‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 61 sur 166 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Pastorat.

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ANS cette Eglise de Strasbourg, Calvin est de nouveau pasteur, peut-être même l'est-il ici, sinon davantage, du moins plus exclusivement qu'à Genève, où son œuvre pastorale a été et sera si inextricablement mêlée à son œuvre politique. C'est le moment de voir quelle est sa conception du pastorat et comment il la réalise.

Et d'abord une question presque préalable se pose : Calvin a-t-il été consacré ? Ou, d'une manière générale, que pensait Calvin de la vocation d'un pasteur? La dernière lettre de du Tillet à Calvin soulevait précisément cette question, en contestant la vocation de notre Réformateur.

Ce n'est pas tout, était-il dit, « d'estre propre à estre appelle et constitué au ministère ecclésiastique; » il faut encore « y estre appelle et constitué. » Par qui? « Par légitime tradition, » « par voie légitime et ordinaire » de Dieu. Or, « vous n'avez esté appelle ne constitué en l'ordre de ce ministère par le sacrement et la forme que l'esperit de nostre Seigneur en a voulu estre en son Eglise '. » C'est un fait. Calvin n'a pas reçu l'imposition des mains, pas plus que Farel. Pour Genève, où Calvin commença à exercer le pastorat, Bèze dit : Il fut « déclaré pasteur et docteur en ceste église avec légitime élection et approbation2... par les suffrages du presbytère et du magistrat, le peuple donnant son consentement 3. » De la consécration, pas un mot.

Et cependant, Calvin fit de la consécration, par l'imposition des mains, une règle de l'Eglise réformée : « Combien, dit-il, qu'il n'y ait nul commandement exprès touchant l'imposition des mains, toutesfois, puisque nous voyons que les apostres l'ont eue en usage perpétuel, ce qu'ils ont observé tant diligemment nous doit estre au lieu de précepte '*. »

Calvin distinguait entre les vocations ordinaires et les vocations extraordinaires. Ecrivant au roi de Pologne (5 décembre i554), il lui dit: «Tout à fait extraordinaire a été la charge que Dieu nous a imposée (injunxit), quand û s'est

!. Herminjard, V, p. 19.-193. - S- Opéra, XXI, p. 58, 59- (a« édit.) - 3. Ibkl, p. .25, >*■ (3e édit.) — 1. Ibid., IV, p. 631. Institution chrétienne, IV, m, 16.

servi de notre travail pour réunir les églises. De ceux donc qui ainsi, en dehors de tout espoir humain, d'une façon inusitée, tout à coup, ont apparu défenseurs de la piété sincère, la vocation ne doit pas être jugée d'après la règle commune {eoritm vocatio a commuai régula œstimari non débet*). » Et au Colloque de Poissy, devant les prélats catholiques, Pierre Martyr exposa, sur ce point, la théorie réformée, montrant que, pour n'avoir pu être toujours régulière, la vocation au ministère protestant n'en était pas moins légitime :

« Puisque le ministère, tant sous l'ancienne loi que dans l'Evangile, a été exercé sans imposition des mains, cette imposition n'est pas absolument nécessaire. Moïse a sacrifié, bien que personne ne lui eût imposé les mains.... Paul a exercé le ministère, prêchant et plantant des Eglises, avant d'avoir reçu l'imposition des mains des apôtres ; car il n'alla pas tout de suite les trouver, mais il enseigna trois ans en Arabie et y planta des Eglises.. .. Il ne faut donc pas s'étonner si, au milieu des vices et des corruptions de l'Eglise, Dieu, pour la restaurer, a excité des vocations extraordinaires.... Le Saint-Esprit n'est pas lié aux cérémonies extérieures.... Si quelqu'un, bien qu'il ne méprise pas le baptême, n'a pas été baptisé, il n'est pas frustré du salut, pour être mort sans baptême. Si la privation d'un tel sacrement n'exclut pas du salut, pourquoi écarterait-on de leur fonction ceux qui ont reçu vocation, sous prétexte qu'ils n'ont pas eu l'imposition des mains, alors que ce n'est pas de leur faute2? »

i. Opéra, XV, p. 335. — 2. Septembre 1561, Ibid., XVIII, p. 769, 770. —Ce langage, peut-être moins spirituel, est autrement religieux et spiritualiste que celui de saint François de Sales, reprenant l'objection de du Tillet et disant: «Vous voyez bien où je vais battre, c'est sur la faute de mission et de vocation que Luther, Zwingli, Calvin et les autres avaient.... On ne peut pas faire sauter leur mission si haut que, des apôtres elle soit tombée entre les mains des prédicateurs de notre temps, sans avoir touché par un des anciens et de nos devanciers ; il eût fallu une bien longue sarbacane en la bouche des premiers fondateurs de l'Eglise, pour avoir appelé Luther et les autres sans que ceux qui étaient entre deux s'en fussent aperçus. • (Cité comme exemple de « verdeur et de brusquerie » par M. Gaston Deschamps, dans son étude du Temps, 27 août 1893.) Saint François de Sales semble oublier que Luther et Zwingle étaient prêtres et consacrés. — Calvin s'explique plus au long, dans sa Vraye façon de réformer l'Eglise chrétienne: Opuscules, p. 1084, 1085. (Voir Opéra, VII, p. 636 : Vera christianae parifcalionis et ecclesiae reformandae ratio.) • Ils abusent de ceste mesme couverture, pour fermer la bouche aux gens de bien, qui procurent la restauration de l'Eglise chrestienne, comme s'ils n'estoyent pas deuement appelez à l'office d'enseigner, pour ce qu'ils ne sont ne graissez ne soufflez. ... J'ay jà protesté, que nous ne débattons point que partout où il y a bon ordre et police au moins passable, il ne faille attendre la vocation ordinaire. Mais pour cela doiton imposer loy à Dieu, qu'il ne puisse, si bon luy semble, appeller et susciter extraordinairement, par son esprit, des Prophètes et autres Ministres, qui remettent au dessus son Eglise, quand elle aura esté destruite et désolée ?... Nous lisons que, sous la Loy, quand par la nonchalance ou sottise des sacrificateurs, ou bien par leur malice et desloyauté,... l'Eglise estoit presque désolée, alors Dieu, par une vertu extraordinaire, a suscité des Prophètes, pour remettre les choses dissipées en bon estât. Qu'est-ce qui l'empeschera qu'il ne face aujourd'hui le mesme?.... Dieu, pour se venger de l'iniquité des meschans Pasteurs, en les déchassant, en donnera de bons et fidèles, qui paissent ses trouppeaux selon sa volonté. Combien qu'il les donne journellement par la vocation des hommes, il signifie là une espèce singulière de donation, quand, sans moyen humain, luy mesme seul constitue ceux qu'il juge estre nécessaires, et qui ne seroyent point advancez ni introduits par les hommes.... Ceux qui, de ce temps, nous ont esclairé les premiers se sont approuvez saints Prophètes de Dieu, par le fruit qu'ils ont fait en leur ministère, qui en est comme tesmoignage divin. Il est bien certain que les loups, qui estoyent enflambez de rage de destruire, et dévorer, ne les eussent jamais appeliez pour faire un tel bien à l'Eglise. A raison de quoy, il a bien fallu que Dieu les

Est-ce à dire que nos premiers Réformateurs ont, — sous prétexte de vocation extraordinaire, — pratiqué un subjectivisme, un anabaptisme plus ou moins inconscient, mais absolu? C'est bien mal les connaître, et nous devons noter une précieuse déclaration de Farel. Ici comme ailleurs, ces hommes, qui se confiaient tant au Saint-Esprit, se défiaient extrêmement d'eux-mêmes et, loin de se laisser aller à leurs caprices, n'agissaient que contraints. Voici comment Farel devint pasteur. « Je n'eusse osé prescher, attendant que nostre Seigneur, de sa grâce envoyast personnages plus propres et plus suffisans que ne suis: toutefois, comme en la prédication, à laquelle ce sainct personnage [Œcolampade], ordonné de Dieu et légitimement entré en l'Eglise de Dieu, m'incita avec l'invocation du nom de Dieu, je ne pensay qu'il me fust licite de résister, mais selon Dieu j'obéis, estant requis et demandé du peuple, et du consentement du prince, qui avoit cognoissance de l'Evangile et prins la charge de prescher1. » Or, ce qui s'était passé pour Farel se reproduisit pour Calvin. Malgré lui, il céda à l'appel de Farel, légitime pasteur de Genève, puis, malgré lui, il céda à l'appel de Bucer, légitime pasteur de Strasbourg, l'un et l'autre invoquant le nom de Dieu.

Môme dans l'exception, l'ordre.

Après la vocation, la conception même du pastorat. Calvin l'avait déjà indiquée dans la préface latine de son Catéchisme ( 1 538). Le pasteur n'est pas seulement l'homme de la prédication. Le sang même des fidèles qui lui ont été confiés lui sera un jour redemandé. De là ses préoccupations, ses angoisses, quand il voit de pauvres égarés courir au devant de la colère de Dieu. Sa conscience ne lui laisse aucun repos.

C'est à ce point que, dès le début, sa conception du pastorat est tragique. Des années plus tard, elle n'a pas changé et, commentant Ezéchiel, III, 20, il écrira: « Tous les prophètes, qui auront esté négligens en leur office, seront coulpables devant Dieu, pour ce que leur lascheté et paresse est quasi comme une trahison. Car Dieu leur a fait un honneur souverain, leur ayant commis la charge des âmes qui luy sont tant précieuses.... Il n'y a pas seulement une desloyauté, conjointe avec leur nonchalance et paresse, mais ils sont quant et quant sacrilèges.... C'est tout autant comme si celuy qui auroit esté commis pour faire la sentinelle, quittoit le lieu qui luy estoit ordonné, et qu'il le livrast entre les mains des ennemis..., qui est une trahison entièrement inexcusable-. »

Dans ce sentiment solennel de sa responsabilité, le pasteur puise son autorité, une autorité souveraine. Et ici se place la fameuse déclaration, que nous avons

mist en train de sa propre main, pour guérir une maladie incurable; principalement, attendu que les remèdes accoustumez défailloyent, et, qui plus est, que tout le monde les eust volontiers empeschez. Maintenant les mesmes loups, qui assiégeoyent la bergerie, se pleignent que nous sommes entrez sans leur congé, et nous accusent d'avoir troublé l'ordre, pour ce que, sans attendre leur mandement, nous avons mis peine de secourir aux povres brebis. Au reste, depuis que les choses ont esté remises en un peu meilleur estât par nostre labeur, l'élection des ministres est cent fois mieux gardée et plus sainctement entre nous, qu'en toute la papauté. »

1. Aux lecteurs fidèles: Postface du Sommaire, édit. de 1552, p. 220. — 2. Opéra, XL, p. 98. Nous citons la traduction de 1565.

déjà citée : « Pourtant qu'ilz osent hardiment toutes choses par la parolle de Dieu..., qu'ilz édifient la mayson de Christ; qu'ilz démolissent le règne de Sathan; qu'ilz paissent les brebis, tuent les loups, instruysent et exhortent les dociles; arguent, reprenent, tensent et convainquent les rebelles, mais tout en la parolle de Dieu1. »

Naturellement, une pareille vocation l'homme ne peut se la donner. Pour rester à Genève, il faut à Calvin les imprécations de Farel. Pour aller à Strasbourg, il lui faut la nouvelle « remonstrance et protestation » de Bucer, le traitant de nouveau Jonas et lui annonçant que la colère de Dieu saura bien l'atteindre, s'il résiste. Calvin ne cède que malgré lui, « espovanté 2, » dit-il. Il a besoin de se sentir vaincu, car dans la mesure même où il est vaincu, c'est Dieu qui triomphe, clairement, sensiblement. Et alors plus de doute.

Naturellement aussi, une vocation aussi sérieuse n'est pas pour un jour, ou quelques jours : « Quiconque aura prins la charge d'une Eglise, qu'il sache qu'il est obligé à la servir selon la vocation de Dieu ; non pas qu'il soit là tellement attaché qu'il n'en puisse jamais bouger, quand la nécessité publique le requerroit, moyennant que cela se face par bon ordre : mais j'enten que celuy qui est appelle en un lieu ne doit plus penser de changer3, et prendre de jour en jour nouvelle délibération'*, selon que sa commodité le portera. » Tout changement doit être décidé non de la « propre teste » du pasteur, mais « par l'authorité publique de l'Eglise 5. »

Voilà la règle. Et nous avons vu, ou nous verrons, jusqu'à quel point Calvin s'y est conformé, soit pour accepter l'Eglise de Genève, soit pour la quitter, soit pour la reprendre 6.

I. Ce texte est emprunté au Catéchisme français de 1537. (Le Catéchisme français, p. 92). Mais le Catéchisme lui-même l'avait emprunté à l'Institution de 1536 {Opéra, I, p. 208, 209). Dans sa traduction, Calvin, adoucissant la terrible énergie du premier texte, avait supprimé la fin de la période, qui, après « tensent et convainquent les rebelles, » ajoutait « et les obstinés; qu'ils tonnent enfin et foudroient (fulgurent denique et fulminent). » — Le même passage se retrouve dans V Institution de 1559, avec deux modifications dignes de remarque. Au lieu de: qu'ils tuent (interficiant) les loups, Calvin se borne à dire: qu'ils les chassent (profligent). Et, en reprenant le texte latin : fulgurent denique et fulminent, il ajoute: « s'il est besoin » (si opus est). Opéra, II, p. 851. — 2. Ibid., XXXI, p. 28. — •'). Le latin, beaucoup plus énergique, dit: « Veluti glebae addictus (ut jurisconsulti dicunt), id est mancipatus et quasi affixus. » — i. Le français a traduit par « prendre une nouvelle délibération » l'expression latine « quaerere liberationem! » — ;i. Institution chrétienne, IV, ch. m, § 7. Opéra, IV, p. 623, et n. 3, 5. — La Discipline ecclésiastique des Eglises réformées de France (édit. de la Haye, 1760) dira, ch. I, art. xi : « Ceux qui seront élus au ministère, doivent entendre, qu'ils sont en cette charge pour toute leur vie, s'ils ne sont déchargés légitimement pour bonnes et certaines considérations, et ce par le Synode provincial, » et art. xxn : « Il ne sera loisible au pasteur de laisser son troupeau, sans le congé du Colloque ou Synode provincial de l'Eglise à laquelle il aura été donné. » — 6. Il écrit, le Ie' octobre 1538, aux Genevois : « Nostre confiance est bien asseurée devant Dieu, que ça esté par sa vocation que nous avons esté une fois conjoinctz avec vous. Parquoy il ne doibt estre en la puissance des hommes de rompre ung tel lien. » Herminjard, V, p. 122.

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