‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 5 sur 166 · PREFACE M · texte numérisé non relu

PREFACE M

J'ai oublié de dire ce qu'il v avait de plus beau dans le cabinet de M. Herminjard. Quand on s'approchait de la fenêtre, on était ravi d'admiration en contemplant un morceau du beau lac bleu et des solides montagnes de la cote de Savoie, avec leurs cimes neigeuses et étincelan de blancheur dans le ciel bleu comme le lac. C'était du sein de l'érudition, de la poussière des livres et des feuilles jaunes accumulées, l'échappée sur l'idéal de la magnifique nature !

Et j'ai oublié de dire ce qu'il v avait de plus beau dans le savant ; je ne veux pas seulement parler de sa piété profondément évangélique, mais d'une certaine ardeur de sentiment qui se trahissait quelquefois avec une ingénuité, ou un enthousiasme surprenant. Certes il admirait Calvin, mais sa svmpathie intime allait à Farel. Je me rappelle une de mes plus agréables et de mes plus longues soirées à Longeraie. Nous « calvinisions », et il m'expliquait ses préférences. Elles percent dans une de ses lettres à propos d'un superlatif par lequel j'avais qualifié la piété de Calvin, « la plus ardente qu'ait connu l'histoire de l'Eglise, » avais-je dit. Il note : « La piété d'un saint Augustin, d'un Luther et d'un Farel, m'a toujours paru plus ardente, et Farel l'emporte, et de beaucoup, par son profond sentiment d'adoration. » Farel, l'ardent, l'impétueux, l'homme de l'action enfiévrée, l'orateur à la pensée plus violente que la voix du tonnerre, voilà qui était l'homme de M. Herminjard. — C'était du sein de la régie, de la minutie, des dates et des textes, l'échappée sur l'idéal de la générosité et de l'ardeur dans la foi !

Pour le volume que nous publions aujourd'hui, comme pour le précédent, nous avons eu beaucoup et de très précieux collaborateurs. — Ma vive reconnaissance va tout particulièrement à M. Th. Dufour. C'est lui qui a bien voulu tenir auprès de moi ce rôle de Mentor, de critique, de correcteur, que M. Herminjard avait joué pendant plusieurs années. J'espère manifester à M. Th. Dufour, dans l'un de mes prochains volumes, ma reconnaissance, autrement que par ces quelques lignes, et je me trouve un peu gêné pour dire ce que je pense, et surtout ce que je sens en face de la bonté, de la patience et du dévouement qu'il m'a témoignés. M. Th. Dufour a lu les secondes épreuves de mes livres I, II et V, ainsi que les troisièmes épreuves de mes livres III et IV. Lu ! mais comme cet étonnant érudit sait lire, avec un œil qui voit tout, avec une mémoire à laquelle rien n'échappe et avec une science dont la minutie et la sûreté ne pouvaient avoir de rivale que la science de M. Herminjard lui-même. Une pareille correction mériterait le nom de collaboration : je ne le récuse pas. Tout le problème est celui-ci : comment, après des épreuves lues par M. Th. Dufour, peut-il y avoir encore des fautes ? Or, il y en a dans ce second volume. La clef du mystère est facile à donner. Après la correction de M. Th. Dufour, j'ai tait encore des remaniements et des additions, et voilà pourquoi je conclus : c'est à M. Th. Dulour que ce volume doit sa correction; quant aux erreurs et aux fautes qui subsistent encore, elles sont à ma charge.

Je n'oublierai pas, en second lieu, M. Rodolphe Reuss, le savant et le patriote alsacien, qui n'a trouvé de satisfaction qu'après être venu se fixer définitivement au cœur de sa vieille patrie, aujourd'hui professeur à l'Ecole des hautes études à Paris. C'est lui qui a bien voulu corriger les secondes épreuves de mes livres III et IV, ceux sur Strasbourg et l'Allemagne. Personne, à l'heure actuelle, ne connaît mieux que M. Rodolphe Reuss la capitale de l'Alsace et les documents alsatiques, dequelque nature et de quelque date qu'ils soient. On comprend, dès lors, quel inappréciable secours était pour moi une pareille science. Sans compter que, pour m'aider, M. Rodolphe Reuss n'a tenu compte, ni de la fatigue, ni de la maladie, ni de ses occupations : son amabilité a été sans limite.

Xl| PREFACE

Et c'est de tout cœur que je remercie le fils d'avoir bien voulu être ainsi pour quelque chose, et pour beaucoup, dans l'exactitude de ce récit qui aurait été impossible sans la publication à laquelle son père a attaché son nom célèbre : /. Calvini opéra quae supersunt omnia. Du fils, mon hommage remonte au père !

Pourquoi faut-il que je sois obligé de terminer cette préface, comme je l'ai commencée, en me plaçant devant une tombe, pour la saluer de mon souvenir ému et fidèle ?

M. Erichson, qui était un peu l'Herminjard de Strasbourg, n'a pu faire pour mon volume tout ce qu'il désirait et m'avait promis. La mort l'a tout à coup frappé. Mais déjà que de services il m'avait rendus ! — Lui aussi était un de ces érudits dont la serviabilité est infatigable, comme la science inépuisable, et qui trouvent encore moyen de vous être reconnaissants des dons qu'il vous font. « Comme j'ai beaucoup de services à vous demander, m'écnvait-il le 15 mai 1897, c'est un soulagement pour moi d'avoir pu vous en rendre. » Il faisait allusion à sa Notice bibliographique et à ses Indices, au sujet desquels nous étions en correspondance, et auxquels il m'avait presque permis de travailler avec lui, à deux reprises, toute une soirée et tout une après-midi, dans son cabinet du séminaire Saint-Thomas. Il arrêta les dernières dispositions après notre dernier et long entretien. Déjà il était malade. Le mal fit de rapides progrès et, le 24 janvier 1901, il m'écrivait : « Que Dieu vous conserve la santé et les forces. Il s'en est fallu de bien peu que je n'aie pu terminer mon travail. J'ai été bien bas, pendant quelques semaines, et, sur la table d'opération, je divaguais encore sous l'influence du chloroforme, après avoir corrigé le matin les épreuves du prospectus » (en particulier, celui qui annonçait l'achèvement des Opéra de Calvin). — Un peu plus tard, il me répétait : « Quelle chance que j'aie pu terminer mon travail avant de m'abandonner aux médecins ! » Sa carte postale était datée de Nice, 7 mars. Il commençait à retrouver la santé dans le midi, et ajoutait : « Si vous pouvez attendre jusqu'à fin avril, je serai alors à votre disposition entière. » Il comptait à ce moment lire mes épreuves sur Strasbourg et Calvin à Strasbourg. Tout à coup Dieu le rappela à lui. — Herminjard ! Erichson ! pertes irréparables pour l'histoire calvinienne ; pertes irréparables, en particulier, pour l'historien qui écrit ces lignes, simple maçon construisant un édifice avec les pierres que ces ouvriers infatigables tiraient de la carrière.

Montauban, le 25 novembre 1902.

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