‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 64 sur 166 · Opuscules, p. 150. — 2. Voir Jean Calvin, I, p · texte numérisé non relu

Opuscules, p. 150. — 2. Voir Jean Calvin, I, p

PASTKUR ET PROFESSEUR 4^0

fait. Et moy, pour les retirer d'un tel erreur, n'ay point mis au vent une estrangère enseigne, mais celuy tien noble estendart, qu'il nous est nécessaire de suyvre, si nous voulons estre enroulez au nombre de ton peuple. En cest endroit, ceux qui devoyent retenir lesdits souldars en leur ordre, et qui les avoyent tire/, en erreur, ont mis les mains sur moy, et pource que constamment je persistoye, ds m'ont résisté avec grande violence. Et là ont commencé griefvement à se mutiner: tant que le combat s'est enflammé, jusques à rompre l'union. Mais de quel costé soit la faute et coulpe ? C'est maintenant à toy, Seigneur, de le dire et prononcer1. » On comprend que Bossuet, contraint d'admirer un pareil langage, ait écrit : « Donnons lui donc... cette gloire d'avoir aussi bien écrit qu'homme de son

siècle 2. »

Cependant, l'autre passage dont j'ai parlé est plus important encore. Il s'agit non d'un pasteur, ni même du ministère pastoral, mais de la Réforme elle-même, de la certitude religieuse dans la Réforme.

« Entre les différens et controverses de la religion tu ne laisses autre moyen à l'assemblée des fidèles : fors que, destournans leurs yeux de la vérité de la chose, ils se viennent à soumettre et arrester au jugement des hommes plus savants et expérimentez. Mais veu qu'il est certain que l'âme, dépendante d'ailleurs que de Dieu seul, est subjecte à Satan, combien seront malheureux et misérables ceux qui auront tels commencemens et principes à leur foy ! Par ceci, apperçoy-je bien, Sadolet, que tu as une théologie par trop stupide et ocieuse : semblable quasi à celle de ceux qui jamais n'ont expérimenté à bon escient les assaux en leurs consciences? Autrement, certes, tu ne constituerois pas l'homme chrestien en lieu tant glissant et dangereux : auquel il ne pourroit demourer seulement un moment d'heure, si, tant peu que ce soit, il estoit heurté. Présente-moy, je ne di pas un homme du moyen peuple, mais le plus sot et rude porchier : s'il est du troupeau de Dieu, il faut qu'il soit préparé au combat qui est ordonné de Dieu à tous fidèles. Voyci l'ennemi tout prest, il approche, il combat, voire ennemi bien en poinct, et auquel nulle puissance mondaine est inexpugnable. Ce povre misérable de quoy se garentira-t-il? quelles armes pourra-M-il avoir pour se garder qu'à un coup il ne soit accablé ? Il n'y a, dit l'apostre, qu'un glaive, duquel il nous faut combatre, c'est la parolle de Dieu. L'âme, donc, desnuée de la parolle de Dieu, est livrée au diable toute désarmée, afin qu'il la tue. Or, di maintenant, ne sera-ce pas la première entreprise de l'ennemi d'ôster au combattant le glaive de Christ? Mais le moyen pour luy arracher, n'est-ce point de le mettre en doute, à savoir si ce à quoy il s'arreste est parolle de Dieu, ou des hommes? Que feras-tu ici à ce povre misérable ? Luy diras-tu qu'il cerche çà et là les gens savans, sur lesquels estant appuyé, il prenne soulagement et repos ? Voire, mais l'ennemi ne le laissera pas seulement respirer en ce subterfuge. Car s'il l'a une fois contraint jusques-là, de mettre du tout sa confiance es hommes, il le forcera et renversera de plus en plus, jusqu'à ce que du tout il l'ait confondu. Donc, ou facilement il sera

1. Opuscules, p. 166, 167, 16S. — "2. Histoire des variations, liv. IX, édit. Didot, IV, p. 145-

opprimé, ou, en délaissant les hommes, il regardera droit au Seigneur. La chose certes est ainsi, que la foy chrestienne ne doit point estre fondée sur le tesmoignage des hommes, ni appuyée par opinions douteuses, ni mesmes soustenue par humaine authorité, mais engravée en nos cœurs par le doigt de Dieu vivant, de sorte que nulle séduction d'erreur la puisse effacer et anéantir.... Il est un Dieu, illuminant nos pensées pour cognoistre sa vérité : laquelle il signe et seelle en nos cœurs par son Esprit, confermant et asseurant nos consciences par le certain tesmoignage d'iceluy. Ceste-ci est la ferme et pleine certitude '. »

Je dis qu'on ne saurait trouver une plus belle exposition de ce qu'on pourrait appeler la philosophie de la Réforme, une plus profonde défense de la foi, certitude évangélique, par un croyant qui a mieux « expérimenté à bon escient les assaux en sa conscience. » Car cette théorie vibre comme une confession.

La scolastique régnait, avec ses raisonnements, sa science. Les vrais prêtres étaient les docteurs, avec leur hiérarchie et leur aristocratie. Car toute doctrine superstitieuse ou incrédule, qui fait un appel exclusif à la science, est une doctrine d'aristocratie.

La foule ne saurait être savante. Si le salut est dans la science, la foule doit se fier aux prêtres, ou se fier aux savants. Elle doit s'humilier dévotement devant les pontifes du mysticisme ou devant les pontifes du rationalisme. L'humanité est divisée en deux classes, comme par un abîme infranchissable : d'un côté le troupeau, le pecus ; de l'autre les bergers, prêtres et savants, les docteurs.

Eh bien, c'est ici l'honneur et la force de la Réformation, non pas d'avoir innové, mais d'être revenue au christianisme primitif et d'avoir rétabli l'égalité essentielle des enfants de Dieu. L'homme, dont Calvin prend en main si hardiment les intérêts, qui est-ce ? un aveugle, un ignorant, un de ces humbles, qui ne peuvent sonder ni les mystères de la théologie ni les mystères de la science, un porcher. Ce porcher, pour résister au mal et au doute, doit posséder les mêmes armes que l'évêque ou le docteur : car ce porcher ne doit pas être exclu du suprême bonheur, la certitude, la certitude personnelle de la vérité qui est le salut de Dieu ! Ce porcher ne doit être l'esclave lige, ni d'aucun diseur de liturgie en langage qu'il ne comprend pas, ni d'aucun faiseur de raisonnement qu'il ne saurait vérifier. Devant Dieu, ce porcher doit être le véritable égal des Grégoire VII ou des Pic de la Mirandole. Il doit être certain !

Et en effet. La vérité est dans la parole de Dieu, et la certitude que la parole de Dieu est la parole de Dieu, n'est pas le résultat d'une accumulation de syllogismes, des prodiges de l'exégèse ou des recherches abstruses de la critique : elle est le résultat d'une expérience intime. Dieu parle directement à chaque homme, au porcher comme au pape.

Et voilà ce qu'a été la Réforme, l'affranchissement de l'individu religieux, auquel est restituée sa dignité vraie, sa dignité religieuse. Devant le Dieu du salut, les hommes sont égaux. Enlevez ce Dieu, cette égalité s'évanouit.

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