‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 15 sur 166 · RENÉE DE FRANCE ET SA COUR · texte numérisé non relu

RENÉE DE FRANCE ET SA COUR

disciplines et les pieuses études, dont rien ne peut te distraire, quand il s'agit d'acquérir l'intelligence des saints écrits1. »

Or, au môme moment, se trouvait à Ferrare un jeune médecin allemand, Jean Sinapius, né en i5o5, à Schweinfurt, en Franconie. Après avoir été professeur de grec à Heidelberg (1529), en remplacement de Simon Grynée, il s'était rendu en Italie, vers la fin de Tannée [533, pour y continuer des études de médecine. 11 fut très bien accueilli par le célèbre médecin de Ferrare, Jean Manard, à qui Erasme l'avait recommandé; il pénétra à la cour, et (septembre [534) il suivit Renée à la campagne pour éviter les chaleurs intolérables de l'été2.

C'est là qu'il commença à connaître Francisca3. Trois ans après (mars 1 53y i, se rendant à Tubingue, il s'arrêta à Bàle chez S. Grynée, et celui-ci écrivit à Calvin une lettre où nous lisons ces mots : « Sinapius est hésitant. Il est attiré de nouveau en Italie, comme je puis, non pas seulement le soupçonner, mais le voir très clairement, en l'entendant faire continuellement mention et éloge d'une jeune fille, à ce qu'il parait pieuse. Autant que je le comprends, toi aussi, tu l'as familièrement connue (familiariter nosti), et, à cause de sa piété, tu l'as beaucoup louée, seule entre toutes. Si l'on pouvait obtenir d'elle quelque chose par ton moyen, de toutes, aucune ne lui paraît plus désirable. »

Grynée ajoute que Sinapius est complètement troublé par son amour (affectibus cestuat) et qu'il risque de ne plus travailler. Il termine ainsi : « Je voudrais que tu nous renseignes sur les mœurs de la jeune fille, et, si tu approuves le dessein de Sinapius et le mien, je voudrais que tu t'informes exactement de tout auprès d'elle. »

D'après Grynée, le mieux serait qu'elle allât habiter l'Allemagne, émigrant des ténèbres vers la lumière... de l'Evangile. Avec un mari comme Sinapius, elle aura toujours une situation honnête. Il possède une belle situation à Tubingue l.

Une nouvelle lettre de Grynée à Calvin lui apprend bientôt que Sinapius a obtenu « la volonté et le consentement » de Francisca. Il prie Calvin de la confirmer dans ce désir, ce qui n'était peut-être pas très nécessaire, et il ajoute : « Je ne pense pas qu'il faille résister plus longtemps, puisqu'ils sont tellement unis par la force d'un amour si pur et si constant.... Je te prie instamment, si tu peux quelque chose, aide-nous 5. »

En réalité, les difficultés venaient non de la jeune fille, mais de ses parents, qui l'avaient fiancée à un Français. C'est ce qu'un poète, déjà cité, disait à sa façon : « Il ne viendra que trop ce fiancé chéri, que tu attends de la patrie française, celui dont ton cœur a fait choix, et qui, nous dérobant l'objet de nos chants, doit te ramener au manoir paternel, ne nous laissant en partage que tristesse et regrets6. »

1. J. Bonnet, lbid., p. 163-165. - î. Herminjard, IV, p. 204, n. 1. - .1. C'est un des exemples rares, au XVI= siècle, d'un mariage d'inclination, comme nous disons aujourd'hui. L'observation en a été fait par M. Lang : Dus Muslkhe Leben Calvin's, p. 12. - 4. 15 mars 1537, Opéra, X*. p. 89, 90; Herminjard, IV, p. 204-205. - S. Fin 1537 ou commencement de 1538, Optra, X">, p. 95 1 Herminjard, IV, p. 337- - 6. J. Bonnet, Bulletin, XXI, 1872, p. 166.

Il n'en fut rien. Francisca épousa, non le Français, mais l'Allemand, et ils continuèrent à habiter Ferrare. C'est de là que, le ior septembre i53g, Sinapius écrit pour la première fois à Calvin, s'excusant de ne pas l'avoir fait plus tôt : « Soit par les lettres de ma femme, dit-il, soit par des amis qui sont allés d'ici chez vous, je pense que tu as déjà appris notre mariage, l'an passé, et tout le train de notre vie et tous nos desseins. Il ne reste plus que ceci : tous deux nous t'en prions, cette amitié envers ma femme que tu as prouvée jusqu'ici par de fréquents conseils (crebris consiliîs), veuille la manifester désormais envers nous deux par tes lettres. Instruis-nous... comment, selon qu'il convient à des époux chrétiens, nous pouvons vivre aussi purement et saintement que possible devant le Seigneur.... L'un et l'autre, nous avons la plus grande confiance en ton autorité, comme en celui par la bouche duquel Dieu nous parle (tanquam per cujus os Deus nobiscum colloquatiir) l. »

Ces détails jettent une intéressante lumière sur les rapports de Calvin avec Francisca. Il fut à Ferrare tout particulièrement son père spirituel, et dès lors il ne cessa de rester son directeur. Malheureusement toute la correspondance qu'ils ont échangée, pleine certainement des plus précieux renseignements, est perdue. Nous savons seulement que Francisca annonça à Calvin la mort de son cousin Olivétan2.

Mais la lettre de Sinapius va nous permettre une précieuse conclusion. Elle renferme en effet un passage qu'on a beaucoup discuté. Sinapius, rappelant à Calvin leur rencontre à Ferrare, lui parle du « souvenir très agréable » (jucundissima recordatio) qu'il a conservé de sa présence. Mais il n'a pas su alors tout ce qu'était le Réformateur. « Bien que, ajoute-t-il, (qiiando sane...) lorsque tu as été ici, tu m'as été caché comme un Silène d'Alcibiade (sicut Alcibiadis Silenus qirispiam latuisli) 3. »

Qu'est-ce que cela signifie ? Dans le Banquet de Platon, Alcibiade parle de certaines statues de Silène, qui peuvent être entr'ouvertes, en séparant les deux pièces dont elles se composent, et à l'intérieur desquelles on trouve renfermées des statues de divinités. Ce Silène d'Alcibiade a passé en proverbe pour désigner tout homme dont l'extérieur est sans apparence, mais dont l'âme recèle des trésors; en un mot, c'est le symbole du mérite qui se cache.

A Ferrare, Calvin fut pour Sinapius comme un Silène d'Alcibiade. Donc, contrairement à l'école critique, Calvin, à Ferrare, eut une activité réelle, puisqu'il fit deux lettres, eut des entretiens prolongés et fréquents avec Renée, avec Francisca, avec Richardot. Mais, contrairement à l'école classique, Calvin ne prêcha pas dans la chapelle, ne se posa pas en Réformateur. Il parla et agit très efficacement, mais très discrètement dans un cercle d'amis '*.

L Opéra, X>>, p. 364. — i. Herminjard, V, p. 228, n. 6. — 3. Opéra, Xb, p. 363. — &• N'a-t-on pas exagéré la portée de cette expression en la prenant trop à la lettre ? Et Sinapius n'avait-il pas le droit de dire qu'il n'avait pas connu tout ce qu'était le Réformateur, sans que cela veuille dire qu'il ne l'ait pas du tout soupçonné ? Est-il possible que Sinapius n'ait rien su des entretiens de Calvin avec Renée, et surtout avec Francisca, lui qui se plaisait à rappeler la « grande familiarité » dans laquelle il avait vécu à

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Deux lettres viennent clore cette correspondance et jeter sur cet épisode si gracieux, tout séduisant de beauté et d'amour, un lugubre voile de deuil.

Francisca et Sinapius avaient été forcés de quitter Ferrare à la suite des calomnies du successeur de Richardot, le méprisable Jérôme Bolsec1. Accepté par Renée, qui le croyait protestant, et par Hercule, qui le croyait catholique, il servait à Renée d'intermédiaire pour sa correspondance avec Calvin, et à Hercule d'espion auprès de sa femme. Il réussit, par ses intrigues, à amener le départ d'Olympia Morata, et puis de Sinapius et de Francisca.

Le 5 décembre i55q, de Wurtzbourg, dans la même lettre où il dénonce « l'inique sycophante » qu'est Bolsec-, Sinapius annonce la mort de sa femme. Elle avait été malade d'une maladie d'enfant, mais très dangereuse pour les adultes. Elle s'était remise. Puis, les horreurs de la guerre étaient venues; Schweinfurt avait été pris. Francisca était retombée; et, non comme le font souvent les mourants, en luttant, malgré eux, « mais simplement, en nous demandant de prier Dieu pour elle, » elle avait quitté son mari et sa toute petite fille. « Oh! quelle épouse chérie, fidèle, pieuse, pleine d'amour! Elle m'avait suivi avec grand plaisir en Allemagne, et elle s'était déjà accoutumée à notre langage et à nos mœurs3. »

Plus lugubre encore, si possible, est la lettre du 4 janvier 1 557- La guerre la plus affreuse accumule partout ses nuages, sillonnés des lueurs livides de l'incendie. La mort frappe de tous côtés. Sinapius n'évoque ces scènes qu'avec horreur. « Outre la mort très cruelle de sa très douce compagne, outre la ruine, l'incendie funeste, mortel de sa ville natale, outre la perte de son patrimoine et de ce qu'il avait lentement amassé, » pendant deux ans, il a été tourmenté par

Ferrare avec le Réformateur {magna inter nos familiaritas inter cesserai)} (21 octobre 1537. Opéra, Xb, p. 127.) De longues années plus tard (1553), Sinapius parlait encore à Calvin des rapports si affectueux qu'ils avaient eus : « A primo die quo nos olim Ferrariae vidimus et saiutavimus, inter nos, ea semper erga me tua fuisse benevolentia visa est. » (Opéra, XIV, p. 688.)

1. « Bolsec, né à Paris, fut d'abord un religieux appartenant à l'ordre des Carmes. Il prêchait dans les églises de Paris, lorsque vers 1545 ou 1546, à la suite d'un sermon qu'il avait prononcé en l'église Saint- Barthélémy, il jugea prudent de s'enfuir, et alla jusqu'en Italie. La bonne duchesse... l'accueillit dans ses Etats de Ferrare.... Là il se maria, et soit qu'il eût étudié la médecine à Paris, soit qu'il se mit alors à l'apprendre dans les écoles de l'Italie, il en fit sa profession.... Th. de Bèze dit qu'il se fit chasser de Ferrare pour son odieux caractère. » (France protestante, art. Bolsec, 2= édit., II, p. 745) H n'était pas au bout de sa honteuse carrière, et nous le retrouverons. M. Rodocanachi lui attribue un billet à Calvin, daté de Consandolo, 5 juillet 1555, signé Hyeroniimts elemosinarius, dans lequel, recommandant au nom de la duchesse un Italien à Calvin, il traite le Réformateur de -/rater carissime in Christo. » (Opéra, X1Y, p. 147) Mais comment ce billet peut-il être de Bolsec, puisque M. Rodocanachi lui-même reconnaît qu'il fut remplacé, en 1549, par Hieronyme de Sienne ? (Rodocanachi, p. 191, n. 2.) On sait en effet, d'une manière certaine, qu'en 1550 Bolsec était établi avec sa femme et un serviteur au village de Vcigy, dans le Chablais. {France protestante, ibid.) — 2. En 1557, il demandera à Calvin de lui donner, si possible, quelques renseignements sur le sort ultérieur de Bolsec, « le plus fourbe des aumôniers » (vaferrimi eleemosynarii). (Opéra, XVI, p. 376-) — 3. Opéra, XIV, p. 688.

la maladie. Pour lui, richesses, honneurs, race, beauté, forces, plaisirs ne sont plus que de vains songes. « Comme l'ermite, ou comme le passereau seul au nid, je mène une vie solitaire, vieux, veuf, malade, traînant à peine mes membres fatigués, comme un cadavre vivant. » Il a été obligé de se séparer de son unique enfant, à cause de son instruction, de sa petite fille qu'il a envoyée chez son frère, Chilianus Sinapius, à Spire. Olympia Morata lui avait donné quelques leçons. En effet, après avoir épousé le médecin André Gruntler, notre héroïne avait aussi fui Ferrare et s'était établie à Schweinfurt. Mais la ville avait été ruinée, et Olympia avait de nouveau été obligée de fuir avec son mari; elle s'était réfugiée à Heidelberg. Elle y était morte. Bientôt après, son mari et son frère furent emportés par la peste. Sinapius termine : « C'est assez, ce serait trop si je ne savais que tu es toujours avide de connaître (te avidum percontatorem esse) les plus petits détails qui intéressent tes amis. Tu seras, j'en suis sûr, mon ami et celui de ma fille, à cause de sa mère, qui, tout le temps qu'elle vécut, t'honora, et t'aima tellement, et que toi, à ton tour, tu considéras comme une sœur (abs te germanœ sororis loco habita fuit) '.

Qu'est devenu le brillant soleil de l'Italie? que sont devenues les splendeurs poétiques de Ferrare? Sic transit gloria mundi!

i. Opéra, XVI, p. 374, 375-

Marque de Wendelin Rihel.

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