Opéra, XI, p. 1S8-194. Herminjard, VU, p
bourg témoigne d'une sensibilité si chrétienne, qu'elle dépasse de beaucoup, en intimité, les lettres analogues de Luther '. »
Reste un dernier trait de la physionomie de Calvin pasteur, doux aux brebis, terrible aux loups : c'est luimême qui l'a dit.
Or, à ce moment, le loup romain crut pouvoir rôder impunément autour de l'ancien troupeau de Calvin. Le cardinal Sadolet adressa sa célèbre lettre aux Genevois2.
Citons, comme exemple, le discours mis par Sadolet dans la bouche de l'un des « promoteurs » de la Réforme : l'allusion à Calvin luimême est continuellement transparente. Appelé à se défendre devant le siège judicial du juge souverain, le « promoteur » s'exprime en ces termes :
« Quand je considéroye, ô souverain Dieu, les mœurs et façons de faire des gens ecclésiastiques estre quasi partout corrompues, et que, nonobstant ce, les prestres, en faveur de la religion, estoyent en grande estimation entre le peuple, ayant à regret leurs richesses, j'ay esté justement (comme je pense) esmeu a courroux à l'encontre d'eux, me constituant comme adversaire et ennemi d'iceux. Quand aussi je réputoye en moy-mesme, que j'avoye consommé si long temps en l'estude tant de théologie qu'en sciences humaines [à qui fait-il allusion, sinon a Calvin?], n'ayant point toutesfois tel degré en l'Eglise que mes labeurs pouvoyent avoir mérité, voyant aussi beaucoup d'autres moindres que moy estre eslevez en honneurs et en bénéfices, je me suis mis, je le confesse, à poursuyvre ceux que j'ay estimé desplaire mesmement à toy. Et pourtant que je ne pouvoye abolir leur puissance, que je n'anéantisse premièrement les loix ordonnées par l'Eglise, j'ay induit la plus grande partie du peuple à mespriser les décrets, jà longtemps inviolablement observez.... Finalement j'ay tasché en toute sorte, que ce joug
Le cardinal Sadolet.
i. Henry, I, p. 380. — -2. Voir plus loin les détails historiques sur cette lettre.
importable de l'Eglise, défendant les viandes, observant les jours, nous faisant confesser nos péchez aux prestres, et accomplir les vœux, oppressant et chargeant de servitude les hommes, qui sont en toy libres et francs, ô Jésus Christ, fust rejette de nous qui te servons : ayans confiance que la seule foy nous justifiast, et non pas les œuvres, tant recommandées et preschées en l'Eglise. Attendu mesmement que tu avois porté la peine pour nous, et par ton sang précieux avois effacé les péchez et iniquitez de tous, à ceste fin que jettans nostre foy et asseurance en toy seul, plus franchement (liberius) fions puissions faire ce que bon nous sembleroit1. J'ay aussi examiné les Escritures plus subtilement que ces anciens-là, surtout quand je cerchoye quelque passage, lequel pouvoit faire contr' eux (con/ra istos detorqueré). Par laquelle opinion et bruit de doctrine et d'esprit, ayant obtenu renommée et grande estimation entre les peuples, certes je n'ay pas peu [pu] totalement subvertir et annichiler l'authorité de l'Eglise, mais si ay-je bien esté autheur et cause de plusieurs séditions et divisions en icelle. Après qu'il aura [ainsi] parlé, et aura dit vérité... encore qu'il taise beaucoup de choses de son ambition, de son avarice, du désir de la gloire populaire, de ses tromperies et malices intestines, qu'il se cognoit bien luy-mesme avoir là dedans (intus) et qui luy apparoistront comme escrites en son front, que sera-ce en la fin, ô mes frères de Genève - ? »
Telle est la superficialité, l'incapacité de se rendre compte de l'état de l'Eglise, et tel est l'esprit de perfide calomnie, dont faisait preuve un des prélats les plus instruits, les plus modérés, les plus dignes, les plus libéraux et les plus évangéliques du catholicisme !
Le Ier septembre i53g, Calvin réplique.
On attaque Genève. Il répond : « Certes, je ne puis distraire mon esprit [de cette Eglise], ne moins aimer et tenir chère que ma propre âme. »
On attaque son ministère. Il répond: « Lequel [ministère], comme j'ay cognu estre de Christ, aussi me le faut-il, si besoin est, défendre par mon propre sang. »
Il est vrai que Sadolet n'a pas nommé Calvin. Mais celui-ci réclame toute sa part de responsabilité.
« Combien que la vraye religion fust jà dressée et establie, et la forme de leur Eglise corrigée, avant qu'illec fusse appelé, néantmoins, pource que j'ay non seulement approuvé par ma voix et opinion, mais aussi me suis parforcé, tant qu'il m'a esté possible, de conserver et confirmer les choses paravant instituées par Farel et Viret, je ne puis estre bonnement forclos ni séparé d'iceux en ceste cause. »
Et, suivant pas à pas l'argumentation de Sadolet, il réduit chaque accusation en poussière. Au malheureux reproche d'avoir manqué de désintéressement, il répond : « Vray est que je ne parle pas volontiers de moy ; ce néantmoins, veu que
1. Quacuuque nobis libuisset ! Ainsi, l'honorable cardinal s'abaisse déjà à lancer discrètement, — la faute est double, — la vile calomnie, si grossièrement exploitée par les pires pamphlétaires aux gages de l'Eglise, à savoir que la justification par la foi c'est la liberté... de la chair. — "2. Opuscules, p. 140, 141. Opéra, V, p. 380, 381.
totalement je ne m'en puis taire, le plus modestement qu'il me sera possible, j'en parleray. Donc, quant à moy, si j'eusse eu esgard à faire mon profit, je ne me fusse jamais séparé de vostre faction. Et si ne me glorifieray point que j'avoye en icelle les moyens pour y obtenir les honneurs, que je n'ay jamais désirez, ni mon cœur ne s'y est jamais peu addonner (combien que j'aye veu plusieurs de mes semblables estre parvenus en quelque dignité, lesquels je pouvoye en partie atteindre, et en partie outrepasser), il me suffira de dire seulement, qu'il m'estoit loisible d'y obtenir ce que j'eusse désiré sur toutes choses, savoir est, de vaquer à l'estude, avec quelque honneste et libre condition. Par quoy, je ne craindray jamais que nul homme me puisse reprocher, sinon qu'il fust du tout eshonté, que j'aye prétendu ni demandé chose hors le règne du pape, qui ne me fust tout appareillée en iceluy. Mais qui est celuy qui oseroit objecter à Farel telles choses ? S'il eust esté contrainct vivre de son industrie et savoir : le profit qu'il avoit jà fait aux lettres ne l'eust jamais laissé en nécessité. Nonobstant qu'il soit sorti de si noble maison, qu'il n'avoit besoin d'aide d'autruy... Je veux bien que tu entendes, que tu n'en saurois nommer un, pour lequel je ne responde mieux, que pour Farel ou pour moy-mesme '. »
Non seulement ils n'ont pas désiré la puissance, la richesse, mais ils ont tout fait pour que cette puissance, cette richesse ne leur fussent pas attribuées : « Que ne dissimulions-nous cela finement, afin que telles choses nous fussent retournées, avec l'administration et gouvernement de l'Eglise? Mais pourquoy avonsnous entreprins, par tels efforts, renverser ce royaume et puissance, ou pour mieux dire, ceste escorcherie, qu'ils exerçoyent sur les âmes, contre la Parolle de Dieu ? Comment ne pensions-nous estre autant de perdu pour nous ? Quant à ce qui touche aux richesses ecclésiastiques, la pluspart est encore dévorée par ces gouffres. Si donc nous espérions qu'icelles leur seroyent une fois ostées... pourquoy ne cerchions-nous moyens afin qu'elles parvinssent à nous ? Mais veu que publiquement nous avons prononcé et déclaré à pleine voix le surveillant ou evesque estre larron, qui convertit en son usage des biens de l'Eglise, plus qu'il n'est nécessaire à vivre sobrement et par raison ; veu aussi que nous avons tesmoigné, l'Eglise avoir esté lors empoisonnée d'un venin pernicieux, quand les pasteurs furent chargez de richesses, par lesquels enfin ils ont esté aveuglez ; attendu aussi que nous avons enseigné n'estre point expédient qu'ils en eussent en abondance ; et que finalement nous avons conseillé de donner aux ministres ce qui estoit raisonnable, selon leur estât, non pas pour abonder en superfluité, et que la reste fust dispersée aux povres, comme il se faisoit en l'Eglise primitive ; quand aussi nous avons monstre qu'il falloit eslire gens graves et d'authorité, qui en eussent la charge et administration, sous condition que, tous les ans, ils rendissent conte à l'Eglise et au magistrat, cela étoit-ce pourchasser et poursuyvre d'attirer les biens, ou plustost les rejetter de nous volontairement ? Certainement toutes ces choses démonstrent assez, non pas ce que nous sommes, mais ce qu'avons désiré d'estre 2. »
1. Opuscules, p. 146, 145, 147, 14S. — 2. Ibid., p. 148, 149.
Abordant ensuite le fond même de la discussion, Calvin sème à pleines mains les pensées fortes et profondes. Par exemple, il reproche à Sadolet de faire consister le but suprême de la piété dans le salut. Une piété intéressée, et comme égoïste, répugne au grand prédicateur de l'honneur de Dieu. Le salut ! c'est encore quelque chose de trop inférieur. « Certainement, l'office d'un homme chrestien est de monter plus haut qu'à cercher et acquérir seulement le salut de son âme.... Cela sent peu son vray théologien, de tant vouloir astreindre l'homme à soy-mesmes... veu que nous sommes principalement nais à Dieu et non pas à nous. » A combien d'adversaires ignorants et aveugles de la Réforme et du christianisme répond Calvin, en réfutant Sadolet i ?
Outre le fameux passage où Calvin fait le récit de sa conversion, et que nous avons déjà cité2, deux autres méritent d'attirer toute notre attention.
Sadolet a eu l'imprudence de parler du jour du jugement. Calvin accepte d'avance l'assignation solennelle et, dans trois ou quatre pages de cette éloquence sobre, qui atteint le sublime sans effort, il présente la plus magnifique défense de son ministère :
« De ma part, Seigneur, j'ay expérimenté combien il est difficile et grief de soustenir envers les hommes l'accusation envieuse, dont j'estoye oppressé sur terre. Mais de la mesme confience dont j'ay tousjours provoqué et appelle devant ton tribunal, de celle-là mesmes je comparois maintenant devant toy, sachant régner en ton jugement la vérité —
» Ils m'ont accusé de deux crimes très griefs : savoir est d'hérésie et de schisme. Mais ils réputent hérésie, que j'ay osé contredire aux constitutions reçeues entr'eux. Qu'eussé-je fait ? J'oyoye de ta bouche, qu'il n'est point d'autre lumière de vérité pour conduire nos âmes en la voye de vie, que celle qui estoit allumée de ta parolle. »
Et après un tableau coloré de la corruption de l'Eglise :
« O Seigneur, tu m'as illuminé par la clarté de ton esprit, pour y penser : tu as mis devant moy ta parolle, comme une torche pour me donner à cognoistre combien ces choses sont meschantes et pernicieuses : finalement tu as touché mon cœur, afin que justement et à bon droict je les eusse en abomination.... Cela donc que je n'ay point douté avoir apprins de ta bouche, je l'ay bien voulu distribuer fidèlement à l'Eglise. »
Et déjà la question du schisme est résolue :
« Au regard de ce qu'ils m'ont objecté que je me suis séparé de l'Eglise, en cela ne m'en sens rien coulpable, si d'aventure celuy ne doit estre réputé pour traître lequel, voyant les souldars espars et escartez, vagans çà et là et délaissans leurs rangs, eslève l'enseigne du capitaine et les rappelle et remet en leur ordre. Car tous les tiens, Seigneur, estoyent tellement esgarez, que non seulement ils ne pouvoyent entendre ce qu'on leur commandoit, mais aussi il sembloit qu'ils eussent mis en oubli et leur capitaine, et la bataille, et le serment qu'ils y avoyent