‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 124 sur 166 · CALVIN POÈTE · texte numérisé non relu

CALVIN POÈTE

Avant la découverte, due à M. Bovet ', des Psaumes traduits en vers français par Calvin, on ne connaissait du Réformateur qu'une poésie latine, « Chant de victoire » (Epinicion), laquelle avait eu une bizarre fortune.

Se trouvant à la Diète de Worms le Ier janvier 1541, Calvin (c'est lui-même qui le raconte) s'était amusé (litseram) à composer un court poème. Il le donna à lire à quelques amis, qui en firent trois copies, tout au plus quatre ; après quoi Calvin ne pensa plus à ses vers, et ceux-ci restèrent « gisants, négligés entre ses papiers. » Tout à coup, quatre ans plus tard, des marchands genevois, qui revenaient de la foire de Lyon, lui apportent l'édit d'un Inquisiteur, confirmé par le parlement de Toulouse, et mettant son poème au nombre des ouvrages interdits. Cette interdiction fit au poème, jusque-là presque inconnu, une retentissante réclame. On s'adresse à Calvin pour savoir de quoi il est question, et notre Réformateur se voit ainsi contraint de publier ses vers (en 1544). Il n'oublie pas naturellement de noter l'habile intervention de l'Inquisiteur2.

Quant au chant lui-même, c'est un morceau énergique, qui célèbre le triomphe définitif du Christ et la défaite de ses ennemis, après leur victoire apparente et momentanée. L'auteur manie admirablement la langue latine, et frappe une foule de vers qui sont de vraies médailles. Mais précisément cette forte brièveté, cette concision lapidaire, est intraduisible.

Voici quelques échantillons :

Sed quia mors vita est, et crux Victoria Christi,

Nil diras impedient gaudia nostra minae. Ille sui similis manet, œternumque manebit

Vincere, non vinci, qui patiendo solet... Vox gladius Christo est, et Iancea spiritus oris....

11 termine en s'excusant : « Ce que la nature interdit (qiiod naturel negal ), l'ardeur d'un zèle pieux le fait, et je suis forcé, ô Christ, de chanter tes louanges 3. »

Ce qui est assez curieux, c'est que, le 19 mai 1557, écrivant à Conrad Hubert, Calvin s'est exprimé comme suit : « Par nature j'étais assez porté à la poésie, mais je lui ai dit adieu, et depuis vingt-cinq ans (ab annis viginti quinque), je n'ai rien composé, si ce n'est qu'à Worms, à l'exemple de Philippe et de Sturm, je fus amené à écrire, par amusement, ce poème que tu as lu v. »

i. Bovet, Histoire du psautier, p. 211. — 1 Opéra, V, p. 421-422. Epinicion Christo cautatimi a loanne Calvino, calendis Ianuarii, anno MDXLI. - .'{. Ibid., p. 426, 428. — 4. Opéra, XVI, p. 488.

calvis POl n 7 | :

Donc avant 1532, Calvin avait écrit des poésies ; donc il y a eu des poésies de jeunesse composées par Calvin. Juvenilia ! Comme il serait intéressant de les posséder!

Autre observation. Dans son poème, Calvin dit : quod nalura negal ; et dans sa lettre, il dit : ad poeiieen natura salis eratn propensus.

VEpinicion a été traduit en vers français et publie par Conrad Badius en 1555. Celui-ci nous raconte lui-même: « Estant jeune escholier à Basle, sous la discipline de M. Simon Gryneus... je lu par luv mené à Wormes... Je ru receu au logis où les doeti ti stans... estoyent logez. » Et là

il recueillit les vers composés par Mélanchthon et par Calvin en l'honneur du Christ, a pour ce que les grenouilles là assemblées, ou plustost crapaux, de la part du pape, pour troubler par leur cri contus et importun le repos de l'Eglise, se trouvèrent si estonnez et esperdus de la seule présence des serviteurs de Jésus Christ, qu'ils n'osèrent jamais lever la teste pour sonner mot. Plusieurs bons personnages, et singulièrement M. Philippe Mélanchton et M. Jehan Calvin, voyans que Jésus leur maistre avoit, sans coup férir, rabbaissé l'orgueil de ses adversaires, se meirent a composer plusieurs vers à sa louange '. » — Nous donnons ici un court fragment de la traduction de Badius, celui où les « ducs et chefs » du parti romain sont représentés faisant leur soumission, et baissant « le chef en terre » :

Cest yvrongne Eckius marche après garrotté,

Et que son vilain dos soit vivement foui tté.

Après luy Cochleus, vermine misérable,

Viene soumettre au joug son long col indontablc :

Mais qu'il n'y vienc pas avant qu'avoir receu

Un front modeste et doux, ce que jamais n'a eu.

Nauséa *, ce bavard, qui a rempli le monde

De livres ennuyeux, sans sçavoir ne faconde,

Plus muet qu'un poisson viene bailler le col

Comme esclave et vaincu, pour porter le licol.

Et ce hibou puant, avec sa laide trongne,

Oui s'est longtemps caché sous le nom de Cicongne,

S'appelant Pelargus3, viene sans plus attendre,

Ouvre son bec crochu pour le rude mors prendre.

Badius a paraphrasé le latin de Calvin, et n'a pas résisté à la tentation d'ornementer sa paraphrase de quelques invectives, dont l'original n'est pas responsable.

1. Opéra, V. p. xlvii-xlix; XXI, p. 63. — i. Son nom était Grau ou Graux. « Frédéric Graux (en latin .Xtiusra) publia une foule d'ouvrages. D'abord secrétaire du cardinal Cainpége, puis prédicateur à Francfort, à Mayence, et chapelain à la cour du roi Ferdinand, il fut nommé évêque de Vienne, en 1541. • Herminjard, VI, p. 258, n. 7. — 3. Son nom était Storch. Opéra, V, p 427, n. 3 et 4.

Appendice N° VIL CALVIN ET L'USAGE LITURGIQUE DU SYMBOLE DES APOTRES

On a plusieurs fois, et vivement, discuté pour savoir si Calvin lisait le Symbole des apôtres, à Genève, au culte du dimanche (car personne n'a jamais contesté que Calvin n'ait lu le Symbole des apôtres, après son sermon, dans les cultes du soir pendant la semaine ' ).

D'après M. Ariste Viguié, l'introduction du Symbole des apôtres dans la liturgie calviniste du dimanche matin date de 1743. Voici sa thèse : « Jusqu'en 1733, au moins, c'est-à-dire pendant les deux premiers siècles de la Réforme, le Symbole ne fait pas partie de la liturgie du dimanche. Quand apparaît-il ? Il apparaît en 1743 2. »

« Sans l'ombre d'un doute, la vieille tradition liturgique des Eglises calvinistes, pendant les deux premiers siècles de leur existence, c'est l'absence du Credo au culte du dimanche 3.

» En tant que confession de foi, le symbole est absent du culte solennel du dimanche et ne se trouve pas, aux premiers siècles de la Réforme, à la place d'honneur4, où il est aujourd'hui, entre l'oraison dominicale et la bénédiction 5. »

Cette affirmation, si nette, passa bientôt pour un axiome, et, dans son Projet de revision de la liturgie (page 32), M. Bersier écrivit: « Le Credo, ou Symbole dit des apôtres, n'était pas à l'origine récité dans le service du dimanche de nos Eglises ; c'est à partir du dix-huitième siècle qu'il y a été introduit. » — Or le prétendu axiome est une erreur pure et simple.

1. Voir Sentions de M. Jean Calvin sur le livre de Job, recueillis fidèlement de sa bouche, selon qu'il les preschoit. A Genève, i$6}. Après la préface, on lit : « Prière que fait ordinairement M. Jean Calvin en la fin de chacun sermon. » Et cette prière se termine ainsi : « Nous prierons aussi ce bon Dieu nous donner vraye persévérance en sa saincte foy, l'augmenter de jour en jour en nous ; de laquelle nous ferons confession, disans : Je croy en Dieu, etc. » La liturgie suivie par Bèze, dans ses Sermons sur les trois premiers chapitres du Cantique des Cantiques de Salomon, 1586, se termine aussi par le Symbole. Avec le premier sermon est donnée toute la liturgie du culte et, après la longue prière de la fin, avant le Psaume final et la bénédiction, le Symbole est introduit par cette phrase : « Nous le prierons aussi qu'il luy plaise nous augmenter la foy, dont nous faisons confession de cœur et de bouche, en disant, etc., p. 25. — i. A. Viguié, Le symbole des apôtres. Rapport présenté à la conférence pastorale réunie à Nîmes le 1" juin 1864, p. 48. — 3. A. Viguié, Du rôle liturgique du symbole des apôtres, p. 10. (Extrait de la Revue de théologif et de philosophie, 1886.) Voir : H. V. « A propos du rôle liturgique du Symbole des apôtres. » Ibid., p. 620-626. — i. A. Viguié, Du rôle liturgique, etc., p. 7. — 5. Qu'il soit permis de faire remarquer qu'au moment où, par une réforme liturgique sans aucune intention ni arrière pensée dogmatique, le Symbole a été déplacé, ses adversaires ont imaginé (c'était leur grosse objection) qu'on voulait précisément le mettre à la place d'honneur. La fin, place d'honneur! — La première moitié du culte (et non le centre : le centre étant occupé par la Parole de Dieu), place d'honneur! — Faudrait-il le mettre au début, pour ouvrir le culte? Serait-ce moins la place d'honneur? Le Symbole des apôtres sera partout mal placé au gré de ceux qui préféreraient ne le voir nulle part.

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Au premier abord, il semblait qu'il fallait beaucoup de subtilité et de passion théologique pour tirer de graves conclusions religieuses et ecclésiastiques du fait que Calvin aurait lu trois ou quatre fois le symbole par semaine, et ne l'aurait pas lu le dimanche '.

Mais, en v regardant de plus prés, le tait paraissait plus bizarre et moins important encore.

Une difficulté, en effet, se présente, qui avait d'abord embarrassé M. Viguié. Le Symbole des apôtres ligure dans la première liturgie, usitée le dimanche matin à Genève, par Farel et Calvin-'. Il s'agit de la Manière el fasson, publiée par Farel en 1533, dont nous avons parlé plus liant, et qui fut « la première liturgie des congrégations évangéliques de langue française ;. 0 Naturellement Farel, organisant le culte a Genève, introduisit cette liturgie, et Calvin s'en servit de 1536 à 1538. Et M. Viguié était obligé de se poser ainsi le problème à résoudre : 0 I.e Symbole se trouve dès l'origine de la Réforme dans une liturgie française ; il ne se trouve plus postérieurement dans les autres liturgies; il y apparaît enfin d'une manière définitive l. »

Cette insignifiante bizarrerie archéologique aurait pu, sans inconvénient, être réservée a l'étude d'érudits plus ou moins curieux. Mais ce n'était pas le compte de certaines passions et préoccupations théologico-ecclésiastiques. Et après y avoir réfléchi, M. Viguié crut plus simple de nier autant que possible, dans une seconde étude, l'existence de cette première liturgie réformée, qu'il avait si nettement reconnue dans son étude première. 0 Cette liturgie, dit-il, n'a rien à taire avec la liturgie calviniste. D'abord ce n'est pas une liturgie. Ce sont des indications générales pour le culte5. » Le document appelé d'abord, « un document important, une liturgie française, la première liturgie des Eglises réformées 6, » n'était plus tard qu'un « document intéressant » et cessait même « d'être une liturgie 7. »

Le procédé était violent, et jamais la violence n'a résolu problème historique.

En réalité la solution était autrement simple : le problème n'existait pas ! — Du lait que les liturgies du seizième et du dix-septième siècle ne portent pas le Symbole des apôtres à la place où, depuis le dix-huitième siècle, il est imprimé, on avait eu le tort de conclure que le Symbole des apôtres n'était pas lu. On s'était laissé induire en erreur par le dangereux argument a silentio, comme l'a très bien indiqué M. le pasteur Paul de Félice, dans le Christianisme on dix-neuvième siècle (12 janvier 1894). « On s'est basé, je pense, sur le silence relativement au Symbole, dans la Forme des prières ecclésiastiques, pour assurer qu'on ne le lisait point. On aurait tout aussi bien pu s'appuyer sur ce même document pour dire qu'on ne lisait pas non plus la Bible dans nos temples au service principal. Il n'y est point question, pour autant que je puis le savoir, dans l'ordre du service, d'une telle lecture. »

Et cependant cette lecture était faite. Personne ne le conteste. Eli bien ! il en a été de même pour le Symbole. Et peu à peu, au prétendu argument a silentio, les bibliothèques ont opposéleurs documents clairs et précis, leurs volumes authentiques.

M. de Félice en a exhumé un de la première moitié du dix-septième siècle. En 1647, « c'està-dire en pleine bonne époque, »> Moyse Amyraut publia l'Apologie, dont nous avons eu occasion

I. Voir E. Doumergue, Essai sur l'histoire du culte réformé, principalement au seizième et au dix-Htm 1890 p 263-277 - 2. M. Viguié a écrit en 1864 : « La manière et fasson qu'on tient a lieux que Dieu de sa grâce a visitées. Première liturgie des Eglises réformées, publiée d'après l'original, par M. Baum. » D'après ce document, il ne peut y avoir le moindre doute sur la place occupée par le Symbole dans la liturgie du dimanche. En effet, nous l.sons, page 76 : « Manière que l'on observe en la prédication quand le peuple est rassemblé pour ouïr la parole de Dieu.... Et a.ns, disant l'oraison de notre Seigneur, exhorte de demander grâce à notre Seigneur, d'être fermes en la foy, laquelle tous confessent disant le Symbole: Je crois en Dieu le Père tout-puissant. » Le Symbole des apôtres, p. 45, 46. - :<- Mb. K>M» *, '■■ *»*>« Catéchisme français de Calvin, p. xv«. - i. Viguié, Le Symbole des apôtres, p. 46. " "■• Du rôle hturg.quc, etc., p. ,0. - 6. Le Symbole des apôtres, p. 45, 46- - "■ P" rôh '■'"'■gique, ele, p. 10.

de parler. Dans cet ouvrage, « qui est comme un document officiel, » l'illustre professeur de Saumur en vient à décrire le culte des Réformés. « Tous les dimanches, écrit-il, le ministre récite en la présence du peuple, qui le suit des mouvements de sa dévotion, une assés longue prière. » La prière est analysée, et l'analyse se termine ainsi : « Puis nous finissons par l'oraison de nostre Seigneur et par le récit du Symbole des apostres1. »

Ainsi les liturgies du dix-septième siècle ne portent pas le Symbole, et cependant on le récitait. La thèse de M. Viguié avait croulé.

Et voici qu'à mon tour j'apporte un autre document, un autre volume, celui-ci du seizième siècle lui-même, de 1563. Il va nous montrer, sans contestation possible, que Calvin lisait le Symbole des apôtres, le dimanche matin, à Genève, quoique la liturgie genevoise ne le contienne pas.

Il existe une traduction en grec et en latin de la liturgie de Calvin, publiée en 1563, à Genève, par Henri Estienne, donc un an avant la mort de Calvin, sous les yeux de Calvin. Nous avons eu entre les mains ce minuscule petit volume, à la Bibliothèque nationale de Paris, à la Bibliothèque de Genève et à la Bibliothèque de Strasbourg (par erreur Ed. Reuss a écrit sur ce dernier : Exemplar unicum). Voici le titre exact : Rudimenia fidei christianœ, vel radis et eletnentaria quœdam institulio, quant Catechismum veteres appellanint. — Huic addila est Ecclesiasiicarum precum formula, grâce et latine, anno MDLXIII 2. Excudebat H. Steph., illustris viri Huldrici Fuggeri typogr.

Après le Catéchisme vient : Precum ecclesiasiicarum formula. Une partie est imprimée en lettres ordinaires, c'est le texte ; une partie est imprimée en lettres italiques, ce sont les explications intercalées entre les diverses parties du texte.

Or voici une de ces explications (page 293 ), qui suit la paraphrase de l'oraison dominicale, à la fin de la longue prière d'intercession, après la traduction latine des mots « Notre Capitaine et protecteur, notre Seigneur Jésus-Christ. Amen : » Post bac recitatur Aposlolorum symbolum. « Après cela on récite le Symbole des apôtres. »

Telle était la coutume, d'après Henri Estienne, habitant Genève, traduisant et imprimant la liturgie de Calvin, sous les yeux de Calvin.

Désormais la cause parait définitivement entendue. Quand M. Viguié a affirmé que le Symbole avait fait son apparition dans la liturgie du dimanche matin en 1743, il ignorait les documents, sans « l'ombre d'un doute. » Voilà tout 3 !

1. Moyse Amyraut, Apologie pour ceux de la religion, p. 445, 447. — 2. M. le pasteur Vaurigaud (Les pasteurs et la liturgie dans l'Eglise réformée de France et les libéraux et le Catéchisme, 1867, p. 13, n. 1) mentionne seulement une édition de 1575. Son indication n'a pas été remarquée comme elle devait l'être. — 3. Voici deux textes intéressants : 1° La liturgie pour la manière de célébrer la Cène, dans l'Eglise française de Strasbourg (1545), s'exprime ainsi. « Puis après avoir fait les prières accoustumées, l'église faisant la confession de la foy, chante le symbole des Apostres pour testifier que tous veulent vivre et mourir en la doctrine et religion chrestienne. » Opéra, VI, p. 197, n. 1. — 2° « On avait commencé, dans l'Eglise réformée de Grandson, à introduire le chant des Psaumes, le 1" déc. de l'an 1540, et dans ces commencemens, avant qu'on eût la paraphrase de Théodore de Bèze, on y chantait, à l'entrée du sermon, l'Oraison dominicale, et le Symbole, et à l'issue de ces actions, les Dix commandements de Dieu. » Ruchat, Histoire de la Réformation de la Suisse, IV, p. 437. — La forme des prières et chants ecclésiastiques (Genève, Jean Girard), 1542, contient « les articles de la foy, » c'est-à-dire le symbole, mis en vers, avec musique.

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Appendice N° VIII.

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