‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 50 sur 166 · I. EXIL · texte numérisé non relu

I. EXIL

Enfin ils revinrent, et Kuntz, justifiant toutes les accusations de Calvin, fit échouer l'œuvre de Zurich. Très peu de temps après (fin mai, à Nidau, dans un colloque), il dévoila ses sentiments intimes, en s'écriant : » Le Sénat voulait m'envoyer à Genève, pour ramener ces expulsés (istos expulsos)...; mais je renoncerai à mon ministère, je quitterai ma patrie, plutôt que de les aider, eux qui, je le sais, m'ont si inhumainement traité1. » Voici ce qui se passa.

Calvin et Farel allèrent trouver Kuntz chez lui. Ils furent reçus avec des reproches et des injures. Les deux collègues de Kuntz, présents à l'entretien, furent obligés de le calmer (juverunt nos in eo compescendo) -.

Le lendemain nos Réformateurs se rendent à l'Hôtel de ville, où siégeait le Consistoire. Ils attendent deux heures. Les pasteurs leur font savoir qu'ils sont trop occupés pour les recevoir. Après le repas, les Réformateurs reviennent, et on procède à un nouvel examen des articles de Zurich. Chaque syllabe est l'objet d'une discussion. A propos du pain de la communion, Kuntz ne peut se contenir. Il se répand en injures. Sans écouter aucune explication, il tempête de plus en plus fort (crudelius semper debacchari). Le Consistoire l'interrompt en passant à l'article suivant. Alors, non content de crier, Kuntz se jette de son fauteuil (ex abaco) en bas ; il se démène si bien (to/o corpore sic ebulliebat) que ses collègues ont beaucoup de peine à le retenir, en le saisissant avec leurs mains.

Finalement il déclare qu'il ne se souvient pas que ces articles aient été rédigés par les pasteurs genevois ! Un moment après, ne pouvant plus résister aux preuves matérielles, il refait à sa façon l'histoire de l'ancien Synode de Lausanne (3i mars i538). Il inflige un démenti aux faits les plus certains. Son collègue, Erasme Ritter, intervient, et prend parti pour Calvin et Farel. A son tour intervient le président bernois du Synode de Lausanne. Il offre de convaincre Kuntz de mensonge, en pleine assemblée des Deux Cents. Rien n'y fait, et nos Réformateurs quittent la place3.

Quelques jours plus tard (18 mai), les Réformateurs retournent devant le Conseil. On leur demande de ne pas exiger de nouvelles décisions pour introduire la conformité, et de la considérer comme introduite. C'était, en apparence au moins, reconnaître la légitimité des mesures prises par le Conseil de Genève. Farel et Calvin acceptent même ces conditions.

Le 18 et le 19, l'accord étant complet, Berne constitue une ambassade. Farel et Calvin seront accompagnés à Genève par deux conseillers et deux pasteurs 1 Erasme Ritter et Viret), et on demandera qu'ils puissent, tout de suite, fournir leurs explications. Le 20, Calvin écrit en grande hâte à Bullinger qu'il part ''.

Mais à peine l'ambassade fut-elle arrivée à Nyon, qu'un message du Conseil de Genève vint interdire aux prédicateurs « pour évister esclandre5, » l'entrée de la ville. Ils furent obligés de s'arrêter6.

I. Herminjard, Y, p. 27 et n. 26. — -2. Voir lettre de Farel et de Calvin à Bullinger, entre le 6 et le 10 juin 153S. Herminjard, V, p. 22. — 3. Sébastien Meyer avait été du côté des Réformateurs. Dans la rue il leur déclare qu'il abandonne leur parti, parce qu'ils se sont mal exprimés au sujet des pasteurs qui ont chassé Megander. Erasme Ritter soutient seul les pasteurs genevois. — 4. Herminjard, V, p. 17. — ■'■■ ?2 mai 1538. Registres du Conseil, vol. 32, f. 60. Annales, p. 229. — 6, D'après un rapport (que

28S Calvin a genève. premier séjour

Que s'était-il passé ?

Kuntz, trahissant le secret des délibérations, avait livré à Pierre Vandel, un des chefs hostiles aux prédicateurs, la copie des articles de Zurich, afin que celui-ci pût les exploiter à sa guise, et prévenir les esprits contre les tentatives de conciliation qui allaient être faites. En effet, Vandel se vanta immédiatement, dans la rue, d'avoir en main « le poison mortel » contre les prédicateurs'.

Les députés bernois arrivèrent à Genève le jeudi 23 mai ; le 26, il y eut Conseil général. Viret parut produire une véritable impression. Mais à peine était-il sorti, qu'on se mit à lire les Articles avec les plus fâcheuses interprétations. C'était là précisément ce qu'on avait voulu éviter, en décidant que les Articles seraient lus en présence des Réformateurs, qui donneraient toutes les explications nécessaires. La trahison de Kuntz et l'intervention de Vandel déjouèrent cette sage précaution2.

Toujours plus bernois que les Bernois eux-mêmes, les Genevois crièrent que les Articles n'étaient pas assez respectueux pour Berne ; que les prédicants appelaient Genève « notre Eglise» ; que l'excommunication, c'était la tyrannie. Et le Conseil général ratifia, presque à l'unanimité, les anciennes décisions, déjà confirmées l'avant-veille par le Conseil des Deux Cents. Seuls, « quelques-uns levèrent la main, signiffians vouloir ouyr les Ministres ; mais la rage fut telle contre eux que les deux premiers furent contraincts de s'enfuyr poursuyvis de ceste voix: Tue! Tue ! 3 » — C'était fini.

Cet épisode, conclut Cornélius, fait naître « une impression défavorable à Calvin 4. »

Il faudrait une peine, en somme inutile, pour rectifier toutes les petites

M. Herminjard a évidemment raison d'estimer faux), les Réformateurs apprirent plus tard qu'une embûche leur avait été tendue. Herminjard, V, p. 25, n. 21.

1. Herminjard, V, p. 27. — ■ 2. A. Roget prétend, au contraire, « que les articles en question ont été portés régulièrement à la connaissance du Petit Conseil de Genève » (I, p. 105, n. 1). Mais M. Herminjard montre que la lecture attentive des Instructions du 19 mai n'infirme nullement le dire de Calvin. A. Roget a confondu deux documents distincts. (Herminjard, V, p. 27, n. 24). Voici du reste le passage important de ces Instructions: « En après, mettrés peine et toute diligence que cest affaire soyt vuydé amiablement et pacificement, comme entre frères crestiens il convient, tiellement que les dictz Farellus, Calvinus et Coraux soyent retournés et restitués dedans leur estât et office, auquel par avant ilz ont servi l'église de Genèfe, veu que eulx, et sus tout Farellus, ont enduré grosse tribulation, travaulx et peines es affaires de la ville et en leur afflictions et misères du temps passé? — affin que la joye des ennemis de l'Evangile, que prendriont quant ilz saurions [seraient] déchassés, leur soyt diminuée. Et, pour oster à Messieurs de Genèfe les raisons pour lesquelles ilz ont baillé congié es dictz leur prédicans, [vous] leur mettrés devant les articles lesquelz les dictz prédicans ont proposé à la journée de Zurich, les leur déclairant. Et [vous] leur aussi dires que les dictz Farellus et Calvinus se soyent résolus, en plain Conseil de Berne, d'accepter et observer les cérémonies de leur Eglise, tenir et garder les mandamens de leur Réformation. >• Herminjard, V, p. 15. — :t. Roset, p. 254. — « Il est permis de conjecturer, dit A. Roget, que le gouvernement bernois ne fut pas très désolé de l'issue d'une démarche à laquelle il ne s'était pas porté très spontanément. Il n'avait pas en effet l'habitude de prendre son parti si philosophiquement, lorsque le peuple genevois opposait un refus net à ses demandes. » Roget, I, p. 106, 107. — 4. Cornélius, p. 190.

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erreurs de détails, tous les jugements légèrement erronés par lesquels Cornélius, Kampschulte, A. Roget, sont arrives peu à peu à leurs conclusions. Au fond ils ont méconnu la grande conception ecclésiastique de Calvin. Voilà leur erreur principale. Il est vrai qu'ils invoquent des témoignages contemporains.

Du Tillet, qu'ils citent avec complaisance, était en effet un ami de Calvin ; mais un ex-ami, qui venait de le quitter pour rentrer en France et dans le sein de l'Eglise catholique, et qui s'efforçait de trouver dans l'insuccès de Calvin une suffisante condamnation de la Réforme. — Or du Tillet lui-même n'a pas un mot de blâme pour Calvin. Il met en doute « sa vocation, » mais il déclare les événements de Genève « advenus par mauvaise affection de personnes qui tendent plus aux fins de ce monde qu'ilz n'ont considération de Dieu '. »

Et le témoignage de Capiton ? Cornélius le montre, dans sa lettre du 2 août, au lieu de se joindre aux plaintes de Farel, se proposant plutôt lui-même comme exemple : « Quand, dans ma charge, un trouble se produit, je sais que j'ai toujours une partie de la faute ; et j'y remédie en me préparant avec soin, par la prière, à mes actes ecclésiastiques2. » Voilà, dit-on, une « amicale correction. » Est-ce bien sûr? En tout cas Cornélius oublie de citer, dans la lettre écrite quelques jours auparavant (fin juillet), précisément le passage où ce même Capiton, s'adressant à ce même Farel, juge les affaires de Genève. Or ici pas un blâme contre les Réformateurs, mais des plaintes contre ces nouveaux protestants qui ont renversé la papauté, pour secouer tous les jougs, et qui s'écrient : « J'ai assez de l'évangile ; je sais le lire. » Capiton déclare qu'au fond il s'agissait de la discipline. « Nous étonnerions-nous qu'à vous deux seuls, vous n'ayez pu réformer une si grande cité ? » Et enfin : « Votre exil n'est point ignominieux. Car même ceux qui passent pour vos ennemis ne disent rien de plus contre vous, sinon que vous avez eu trop de zèle {\elum ferventiorem) :t. » — Pourquoi substituer de douteuses allusions à des déclarations précises ?

Et Bucer enfin ? Ecrivant à Calvin (vers le Ier août) pour le décider à venir à Strasbourg, il lui dit : « A supposer que la situation de Genève ait été ruinée par ta seule et très grande faute {tua unius gravissima culpa), ce ne serait pas une pieuse pénitence que de répudier, clans cette disette de bons pasteurs, le ministère qui t'est offert ; les dons avec lesquels Dieu t'a orné sont non pour toi, mais pour les Eglises. « Et l'on conclut: vous le voyez bien, Bucer ne supposerait pas que Calvin a commis une très grande faute, qu'il a ruiné, à lui tout seul, l'Eglise de Genève, s'il était persuadé du contraire ! Evidemment il n'y a rien de tout cela dans la pensée de Bucer, qui blâme si fort le crime {atrocia) commis par les Genevois, et la perversité avec laquelle on a séparé les pasteurs de leurs troupeaux \ Il a seulement voulu user d'une forme oratoire commune. Mettant les choses au pire, supposant même l'impossible, il déclare à Calvin, que, même dans ce cas, il serait inexcusable de ne pas venir à Strasbourg. Avec le raison-

1. Herminjard, V, p. 103. — 2. Cornélius, p. 191. Herminjard, V, p. 67. — 3. Ibid., p. 59-61. — i. Ibid., P- 65, 63.

nement des critiques de Calvin, on pourrait aussi bien soutenir que Bucer ayant vu Calvin ruiner l'Eglise de Genève, et l'appelant immédiatement à Strasbourg, désirait la ruine de l'Eglise de Strasbourg.

Ainsi il ne reste contre Calvin que ce que Calvin lui-même a tout de suite confessé à Zurich et à ses amis : un excès de zèle. « Devant Dieu et son peuple, écrit-il à Farel, nous avouons que, en partie, c'est à cause de notre maladresse, de notre imprudence, de notre négligence, de notre erreur, que l'Eglise confiée à nos soins a été si misérablement ruinée. Cependant, il est de notre devoir de soutenir notre innocence et notre pureté d'intention, contre ceux qui attribuent cette ruine à la fraude, à la malignité, à l'improbité, à la perversité. Volontiers j'avouerais donc devant Dieu et devant ses fidèles (pios omnes) que notre ignorance et notre maladresse ont été dignes d'être châtiées par un tel exemple : mais je n'accorderai jamais que, par notre faute, cette pauvre Eglise a été renversée. En présence de Dieu, notre conscience nous rend un témoignage différent. Aucun homme ne saurait faire retomber sur nous même une petite partie de la faute'. » Donc, des erreurs de conduite, soit; mais une parfaite pureté d'intention, tendant au but vrai, l'indépendance et la sainteté de l'Eglise.

Traversant Lausanne, Calvin et Farel rentrèrent à Berne (Ier juin). Ils en repartirent le 3 pour Bâle, où ils arrivèrent, le 5 ou le 62, trempés par la pluie (bene madidi), extrêmement fatigués (lassitudine prorsus confecti) : l'un d'eux avait failli être emporté en traversant une rivière démesurément grossie 3.

I. « Neque enim quisquam hominum est, qui nobis ullam culpae portiunculam transcribere queat. » Opéra, Xb, p. 246, 247. Herminjard, V, p. m, vers le 11 septembre 1538. — '2. Dates indiquées par Herminjard, V, p. 19, n. 1. — 3. Ibid., V, p. 19. Opéra, Xb, p. 201-202.

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