‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 126 sur 166 · I.E PSA1 ME DES H MAI II 1 s · texte numérisé non relu

I.E PSA1 ME DES H MAI II 1 s

Psalmes divins ce qui est bien souvent fantasie de Marot, que pour le chanter irreveremment et sans respect, on pèche tressouvent, en vostre tant réformée église contre ceste parole, tpiritu Dais, et eos qui adorant eum in spirilu et veritate oporlel adorare... la bouche... crie par mi les rues et cuysines, o Seigneur, o Seigneur, que le cœur ni l'esprit n'y sont point, mays au traffiq et au gain.... Pour vray, cest inconvénient de prier sans dévotion arrive bien souvent aux catholiques, mais ce n'est pas par l'adveu de l'Eglise, et je ne reprens pas maintenant les particuliers de vostre parti, mais le cors de vostre [église], laquelle par ses traductions et libertés met en usage prophane ce qui devrait estre en très grande révérence.

« Au chapitre 14 de la 1. aux Corinthiens, Muliera m ccclcsia taccant semble s'entendre aussy bien des cantiques que du reste : nos religieuses sunt in oratorio, non in eccltsia. ' »

Ce dernier tour de force de l'exégèse et de la subtilité catholiques n'est pas le 11 suggestif.

La plupart des Psaumes ont une histoire- touchante, dramatique, héroïque, inscrite dans le Martyrologe de Crespin, ou dans {'Histoire ecclésiastique de Bèze, ou dans les Mémoires du temps. Mais aucune de ces histoires n'est plus glorieuse que celle du Psaume 68, dit Psaume des batailles.

Le Psaume des batailles, « Que Dieu se montre seulement » a eu dans les annales de la Réfoi mation une importance qui n'a été égalée que par celle de son émule, le choral de Luther: « Ein /este Bttrg ist unser Gotl. C'est un rempart que notre Dieu ;1. »

Quelle est l'origine du Psaume des batailles l?

Au moment où la Réformation éclata, vivaient à Strasbourg deux moines, habiles comme Luther dans le noble art de la musique. L'un était Wblfgang Dachstein, organiste, et l'autre Matthias Greiter5, chantre au Munster, à la cathédrale. Tous les deux adoptèrent les doctrines nouvelles, sortirent de leur couvent en 1524, et se marièrent. Ils composèrent les premières mélodies introduites dans le culte évangélique renouvelé, et qui furent imprimées des le commencement de 1525 6.

En particulier Greiter traduisit le Psaume 119 et composa pour lui la mélodie dont nous

1. Œuvres de saint François de Sales, édition d'Annecy, 1, 1892, p. 185-187, dans le traité des Controverses, II, 1, 9. — i. Voir Félix Bovet, en particulier § VI : « Popularité des Psaumes français dans le seizième siècle et après l'édit de Nantes, p. 1 1 1-134. " — •'• Le choral de Luther, c'est le Psaume 46, qui, dans la Bible, commence et finit ainsi : « Di' pour nous un refuge et un appui, un secours qui ne manque jamais dans la détresse.... L'Eternel des armées est avec nous, Le Dieu de Jacob est pour nous une haute retraite.» — La traduction (si l'on peut se servir de ce mot) de Luther est très libre. La voici en prose française et exacte: « C'est une ferme citadelle que notre Dieu, une bonne arme et défense.

II nous délivre de tout le mal qui nous arrive S'ils nous prennent corps, bien, honneur, enfant et femme, laisse-les faire !

Ils n'y gagneront rien : l'empire doit cependant nous rester. » — Détail curieux : Calvin a, lui aussi, traduit et très exactement ce Psaume 46 :

Nostre Dieu nous est ferme appuy,

Vertu, fortresse et seur confort,

Auquel aurons en nostre ennuy

Présent refuge et très bon port....

Dieu, des armées le Recteur, Nous sera tousjours pour tuteur.

Le Dieu de Jacob nous sera Pour refuge et nous gardera.

Evidemment l'exactitude du Réformateur français ne compense pas l'inspiration du Réformateur allemand. — i. Voir dans Y Elsâssischcs Evangelisches Sotwtags-Blatt, 1879, p. 372-377, l'article : « X. Fine alte strassburger Mélodie » - 5. Sur Matthieu Greiter, la France protestante (1" édit.) a quelques lignes. — Voir Knod, Die Stiftsherren von St. Thomas, p. 45. — 6. Voir Dr Joh. Riggenbach : « Der Kirchengesang in Basel seit der Reformation, mit neuen Aufschliissen flber die Anfànge des franzosischen Psalmengesangs, » dans les Btitràgt atr vattrlândischm Gtschichtt, IX, 1870, p. 33i-524. et « Nachtrâge zur Geschichte des Kirchengesangs in Basel, » Ibid., X, 1875.

allons reparler. Seulement (disons-le tout de suite) il ne persévéra pas dans la foi enthousiaste qui lui avait inspiré ses chants et ses mélodies. En 1528, il devint diacre dans l'église de Saint-Martin 1 autrefois sur la place qui porte aujourd'hui le nom de Gutenberg), puis dans l'église Saint-Etienne. Mais quand l'Intérim arriva, cet Intérim qui rétablissait plus qu'aux trois quarts le catholicisme, et auquel Bucer préféra l'exil et la mort dans les frimas de l'Angleterre, Greiter, seul parmi tous les pasteurs, l'accepta, et redevint chantre dans la cathédrale, elle-même redevenue catholique. Celui qui devait inspirer l'héroïsme des huguenots n'était pas un héros '.

Matthieu Greiter mourut en 1552, dans de grandes angoisses, se demandant si son reniement, comme celui de saint Pierre, pourrait lui être pardonné.

Pendant son séjour à Strasbourg, Calvin, préoccupé comme nous l'avons vu, de constituer un Psautier, fut frappé de certaines mélodies en usage dans les nouvelles Eglises. Il traduisit pour elles les Psaumes 25, 36, 46, 91 et 138 2. Voici la première strophe de ce dernier:

En moy le secret pensement, Du maling parle clairement,

C'est qu'à Dieu il ne pense.

Car il se complaist en ses faietz, Tant que haine sur ses mesfaitz

Et jugement advance....

Comme il l'avait fait pour sa traduction des autres Psaumes, Calvin, ici encore, remplaça bientôt ses vers par ceux de Marot :

Du malin les faitz vicieux

Me disent que devant ses yeux

N'a point de Dieu la crainte ■''.

Car tant se plait en son erreur, (Jue l'avoir en haine et horreur,

C'est bien force et contrainte '....

I. N'est-ce pas le chant d'un théologien, devenu incrédule, qui nourrit encore aujourd'hui notre piété : « Je suis à toi ?» — 2. Sauf le Psaume 46, qui avait été versifié pour une mélodie de l'organiste de Saint-Thomas, Wolfgang Dachstein, les quatre autres Psaumes avaient été versifiés pour quatre mélodies de Mat. Greiter. — 3. Bèze, sans doute, remplaça ces trois vers par ceux-ci (O. Douen, I, p. 311, n. 3) :

Du maling le meschant vouloir Parle en mon cœur et me fait voir Qu'il n'a de Dieu la crainte.

4. En 1867, les éditeurs des Opéra, frappés des ressemblances et des différences entre la traduction de Calvin et celle de Marot, se trouvèrent embarrassés : « Comme imitation de l'original, disent-ils, ce Psaume diffère absolument de celui de Marot qui le remplace dans les éditions suivantes; mais il ressemble tellement à celui-ci par sa forme et même par quelques rimes, que nous n'oserions affirmer la diversité des auteurs, ni surtout hasarder une conjecture relativement à la part que Calvin pourrait avoir eue dans la rédaction.... » (Opéra, VI, p. 217, n. 1. Les Opéra donnent, p. 211-224, 'es textes entiers de ces divers psaumes.) Mais, déjà en 1872, F. Bovet est plus au clair sur la question. Il dit : « On peut avoir quelque scrupule au sujet de ce Psaume. Quoique fort différent de celui de Marot, qui se trouve dans les recueils postérieurs, il est cependant sur le même rythme, et sur un rythme plus heureux que ceux des quatre autres [25, 46, 91 et 138].... Cependant la mélodie strasbourgeoise de ce psaume me porte à l'attribuer à Calvin aussi bien que les autres. Si le Psaume de Marot se trouve avoir le même rythme, c'est sans doute que Marot, peut-être à la demande de Calvin, a voulu, tout en refaisant ce Psaume, conserver l'air sur lequel on le chantait. » (F. Bovet, p. 213.) — Enfin, M. Douen, peu suspect de partialité en faveur de Calvin, surtout au détriment de Marot, n'a plus de doute, en 1878 II rappelle que la Strophe du Psaume 36 est moins compliquée que celle du 113; que Marot a imité le Psaume 91 de Calvin, lui a emprunté des rimes et le premier vers tout entier, et il conclut : « Enfin, l'argument externe (ce Psaume ne se sépare jamais du groupe des sept morceaux strasbourgeois), aussi bien que ces inversions, si proches parentes de celles que nous avons citées, nous obligent à reconnaître la main de Calvin dans ce Psaume. » (O. Douen, I, p. 313.) « Le fait même que ce Psaume a été traduit en vue d'une mélodie et d'un rythme très caractéristique, et appartenant à Strasbourg, est un argument décisif dans la cause. » (Le Témoignage, 27 octobre 1894: « Un chant de la Réformation, le Psaume des batailles. »)

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Ainsi, sans aucun doute, c'est le sens musical de divin qui lui a tait remarquer ta mélodie de Greiter et l'a poussé à l'introduire dans le Psautier. C'était la mélodie du futur Psaume des bâta:! Mais le Psaume lui-même où était-il?

Dans sa complication cette histoire est vraiment curieuse.

La mélodie de Gi ut donc apportée a Genève par Calvin, avec le Psaume 5<> et le

Psautier de Marot. Ce Psautier lut achevé par Théodore de Bèze. Or celui-ci fut frappe à son tour par la mélodie de Greiter, et composa pour elle les sers qui l'ont portée jusqu'à nous1, je veux dire sa traduction du Psaume 68.

Qui I lieu se monstre seulement, Et on -.ci i .i soudaini ment

Abandonm i la place I .i i amp di < nnemis espars, I t ses haineux de toutes pars

Fuir devant sa face.

Dieu les fera tous s'enfuir, Amsi qu'on voit s'esvanouii

Un amas île fumée.

Comme la cire auprès du feu.

Ainsi des meschants devant I i

La force est consun

A travers toutes ces pérégrinations et toutes ces transformations, durant une quarantaine d'années, la mélodie avait fini par rencontrer ses paroles, et il sembla désormais que celles-ci avaient

1. « On la chante dans les Eglises réformées, elle a été oubliée par les Eglises alsaciennes. Elle ne figure dans aucun des recueils de cantiques modernes que nous connaissons I Le Témoignage, article cité. Elle a disparu du Psautier alsacien au commencement du siècle. — 2. Notre dernière revision des Psaumes et cantiques (Recueil adopté par le Synode général officieux des Eglises réformées de France) donne cette strophe telle qu'elle a été revisée par Conrart dont le travail célèbre parut de 1677 à 1679. Le premier vers n'a pas changé. Dans le second soudainement a fait 1 à lions un moment, correction inutile et même fâcheuse. Les trois vers: « Le camp des ennemis épars | et ses haineux de toutes pars I fuir devant sa face, » ont été profondément modifiés à cause des haineux, mot qui a paru trop archaïque. Conrart a mis : « le camp des ennemis épars, I épouvanté, de toutes parts | fuira devant sa l'ace. » Il aurait et soit de conserver une expression archaïque, soit de la remplacer tout simplement par une autre qvii n'aurait rien bouleversé. De plus, Conrart a été amené à changer « Dieu les fera tous s'enfuir, » par cette répétition: ■ On verra tout ce camp s'enfuir. » — Au lieu de : ainsi qu'on voit, il a mis : tomme l'on voit ; — au lieu de : un amas ite fumée, il a mis : une '/'disse fumée ; — enfin, au lieu de : comme la cire auprès du feu, il a mis : comme la cire fond au feu. — Que le dixhuitième siècle, si souvent dépourvu de sens historique, se soit permis ces transformations, il n'y a pas beaucoup de s'en étonner. Mais, au dix-neuvième siècle, il aurait valu la peine de revenir au texte historique et authentique, à celui qui a été vraiment chanté par nos pères, ou tout au moins d'effacer les modifications inutiles. Certaines paroles ont été rendues par l'histoire sinon saintes, du moins sacrées; et les corriger, c'est les profaner. D'autant plus qu'oi arrivé à une forme grammaticalement choquante. Voici en effet ce que nous chantons :

Que Dieu se montre seulement, Et l'on verra dans un moment Abandonner la place;

Il y a ici un point virgule, suivi d'une phrase autre et complète: « Le camp des ennemis épars | épouvanté, de toutes parts | fuira devant sa face. » — Mais que signifient ces mots: « Et l'on verra dans un moment abandonner la place?» Qui abandonnera la place? Le sujet de la phrase manque. Or il semble que Bèze n'avait pas vraiment commis cette faute. Il avait dit: « Que Dieu se monstre seulement | et on verra soudainement 1 abandonner la place I le camp des ennemis espars, » c'est-à-dire, sans inversion : « on verra soudainement le camp des ennemis espars abandonner la place. » Voila qui est correct et a un sens; et Bèze continuait par une seconde proposition dépendant du verbe: » on verra ■>: ■ et haineux de toutes pars, fuir devant sa face. » Tout cela a été maladroitement bouleversé, et de telle sorte que notre plus fameux chant arrête chaque fois et gène la pensée. — II est vrai que les premières éditions de Bèze sont fautives ellesmêmes comme ponctuation : Elles ont un point après « Abandonner la place. » (iràce à ce point, non seulement la première phrase n'aurait pas de sujet, mais la seconde n'aurait pas de verbe ! Seulement on sait ce que vaut la ponctuât" m . absolument fantaisiste, du seizième siècle. La construction grammaticale était trop claire pour qu'un point mal placéla troublât. Aujourd'hui c'est la construction elle-même qui est fausse.

été faites expressément pour celle-là. L'âme, créée dans la capitale de l'Alsace, avait rencontré son corps, façonné par la poésie calviniste. Un musicien, de quelque imagination, mais de beaucoup de compétence, M. Douen a pu écrire : « Le Psaume des batailles, ce chant grandiose et d'une incomparable vigueur, qui, descendant du sommet des Cévennes, au pétillement de la fusillade, frappait d'une sorte de terreur superstitieuse les troupes du Grand Roi, envoyées à la poursuite des Camisards! Le début en est sourd et étouffé comme les grondements de l'orage qui approche; vers le milieu, des notes aiguës et prolongées rappellent le fracas de la foudre, éclatant deux fois presque coup sur coup, et la finale n'est pas sans analogie avec le dernier roulement du tonnerre, se perdant dans le lointain1. » Evidemment Matthieu Greiter, composant la mélodie du Psaume 119, doux et long, sur le bonheur de ceux qui sont intègres dans leur voie, ne se doutait pas des sonorités guerrières de ses notes ingénues. Et cependant elles y étaient : Par « une véritable, par une sublime inspiration -, » Bèze les découvrit et, depuis des siècles, tous les huguenots les entendent : la Marseillaise protestante était trouvée.

De tait, les armées huguenotes l'adoptèrent. Elle les conduisit aux combats de Dreux, de Saint-Denis, de Jarnac, de Moneontour, de la Roche-l'Abeille, d'Ivry3....

Puis tout se tut.

La Révocation, pour arriver à briser les coeurs, avait commeneé par fermer les bouches, jusqu'au jour, où, à bout de forces pour souffrir davantage, là-bas dans nos Cévennes à jamais glorieuses, hommes, femmes, jeunes filles, enfants, se levèrent, saisis d'un enthousiasme mystérieux.

On entendait des voix ; on tombait en extase ; on prophétisait. Quelques montagnards prirent la conduite de leurs frères ; bientôt les troupes de Louis XIV furent tenues en échec, et, tout à coup, le Psaume des batailles éclata sur les cimes de l'Aigoual. Alors les plus braves soldats du Grand- Roi, s'arrêtant, tournèrent le dos, saisis d'une terreur subite. Il fallut traiter avec les insurgés, et, à vues humaines, les Camisards, au bruit de leur Psaume, avaient sauvé d'une complète destruction le protestantisme et la conscience en France. « Que Dieu se montre seulement ! »

1. Douen, Clément Marol, I, p. 657. — i. Ibid., p. 658. — .'!. En 1621, « ceux de Montauban, raconte Elie Benoit, furent avertis du prochain délogement de l'armée [royale] par un soldat de la Religion, qui, le soir avant la levée du siège, se mit à jouer sur la flûte le commencement du Pseaume 68°. Les assiégez prirent cela pour un signal de leur délivrance et ne s'y trompèrent pas. » (Histoire de l'édit de Nantes, 1693, II, p. 377.)

Appendice N° IX.

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