L EXIL
Conformément aux instructions bernoises, les Réformateurs n'avaient pas parlé au Synode même. Seulement, quand les sessions furent closes, ils entrèrent en pourparlers, tout particulièrement avec Kuntx. C'est alors qu'ils demandèrent l'ajournement des décisions jusqu'au prochain Synode de Zurich1.
Pourquoi, encore une fois? Cornélius le dit parfaitement. <r L'Eglise de Genève se soumettrait-elle à l'ordre de l'autorité politique et à la pression de- Berne, ou bien suivrait-elle le conseil d'une assemblée ecclésiastique? Or Calvin maintenait son idée : il voulait bien se soumettre, mais il voulait se soumettre à une autorité ecclésiastique. De plus, il se réservait de sauvegarder, dans la forme de sa soumission, sa dignité et celle de son Eglise ; et c'est à cela que l'Eglise générale (GesanU Kirche) devait donner son approbation et son appui moral 2. »
Impossible de justifier d'une façon plus éclatante la conduite sage et, en l'espèce, libérale de Calvin. Grâce à lui, le conflit pouvait être apaisé. « Si à la place de Kuntz, un homme, comme autrefois Megander, eût été à côté du Conseil bernois, on peut penser qu'à ce moment, sinon plus tôt, il y aurait eu entente entre Berne et les prédicants.... Tout était entre les mains de Berne3. »
Berne ne voulut pas. Dès le i5 avril, elle notifia « la conclusion » du Synode de Lausanne au Conseil de Genève, et, tout en disant que « la dissension n'est de sy grosse importance qu'elle puisse nuyre à la vérité, » elle pria Calvin et Farel '* de «accorder à la dite conclusion,... de baptiser sur le baptistère, usant en la Cène de nostre Seigneur du pain azime, et observant les quatres festes. En ce vous plaise, pour l'amour de nous et pour le bien d'union entre nous condescendre, non suspendant l'affaire jusque à la journée qui soy tiendra à Zurich 5. » Le sort en était jeté.
Le vendredi, 19 avril, fut le grand jour. Le Conseil semble être resté en séance toute la journée.
Il a en mains « la missive, » la fameuse « missive » de Berne. Il la « montre» a Farel et à Calvin, il la leur « lit, » et sans se laisser arrêter par la demande des pasteurs de ne « volloyr fère chose de noveau » jusqu'au Synode de Zurich, il
1. «Tout ce que nous lisons sur la conduite de Calvin dans les semaines suivantes, nous montre qu'elle a été sans reproche. Le 31 mars, il va au Synode bernois réuni à Lausanne, bien que les Bernois ne veuillent l'admettre au Synode que si d'abord il cède à leurs exigences. Il attend que les délibérations particulières commencent, auxquelles il sera admis, et il ne fait aucun effort pour influencer les pasteurs vaudois; il se déclare prêt à céder, si on attend jusqu'au Synode de Zurich.... A son retour, il n'est pas question d'un rapport de sa part au Conseil. Mais cela ne suffit pas pour justifier l'accusation de Cornélius < d'un dépit qui va jusqu'à la révolte. » [Cornélius prétend que le Conseil interpréta ainsi leur silence, P- 173O Car s'il n'y eut pas de rapport, c'est qu'il ne fut pas demandé ; s'il avait été demandé et refusé, les procès-verbaux le diraient. » (Heiz, Article cité.) — 2. Cornélius, p. 173. — •'!. Ibid., p. 174. — 4. « Aux
trèsdocts nous trèschiers, singuliers amys et frères Jehan Calvin et Guillaume Farell, ministres < On
remarquera que pour la première fois, dans la correspondance de Berne (voir plus loin, p. 2S1, n. 4;, le nom de Calvin est mis avant celui de Farel. » Kampschulte, p. 311. Opéra, Xb, p. 1S5 et n. 1. — S, Herminjard, IV. p, 414, 415.
se hâte1', il se déclare maître de la chaire, maître de la table de communion. — Voici pour la chaire : Coraud *, le collègue de Farel et de Calvin, ayant blâmé le gouvernement, le Conseil lui interdit (ce 19 avril) de prêcher a plus, jusque àz ce que le droyt soy tenus des parolles par luy proférues. » S'il ne veut obéir au sautier, « qu'il soyt détenus en prison3.» — Voici pour la sainte Cène: « Rèsoluz que Ton doyge suyvre àz laz forme de la dicte missive, spéciallement touchant laz Cenne. » Et encore: « az esté résoluz que laz cennaz se fasse, s'il est
1. Rilliet ajoute : « Craignaient-ils en discutant de nouveau le sujet avec eux, de les trouver plus disposés qu'ils ne le désiraient à entrer en arrangement, et de perdre ainsi l'occasion de les tenir en échec ? Cela ne serait pas impossible, car le refus de Farel et de Calvin n'avait rien d'absolu, et ils s'étaient déclarés prêts à conférer, sur la question des « cérémonies, » avec les autres Eglises suisses; ce qui aurait plus ou moins protégé leur indépendance, en leur permettant de se joindre à des résolutions prises en commun au lieu de se ranger aux injonctions de Berne. » Le Catéchisme français, p. lxxxvii, lxxxviii. — 2. On trouve le nom d'Elie Coraud écrit de toutes les façons possibles : Coirault, par la liste des « ajournés ; » Couraud, par Froment; Coraux, parle bailli du Chablais ; Couraulx, Coraulx et Coreau, par les secrétaires du Conseil ; Curaud, par Pierrefleur ; Courau, par d'Argentré ; Choraudus, par Fabri ; Couraux par Toussain ; Corot, par la chancellerie de Berne, etc. Il signe lui-même Coraldiis (Herminjard, V, p. 94), et
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Facsimilé de l'écriture et de la signature de Coraud. (Archives de Gotha.)
apparaît le quatrième sur la célèbre liste (voir Bulletin, X, 1861, p. 36) des « ajournés » après l'affaire des Placards (1534). C'était un moine Augustin, ardent et éloquent, qui, dès 1533, avait été admonesté par la Sorbonne, et même « détenu chez l'évesque de Paris. » (Herminjard, III, p. 146, n. 2.) Il était déjà âgé. Il put cependant prendre la fuite, et atteindre Bâle, à la fin de l'année 1534. Là, nous apprend Calvin, il perdit la vue. (Opéra, IX, p. 892.) — Nous le trouvons pasteur à Genève, au moment où Calvin commence à organiser l'Eglise. (Bèze, Vie de Calvin, 3e édit., Opéra, XXI, p. 126.) Kampschulte. I, p. 292, n. 3, conteste à tort l'indication de Bèze; il confond Elie Coraud, avec un nommé Videur Coraulx. (Herminjard, IV, p. 114, n. 9.) « En iceiluy hospital, raconte Froment, fust mitz ung prescheur, qui ne voyet goutte, nommé Couraud, sçavant homme et beau prescheur. » (Ant. Froment, Actes et gestes de Genève, édit. Revilliod p. 238.) Il resta étroitement uni à Calvin et à Farel. Déjà le 13 juillet 1537, il fut blâmé par le Conseil (Herminjard, IV, p. 298, n. 71 pour certaines observations. (Quant à la suite de la vie de Coraud, voir plus loin, Liv. III, ch. II. 2= partie, g 1.) — 3. Registres du Conseil, vol. 32, f. 32». Voir Herminjard, IV, p. 416, n. 3. Annales, p. 224. Cornélius, p. 175, note.
LEXIL 28 [
possible fère, àz laz forme de laz dite missive, cart àz icelle l'on se veult ten\ r ■*. »
Pendant que la séance continue, on envoie le sautier demander à Farel et à Calvin s'ils veulent prêcher « àz laz forme à eux proposée abjourduy selon laz missive de Berne » (toujours Berne et sa missive). Ils refusent « totalement. » On décide de s'adresser aux deux prédicants que le bailli (bernois) de Ternier avait présentés ~.
Coraud en avait appelé au Conseil des Deux Cents. En attendant, il se laissa aller à sa fougue, il s'écria que MM. les gouverneurs avaient des pieds de cire. qu'ils s'imaginaient que le royaume des cieux était comme le royaume des grenouilles. 11 avait même traité les syndics d'ivrognes, et les habitants de Cenève derats parmi la paille1? Puis le lendemain samedi, 20 avril, à 6 heures du matin, il monta bravement en chaire.
Immédiatement il est saisi et jeté en prison. Le bruit de cette arrestation vole de bouche en bouche. Le même jour, 20 avril, quatorze citoyens, conduits par « maistre Calvinus 4 et Farel, se présentent à l'Hôtel de ville. » Ils trouvent deux syndics. On a fait « mal, méchamment et iniquement, » déclarent Farel et Calvin. Michel Sept crie: « Ils prescheront! ils prescheront! » Et Farel, indigné, dominant le bruit de sa voix tonnante : « Sans moy, vous ne fussies pas ainsy. »
Les deux syndics maintiennent le droit du Conseil, et profitent de l'occasion pour demander de nouveau aux prédicants, s'ils veulent « optempérer es dites lettres de Messieurs de Berne. » Naturellement ceux-ci ne peuvent y consentir purement et simplement, et ils offrent caution, pour que Coraud soit mis en liberté. Mais les syndics déclarent qu'il n'est pas « borgoys, » et qu'il est détenu « pour mesprissance de justice 5. »
Cependant les syndics étaient peut-être plus inquiets que ne le laissent voir les procès-verbaux. Ceux-ci nous disent que, le même jour, on envoya encore le sautier chez Farel et Calvin pour leur demander, une fois de plus, s'ils voulaient prêcher et donner la Cène « àz laz forme de laz missive. » Mais Farel et Calvin, dans leur lettre au Conseil de Berne, nous apprennent qu'on leur fit offrir d'attendre le Synode de Zurich, s'ils voulaient « accorder que leur compaignion [Coraud] feust rejecté de l'office de prédication '"'. » Pareille offre ne pouvait que
1. Registres du Conseil, vol. 32, f. 3P et 32*. Annales, p. 224. — A partir d'ici Cornélius passe du côté du Conseil de Genève. Après l'attitude peu soumise des prédicants, et en face de la pression publique, le refus du Conseil lui parait facile non seulement à expliquer, « mais, nous dirions volontiers, à justifier! » — Désormais Cornélius ne comprend plus la suite des idées de Calvin: « Dans ces jours, l'excitation et l'irritation ont bien visiblement troublé l'équilibre habituel de son esprit, » p. 177. Or, d'après le témoignage de Cornélius lui-même, les Réformateurs s'étaient efforcés d'éviter la catastrophe, et c'est Berne et Genève qui l'avaient précipitée. — 2. Ibid., vol. 32, f. 32". Herminjard, IV, p. 416, n. 3. Annales, p. 224. Cornélius, p. 175, n. 1 et 2. — 3, Roset, p. 251. Herminjard, IV, p. 423. — i. Registres du Conseil, vol. 32, f. 32. Annales, p. 224, 225. Calvin est placé ici pour la première fois avant Farel, dans les Registres. (Rilliet, Le Catéchisme français p. xci.) Dans la suite du procès-verbal, Farel est replacé avant Calvin. — B. Ibul., vol. 32, f. 33. Herminjard, IV, p. 423. n. 6. Annales, p. 225. — 6. Farel et Calvin au Conseil de Berne, 27 avril 1538. Herminjard, IV, p. 424. Opéra, X>, p. 1S9.
surexciter l'indignation des prédicants1. Aussi leur refus est immuable, et on leur interdit la chaire pour le lendemain 2.
La nuit du 20 au 21 avril dut être une étrange nuit de préparation à la fête de Pâque. Déjà depuis quelques nuits la populace courait la ville avec des arquebuses, « qu'ils débendoient au devant des maisons des ministres 3. » On se moquait de la parole de Dieu, qu'on appelait « la petolle de Dieu, » et on menaçait les ministres de les jeter au Rhône ''....
Le dimanche venu, malgré la défense qui leur avait été faite, Farel et Calvin montent en chaire, Calvin à Saint-Pierre, et Farel à Saint-Gervais. Ils sont entourés de leurs amis, car les adversaires sont là, menaçants. Les épées furent dégainées, dit Roset5. Rien de plus vraisemblable. Etait-il possible de distribuer la Cène du Seigneur en de pareilles circonstances ? Evidemment, non. Les prédicateurs protestent donc publiquement, devant le peuple, que ce n'était point à cause du pain sans levain, « chose indifférente, qu'est en la liberté de l'esglise, » qu'ils ne donnaient pas la communion, mais parce que ce serait « profaner ung sy sainct mystère, sinon que le peuple feust mieulx disposé, allégant les désordres et abominations que régnent aujourd'huy à la ville, tant en blasphèmes exécrables et mocqueries de Dieu et [de] son évangille, que en troubles, sectes et divisions1'. »
Et ils descendent de chaire. Malgré la solennité du jour, les syndics se rassemblent aussitôt ; ils convoquent pour le lendemain, lundi, les Deux Cents, et pour le surlendemain, mardi, le Conseil général.
Farel et Calvin se présentent pour se justifier; on refuse de les recevoir, « contre toute équité et ordre de justice ' . » — Au Conseil des Deux Cents les
I. Les prédicants contestaient que Coraud « eust falli en son office. » Ils contestaient aussi qu'en remontant en chaire il eût « riens attenté contre l'ordre de justice; » car, disaient-ils, « il avoit appelle de leur sentence par devant les Deux Cens et protesté qu'il feroit son office jusqu'à ce que l'appellation seroit vuidée. » Enfin, ils reprochaient au Conseil l'extraordinaire rigueur avec laquelle on l'avait mis « en estroicte prison,... et mesme l'on ne souffre son conducteur (H était aveugle], qu'il avoit accoustumé de luy lisre, approucher de luy. » Même lettre. Herminjard, IV, p. 423. Opéra, X>\ p. 188, 189. — 2. Le quatrième pasteur de Genève, Henri de la Mare, eut un instant la faiblesse d'abandonner ses collègues, et de consentir à les remplacer. Mais Farel et Calvin n'hésitèrent pas à le menacer d'excommunication, et Henri de la Mare retira son consentement. (Herminjard, IV, p. 425, n. 12.) Toutefois il les remplaça le dimanche 28 avril. — :s. Ces scènes firent une profonde impression sur Calvin, qui ne les oublia jamais et y pensa toujours avec une sorte d'effroi. Il écrit, de Ratisbonne (31 mai 1 541), aux pasteurs de Zurich: « Cela vous paraîtrait incroyable, je le sais, si je vous racontais une petite partie des désagréments, il faut dire des détresses [mokstiarum, vel potins miseriarum), que pendant toute une année il nous a fallu dévorer. » (Herminjard, VIII, p. 138.) Et sur son lit de mort, dans son discours d'adieu aux ministres, il dira encore : « J'ay vescu icy en combats merveilleux; j'ay esté salué par mocquerie, le soir, devant ma porte, de 50 ou 60 coups d'arquebute. Que pensez-vous que cela pouvoit estonner un pauvre escholier timide comme je suis, et comme je l'ai tousjours été, je le confesse ? Puis après je fus chassé de ceste ville. » {Opéra, IX, p. 892.) — 4. Roset, p. 251. — 5. A. Roget (I, p. 91, n. 1) pense bien qu'il dût y avoir une ' vive agitation « dans les temples, mais il estime que, si on se fut porté aux extrémités dont parle Roset, les procès-verbaux du Conseil, qui relatent habituellement les moindres incidents de ce genre, en eussent fait mention. » Cet argument a silentio, dans l'espèce surtout, ne nous paraît pas déterminant. — 0. Herminjard, IV, p. 425. Opéra, X1', p. 189. — 7. « Ils ne nous ont jamais voulsus admectre, ajoutent les deux pasteurs dans leur plainte ultérieure, à rendre nous raisons, mais, sans nous avoir ouys, ont contre nous concité tant les Deux Cens que le peuple, nous chargeant de ce que ne se trouvera véritable ne devant Dieu, ne devant les hommes. » Herminjard, IV, p. 425. Opéra, Xb, p. 189.
syndics lisent les trois lettres de Berne1 (encore!), répètent qu'ils veulent s\ » tenir, » et, « voyant la dite mesprisance du magistral, o agitent la question si « on les des prédicants^ mectraz en prison, aut non. o Le Conseil décide finalement de leur « donner congié ; » ils pourront toutefois demeurer jusqu'à ce que « l'on en aye trover d'aultres2.» — Mais, le mardi 23, le Conseil général est plus logique, il vote l'exil immédiat : « Az esté totalement résolu/ par plus grand voys qu'il volloyent vivre selon les cérémonies accordés àz Lausanne [celles de- Berne].... Az esté proposé ausy, touchant de Faret, île Calvinus et aultre prédican, que n'on poien volsu obéyr aut commandement du magistral, et voyr si l'on leur donnery congé aut non, comment le Petit et Grand Conseyl àz ainsy résolu/. Laz plus grand voys a arresté, qu'il doyjen vuyder la/ ville dans troys jour prochain3.... »
Le même jour (les deux procès-verbaux se confondent et on ne sait où finit l'un et où l'autre commence) il est conclu : « Az esté résoluz que l'on fasse cryes de bien vyvre, et selon Dieu, à\ la\ discrétion du Petit Conseil ''. » Les syndics envoient immédiatement le sautier porter aux prédicants les décisions prises, et dans le procès-verbal de cette même journée, sont encore couchées les célèbres réponses.
« Sur quoy on respondus les ditz prédicant: « Est bien, àz laz bonne heure; si nous heuss[i]ons servy les hommes nous fussions mal récompenser, mes nous servons ung grand maystre que nous récompenseraz. » C'est Calvin (on le devinerait, quand le procès-verbal n'en ferait pas l'observation) qui tint ce langage. A quoi Farel ajouta : « Az laz bonne heure, et bien, de par Dieu"'. » — Et sans profiter même du délai de trois jours, le jour même sans doute, sinon le lendemain, au plus tard, Farel et Calvin" partirent pour l'exil".
Le même jour (24), le Conseil de Genève se hâtait de faire retirer par ses « procureurs » « les mobles appartenant àz laz ville, lesqueulx l'on avoyt preste àz Faret et Calvinus K. » Encore le même jour, il écrivait à Jean Morand, de Cully, pour le prier de venir prêcher, le dimanche 28, l'assurant que « ferons tam envers vous, que aurés cause de vous contenté de nous 9. » Mais Morand était à Neuchàtel ou à Bevaix, occupé à faire « ses nopees ,0. » Ce furent Jacques Bernard et Henri de la Mare qui administrèrent la Cène le dimanche 28 avril ".
1. 5 et 20 mars, 15 avril. — 2. Registres du Conseil, vol. 32, f. 35", 36. Herminjard, IV. p. 426, n. . btnales, p. 226. — 3. Registres du Conseil, vol. 32, f. 35*'. — '1. Ibid., f. 36. — 8. Ibid., f. 36. — 0. « Cornélius voit ici les conséquences de leurs propres fautes, de leur manque de charité, d'humilité, de leur refus de toute concession. Je ne vois pas comment ils auraient pu repousser par la charité et par l'humilité les violentes attaques contre l'indépendance de l'Eglise. Il fallait de la virilité, et pas seulement de la charité et de l'humilité. Calvin dans son zèle est allé trop loin, et nous ne pouvons ni ne voulons contester ses actes incorrects. Mais il marchait là sur un chemin où ses adversaires le précédaient. Et il défendait un principe dont il faut reconnaître la légitimité. » (Heiz, Article cité.) — 7. Calvin laissait la plus grande partie de ses effets, même « ce qui lui était d'un usage journalier, » entre les mains de son frère Antoine, qui les lui expédia plus tard. (Calvin à Th. Grynée, 20 juillet 153S. Herminjard, V, p. 56, n. 1 et 2.) — *. Registres du Conseil, vol. 32, f. 36*. Herminjard, IV, p. 427, n. 2. Annales, p. 227. — 0. Herminjard, IV, p. 421. — I". Ibid., p. 422. — H. Ibid., p. 430.
Après la vie invraisemblable d'agitation, de fatigues, d'émotions, qu'ils menaient depuis des mois, ce qui s'échappa d'abord de la poitrine de nos deux exilés, ce fut un soupir de soulagement. Calvin l'a raconté plus tard : « Combien que je me recognoy estre timide, mol et pusillanime de ma nature, il me falut toutesfois dès les premiers coraraencemens soustenir ces flots tant impétueux : ausquels jà soit que je ne succombasse pas, si est-ce que je ne me trouvay point garni d'une si grande magnanimité, que, quand par le moyen de certains troubles, on me chassa, je ne m'en resjouisse plus qu'il ne faloit '. »
Mais Calvin et Farel n'étaient pas seuls en cause, personnellement. Il y avait le ministère pastoral et son honneur; il y avait Genève et le protestantisme. Tout était compromis.
Donc les deux exilés, s'étant immédiatement ressaisis, se rendirent, en toute hâte, à Berne pour rétablir, si possible, la vérité et sauver la situation. Partis le 23 ou le 24, ils se présentent, le 27, devant le Conseil. Ils exposent qu'ils n'ont pas été rebelles au commandement de Genève et qu'ils n'ont pas a simplement rejecté ycelle conformité, » mais au contraire protesté qu'ils voulaient « regarder en quelle manière, elle se pourroit bien traicter pour l'édification de l'Esglise '. » Ils fournissent leurs explications, ils formulent leurs plaintes.
Les Bernois sont étonnés, presque épouvantés. Ils ne s'attendaient pas à une si subite catastrophe. Prêtant une oreille bienveillante aux « doléances » des prédicants, le même jour (27) ils font encore part à Genève « du grand troublement de leurs cueurs. » Ils cherchent même à se disculper, expliquant qu'on avait mal compris leur lettre, la fameuse «missive. » Ce qu'on avait écrit, pour la conformité des cérémonies, était « procédé de bonne affection, et par mode de requeste, et non pas pour vous, ne eulx, constraindre à ces choses que sont indifférentes en l'Esglise. » On avait outrepassé leurs vues. Et maintenant ils s'effrayaient en voyant le « grand scandale, » « l'offension, » le « déshonneur de la religion. » Ils étaient si effrayés qu'ils ne le pouvaient « souffisamment exprimer. » En conséquence, «instantement, très acertes, et en fraternelle affection, ils prient, admonestent et requérent » qu'on « mette en liberté « le pouvre aveugle Coraux 3, » et qu'on « admodère » la rigueur qu'on tient aux dits Farel et Calvin''.
C'était trop tard. Le Conseil de Genève répondit (3o avril) que Farel et Calvin avaient informé leurs Excellences « contre vérité, » et que, pour lui, il voulait « totallement vyvre selon vous cérémonies 5. » A Bernois, Bernois et demi !
I. Préface du Commentaire sur les Psaumes. Opéra, XXXI, p. 26. — On ne voit pas trop pourquoi Kampschulte (I, p. 313) semble douter de la véracité de ce sentiment si naturel. « Avec grande tranquillité et possession de soi-même, en apparence, » dit-il. Et, après avoir cité la déclaration de Calvin, il ajoute : « Mais tel ne devait pas être tout à fait l'état d'âme des condamnés. » — 2. Herminjard, IV, p. 424. — :i. Coraud, fut mis en liberté < incontinent, » dit le Conseil de Genève. Il n'en était pas moins resté cinq jours en prison : après quoi on lui avait ordonné < de vuyder laz ville dans troys jour prochaien. > Herminjard, IV, p. 430, n. S. — 4. 27 avril 153S. Opéra, Xb, p. 187, 188. Herminjard, IV, p. 428. — S. Herminjard, IV, p. 43°-
l'exil 285
Il n'y avait plus d'espoir que dans ce Synode de Zurich, dont il avait été si souvent question, et qui, du 28 avril au 4 mai, réunit les représentants de Zurich, de Berne, de Bàle, de Schaffhouse, de Saint-Gall, de Mulhouse et de Bienne1. C'était une de ces assemblées générales, dont Calvin se plaisait à reconnaître l'autorité sur les Eglises particulières. Aussi son attitude, ainsi que celle de Farel, fut des plus déférentes. Ils avouèrent avec modestie qu'ils avaient peut-être été « trop sévères. » Ils étaient prêts à se laisser « instruire2. »
Le Synode décida d'écrire très amicalement au Conseil de Genève, lui « demandant d'avoir patience avec les prédicants et de les laisser revenir. » Il chargea Berne de poursuivre l'affaire auprès de Genève. Enfin, il délégua quelques-uns de ses membres pour avoir une conférence avec Calvin et Farel, les induire à modérer sur quelques points leur sévérité déplacée et à user « d'une débonnaireté chrétienne envers ce peuple indiscipliné :i. »
Un peu trop de raideur ! Voilà donc ce qu'on leur reprocha et ce qu'ils ne contestèrent pas. « Ils ont trop de zèle, écrivait le même jour Bullinger à Nicolas de Watteville, à Berne, mais ce sont des hommes saints et savants 4. »
A ce moment sans doute, en commission ou en Synode, Calvin et Farel présentèrent le Mémoire qui résumait, en quatorze articles, leurs concessions' et leurs idées. — Le baptême : Ils se sont déjà déclarés prêts (antehac testati sumus) à admettre les baptistères (art. I). — La Cène : Ils sont prêts à favoriser l'introduction du pain azime ; ils désirent seulement que Berne accepte, en retour, la fraction du pain, pour couper court à toute discussion ultérieure (art. II). — Les fêtes : Ils acceptent les fêtes, à la condition qu'après le sermon chacun soit libre d'aller, s'il le veut, à son travail (art. III).
Mais, conformément à leur conduite précédente, ce qui préoccupe les pasteurs de Genève, plus que ces cérémonies, indifférentes en elles-mêmes, c'est la manière dont elles doivent être introduites, autrement dit, c'est la dignité de l'Eglise et des pasteurs. Voici donc leurs désirs. Les délégués bernois reconnaîtront qu'ils n'ont pas condamné en elles-mêmes les cérémonies usitées jusque-là à Genève ; qu'ils demandent leur changement, non pas parce qu'elles sont contraires à l'Evangile, mais pour fortifier l'accord, l'unité des Eglises, par la
1. Auszug aus den Protocollen des Zùricher Convents vom 28 April 1538... Sontags Ç>uasimodo. Opéra, Xb, p. 192, 193. — 2. Ob si biszhar jener inn gefelt oder zu strenng gefaren werind (als si vilicht vvol erkennen mochtent) vvoltenn si sich fùrer gern vvyszen lassen. Opéra, Xb, p. 193. — 3. Sich etlicher ungeschigkter sherpffe zemaassen. Ibid., p. 193. — i. « Zelum habent nimium, sed viri sancti et docti sunt, quibus permultum censeo donandum esse. » 4 mai 1538. Herminjard, V, p. 9. Opéra, Xb, p. 195. — Les trois premiers tomes d'Herminjard ont paru avant le tome Xb des Opéra, qui ont pu en tenir compte. — Le tome IV d'Herminjard et le tome Xb des Opéra ont paru tous deux en 1872. Les textes communs ont donc été publiés d'une manière indépendante. — Enfin, les tomes ultérieurs d'Herminjard ont revisé les textes des Opéra, qu'ils indiquent toujours, ceux du moins communs aux deux publications. Pour abréger, nous ne nous astreindrons pas à citer toujours Herminjard et les Opéra. — 5. C'étaient à peu près celles qu'ils avaient déjà faites à Lausanne.
similitude des rites. Les pasteurs genevois monteront en chaire et prononceront un sermon sur la liberté cérémonielle (de cœremoniarum libertate). Ils exhorteront ensuite les fidèles à accepter la conformité, et l'Eglise, librement consultée, décidera1 (art. IV). — Quant à leurs personnes, si on veut les réintégrer, les pasteurs demandent d'abord à pouvoir se défendre contre les calomnies (art. V). — Enfin quant à l'Eglise de Genève elle-même, le programme des Réformateurs ne change pas : soin donné à l'établissement de la discipline (art. VI) ; division de la ville en paroisses pour rapprocher pasteurs et troupeau (art. VII); augmentation du nombre des pasteurs (art. VIII) ; usage vrai de l'excommunication, tel qu'il avait déjà été réclamé (art. IX) ; consécration régulière des pasteurs, sans que l'imposition des mains soit supprimée par la puissance civile (art. X) ; « usage plus fréquent de la Cène, sinon d'après la coutume de l'ancienne Eglise, au moins une fois par mois » (art. XII) ; chant des Psaumes (art. XIII)2.
Le mémoire acceptait donc les cérémonies bernoises, mais revendiquait une fois de plus les droits et la dignité de l'Eglise de Genève, maintenant en son entier le programme calviniste, lequel du reste n'avait pas été contesté par Berne. A. Roget trouve que « Calvin ne lâchait d'une main que pour serrer plus fortement de l'autre3; » et Kampschulte s'écrie : « Ce que Calvin exigeait après sa défaite, c'était plus qu'aucune autorité ecclésiastique n'avait encore réussi à obtenir dans aucune Eglise de la Suisse4. »
Ces honorables historiens ne comprennent pas que Calvin combattait non pas pour lui, mais pour des idées grandes et nécessaires. Il pouvait s'humilier de ses fautes, il ne pouvait pas transiger sur ses idées ; et son honneur est précisément de n'avoir jamais douté ni de leur vérité, ni de leur triomphe.
Les propositions de Farel et de Calvin furent du reste approuvées par le Synode de Zurich, à l'unanimité 5, et, partant le 4 mai 6, nos deux pasteurs arrivèrent à Berne, le 6, sans doute pleins d'espérance.
Des déceptions les attendaient. Les délégués bernois avaient été chargés de remplir, en rentrant de Zurich, une autre mission, en Argovie. Il fallut les attendre une quinzaine de jours"; jours « pleins d'ennuis, » dit Calvin.
1. Dcinuin liberum ecclesiae judicium permittatur . Art. IV. — "2. L'article XIV et dernier ajoute : «En ce qui concerne les chansons et les rondes (toujours appropriées à leurs mesures), lascives et obscènes, comme les nôtres prétextent l'exemple des Bernois, nous prions les Bernois d'éliminer de leur pays ces saletés, pour que leur exemple ne fournisse pas aux nôtres une occasion de les réclamer de nouveau. » Opéra, Xb, p. 190-192, et Herminjard, V, p. 3-6. — :(. Roget, I, p. 101. — 1. Kampschulte, I, p. 316. — • '. Ouae Tiguri magno omnium consensu nobis concessa fuerant, » ainsi s'exprime Calvin, le 20 mai (Herminjard, V, p. 17), dans une lettre à Bullinger. Et un peu plus tard (entre le 6 et le 10 juin), toujours au même correspondant, Calvin rappellera le caractère absolu de cette approbation: articuli qui conventui propositi a nobis fuerant et sic planteront, ut nihil prorSus denegatum esset. (Ibid., p. 22.") Bullinger avait été témoin oculaire et auriculaire. Comment avoir un doute sur la réalité de cette approbation, ainsi invoquée? — G. Herminjard, V, p. 16, n. 1. — 7. Ibid., V, p. 16, n. 1, et p. 21, n. 4. Il ne semble pas y avoir eu mauvaise volonté, comme étaient portés à le croire Calvin et Farel, un peu énervés.