II
Comme pasteur à Strasbourg, Calvin a ressemblé à tous les pasteurs; seulement il a exercé, avec une activité prodigieuse, toutes les fonctions pastorales.
11 prêche quatre fois la semaine !.
Il fait de l'évangélisation, hors de son Eglise, tout particulièrement auprès des anabaptistes. Calvin lui-même raconte à Farel la conversion de l'un d'entre eux, qui n'était autre que leur ancien contradicteur de Genève: « Hermann est rentré dans l'Eglise, et de très bonne foi, si je ne me trompe. Il a confessé que hors de l'Eglise il n'y a pas d'espoir de salut, et que nous avons la vraie Eglise. Ce fut donc une désertion que de constituer une secte en dehors d'elle. Il s'est avoué coupable de ce crime et a demandé pardon. Il s'est laissé enseigner sur le libre-arbitre, la divinité et l'humanité de Christ, la régénération, le baptême des enfants, etc., et il a embrassé notre doctrine2. »
Kampschulte reproche ici à Calvin d'annoncer « triomphalement » ces nouvelles à Farel. Et comme Calvin termine son récit en disant : « Cet homme, si je ne me trompe beaucoup, est religieux, » Kampschulte croit devoir accompagner cette déclaration d'un point d'exclamation3, pour railler le changement d'opinion de Calvin. La critique est aussi mesquine qu'illégitime. Ne peut-on pas juger différemment un homme dont les sentiments ont complètement changé? L'historien catholique aurait mieux fait de citer tout le jugement de Calvin. Les lecteurs auraient pu se faire une plus juste opinion du fanatisme et de l'étroitesse du Réformateur de Genève. « C'est seulement sur la prédestination, spécifie Calvin, qu'Hermann hésitait; cependant, il s'accorda presque avec moi, sauf qu'il ne pouvait s'expliquer la différence entre la prescience et la providence. Il a cependant prié que cette différence ne fût pas un obstacle à sa réception dans l'Eglise, avec ses enfants. » Qu'a pensé et fait Calvin? « Je l'ai reçu avec la bonté qui convenait et, au nom de l'Eglise, j'ai tendu la main à celui qui demandait pardon. Ensuite, j'ai baptisé sa petite fille, qui avait plus de deux ans 4. »
Il nous faut noter la conversion de deux autres anabaptistes : Paul Volz, « auquel Erasme avoit dédié son Chevalier Chrestien, l'an 1 5 1 8, et lequel, estant converti de l'anabaptisme, est mort ministre en l'Eglise de Strasbourg5; » et Jean Stordeur. Celui-ci était le mari d'Idelette de Bure, précisément celle qui, devenue veuve, devait être bientôt la femme de Calvin.
1. Lettre du 9 novembre 1538, de Zwick de Constance à Bullinger. Opéra, Xb, p. 288. — 2. 27 février 1540. Herminjard, VI, p. 192, 193. — -i. Kampschulte, I, p. 325, et n. 4. — 4. Herminjard, VI, p. 192, 193. — 5. Opéra, XXI, p. 62. — Paul Volz, ancien prévôt de l'abbaye de Honcourt (Hugshoffen, en allemand), au val de Ville, avait été « ministre en l'Eglise de Strasbourg » longtemps avant ses conférences avec Calvin, suivies d'une rétractation de ses erreurs. Il n'avait pas été vraiment anabaptiste, mais ayant refusé de signer la Concorde de Wittenberg, et ayant eu des relations amicales avec Schwenckfeld, il fut accusé d'anabaptisme ou de crypto-anabaptisme, et suspendu de ses fonctions en 1537. Voir sur lui la notice biographique détaillée de Timothée Roehrich, Mittheilungen ans der Gescliichle der evangetisc/ien Kirche des Elsasses (Strasbourg 1855), III, p. 203-230. (Note de M. Rod. Reuss.)
Ces succès rendirent le nom du Réformateur célèbre. Lui-même, sur son lit de mort, raconte à ses collègues comment on lui « apportoit les enfans des anabaptistes, de cinq et de dix lieues à la ronde, pour les baptiser, » et c'est précisément ce qui le contraignit « à faire le formulaire du baptesme '. »
Toutefois, à ce moment, il est exact, croyons-nous, de dire que ce qui distingue le ministère pastoral de Calvin, c'est son effort pour établir la discipline.
Dans la lettre où il annonce à Farel qu'il a célébré la cène, « selon le rite du lieu » {secundum loci ritum) 2, il ajoute : « Les nôtres 3 s'efforcent d'établir la discipline, avec une grande énergie, mais en dissimulant, de peur que les méchants, en étant avisés, ne s'opposent aux débuts. Si l'on constitue ici un ordre tolérable, ce sera une bonne voie tracée pour que vous y passiez, au cas où, à la première réunion, elle serait demandée par une décision unanime des frères. » Mais les difficultés sont grandes, si grandes que tout le monde désespère. « Il faut se cacher, » dit Mélanchthon 4. « L'Eglise est perdue, » dit Capiton, et il demande la mort5.
C'est dans ces circonstances qu'on voit la supériorité du caractère de Calvin. Sa résolution est inébranlable: « Si notre vocation est de Dieu, et nous n'en doutons pas, Dieu nous bénira, quelles que soient les adversités. Essayons donc tous les remèdes. S'ils font défaut, continuons cependant jusqu'à notre dernier souffle 6. »
C'est bien le pilote des bons et des mauvais jours, sans peur, sans trouble, dont la main ne lâche pas le gouvernail au plus fort de la tempête. Et l'on comprend comment et pourquoi tous les regards se tournent peu à peu vers lui.
C'est alors qu'il remplace la confession catholique, auriculaire, par ce qu'il appelle un examen. Dans la lettre à Farel, où il expose ses préoccupations matrimoniales, il s'interrompt et écrit :
« Pendant ces quatre ou cinq jours, une autre occupation m'enlèvera tout souci à ce sujet et me donnera quelque difficulté. Beaucoup se précipitaient témérairement à la table sainte. Lorsque, le jour de Pâques, j'indiquai que, le dimanche suivant, nous aurions la Cène, j'annonçai en même temps que je ne recevrais personne, s'il ne s'était d'abord soumis à un examen (se ad probationem obtulisset). La grande difficulté sera de corriger la folle passion (siolida cupidilas), qui a saisi quelques Français et qui peut à peine être chassée de leurs esprits. Tu connais ces règlements, d'après lesquels ils doivent se contenter du costume académique, déposer leurs épées, donner leurs noms au recteur, etc. Pour les éluder, ils renoncent à leur profession littéraire. Mais comme la révolte
^. Opéra, IX, p. 894. — 2. Octobre 153$. Herminjard, V, p. 145. — ;î. Les nôtres, les pasteurs strasbourgeois, selon M. Herminjard, V, p. 144, n. 13. — 4. Calvin à Farel, mars 1539. Ibid., p. 270. — 5. lbid. - 6. Çjuae si desunt, pergamus tamen ad ultimum usque spiritum. lbid. — Ou encore, le 6 février 1540: « Je perdrais tout courage si cette seule pensée ne me soutenait : l'œuvre du Seigneur, quoi qu'il arrive, il ne faut jamais l'abandonner (nunquam deserendum). » lbid., VI, p. 166.
PASTEUR ET PROFESSEUR 4l3
est évidente, j'ai décidé de ne pas la supporter. Je préfère qu'ils s'en aillent tous, plutôt que de les voir rester avec un tel détriment de la discipline1. »
Naturellement, Farel parla de cet « examen. » Un «bon frère2» eut des scrupules. Farel les communiqua à Calvin, qui n'en fut pas étonné. Les meilleurs, répondit-il, ont peur de tout ce qui ressemble de près ou de loin aux inventions papistiques ; et ils ont bien raison. Cependant Calvin rappelle à Farel combien souvent il lui a répété « qu'il ne lui paraissait pas utile d'abolir la confession, si elle n'était pas remplacée par ce qu'il vient d'essayer3. » Seulement, il faut bien s'expliquer. Quand le jour de la Cène approche, Calvin annonce à ceux qui veulent la prendre qu'ils aient à se présenter chez lui. En même temps, il leur dit pourquoi : « Pour que les ignorants, mal instruits religieusement, soient mieux préparés; pour que ceux qui ont besoin d'une admonition spéciale la reçoivent ; enfin, pour que ceux qui sont tourmentés de quelque inquiétude de conscience soient consolés. Et comme il y a danger que la foule, ne distinguant pas assez entre le joug de Christ et la tyrannie de l'Antéchrist, pense être ramenée sous une nouvelle servitude, je vais au-devant de cette objection. Je déclare que non seulement je désapprouve la confession papistique, mais j'indique publiquement les raisons pour lesquelles elle me déplaît.... Ensuite j'enseigne que ce n'est déroger en rien à notre liberté, que d'ordonner seulement ce que le Christ luimême a prescrit. Quelle impudence serait-ce de ne pas daigner faire approuver ta foi par l'Eglise, dont tu recherches la communion! Et quelle malheureuse condition de l'Eglise si elle est forcée de recevoir à la participation d'un tel mystère ceux qui sont pour elle des inconnus, peut-être des suspects ! Et pour ne pas parler de l'Eglise, le pasteur, à qui l'administration de cette grâce a été confiée, à la condition de ne pas la prostituer aux chiens et aux porcs, de ne pas la distribuer au hasard aux dignes et aux indignes, comment accomplira-t-il ce devoir, s'il n'a pas quelque moyen certain de distinguer les dignes et les indignes 4? »
La correspondance de[ Calvin nous a conservé quelques exemples de la façon dont le Réformateur appliquait cette discipline.
A propos d'un individu dont nous ne connaissons pas même le nom, il raconte : « Un de ses disciples se serait présenté [à la Cène], si je ne l'avais averti qu'il eût à se justifier d'abord devant moi, ou que du moins il promît de se corriger. Pendant tout un mois il n'avait pas assisté au sermon, et tenait comme une sorte de
1. 29 mars 1540. Herminjard, VI, p. 200. — 2. Peut-être Viret, dit M. Herminjard. Ibid., p. 223, n. 38. — 3. Il est question de cette pratique dans les Actes de la réconciliation des pasteurs et professeurs de Strasbourg (Capiton, Bucer, Hédion, Zell, Calvin, Bédrot, Jean Sturm) avec Pierre Caroli, octobre 1539. 11 y est expliqué qu'on repousse une confession détaillée, à certaines époques fixes, mais qu'on exhorte les fidèles à se faire instruire, et, s'ils ont la conscience troublée, « à chercher auprès de leurs pasteurs, par des confessions particulières, conseil et consolation.» Ibid., p. 45. — 4. Vers le 13 mai 1540. Ibid., p. 223, 224.
boutique publique de jeu et d'ivrognerie. Certains bruits de débauche circulaient même, et cependant il se serait précipité sur ce saint mystère, si je ne l'avais empêché. 11 a dit en plaisantant, à celui qui lui annonçait ce que j'avais voulu lui faire savoir, qu'il laissait la confession aux papistes. J'ai répondu qu'il y avait aussi une confession chrétienne.... Que je reste ou que je parte, je suis toujours menacé de beaucoup de soucis, d'ennuis, de difficultés '. »
Cet individu fort suspect était jeune. Un autre, nommé Alexandre le Bel, était un ancien prêtre2, sur lequel Farel donne de fort mauvais renseignements3. Il se présenta chez Calvin. Voici comment il y fut reçu. « Ecoute ce remarquable exemple d'impudence. Il a osé pénétrer dans ma maison pour me rencontrer forcément. Etant par hasard descendu dans le poêle \ je le trouvai là avec les domestiques. Il me salua avec empressement et, par ses gestes, se montrait prêt à entamer la conversation. Pour moi, je ne l'ai pas jugé digne ni d'un salut, ni d'un regard. Je me suis borné à appeler quelqu'un, et je l'ai chargé de lui ordonner de sortir. Nos demeures ne sont pas ouvertes à ceux qui ont été chassés de l'Eglise de Dieu '. »
Voilà un langage roide et une scène typique.
Toutefois, ce pasteur sévère sait être un pasteur modéré et prudent.
Son suffragant lui écrit, à Worms, au sujet d'un mariage qui, par l'âge des époux, cause scandale. « Ce que tu racontes de la vieille, répond-il, comme elle ressemblait à un monstre, je n'ai pu le croire tout de suite.... C'est un prodige que tous les saints doivent avoir en abomination Cette petite vieille a déjà soixantedix ans. » Et nous passons des expressions plus vives. Que faire? Calvin se déclare embarrassé. Le devoir est de les réprimander, mais « comme ce n'est pas sans péril, il faut beaucoup de prudence, de peur que, irrités par nous, après s'être unis témérairement, ils ne se séparent par un mal, par un scandale plus grave. A moins donc que l'occasion ne s'offre, je ne te conseille pas d'aborder la question avec elle. » Si l'opportunité se présente, que Parent s'explique. « Cependant, de peur qu'elle ne soit complètement brisée, ou qu'elle n'en devienne folle, mitigé autant que possible la rudesse des choses par la douceur des mots.... »
Au moment où il ferme sa lettre, Calvin reçoit des nouvelles de Parent, qui lui raconte le mariage. Il est heureux que tout se soit bien passé. « En fait de mariage, il faut faire attention que ceux qui manquent de bon sens ne deviennent insensés (ne ex stultis insani Jiant)6. »
Chez Calvin, cette modération n'est ni moins consciente, ni moins raisonnée que la sévérité. Sa sévérité est un principe. Sa modération est un autre principe. Pourquoi les historiens, de ces deux principes égaux, en ont-ils systématiquement ignoré un ?
« Je t'en prie, mon frère, écrit Calvin à Farel, dans ce grand malheur des
1. Fin d'avril 1539. Herminjard, V, p. 291. — 2. Ex-pasteur de Saint-Aubin (comté de Neuchâtel), lié avec Caroli, qu'il accompagna dans l'une de ses retraites momentanées, etc. Herminjard, VI, p. 57, et n. 18, 21., — 3. 21 octobre 1539. Ibid., p. 97 et ss. — 4. Chambre commune, ainsi appelée à cause du grand poêle qui y était placé. — 5. 27 octobre 1539. Herminjard, VI, p. 113. — 6. 14 décembre 1540. lbid., p. 398, 399.
temps, efforce-toi [anirnum adjicias) de retenir tous ceux qui en quelque manière sont tolérables (utcumque tolerabiles).... Fais que nos frères [du pays de Vaud ne luttent pas d'obstination avec les ours [de Berne] au sujet des petites cérémonies (ceremoniolis). » Et avec sa grandeur habituelle, il conclut : « Ainsi toutes choses seront à nous; et nous, libres vis-à-vis de tout, nous serons les esclaves de la paix et de la concorde (servi pacîs et cùncordiœ) '. »
La paix, la concorde, l'unité, l'édification : voilà les grandes idées qui amènent sous la plume de Calvin les plus magnifiques déclarations.
Au même moment, une réunion convoquée à Bàle, à l'occasion du mariage de Grynée, n'avait pas eu lieu. Les Zurichois n'étaient pas venus. « Il faut plaindre, dit-il à Farel, des hommes, d'ailleurs bons et bien intentionnés, de ne pas être plus préoccupés de la paix publique. » Sans doute, ils sont unis entre eux. Mais cela ne suffit pas. Leur devoir est d'établir de bons rapports entre les autres Eglises et eux. On dit que c'est la faute de Luther. «Que Luther pèche... répond-il. Qu'arrivera-t-il si nous nous étudions à nous surpasser l'un l'autre dans le péché,2?»
Quelques semaines après3, revenant au sujet particulier de la discipline, de son application modérée, douce, il écrit encore d'une manière de plus en plus étonnante : « Plus j'y réfléchis et plus je vois avec certitude combien il est nécessaire de tolérer plusieurs de ceux que nous désirerions voir supprimés, si c'était permis. Non seulement l'Eglise, mais même la partie de l'Eglise qui devrait être la plus pure et la plus épurée (purissima et purgatissima), aura toujours à souffrir de ce mal, qu'elle sera chargée d'hommes vicieux. Puisqu'il faut les tolérer, il faut les retenir par la bienveillance et la douceur; et, bien que je ne veuille pas d'une douceur poussée jusqu'à une indulgence dépravée, cependant il faut l'employer même dans la correction des vices. »
Il insiste encore : « Ceux qui sont guérissables, il nous les faut soigner comme nos propres membres. Bien plus, ceux qu'il vaut mieux couper, il faut les supporter jusqu'à ce que leur iniquité soit devenue mûre et que l'ulcère apparaisse au jour. »
Farel était aux prises avec un adversaire difficultueux, pénible. Calvin n'hésite pas à lui demander d'appliquer, dans ce cas spécial, les vrais principes. « Je sais combien t'est importun celui avec lequel je désire que tu conserves des liens d'amitié et de concorde. Moi aussi je le suspecte de folie, d'arrogance et de mauvaise foi. Mais que faire, sinon le supporter jusqu'à ce que le Seigneur t'en délivre? »
Et entraînant plus haut la pensée de Farel, il montre qu'un ennemi est souvent moins nuisible qu'un ami. « Je vois que Viret a raison de dire que les hommes qui nous sont les plus nuisibles sont ceux qui, par leurs louanges immodérées, émeuvent la bile des envieux et des ennemis.... Je désire que ces panégyristes importuns, qui nuisent tant à nous et à la cause, soient réprimés. Si tu y peux quelque chose, je t'en prie, occupe-t-en \ »
1. 24 octobre 1538. Herminjard, V, p. 171. — 2. Octobre 153S. Ihiii., p. 141. — :!. La lettre, datée par Bèze et par les Opéra, Xb, p. 439 du 19 décembre 1539, est en réalité du 29 décembre 153S. Herminjard, V, p. 446, n. 1. — 1. Ibiti., p. 447, 44S.
En matière ecclésiastique, la modération a un autre nom : la largeur. Et en effet, Calvin se montre large, et cela au milieu de circonstances qui donnent à cette largeur une valeur toute particulière.
Nous avons vu comment il jugeait les événements récents de Genève, ainsi que les hommes et tout spécialement les pasteurs qui y avaient pris part.
D'abord il garda le silence vis-à-vis de toutes les accusations. Il écrit à Pignet (octobre i538): « En ce moment, je ne me laisserai pas arracher une lettre accusatrice, adressée à votre Classe1. Le repos des Eglises m'est trop précieux pour que je veuille qu'il soit troublé à cause de moi2. » Non pas certes qu'il doute de la bonté de sa cause. « Si le respect de Christ et de l'Eglise ne me retenait, ils [mes accusateurs] sentiraient bientôt quelle serait l'issue de leur lâche témérité (imbecillœ temeritatis). » Mais à quoi bon? « Tant que je ne craindrai pas la lumière, appuyé sur l'innocence de ma conscience et sur le jugement de l'Eglise, peu m'importera ce que ces chiens aboient dans leur coin3. »
Et cependant, toute cette fierté, tous ces légitimes ressentiments ne troublent pas la modération de ses conseils et de son attitude. Toujours le même contraste inattendu et d'autant plus saisissant.
Une question bien délicate se pose. Les amis fidèles de Calvin, à Genève, doivent-ils prendre la Cène de la main de ces pasteurs qui ont consenti à remplacer les Réformateurs, qui ont ainsi comme approuvé et facilité leur exil, et au sujet desquels Calvin s'est exprimé en termes si vifs, si sévères?
Plus la question théorique est entremêlée de questions personnelles et irritantes, plus significative est la réponse de Calvin.
« Des dogmes impurs! Ce n'est pas un obstacle. Il n'y a pas d'Eglise qui ne conserve des restes d'ignorance1. » — Le docteur rigide, impitoyable, admettant des dogmes impurs, impura quœdam dogmata ! Du coup, que devient l'idée classique, il faut dire la légende calvinienne?
Il continue. « Il suffit que la doctrine fondamentale de l'Eglise de Christ subsiste. » Nous ne devons pas être troublé par un pasteur illégitime, qui s'est introduit frauduleusement, même cruellement (nefarie). Les sacrements dépendent, non de lui, mais de l'Eglise. Nous pouvons recevoir les sacrements de la main de ce pasteur.
Non pas que par cette conduite on ait l'air de l'approuver. Mais en attendant un jugement solennel, autorisé, en ne substituant pas à ce jugement le caprice de chacun, on évite ce grand mal qui s'appelle le schisme. « En somme, il doit y
1. La Classe de Thonon. — 2. Lettre à Pignet, i" octobre 153S. « Pluris est mihi ecclesiarum tranquillitas quam ut velim mea causa interpellari. » Herminjard, V, p. 133. — 3. Ibid., — 4. « Nec obest quod impura quacdam dogmata illic tradantur ; reliquias enim ignorantia; vix ulla est ecclesia quae prorsus nullas retineat. »
avoir entre les chrétiens une telle haine du schisme {tantum odium schismatis) qu'ils doivent toujours le fuir, autant qu'il est permis '. »
Deux mois plus tard, Calvin revient sur ce même sujet, vraiment délicat pas seulement au XVIe siècle. « Je dis qu'il y a Eglise là où est prèchée la doctrine par laquelle l'Eglise est soutenue comme par un fondement. Que la prédication soit souillée de taches (etiam nœvis aspersa sit praedicatio), ce m'est assez d'avoir la doctrine fondamentale sauve et entière. »
Est-ce qu'il n'y avait pas des désordres en Israël, du temps de Christ? Et cependant les hommes pieux n'ont jamais hésité à faire circoncire leurs enfants. Le Seigneur lui-même et ses apôtres ne se sont pas abstenus de la participation aux sacrements. Bref, conclut notre Réformateur, « pour moi, je ne me résoudrai jamais à être fauteur de schisme, tant que je ne verrai pas l'Eglise complètement déchue du culte de Dieu et de la parole de la prédication 2. »
Enfin, le sujet est si grave (tnfiniti cujusdam moment!) que Calvin s'adresse à l'Eglise de Genève elle-même. Il lui doit une complète profession de principes sur le pastorat et les rapports entre les fidèles et les pasteurs ; au moins il aura libéré son âme {saltem animant meam liberarem).
« Je ne puis, sans une grande et une intime horreur, apprendre qu'il y a quelque schisme dans l'Eglise3.... » Les mots lui manquent, dit-il, pour exprimer ses impressions.
Que les Genevois mettent de côté toute question de personne et considèrent ce que c'est qu'un pasteur. Dieu ordonne de les révérer, de les honorer comme revêtus de son mandat (ipsius legatione ornatos). Il veut que nous les reconnaissions pour ses anges (ut suos etiam angelos), ou encore comme des pères (parent uni loco).
Non pas (Calvin n'oublie jamais, après l'affirmation, la restriction, c'est-àdire qu'après avoir considéré un côté de la question, il considère toujours l'autre), non pas que nous perdions le droit, donné par Dieu même, de juger tous les pasteurs, de discerner les justes et les méchants, de réprimer ceux qui, sous le masque du pasteur, ont montré la rapacité des loups (sub larva pastorum lupinam rapacitatem). C'est une question de limite et de patience. Et ici, notons bien les étonnantes expressions de Calvin. « Pourvu que les pasteurs remplissent en quelque mesure (partes implent aliquatenus) leur charge, pourvu qu'ils soient tolérables (tolerabiles), il faut agir chrétiennement vis-à-vis d'eux; il faut se préoccuper davantage de ce que nous leur devons que de ce qu'ils nous doivent. »
Et ces étonnants conseils, Calvin les appuie par des raisonnements plus étonnants encore.
D'abord, à la vocation des pasteurs, la volonté de Dieu n'est pas étrangère.
I. A Farel, 24 octobre 1538. Opéra, X1', p. 275. Herminjard, V, p. 169. — 2. A Pignet, 5 janvier 1539. « Ego nunquam adducar ut schismatis sim author, donec ecclesiam plane a Dei cultu ac verbi pnedicatione defecisse cognovero. > Opéra, Xb, p. 310. Herminjard, V, p. 213, 214. — •'!. « Non possum sine magno et intimo horrore audire aliquod in Ecclesia schisma residere. »
Comment! Ces pasteurs coupables, indignes, qui ont remplacé Farel et Calvin, à l'appel d'un gouvernement composé d'ennemis violents, ces pasteurs ont été appelés par Dieu! Oui. Les souffrances, les humiliations, même l'exil, rien ne trouble son imperturbable sens chrétien. A coté des artifices du diable {diaboli artificium), d'un regard pénétrant il distingue la main et les bénédictions de Dieu (singularis Domini gratia). Et qui donc, sinon ce Dieu de bonté, a empêché Genève de retomber sous le joug de l'antechrist? Qui a maintenu dans la ville quelque forme d'Eglise?
Il faut même aller plus loin et reconnaître que tous ces événements ont été bons, nécessaires, d'une sorte de nécessité morale. C'était une Visitation de Dieu. Les péchés des uns et des autres avaient mérité un châtiment plus grand encore. « Un bienfait de Dieu, » voilà donc en réalité ce que sont ces pasteurs, ennemis et remplaçants de Calvin. {Domini beneficium, Dei providentiœ opus !)
Enfin ces pasteurs, tels qu'ils sont, ont été confirmés par les pasteurs du voisinage. Eux-mêmes, les exilés, ils ont approuvé cette confirmation. Et ils enseignent l'Evangile.... Cela suffit. Ne cherchez pas ce qui déplaît dans leurs doctrines ou dans leurs mœurs. Usez plutôt « de clémence, d'équité. » N'y a-t-il pas des « lacunes » même dans ceux qui sont les meilleurs ! Et finalement. « prenez garde que, tout en paraissant insulter les hommes, vous ne fassiez la guerre à Dieu même '. »
Calvin, par amour des âmes qui lui ont été une fois confiées, devenu ainsi l'avocat de la tolérance chrétienne, de la largeur ecclésiastique, et cela au profit des pasteurs dont il a eu à se plaindre, qui tiennent son lieu et place: ce n'est pas une des pages les moins belles, les moins chrétiennes de sa carrière pastorale.
Et cependant, soyons vrai : cette sévérité, cette modération, cette largeur, tout cela peut, à la rigueur, être intellectuel. A force de bon sens et de connaissance des hommes, on peut arriver à sentir le besoin de ces qualités diverses et à les pratiquer. La figure de Calvin, pasteur, grandit devant nos yeux: elle reste encore froide.
Il est temps de constater la vérité exacte. Ce que Calvin a surtout du pasteur, c'est le cœur. Ce qui fait de Calvin un des plus admirables pasteurs de notre Eglise, c'est son cœur.
Obligé de quitter Strasbourg pour un court voyage, Calvin écrit à son diacre : « Notre petite Eglise (ecclesiola) est saine et sauve, et ne souffre pas du tout de mon absence : cela me rend admirablement (mirum in modum) joyeux et, au milieu de mes maux, me réjouit et me console {recréât et solatur). » Le père parle-t-il autrement de son enfant bien-aimé ?
Il songe aux pauvres : « A propos des pauvres, je suis très préoccupé {non
^. 25 juin 1539. Opéra, X>>, p. 351-355- Herminjard, V, p. 336-341.
parum sum perplexits) de savoir comment nous pouvons les secourir. » Il pense aux malades : « Je suis attristé par cette longue maladie de Philippe. C'est un jeune homme pieux, modeste, vertueux, intelligent, me paraît-il. Si Dieu nous le conserve, j'ai la meilleure espérance de son caractère. Salue-le soigneusement de ma part '. »
Et le voici devant un père qui vient de perdre son fils, le sieur de Richebourg2. C'est la cure d'àmes dans ce qu'elle a de plus intime, de plus délicat.
« Quand les nouvelles me furent premièrement apportées de la mort de Maistre Claude et de vostre fils Louis, je me trouvay tellement tout esperdu et confus en mon esprit, que par plusieurs jours je ne pouvois rien faire sinon pleurer. »
Calvin pleure avec ceux qui pleurent, le pasteur avec le fidèle. Et on sent que cet homme ne ment jamais. On sent ce que signifient des larmes de Calvin. Il continue : « Et combien qu'en la présence de Dieu je me confortois aucunement et soulag[e]ois par les aides qu'il nous fournit en temps d'adversité, toutesfois devant les gens, il me sembloit que je n'estois point moy-mesme Car... me
saisissoit dueil et douleur qu'un jeune enfant de si grande espérance, comme estoit vostre fils, nous (remarquons ce nous) eust esté osté et emporté, au commencement de la fleur de son aage : voire celuy que j'aimois comme s'il eust esté mon fils, pour ce qu'aussi de son costé il m'honoroit comme si je luy eusse esté un second père. »
Lui donc, qui a toujours revendiqué contre les stoïciens antiques ou modernes le droit aux larmes3, lui, qui le répète à M. de Richebourg lui-même : « A l'école de Christ, nous n'avons pas appris une philosophie, qui, nous dépouillant de notre humanité reçue de Dieu, transforme les hommes en pierres4; » lui a pleuré, et, pour ne pas succomber à sa douleur, il s'est « soustenu et conforté, en la présence du Seigneur, par prières et sainctes méditations. » Et ce qu'il vient communiquer au père affligé, ce sont, dit-il, « les remèdes que j'ay pris et que j'ay
apperceu m'avoir beaucoup profité au milieu d'un tel ennuy dans une affliction
et douleur qui m'estoit commune avec vous, quasi en mesme degré. »
La première et grande consolation, c'est que c'est Dieu qui l'a fait : «Le Seigneur a retiré à soy le fils qu'il vous 5 avoit donné, et comme mis en garde entre vos mains. Icy défaillent et tombent tout à plat ces vaines complaintes, mal dressées et déraisonnables, qu'on oit en la bouche des folles gens: O mort aveugle! ô inique destinée!... Quand nous oyons que c'est une chose que le Seigneur a faicte,
1. De Worms, 14 décembre 1540, à Nicolas Parent. Herminjard, VI, p. 398. — 2. Le sieur de Richebourg était un gentilhomme de Normandie, « probablement le seigneur de ce village de Richebourg qui est situé sur la route de Rouen à Beauvais, à 34 kilomètres est de la première de ces villes. » Herminjard, VII, p. 66, n. 1. (Voir Buisson, Sébastien Castellion, I, p. 115, n. 3.) M. de Richebourg n'est devenu célèbre que par la lettre de Calvin. — :i. Voir Jean Calvin, I, p. 217, 218. — 4. Cette phrase fait partie de la fin de la lettre, fin dont nous n'avons plus que la traduction latine par Bèze. Herminjard, VII, p. 72. — 5. D'après le texte des Opéra, Calvin appelle plus d'une fois Louis de Richebourg « notre. > M. Herminjard corrige et lit » votre. » Cependant M. Herminjard, comme les Opéra, nous donnent le texte suivant: « C'est donc Dieu qui nous a redemandé le fils, lequel il nous avoit baillé à nourrir, à la charge qu'il seroit tousjours sien. » Herminjard, VII, p. 69. Il est vrai que de cette lettre on n'a qu'une copie, et non l'original.
pensons quant et quant que ce n'est point témérairement, ny à l'avanture, ou par cas fortuit, ne de quelque cause survenante d'ailleurs, mais par son conseil, par lequel il n'ordonne et ne fait rien, sinon ce qu'il prévoit estre non seulement droit et juste, mais aussi bon pour nous et nostre salut. Là où il "y a droiture, justice, équité, il n'est pas licite d'aller à l'encontre ou de contredire. Mais quand, avec l'équité, nostre profit aussi est conjoinct, luy tenant compagnie, quelle ingratitude seroit-ce de ne recevoir pas paisiblement et en douceur d'esprit tout ce qui est du bon plaisir de nostre père ? »
Une autre consolation est la pensée des dangers que, par sa mort, le jeune Louis a évités: « Car c'est tout autant comme si, en une mer grandement esmeue de vents et tempestes dangereuses, il advenoit à quelqu'un d'estre retiré incontinent au port, en seurté, avant que d'estre porté bien loing en la haute mer. » Non moins intéressante est cette autre comparaison : « Ne pensons point qu'il soit descheu estant encore en fleur, veu qu'en la présence du Seigneur il estoit venu à estre meur. »
Puis, sûr d'apporter la consolation à la fois la plus humaine et la plus chrétienne, Calvin se met à décrire « les mœurs et la façon de faire » du jeune Louis. Et le portrait, comme un peu plus loin la comparaison entre le caractère des deux frères, est si fin, si délicat, et en même temps si affectueusement minutieux, qu'on le sent, c'est bien avec l'œil, il faut dire avec le cœur d'un père, et d'un père singulièrement perspicace, qu'il a étudié ces deux enfants. Surtout il dit comment Louis « estoit si bien abbreuvé de la première cognoissance de la vraye piété ; » et il conclut : « Il faut bien, pour vray, que ceste tant excellente grâce de Dieu, envers nostre lignée, ait plus de vertu pour addoucir l'amertume de la mort, que n'a pas la mort pour nous navrer de tristesse. »
Après quoi, les sentiments de la plus exquise affection trouvent, jusqu'à la fin de la lettre, des expressions sans cesse renouvelées. Si vos enfans n'étaient pas venus chez moi, dit-il, « je ne sentirois maintenant rien de douleur que j'ay de la mort de maistre Claude et Louis. Toutesfois le dueil bien grand que j'ay de l'un et de l'autre ne sçauroit jamais faire que je me puisse repentir du jour que, nous estans addressez de la main de Dieu, plustost que guidez de leur propre mouvement, ils furent par moy receuz en amitié, qui non seulement a persévéré jusques à la fin, mais aussi croissoit, augmentoit et se renforçoit de jour en jour.... Je ne voudrais pas mesme maintenant estre exempt de toute ceste tristesse, à la condition que jamais je ne les eusse cognus. Car j'espère que je tiendray jusques à la fin pour saincte, voire mesmes douce et agréable, la mémoire d'iceux. »
Calvin conclut triomphalement : « Il nous a été enlevé, ou plutôt, de cette ombre de vie rapide et qui s'évanouit, il a été reçu dans la vraie immortalité. Ne pensez donc pas avoir perdu celui que vous retrouverez au jour de la bienheureuse résurrection dans le royaume de Dieu1. »
Nous nous bornons à rapporter le jugement d'Henry : « La lettre à Riche-