‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 4 sur 166 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

faut, et sans mettre des gants. » Il vide alors ce qu'il appelle son « sac aux observations, » et me signalant enfin ma mauvaise écriture, il termine : « Je plains les pauvres diables de typographes. Il résulte de tout cela que je ne peux en conscience lâcher une épreuve qu'après l'avoir lue quatre fois, et aussi parce qu'indépendamment des coquilles, de la ponctuation imparfaite, je ne puis résister au désir pressant de vérifier certaines dates, certains renvois évidemment inexacts. Veuillez, je vous en prie, cher monsieur, vérifier minutieusement, sur la première épreuve, tous les chiffres, tous les renvois. Et alors je pourrai me contenter de lire deux fois seulement la deuxième épreuve.... Vous voyez, cher monsieur Doumergue, que je prends au sérieux votre confiance et votre amitié, et que je vous parle à cœur ouvert, comme le ferait un vieil ami de

collège. »

Voilà bien le cœur et la conscience de ce rare savant, qui était si extraordinairement sensible à l'amitié. Il ne pouvait rien faire, sinon avec une exactitude absolue, et pour ses amis il ne redoutait ni labeur ni fatigue. C'est ainsi qu'il a essayé de faire mon éducation de correcteur, une éducation, hélas ! encore bien inachevée, et à laquelle mon tempérament apporte de si gros obstacles.

Comment ai-je pu faire pour avoir quelquefois des opinions différentes de celles d'un tel maître? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que mon désaccord était moins désagréable à lui qu'à moi. « Votre système est différent, m'écrit-il un jour à propos de la chronologie relative à la conversion de Calvin. Mais j'aime et je pratique l'entière liberté des opinions, et, en outre, la fraternité qui est l'une des joies de la vie. — Vous n'échapperez pas à ce dernier desideratum : si vous m'écriviez plus souvent et avec moins de réserve, je serais mieux en état de comprendre et d'apprécier vos opinions. » (27 mai 1898.)

Non content d'avoir corrigé les épreuves, il voulut encore relire les bonnes feuilles. « Pendant que j'étais retenu au lit, j'ai relu le tiers de vos bonnes feuilles. » (6 octobre 1898.) Et il m'envoya la plupart des Errata. Après quoi il écrivait encore : « J'aurais dû m'opposer plus souvent à vos remerciements. Le peu que j'ai fait a été fait avec plaisir et d'autant plus que vous êtes un avocat de la cause. » (Ibid.)

J'ajoute enfin que cette correspondance est originale, même extérieurement, dirais-je. Avec quel intérêt je feuillette encore les cartes postales qu'il m'a adressées et qu'il appelait des cartolines, ou même des epistolunculœ. Car la plupart de ces cartes sont écrites en latin, avec les superlatifs habituels : Colendiss. amice ; vir ornatiss. et dilecte ; vir amicissime ; vir dilecte.... Aucune n'est signée, mais chacune porte, à la fin, une de ces souscriptions si employées au seizième siècle, par des gens qui ne voulaient pas donner leur nom : Titus quem nosti ; Tuuin agnoscis; Le tout voster Amied; Hand incognitus; Titus haud incognitus ; Agnoscis tuuiu deditissimum. Quelquefois c'était l'ancien calendrier: Laits. Cal. juliis. Puis venaient des phrases entières, comme celles dont Calvin, ou l-'arel, ou Viret, s'étaient servis entre eux : Pantin valida valetudine non rescripsit, ut vellet, Titus dediiissimus. Bene vale et féliciter perge l, ou encore : De his rébus hodie haud aliter loqui poterat bonio ager, et morosus, alioqid tibi dediiissimus -. — Et quand je recevais ces cartes, il me semblait que le grand espace de temps entre nos Réformateurs et nous s'était évanoui; il me semblait qu'elles venaient du Lausanne des Viret et des Bèze; il me semblait que nous étions en plein seizième siècle. Je sentais le seizième siècle vivant.

1. « D'une santé peu bonne, celui qui t'est tout dévoué n'a pas répondu comme il l'aurait voulu. Porte-toi bien et progresse heureusement, o — 2. o Un homme malade et morose, mais qui t'est entièrement dévoué, n'a pu écrire autrement, aujourd'hui, toutes ces choses. »

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