VUI PREFACE
Vous demandiez par exemple : que puis-je savoir sur le recteur Cop, l'ami de Calvin ? - M. Herminjard commençait par débarrasser la petite table, sur laquelle il écrivait, des livres qui la remplissaient, posant les uns sur le bureau voisin, les autres sur le lit. Puis, la place faite, il tirait, de la poche de derrière de sa grande redingote noire, la clef de l'armoire aux archives (car aucune armoire ne restait jamais ouverte) ; et il sortait la boîte à cigares contenant les bandes de papier et relatives aux hommes dont le nom commençait par la lettre C. Et voilà, il avait en main les fiches Cop, avec toutes les indications, citations, et références. Et puis, souvent, de là on allait aux documents eux-mêmes, aux copies, aux éditions rares ; après quoi tout était soigneusement remis en place. L'armoire était refermée. La clef revenait au fond de la poche de la grande redingote noire. Et on recommençait, un peu plus tard, deux fois, trois fois par visite.
Car la visite n'était pas de quelques minutes. J'arrivais avec ma liste de questions, quinze, vingt.... le n'avais pas su les résoudre. Et nous causions. Quand l'après-midi s'avançait, M. Herminjard faisait apporter du thé et fumait un nouveau cigare. Puis, la nuit venue, nous allions souper, et nous rentrions dans le cabinet jusqu'à neuf, dix heures, et j'emportais toutes les réponses désirées. Je comprenais et je savais.
Le plus étonnant peut-être, c'est que l'excellent M. Herminjard n'était ni fatigué, ni impatient. Au contraire, il vous retenait. Sa bonté était aussi inépuisable que sa mémoire.
Tel le cabinet, tel le savant. Je ne veux le faire revivre ici que par les citations de la correspondance qu'il a bien voulu m'adresser, par quelques-unes de ses lignes, toutes familières, intimes, qui me semblent être les paroles mêmes du cabinet de Longeraie.
Comme échantillon de ses propos érudits, en voici un emprunté à une lettre du 1 1 avril 1897.
« J'espère pouvoir un jour colloquer en tête de ma belle Bible d'Ourscamp, votre pèlerinage de Calvin enfant à la célèbre abbaye. Le nom de celle-ci est gravé en or sur les plats, et le nom de l'un de ses abbés écrit sur la garde. C'est la Bible imprimée par l'ordre de Philippe II (deux vol. in-40) et qui était simplement, comme vous le savez [M. Herminjard avait toujours soin de ne pas vous humilier par son érudition], celle de Robert Estienne, de 1545, lequel avait reproduit la traduction latine des théologiens de Zurich. On l'imprimait à Salamanque, mais on l'avait brûlée à Sion et à Zoug. 0 miseras hominum mentes ! »
Et à ma prochaine visite, je pus admirer la belle Bible, tirée de l'armoire.
Mais il est plus intéressant de voir comment M. Herminjard se jugeait lui-même. Un jour j'avais écrit un article, où je me permettais de dire ma conviction, c'est que Y Institut aurait dû le compter au nombre de ses Correspondants. Sa candide modestie fut stupéfaite.
» Comment pourrais-je vous remercier sans vous contredire et sans protester contre l'incroyable proposition que vous faites à un corps célèbre ?... Non, cher monsieur, je ne suis rien de ce que vous dites, excepté un amoureux de l'exactitude. Cette qualité (si c'en est une) est toute bourgeoise, partant très répandue. Mais elle ne préserve pas de la faillibilité. Ainsi hier encore, au moment d'expédier un bon à tirer, j'ai découvert que j'avais confondu un Français avec un Zurichois. Et, lors de votre visite, j'ai oublié de vous indiquer le jour où le recteur Nicolas Cop, fugitif, était arrivé à Bàle. Ce fut le 25 janvier 1534, d'après le supplément de Atheme Rauricœ, page 31.
« A propos de mes notes, vous dites, monsieur, que c'est de la poussière d'histoire. Le mot est joli et bien trouvé. Mais avec de la poussière on ne construit rien. Vous ajoutez, il est vrai, que ces atomes finissent par se combiner et former des corps solides. Cette opération ne se fait pas selon la théorie de Lucrèce, mais grâce aux labeurs de l'historiographe, qui rapproche les