‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 14 sur 166 · RENKK DE FRANCK ET SA COUR · texte numérisé non relu

RENKK DE FRANCK ET SA COUR

me faire ridicule envers vous, mectant poine à prouver une chose qui ne vous soit nullement doubteuse '. » Où Calvin aurait-il acquis une telle certitude, sinon dans les entretiens de Ferrare ?

Muratori pense que, dans ces « conversations familières, le Réformateur aiguisa son éloquence pour persuader Renée que Luther, dans sa Réforme l'Eglise, était resté à moitié chemin et qu'il fallait aller plus loin. » Il est bien probable en effet que la conduite à tenir vis-à-vis des superstitions papistes fut le sujet le plus souvent abordé. C'était celui qui préoccupait, juste à ce moment, Calvin écrivant à Duchemin et à Roussel, et c'était le plus opportun à traiter avec la duchesse. Les événements ultérieurs n'allaient que trop le montrer.

C'est en effet ce même sujet que Calvin aborde dans la première lettre que nous ayons de lui à la duchesse de Ferrare. Voici à quelle occasion.

A Ferrare, Calvin avait rencontré un personnage qui ne lui était pas inconnu, un nommé François Richardot, prêtre, prédicateur.

« François Richardot, dit M. Rodocanachi, était un de ces intrigants, aux convictions accommodantes, qui pensent se pousser à force de souplesse, et y réussissent souvent ; au demeurant adroit, intelligent, sachant l'entregent, apte à tout, hors au ministère auquel il s'était voué 2. »

Né en i5oy à Morey (Franche-Comté), il entra de très bonne heure, et « contre vouloir3, » dit-il lui-même, dans un couvent des Ermites de Saint-Augustin, près Besançon. Il continua ses études chez les Augustins de Paris, en 1 527. Et, après un court séjour à Tournai, de retour à Paris, en 029, à peine âgé de vingt-deux ans, il fut chargé d'expliquer, dans des conférences publiques, les épîtres de saint Paul. Mais son enseignement et ses succès ne durèrent pas longtemps. Ils furent brusquement interrompus, et l'on apprit que Richardot avait quitté Paris.

Plus tard, dans son Apologie, Richardot protesta contre tout soupçon rétrospectif d'hérésie. Son panégyriste, l'abbé Duflot, qui célèbre ses merveilleuses « qualités d'orateur, » et le présente comme a un grand évèque, » comme « une grande figure, » trouve sa défense « vraisemblable. » Toutefois, il soupçonne que le vrai motif du départ de Richardot n'a pas été donné. Il suppose que le jeune moine aura eu des doutes sur sa vocation, du reste forcée ; qu'il les aura confessés à ses supérieurs ; que ceux-ci auront jugé bon de lui procurer immédiatement une retraite, propice aux sages réflexions. Mais l'événement ne répondit pas à leurs espérances. Richardot sortit de son couvent pour aller à Rome demander et obtenir d'être relevé de ses vœux '*.

1. Opéra, XI, p. 327. — ->. Rodocanachi, p. 157. — :!. « Contre vouloir j'ay esté mis. > Abbé Duflot, François Richardot, évèque d'Arras, 1898, p. 5. n. 1. — 1. Ibid., p. 14.

Cette ingénieuse série d'hypothèses, toutes gratuites, n'est guère de nature à dissiper les doutes relatifs à l'orthodoxie de Richardot à cette époque. D'autant plus que c'est le moment où nous le trouvons en relation avec Calvin. Il faut donc que le jeune moine Augustin ait fréquenté les hommes adonnés aux idées nouvelles et, soit dans ses leçons sur saint Paul, soit dans des entretiens particuliers, leur ait donné des gages, plus ou moins suffisants, de ses sympathies.

Dès lors, la rencontre de Richardot et de Calvin, à Ferrare, s'explique. On sait quels étaient les sentiments des visiteurs de Renée. Richardot, ayant quitté sa robe de moine, recommandé par sa réputation plus ou moins évangélique (à ce moment même il est appelé un «rejeté de l'école sorbonnique »)', était2, ou allait devenir, l'aumônier de la duchesse, comme successeur d'Agostino Fogliato. Malheureusement les dates précises manquent. Tout ce que l'on sait (d'après une lettre écrite le 14 janvier 1 538 par G. Cruciger), c'est qu'à ce moment même, il expliquait le prophète Esaie, après avoir expliqué les épîtres de saint Paul. Il les expliquait, en particulier (in gynecio), à Vittoria Colonna. Or Vittoria Colonna séjourna à Ferrare du 8 avril ou du 8 mai i53j au 22 février 1 538. Mais il n'est pas dit que Richardot soit venu à Ferrare avec Vittoria Colonna3. En tout cas les déclarations de Calvin, dans la lettre de 1 537, attestent une rencontre du Réformateur et de l'ancien moine, autre que celle de Paris en i53o '\ Cette rencontre n'a pu avoir lieu qu'à Ferrare en 1 536 5.

En directeur facile, Richardot se mit à conseiller aux autres la conduite qu'il tenait lui-même, et qui consistait à concilier des doctrines et des pratiques contradictoires. Renée était tombée entre les mains d'un « pseudo-nicodémite, » et un des pires.

Mais une de ses demoiselles d'honneur, sans doute Françoise de Boussiron6, « selon la congnoissance qu'elle avoit receu de Dieu, ne voulsit contre sa conscience attenter ce qu'elle pensoit estre maulvays. » En conséquence elle s'adressa à Calvin, qui était, nous allons le voir, son père spirituel. Et du reste, Renée ellemême, troublée, fit savoir au Réformateur, par Madame de Pons, qu'elle désirait très fort « d'estre plus amplement instruicte, d'aultant que, entre tant de difficultez... d'une part et d'aultre, il lui estoit bien difficile de se bien résouldre 7. »

1. Herminjard, VII, p. 309, n. 7. G. Cruciger rapporte des bruits qui lui sont venus par lettre: « Scribitur; » ses renseignements sont donc au moins de la fin de 1537. — 2. C'est l'opinion de M. Cornélius, p. 220: «On ne peut facilement repousser l'idée que Renée l'avait déjà pris alors à son service.» — 3. Rodocanachi, p. 129, n. 1 et 136. A la même époque, 13 mai 1538, Toussain écrivait à A. Blaurer : «Je sais de source certaine que la duchesse de Ferrare, malgré l'opposition de son mari, confesse Christ audacieusement et intrépidement. » Herminjard, VII, p. 308, n. 5. — 4. Dans la discussion que Calvin a eue avec Richardot, il est question d'un traité du Réformateur parlant de la Cène. Or aucun traité pareil n'existait au moment où Calvin rencontra, à Paris, Richardot. — S. « C'est à Paris, entre 1529 et 1534, que J. Calvin dut former des relations avec François Richardot.... Si le Réformateur avait vu pour la première fois Richardot à Ferrare, il n'aurait pu dire plus tard qu'il connaissait cet homme « par longue expérience. » (Herminjard, VII, p. 311, n. 11.) D'après son dernier biographe, l'abbé Duflot, Richardot semble avoir quitté Paris en 1530, et ne pas y être revenu avant son départ pour l'Italie. Voilà une preuve de plus de l'activité évangélique de Calvin pendant son séjour à Paris. — 0, Herminjard, VII, p. 309, n. 9. — 7. Opéra, XI, P- 324-

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Dans sa réponse, Calvin parle d'abord de maître François, et des relations assez fréquentes qu'il a eues avec lui. « La haine que je luy ay jusques à ceste heure porté, c'est que j'ay tousjours tâché de tout mon pouvoir à l'édifier en bien. » Mais suit aussitôt une de ces déclarations qui trahissent tout le tempérament du Réformateur: « Quant j'apperçoys quelqu'un, par maulvaise conscience, renverser la parolle du Seigneur, et estaindre la lumière de vérité, je ne luy pourroys nullement pardonner, et feust-il cent foys mon propre père. » Or, Calvin déclare avoir « congneu par longue expérience » la duplicité de Richardot. « Toutefoys et quantes qu'il a eu auditeurs, personaiges de crédit pour le porter, et riches pour luy remblire son bissac ou sa bourse, les quelz le requéroient de donner gloire à Dieu, il y a mys peine pour leur satisfaire, en leur vendant bien tousjours sa parole. » Mais, dès que vient la persécution, il a « tousjours son renoncement prest pour en eschapper. » C'est ainsi que « la parole saincte et sacrée de Dieu luy est en jeu et mocquerie. »

Et pour achever d'édifier la duchesse, Calvin raconte la scène qu'il eut avec Richardot, à Ferrare même : « J'ay souvente foys tâché de le réduire en bonne voye, jusques à luy faire confesser son iniquité, combien que impudemment il la voulût excuser devant les hommes, estant convaincu en sa conscience devant Dieu. Néant moyns , avec une horrible obstination et dureté de cueur, si persévéroit-il de dire qu'il ne laisseroit pas de faire ce que il congnoissoit estre maulvays, sinon que une foys, après avoir veu quelque mien traicté, avec grosses imprécations il protesta que jaymays n'assisteroit à la messe pour la grande abomination que c'estoit. Mays je congnoissois si bien mon homme que je n'estimoys guères plus son jurement que le chant d'une pie '. »

Calvin parle ensuite de la messe, exhorte la duchesse à ne pas y « communiquer, » et à reconnaître « la vocation » à laquelle Dieu l'appelle. Enfin il lui envoie quelques ouvrages contenant assez « ample doctrine 2. »

La duchesse ne semble pas s'être servie des renseignements de Calvin. Elle garda Richardot, qui continua à se dire le très bon ami de Calvin 3.

Malheureusement les événements se chargèrent de justifier tous les avertissements du Réformateur4. Richardot se mêla aux intrigues du duc contre Madame de Pons. Tout à coup il est mis en prison dans la forteresse de Rubiera (août 1544), et, devant le chevalet, on lui fait signer un billet dans lequel il con-

1. Evidemment Calvin parle de ce qu'il a vu et entendu. M. Herminjard le reconnaît en ces termes: « Il semble que ce soit le langage d'un homme qui a entendu de ses propres oreilles les « imprécations » et le « jurement » de Richardot. Si le Réformateur parlait ici de l'aumônier d'après des renseignements envoyés d'Italie, la narration aurait moins de couleur et de vivacité. » (VII, p. 313) Quel était le traité montré ? (Voir Appendice I : Une lettre de ifjy.) — t. Opéra, XI, p. 328, 33". (Voir Appendice I.) On ne voit pas trop pourquoi M. Rodocanachi traite « d'insidieux » les conseils de Calvin. (Rodocanachi, p. 160.) — 3. Dans une lettre du 7 septembre 1542, Curione, sur le point de partir pour l'Italie, écrivit à Calvin que, s'il voulait envoyer quelque chose dans ce pays, il pensât soit à Renée, soit à Richardot, < homme très docte et qui t'aime beaucoup (hominem doctissimum tuique amantissimum). > (Opéra, XI, p. 436.) - 4. < Pendant son ministère il n'a cessé de regarder des deux côtés, tout-à-fait comme Calvin le dépeint. » (Cornélius, p. 220.)

fesse et affirme : « qu'ayant demandé à Madame de Pons s'il était vrai que Votre Excellence [le duc] paraissait plus réjouie et plus heureuse, quand la duchesse se trouvait malade, et plus triste, quand cette illustre princesse revenait à la santé, elle m'a répondu que c'était vrai. » Avec ce billet, le duc pouvait enfin perdre Madame de Pons. En effet, quelqu'un qui lui prêtait de si détestables sentiments devait être chassé de la cour. Le duc déclara que Madame de Pons était « une canaille, » une « furie infernale1. » Son mari et elle partirent.

Après quoi Richardot, oublié dans sa prison, multiplia ses lettres2 au duc (mars, avril i5q5), signant « votre très humble et infime esclave » (serons abjectissimus; humillimus servits). Il fut mis en liberté. Dès i5q6, patronné par Granvelle, il est nommé chanoine de Besançon, puis, en 1 554, évèque de Nicopolis. Violemment attaqué par des rivaux, il obtient ( 1 555) un certificat d'orthodoxie du duc de Ferrare, devient suffragant de Granvelle en 1 556, et finalement évêque d'Arras (i56i). Les Réformés n'eurent pas de plus ardent adversaire3.

Entre François Richardot, l'ancien moine, et Françoise Boussiron, Francisca, la jeune fille rayonnante de beauté pure et de noblesse enjouée, le contraste est vif.

Fille de Boussiron, seigneur de Grand-Ry, commune de Mouchamps-Vendée, en Poitou, Francisca avait dû quitter de bonne heure son pays, et elle faisait, au moment où Calvin arriva à Ferrare, l'ornement de la cour d'Esté. « Comment, s'écrie un poète ferrarais, te louer dignement, ô Francisca? Le sang le plus généreux coule dans tes veines. Tu excellas, dès l'enfance, dans tous les arts qui sont l'apanage de ton sexe. La nature y joignit ses dons les plus rares, l'éclat des yeux, la pureté du teint, les roses de la pudeur si touchantes sur un beau visage, enfin ce doux parler qui monte si harmonieusement du cœur aux lèvres. Insouciante de ta toilette, pour toi tout devient ornement, soit que tu nous apparaisses vêtue de la cape de Saintonge 4, ou que tu relèves les boucles de tes cheveux sous la barette italienne. Oublierais-je les grâces de ton esprit, et cet heureux génie par lequel tu devances tes compagnes, n'ayant rien plus à cœur que les chastes

1. Rodocanachi, p. 168. — 2. Herminjard, VU, p. 508, 509. — 3. L'abbé Duflot vante « sa modération, » son « indulgence. > Il fit solliciter la grâce du comte d'Egmont avec lequel il avait été lié. L'abbé reconnaît cependant que Richardot devint « l'âme de la résistance à l'hérésie, » le prédicateur ordinaire des processions populaires, le champion de l'Intérim, l'homme de confiance de Philippe II. « Redoutable à l'hérésie, il était en Artois le meilleur soutien de la foi romaine et de la domination espagnole ». Au Concile de Trente, où il fut envoyé en 1563, il dénonça « la haine que les hérétiques ont soulevée contre euxmêmes par leurs fureurs et leurs brigandages, qui les rangent avec évidence sous les étendards, et parmi les cohortes de l'ange que Jean a nommé le destructeur et l'exterminateur » (Duflot, p. 159, 43, 47, 93, 130.) Calvin avait eu raison de ne pas croire à ses serments. — 1. Ce détail est conforme aux indications de M. Herminjard. Mais comment M. Bonnet dit-il : « Née sous le ciel de Provence, dans les riantes contrées que baignent la Durance et le Rhône...? » (J. Bonnet, Bulletin, XXI, 1S72, p. 164.) Voir Douen I, p. 172, n. 3,

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