvé auprès d'elle les secours qui l'ont affermi dans sa résolution ainsi qu'auprès de S. M., qu'il remercie pour la pension qu'elle a daigné lui accorder, etc. Il termine en faisant des vœux pour la destruction des hérétiques.

» De tout cela il n'y a rien dans le manuscrit de Lucques. Dans le manuscrit de Paris et dans celui de Lucques il y a un nombre de chapitres différent, mais en réalité ils forment dans leur ensemble la même matière. Il y a un remaniement constant dans les chapitres, soit dans les expressions plus accentuées du manuscrit de Paris, soit dans les développements un peu plus considérables de celui de Lucques. »

Et M. Louis Dufour en arrive à cette conclusion intéressante :

« En résumé, il est évident que le manuscrit de Lucques et celui de Paris sont du même auteur, André Cardoino; que celui de Lucques est le premier jet, le brouillon, par conséquent davantage un original, dont celui de Paris est la mise au net, et rédigé en vue du personnage auquel il s'adresse, c'est-à-dire avec plus d'âpreté vis-à-vis des nouvelles doctrines religieuses. »

Ajoutons quelques détails. La dédicace au roi Philippe IV indique avec naïveté que, si les raisons du cardinal Bellarmin ont fait connaître à Cardoino l'impiété de Calvin, il fut poussé à sa conversion par des motifs d'un autre genre, « et, ajoute-t-il, encore que tout jeune (giovinetto), je brûlais (bramolo) de rentrer en possession des biens perdus; je hais ma propre maison et je rentrai dans le catholicisme -. » Il signe : « de votre Majesté catholique humilissimo et fedelissimo vasallo. » Nous avons donc affaire à une supplique; c'est un homme qui a reçu des faveurs et qui en quémande d'autres. Il s'agit pour lui de se faire bien venir. — On se rappelle que le pamphlet de Bolsec est dédié à un archevêque.

Il faut observer que André Cardoino, ayant quitté Genève en 16 10, n'avait alors que quatorze ans et demi. Les études historiques et archéologiques qu'il avait faites ne devaient pas être bien profondes, et il n'avait certainement pas récolté à Genève beaucoup de renseignements inconnus, comme le prétend Fontana. De plus, il écrit onze ans après sa fuite de Genève; voilà deux preuves, au lieu d'une, que son travail n'a rien de particulièrement personnel, mais a été fait de seconde main.

I. Le manuscrit de Berne est une copie de celui de Paris, faite par Haller, et le manuscrit de Berlin, d'après une note ajoutée au manuscrit de Paris, serait à peu près semblable au manuscrit de Lucques : il n'y a ni dédicace, ni marginaux, ni nom d'auteur, ni appendice. - 1. « Et ancorche giovinetto bramolo di reintegrarmi ne béni perduti, odiai la propa casa, et mi recoverai Ira catholicon. »

j2A APPENDICE I

A la fin du mémoire, le manuscrit de Paris reproduit deux lettres : une de Bénédict Turretin, pasteur de l'église italienne de Genève, à André Cardoino, du 13 mars 16 10. C'est au moment où André vient de quitter sa familie, par cette fuite considérée encore comme une simple « giovem'ic scappata. » En effet, André, comme nous venons de le dire, a seulement quatorze ans et demi. C'était un jeune homme précoce! Le pasteur parle au nom d'un père, d'une mère plongés dans la douleur. — La réponse d'André est en latin. Elle ne porte pas de date et semble avoir été écrite plus tard. C'est un traité de vingt-quatre pages, attaque furibonde contre le protestantisme.

Déjà le mémoire, sous sa première et sous sa seconde forme, montrait assez les sentiments de André Cardoino. Un chapitre du manuscrit de Lucques porte ce titre : « De Grae Farel, Français du Dauphiné, neveu d'un juif. » — Mais c'était contre Calvin que, pour mieux capter la bienveillance du roi très catholique, il avait surtout manifesté sa haine. Il parle de la « fourberie » du Réformateur. Il reproduit la stupide calomnie, relative au prétendu miracle que Calvin aurait essayé de feindre en s'entendant avec un individu : celui-ci devait faire le mort et se laisser ressusciter. Reproduisons en entier la page suivante :

« Calvin fut de corps et d'aspect quasi difforme, comme il était d'une âme vilaine et sale; homme de peu de grâce dans les attitudes et les gestes du corps, de basse stature, défait de visage, sec, exténué dans ses membres, le teint olivâtre, les cheveux noirs, la barbe de bouc, les épaules carrées et courbées, le nez aquilin, mais l'esprit gaillard, le tempérament rusé et vivace, prompt à la riposte, audacieux dans les propos, rapide dans les résolutions, subtil dans ses conceptions, et ingénieux dans ses paroles. Il parlait peu, et avec une gravité extraordinaire... toujours désireux de cacher et de dissimuler sur son visage les passions de son âme... Chez lui la langue était toujours loin du cœur, et le cœur loin de la piété et de l'humanité. Il disait une chose et en pensait une autre, et pendant qu'il en effectuait une, il en concevait une autre. Il était sobre dans sa nourriture ... En somme Calvin fut un grandissime hypocrite, avide de gloire et de renommée.... C'est l'opinion universelle, encore qu'on n'en parle pas publiquement à Genève, qu'il avait dans les parties basses, un ulcère inguérissable, et qu'il mourut misérablement dévoré par la phtisie et les poux... maudissant toujours le temps où il avait appris les lettres, et qu'il avait consacré à l'étude.... Il savait qu'il avait ruiné la candeur de la virginité, banni la piété antique, la vraie religion, les coutumes chrétiennes, qu'il avait été le vrai et public ennemi de Dieu, de l'Eglise et des hommes au milieu desquels il avait vécu et était mort comme un dragon venimeux1. »

Ce n'était pas encore assez pour notre auteur. Sa réponse à Turretin ressemble à une composition littéraire destinée à sa majesté catholique, pour lui montrer à quel degré de violence, de passion, lui, André Cardoino, peut se laisser aller contre ses anciens coreligionnaires. On dirait qu'il s'agit de « corser » le mémoire historique. Voilà jusqu'à quel point André Cardoino est bon catholique ! Ne mérite-t-il pas toutes les faveurs ? Et les interrogations, les épithètes se pressent les unes les autres. Calvin est un vrai apostat, inique, scélérat, impie, fugitif, adultère, il a subi un supplice public, c'est un homicide des âmes, un séditieux.

Quant aux objurgations du pasteur, lui parlant de son père et de sa mère, André, qui se traite lui-même de « brebis tendrelette (banc ovein tenellam), » a l'impudeur de répondre par la parole du Christ : « Celui qui ne hait pas son père et sa mère... » Et avec un cynisme véritable il parle de l'accueil que lui fait Naples, « de la splendeur honorable, de la commodité large » dont il y jouit. En fait de citation biblique, il aurait mieux fait de penser à celle-ci : « Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. »

1. M. le professeur Comba, de Florence, a publié cette page dans sa Rivisla cristiana, mars 1901, article Leti A. [pseudonyme de M. Comba]: // Calvino délia Uggenda, dal Cardoino infino al Fontana, p. 96.

QUELQUES HISTORIENS DE CALVIN ;j?

On comprend le jugement de Senebier : « Cet ouvrage est plein d'esprit, mais il est dicte par la superstition la plus grossière, s'il n'a pas été ourdi par la méchanceté la plus noire; il parait avoir copié l'histoire de Calvin par Bolsec, quand il parle de Calvin, sans omettre aucune absurdités de ce moine calomniateur1. »

Tel est le témoin sur l'autorité duquel M. Fontana admet que Calvin a fut publiquement noté pour adultère et scélératesse, avec une fleur de lys m feu, sur une épaule. ■> Ht il continue:

«Choses horribles! et cependant le narrateur ignore, ce qui est aujourd'hui bien assuré, que- Calvin livra à l'Inquisition de Lyon, les lettres confidentielles de son ami |!| Servet i dell' amico Servelo).... Servet avait commis la faute, dit-on, de lui avoir fait défaut pour un duel (di avei mancato in duello). Des fautes plus graves encore, c'étaient les doctrines .tnti-trinitaires qu'il professait, et un génie plus puissant que celui de Calvin -. »

Selon le mot de Lecoultre, M. Fontana tient à faire rire a ses dépens. Confondre un duel et un rendez-vous (que Calvin donna à Servet) pour discuter théologie!

Mutin, M. Fontana croit que les calomnies du « papiste déclaré» sont justifiées par une glose, trouvée dans un volume « d'un qualificateur du saint-office, » du dix-septième siècle. « Nous ne pouvons pas non plus taire, écrit M. Fontana, que, dans un exemplaire de [' 'Institution, traduite par Giulio Cesare Pascali, et imprimée à Genève, en 1557, cet exemplaire ayant appartenu au Cardinal Giovanni Maria Gabrielli, qualificateur du saint-office, nous avons trouvé en note, avec une écriture du dix-septième siècle, vis-à-vis (di contro aile pagine...) la page sur la chastetéconjugale : cur bestia hic paedesteria usus est, et uxoretn non babuit ? D'où il ressort que les accusations de mauvaises mœurs étaient comme fondées et non douteuses (si ebbero corne fondate e non dubbie) 3. »

Ces simples citations suffisent pour montrer l'état d'âme de M. Fontana.

IIF A. Pierson.

Malgré beaucoup de différences dues à l'individualité et à la race, le Hollandais Pierson * est de la même école que l'Italien Fontana 5 : deux savants dont on peut lire les ouvrages avec fruit, à condition d'en contrôler toutes les affirmations, car leur fantaisie finit par dépasser les limites de l'imaginable. Donnons de ce sévère, mais trop juste jugement, seulement quelques preuves.

S'il est un fait connu, célèbre, c'est bien la scène que nous avons racontée (p. 1771 et dans laquelle Farel adjura Calvin de rester à Genève. Calvin, épouvanté, céda.

Pas authentique ! dit M. A. Pierson. — Il cite cependant le témoignage de Calvin ''' et le témoignage de Bèze 7. Cela pourrait suffire, semble-t-il. D'autant plus qu'il y :t encore le témoignage de Farel8, dont M. A. Pierson a le tort de ne citer qu'un détail sans importance. Les deux témoins de la scène, les deux acteurs et leur confident sont d'accord : N'est-ce pas assez?

Non. A l'aide d'une critique microscopique et fantaisiste, M. A. Pierson arrive à trouver ces témoignages en contradiction, donc suspects, parce qu'ils sont postérieurs de plusieurs années a l'événement !

Faudrait-il donc n'opérer qu'avec des procès-verbaux, signés et paraphés le jour même ? -

t. Senebier, Histoire littéraire de Genève, II. p. 181. — i- B. Fontana, Renata di Frauda, 1889, p. 287. - X Ibid., p. 288, n. 1. - 4. A. Pierson, Studien over Johamtes Kalvijn {rj2j-ijj6l 1881 ; — Nieuwe Studie» over Johamies Kalvijn, (ijj6-iJ4i), 1883; - Studien over Johamies Kalvijn, Derde Reeks UJ401J42), 1891. — 'i. Voir A. Pierson, I, p. 247-254. — 6. Opéra, XXXI, p. 26. — 7. Ibid , XXI, p. 125. — H. Ibid., XX, p. 313.

Soit. Le document désiré existe. C'est un quatrième témoignage, de Calvin, écrit deux mois après la fameuse scène. Le 13 octobre 1536 l, il raconte à son ami Daniel qu'il a été retenu (detineor) à Genève et que les frères lui ont extorqué (extorquer entur) la promesse de s'y établir. Voilà la confirmation. — Pas du tout, reprend M. A. Pierson : c'en est la réfutation ; nous avons deux récits différents ! — On dirait d'un exégète opérant sur un récit de la Genèse ou un discours du Deutéronome.

Les deux récits étant ainsi heureusement inventés, il ne reste qu'à inventer de plus le roman capable d'expliquer comment Calvin est passé de son premier récit à son second.

M. Pierson va chercher non le roman lui-même, mais le prétexte de ce roman dans une lettre de du Tillet, lequel est déclaré connaître Calvin mieux que personne, et le juger avec autant de perspicacité que d'affection. (Or tout cela est parfaitement inexact : nous avons affaire à un ancien ami, qui a rompu avec Calvin, et qui essaie de justifier, même au prix d'accusations regrettables pour celui qui les formule, sa rupture et son retour au giron de l'Eglise catholique.) Du Tillet reproche en particulier à Calvin de ne pas avoir eu une vocation régulière. — Alors que fit Calvin, d'après M. Pierson ? Eh bien ! il chercha une réponse : il chercha, et peu à peu il arriva à inventer... sa vocation extraordinaire par Farel. « Il n'y avait pas, nous dit-on, d'autre moyen pour lui d'apaiser sa conscience que de se prouver à lui-même et aux autres... etc. » Dès lors rien n'est plus facile que de se représenter l'évolution mentale de notre Réformateur.

Calvin était à la fois timide et conscient de sa valeur. Il ne voulut pas s'exposer à la persécution en France. Il alla en Suisse, et continua à s'y montrer prudent. Il arriva à Genève sans but. Il y vécut quelque temps ; il apprit à connaître la situation. Alors l'ambition (eer^uchi), le légitime désir, s'éveille en lui de ne pas laisser plus longtemps ses grands dons sans emploi. Il se lie avec Farel et les autres. On l'encourage. On le décide à rester. Telle est la simple réalité. Mais plus tard vinrent les doutes, les angoisses de conscience. Et Calvin se rappela les conversations anciennes, et peu à peu il arriva à s'imaginer la scène que nous connaissons -.

Faut-il vraiment protester contre cette façon d'écrire l'histoire ? M. A. Pierson est la lamentable victime de son hypercriticisme. Sa bonne foi est aussi incontestable que son aveuglement. Les textes ne sont plus pour lui que des fantômes, dont le jeu capricieux produit un roman dépourvu non seulement de toute vérité, mais même de toute vraisemblance !

Finalement notre hypercritique se trouve en face d'un différend. Calvin déclare formellement que son passage à Genève fut dévoilé à Farel par du Tillet. Que faire ? M. A. Pierson n'hésite pas, et inflige à Calvin un démenti pur et simple. Du Tillet, dit-il, « n'eut pas la moindre part à l'affaire (niet bel minste aandeel). » Il ajoute, il est vrai : « Nous n'accusons pas du tout Calvin d'avoir avec préméditation (op^ettelijk) induit ses lecteurs en erreur. Seulement il a vu le passé à travers un verre que les impressions postérieures avaient coloré 3. » — C'est beaucoup de bienveillance, mais en pure perte. Car lorsqu'un homme, doué de l'intelligence et de la prodigieuse mémoire de Calvin, avance sur une foule de points le contraire exact de la vérité, et l'avance pour se justifier, cet homme ment v.

1. Opéra, Xl>, p. 63. Herminjard, IV, p. 86. — 2. 0 Wat zij hadden gezegd en de invloed, dien Kalvijn er van had ondervonden, nam langzamerhand grooter evenredigheden aan, totdat in zijn geest de voorstelling ontstond, die vvij in de Epis/o/a voor de Psalmen aangetroffen en in de hoofdzaak wedergevonden hebben bij Beza. » Pierson, I, p. 253. — 3. lbid., p. 253, 254. — i. M. F.-L. Rutgers. le savant et exact professeur de l'Université libre d'Amsterdam, (dans son volume qui est une mine de renseignements précis, à la façon des volumes d'Herminjard, Calvijns invloed op de Reforimitie in de Nederlanden, voor zooveel die door hemzelvcn is uitgeoefend, 1899), montre toute la superficialité technique avec laquelle A. Pierson a procédé. Quoique bon latiniste, il a souvent traduit les textes latins confusément et même à contre sens. Quoique bon connaisseur du français et de l'allemand, il n'a souvent pas tenu compte du sens des mots au seizième siècle. — Voici qui est plus topique encore. A. Pierson consacre (II, p. 170-225) toute une étude à Calvin

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