LE PSAUME DES BATAILLES
Nous ne nous rendrons sans doute jamais compte de ce que les Psaumes ont été pour nos pères et pour la Réformation française. Un huguenot, c'était un homme qui vivait, qui discutait, qui luttait, qui triomphait et qui mourait heureux, même sur le bûcher, en chantant des Psaumes '.
Je me bornerai à citer deux documents. L'un est d'un docteur du dix-septième siècle, de l'époque où régnait l'orthodoxie dite froide et sèche. Moyse Amyraut, en 1647, dans son Apologie pour ceux de la religion, s'exprime ainsi :
« A cette lecture on entremesle le chant de quelques Pseaumes de David, comme ils ont esté mis en rime par Clément Marot et par de Bèze. Or, d'autant que de tout le Vieux Testament le livre de ces saints cantiques est sans aucune difficulté le plus beau, et le plus capable de former les hommes à la piété, ce n'est pas chose concevable à ceux qui ne l'ont point expérimenté combien ce chant adjoûte à la dévotion, ni quelle utilité ceux qui y ont de l'attention en recueillent.... Bien que ces Pseaumes ayent esté mis sur une musique un peu difficile en quelques endroits, nous sommes tellement accoutumés à les chanter dès nostre bas tige, que les plus simples du populaire s'y rencontrent en un parfaitement bon accord avec les meilleurs musiciens, et que du meslange de tant de voix se forme je ne sçay quelle harmonie, dont le seul son a quelques fois ravi les passons, tant l'air de ce chant est mélodieux, et tant il est propre à donner à l'esprit des émotions extraordinaires. Pour nous certes, nous pouvons bien parler de ce que nous en expérimentons, et dire en toute vérité qu'il y a telle occasion où ces divines paroles, animées de la façon [sic], mettent quasi nos aines hors d'elles-mesmes. De sorte que je ne croy pas qu'il se puisse voir en la terre une plus belle image de ce que nous espérons quelque jour en Paradis'2.... »
Et voici le second document. Ce sont quelques lignes de Pineton de Chambrun, réfugié en 1686, peu après la révocation de l'édit de Nantes, dans le château de Coppet, en Suisse : « Des fenêtres de ce beau séjour je promenois ma vue sur le lac Léman.... J'entendois tous les jours les pauvres réfugiés, qui passoient sur ce lac, chanter les louanges de leur Dieu, qui résonnoient sur ses bords et retentissoient au milieu de ces roches cornues. // me sembloit d'ouïr le choeur des anges, qui nous est représenté dans l'apocalypse, chanta ni des Alléluia, qui pénétraient jusques dans le ciel, pour rendre grâces à Dieu de la délivrance de ces pauvres fugitifs u. »
1 F. Bovet (p. 135, n. i) rapporte le propos du Jésuite Conzenius, d'après lequel les Cantiques de Luther el les Psaumes de Bèze auraient tué plus d'âmes que leurs écrits : ■ Hymni Lutherani, sicut Bezani, animas plures, quam scripta. occiderunt. » — 2. Moyse Amyraut, Apologie pour ceux de la religion, MDCXLVII, p. 428, 429, 436, 437. — .'t. Les larmes de Jacques Pineton de Chambrun, édit. Schaefl'er, 1855, d'après « l'édition originale, » p. 248. Schiffer, dans sa Préface,
Il nous semble que, en face de cet instinct protestant, qui faisait de tout réformé un chanteur de Psaumes, il convient de constater l'instinct catholique, qui rendait ce chant des Psaumes antipathique à tous les adversaires des protestants. Rien de plus curieux, parce que rien n'est plus profond, plus général. Ce sont deux antithèses absolues, raisonnées et irraisonnées, irréductibles. Contre Calvin, le sceptique Montaigne et l'orthodoxe saint François de Sales sont absolument d'accord.
Saint François de Sales a précisément intitulé un chapitre de son livre des Controverses : « De la profanation des psaumes, en suivant la version de Marot et en les chantant partout indifféremment. »
D'abord le controversiste catholique attaque Clément Marot et sa version.
« Mays entre toutes les prophanations, il me semble que cellecy se faict voir à travers des autres, qu'es temples, publiquement et tout par tout, aux champs, aux boutiques, on chante la rimaillerie de Marot comme Psalmes de David. La seule insuffisance de l'autheur, qui n'estoit qu'un ignorant, la lasciveté de la quelle il tesmoigne par ses escritz, sa vie très prophane et qui n'avoit rien moins que du chrestien, meritoit qu'on luy refusast la fréquentation de l'église; et néanmoins son nom et ses psalmes sont comme sacrés en vos églises, et les chante l'on parmi vous autres comme s'ilz estoyent de David : la ou, qui ne voit combien est violée la sacrée Parole? car le vers, sa mesure, sa contrainte ne permet pas qu'on suyve la propriété des motz de l'Escriture, mais y mesle l'on du sien pour rendre le sens parfaict et comble, et a esté nécessaire a cest ignorant rimeur de choisir un sens la ou il y en pouvoyt avoir plusieurs. Et quoy? n'est ce pas une prophanation et violation extrême d'avoir laissé a ceste cervelle esventée un jugement de si grande conséquence.... ' »
Il est inutile de faire remarquer que ces objections seraient à peu près valables contre toute traduction des Psaumes autre que la Vulgate. Et en effet le controversiste catholique trahit bientôt son sentiment intime.
« Certes nous ne refusons pas à personne de chanter avec le chœur modestement et décemment; mays il semble plus convenable que les ecclésiastiques et députés chantent pour l'ordinaire.... »
C'est bien cela : le chant par procuration. D'après l'instinct catholique le peuple doit chanter par ses « députés; » d'après l'instinct protestant le peuple doit chanter lui-même.
Saint François de Sales attaque donc ce chant du peuple chrétien, et il a recours à l'arme de la caricature et de la raillerie : « Et quand a ceste façon de faire chanter indifféremment, en tous lieux et en toutes occupations, les Psalmes, qui ne voit que c'est un mespris de religion ? N'est ce pas offeneer la Majesté divine, de luy parler avec des paroles tant exquises comme celles des Psalmes sans aucune révérence ni attention ? dire des prières par voye d'entretien, n'est ce pas se mocquer de Celuy a qui on parle ? Quand on voit, ou à Genève, ou ailleurs, un garçon de boutique se jouer au chant de ces Psalmes et rompre le fil d'une très belle prière pour dire, Monsieur, que vous plaict il? ne connoist on pas bien qu'il faict un accessoire du principal, et que ce n'est sinon pour passetemps quil chante ceste divine chanson, quil croit néantmoins estre du Saint-Esprit? Ne faictil pas bon voir ces cuysiniers chanter les Psalmes de la Pœnitence de David et demander, à chasque verset, le lart, le chapon, la perdrix? « Ceste voix, dict des Montaignes, » est trop divine pour n'avoir autre usage que d'exercer les poulmons et plaire aux oreilles -. »
Voilà Montaigne et saint François de Sales la main dans la main pour le bon combat contre les hérétiques! — Et saint François conclut : « Je tiens, donques, que tant pour chanter comme
et la France protestante (r° édit. 1858) mentionnent l'édition originale de 1688, et celle de 1739, « toutes deux si rares qu'on n'en connaît à Paris qu'un exemplaire de chacune. » Ni Schaeffer, ni la France protestante n'indiquent une édition de 1726, « à la Haye, » qui se trouve à Montauban (Faculté de théologie) et à Genève.
I. Nous donnons dans cette citation de François de Sales la ponctuation et l'accentuation de l'édition que nous reproduisons. — "2. Essais de Montaigne, Livre I, ch. lvi, Des prières.