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Ferrarc. Palais des diamants, (p. [4.
Ce palais-ci peut se visiter, car c'est le musée : grande cour à colonnes, jardin, large escalier, salles énormes de grandeur, de largeur, de hauteur, aux plafonds d'une splendide magnificence. Les murs sont actuellement couverts par les peintures de deux grands artistes de la cité, Dosso Dossi ( 147^-1 56o) et Garofalo, né en 1481, qui nous a lui-même expliqué son nom, en remplaçant sur un tableau sa signature par une giroflée. L'époque de leur féconde activité est précisément celle du séjour de notre Réformateur '.
Nous traversons le long et large Corso de la Giovecca, pour aller chercher, à l'autre bout de la ville, le palais de Schifanoia (Page 17), si célèbre par ses salles ornées de fresques, que les peintres viennent copier. Ce sont les parties les plus solitaires de la ville : c'étaient autrefois les plus animées. Dans la Giovecca avaient lieu les tournois et les courses. Le palais de Schifanoia était un des centres des amusements de la noblesse. Une lettre de février i5362, quelques semaines avant l'arrivée de Calvin, nous parle des réjouissances qui y furent célébrées. On courut à l'anneau sur la place. Puis la duchesse Renée parut, et on se mit à jouer la comédie devant tout ce que les salles purent contenir de nobles clames et de gentilshommes.
Je m'imagine cependant qu'une demeure plus modeste, et pas très éloignée, dut attirer davantage l'attention de notre Réformateur. « Dans cette maison paternelle, dit la plaque de marbre, passa ses vingt premières années, Fra Jérôme Savonarole, né à Ferrare, le 21 septembre 1452, brûlé à Florence, le 25 mai 1498.» Calvin devant le berceau de Savonarole! Que pensa-t-il? Il me semble que dans l'âme du futur Réformateur genevois dut tres-
I. ' L'école ferraraise atteignit son apogée, dans le genre mythologique et décoratif avec Dosso Dossi, dans la peinture religieuse avec Benvenuto Tisi, dit le Garofalo. » G. Lafenestre. Histoire des peintres de Imites les écoles. — 2. Fontana, p. 3°6.
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Kerrare. Palais de Schifanoia. (p. [6.
lX CALVIN EN ITALIE
saillir l'austérité de l'ancien Réformateur florentin. Aujourd'hui la victime d'Alexandre VI a sa statue à côté du château, et sur le socle on lit : « Dans des temps corrompus et s'erviles... il fut le flagellateur des vices et des tyrans. » Flagellateur des vices ! Qui donc devait l'être autant que l'auteur des Ordonnances de Genève, et l'inspirateur de la morale huguenote ?
Et voici encore des palais, toujours des palais : ceux-ci aux portes élégantes, ceux-là aux inscriptions latines ou grecques, ou même hébraïques. Citons-en une : nihil ostentalioni ; parum corpori ; multum anima' ; omnia Den ! Plus loin est l'ancien palais qui. devenu le séminaire actuel, renferme de ravissantes fresques en grisaille, dues au pinceau du Garofalo, et qui montrent David, Saùl, le iup-ement de Salomon, et des enfants déroulant d'adorables farandoles, ou
jouant à main chaude (avec la date : i5i8).
Ces palais et ces rues étaient donc tout brillants de nouveauté, tout éblouissants de vie et d'élégance, tout assourdissants de bruit, de gaieté, lorsque Calvin s'y promenait ou les visitait.
4° Nous voici sur la Piazza.
La Pia\\q, la place, caractérise la ville italienne. C'est le plus grand espace libre, et le vrai centre, où se passe l'existence des citoyens, entre tous les principaux monuments qui représentent la politique et la religion.
Il en est ainsi à Milan, il en est ainsi à Bologne, etc. ; il en est ainsi surtout à Venise, l'idéal féerique du genre, avec sa Pia{etta, les lions et les mosaïques d'or de Saint-Marc, le palais des doges aux sculptures orientales et moresques, les Procuraties, le tout finissant par s'ouvrir sur les lagunes, inondées de soleil, et sillonnées de gondoles, noires comme l'ébène....
Sans être Venise. Ferrare a sa Piazza, et même plus d'une « Piazetta, » qui se suivent : Piazza délia Pace, del Commercio, délia Cattedrale, et Torquato Tasso. Cette série de places est bordée d'un côté par le Château, le Palais des Cardinaux, le Palais d'Esté, le Palais de justice, de l'autre côté par l'Archevêché, et les deux façades de la Cathédrale. On le voit : tout est là. La femme qui va au marché, ou à la messe, l'homme qui va à la mairie ou au Palais de justice, l'affairé et le désœuvré, sont également sûrs de s'y rencontrer.
La façade de la cathédrale est revêtue de marbre blanc ou rose. (Page 19.) Elle est à trois galeries, la plus basse à plein ceintre, les deux autres en ogive. La ligne du faîte est brisée en trois pignons, comme trois triangles peu élevés. C'est le type de transition, mais accommodé à la mode italienne. La cathédrale de Noyon aussi est un type célèbre de l'époque de transition. Il n'y a qu'à comparer pour voir les contrastes des deux pays et des deux races. Ici, le gothique lui-même ne trouble pas l'impression de la ligne dominante, qui est l'horizontale. Il ne s'agit pas de s'élancer pour se perdre dans les nuages de la méditation. Il est plus sage de rester dans la belle lumière de la terre. Et c'est à quoi nous imite irrésistiblement ce concert de tons blancs et roses des marbres, qui se détachent sur un tond de pierres noircies.
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Malheureusement, depuis Calvin, l'intérieur de cette église, où, en 1438 8 janvien. s'était réuni le contre-concile de Bâle, a été complètement remanié et gâté (en I7I l). Aussi vaut-il mieux aller contempler la façade latérale, le long du marché : celle-là est restée intacte. C'est une muraille ornée de plusieurs étag
Ferrare. La cathédrale, (p. is
de galeries, à l'extrémité de laquelle se dresse un magnifique campanile, qu'il faut regarder, vers la fin du jour, quand le soleil couchant rend plus roses encore tous ces marbres.
Alors on comprend l'enthousiasme ferrarais : « Notre cathédrale surpasse Modène, Parme, Plaisance, Gênes, Crémone, Ancône, Vérone, soit par un plus grand déploiement de luxe d'ornementation et par une plus grande profusion d'arcs, de colonnades, de galeries, soit par une plus grande exactitude dans la main-d'œuvre. Sur les côtés, des bizarreries se font remarquer dans la galerie supérieure, où les colonnettes sont étrangement enchevêtrées, où les arceaux ont l'archivolte avec une fasce qui se termine en pointe et qui accuse le style arabe. »
Et l'auteur termine ainsi sa description : « On devra donc conclure en toute assurance que cet édifice représente à la fois et le travail le plus magnifique de l'art lombard et le point de transition de l'art moderne alors naissant, qu'on appela plus tard gothique. En effet, autant qu'il m'est donné de le savoir, c'est le plus ancien édifice où on le voit introduit en s'adaptant à l'arc compact, dans ce mode svstématique que les Italiens n'ont jamais abandonne1. »
l. Album estertse, traduction française par Antonio Luyrard, 1850 (Bibliothèque de l'en arc.
5° Vis-à-vis de ce spécimen si intéressant de l'architecture religieuse en Italie est le Palais de justice, aujourd'hui complètement refait. Heureusement, M. le professeur Giuseppe Agnelli, le directeur délia Biblioteca comunale di Ferrara, dont l'extrême obligeance m'a été si utile, me signale une vieille miniature du Libro dei giusti^iati in Ferrara, 1441-1 577. {Page 21.) Elle nous a conservé l'aspect qu'avait le palais précédent, celui du temps de Calvin.
Et puis vient le palais del Magistrato, l'ancien palais d'Esté, où logea le Réformateur. Il faut ici faire halte.
6° Les Este ne s'étaient pas contentés de leur palais. Pour se garantir contre les surprises des révolutions, ils avaient fait bâtir, un peu plus loin, le Château ', et ils avaient ensuite relié le Palais au Château par ce qu'on appelle le Palais des Cardinaux. Ils pouvaient ainsi se rendre du Palais au Château, sans être vus, et, en cas de sédition populaire, sans être arrêtés.
A partir de 1476'-, les ducs habitèrent le Château, et, en 1 5 3 2 , un incendie dévora une partie du vieux palais, l'escalier, la façade et un passage suspendu, et couvert. Ce passage datait de i5i5, reliait le palais ducal au palais épiscopal (celui-ci se trouvait en face, à côté de la Cathédrale), et, ici encore, permettait aux princes de passer sans être vus, sans traverser la place3.
Le plus célèbre et le plus sur des historiens du vieux Ferrare, A. Frizzi, auteur de cinq gros volumes d' Etudes et d'un petit Guide, nous a conservé la tradition suivante : « Dans le plafond des Camerini, qui touchent au théâtre de l'Académie des Intrépides [Société littéraire du XVIIe siècle], sont des figures et des arabesques en partie gâtées, mais exécutées par des mains habiles. Dans cette pièce, d'après la tradition constante, a habité Jean Calvin.... Là, il demeura, et dans la petite chapelle conservée jusqu'à présent et récemment détruite, dans la pièce plus petite que l'autre, il accomplit les pratiques de sa foi1. »
La tradition est ininterrompue. Encore aujourd'hui le peuple l'atteste en indiquant la porte de Calvin, celle par où il se serait enfui, quand l'inquisition voulut l'inquiéter. C'est une petite porte {Page 22) avec quelques sculptures, vis-à-vis de l'escalier (Page 23) conduisant à la chambre.
La pièce des Camerini se voit encore, relativement petite, avec deux fenêtres donnant sur une cour intérieure et bardées de fer : le plafond, en voûte, a été passé à la chaux comme les murs
Tout à côté sont les grands appartements princiers, une suite indéfinie de salles immenses, restaurées. Mais le plus curieux est, au bout, un cabinet minuscule, tout boisé, et dont les petites boiseries sont entremêlées de petites glaces, sur les murs et au plafond. On dirait qu'on se trouve dans le plus luxueux des
1. « A la fin de 1385, Nicolas d'Esté, pourvoyant à ses commodités comme à sa sûreté, avait, en continuation de sa demeure particulière, bâti le château, qui avec le rehaussement (rialsaturé) d'Hercule II, est certainement un des plus beaux monuments de l'Italie. » Fontana, p. 81. - 2. Renseignements fournis par M. l'ingénieur Filippo Borgatti, que nous remercions pour l'amabilité avec laquelle il nous a reçu. — :i. Notisie relative a Ferrara, per la niaggiore parte inédite, ricavate du document! ed illus traie, da Luigi Napoleone, Citadella, 1864, p. 323. — i. A. Frizzi, Guida del forestière per la çittà di Ferrara, 1787, p. 43.
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Ferrare. Ancien calais de justice, (p. 20.1
coffrets, et tous ces petits panneaux ont été couverts par Dosso Dossi de petites miniatures sur fond or; ce sont des centaines de petites et jolies 6gures, semées au milieu d'élégantes arabesques.
Et cependant, la chambre retirée, blanchie à la chaux, aujourd'hui si banale qu'il ne servirait à rien d'en donner un dessin, m'a fait une autre impression que le boudoir merveilleux des princesses.
CALVIN EN ITAUE
Il n'y a pas de bonne raison pour douter que Calvin ait habité ce palais. Il n'y a pas de bonne raison pour se refuser à admettre que, dans cette retraite, il ait vécu plusieurs semaines, et écrit sa lettre à Duchemin, et sa lettre à Gérard
Roussel.
Le temps a effacé tout le reste. Mais les lettres sont là; et elles suffisent pour
nous renseigner sur ce qui nous intéresse le plus, l'état d'âme de notre voyageur, de notre Réformateur.
A propos de ce qui se passa l'an 1 537, Bèze raconte : « En ce temps-là, Calvin fit imprimer deux Epistres, les quelles il avait escrites d'Italie, au voyage que nous avons dit qu'il y fit, à certains de ses amis de France '. » De ces deux amis, le premier était Nicolas Duchemin 2, et la lettre qui lui avait été adressée fut publiée sous ce titre : « Comment il faut éviter et fuir les cérémonies et superstitions papales et de la pure observation de la religion chrestienne. Jean Calvin à N., fort homme de bien, son sin- Ferrare. Porte de Calvin, (p. 20.1 gulier ami. Salut 3. » Duchemin avait
interrogé Calvin. Calvin lui répond.
L'Eglise catholique est « ceste Egypte, là où tant de monstres, d'idoles et
1. Vie de Calvin (2e édit), Opéra, XXI, p. 60. Du vivant même de Calvin, en 1552, dans la préface de son édition des Opitscula, Nicolas des Gallards, après avoir parlé de la Psychopannychia, continue : ♦ Ensuite, comme il en voyait beaucoup à qui la vérité de Dieu était connue, et qui cependant se souillaient aux horribles cérémonies des impies, et se préoccupaient de leur fortune ou de leur vie plus que de Dieu, il estima qu'il fallait les stimuler par les aiguillons de la Parole, et les exciter tant en particulier qu'en public, ("est pourquoi, pour attester publiquement ce qu'il avait souvent dit en particulier, il publia deux épitres qu'il avait écrites d'Italie, sur ce sujet, à certains amis (quas de hac re ad quosdam amicos ex Italia scripserat...) » Opéra, V, p. xi. Sans aucune preuve particulière, M. O. Douen conteste les affirmations si nettes de Des Gallards (dans la préface que certainement Calvin eut sous les yeux) et de Th. de Bèze, et il y oppose les hypothèses que voici, à propos de la lettre de Duchemin: « A condition de sous-entendre que Calvin avait reçu à Bâle la lettre de Duchemin (car le nouveau pseudonyme qu'il avait pris rend difficile de croire qu'elle lui ait été envoyée à Ferrare), rien n'empêche d'admettre qu'elle ait été ébauchée dans cette ville, puis retouchée et augmentée plus tard en vue du public. Mais rien non plus ne prouve qu'elle n'ait pas été écrite à Bâle. Si ce morceau avait reçu sa forme actuelle à Ferrare, la duchesse en aurait eu connaissance et en aurait sans doute fait prendre copie. Mais ce n'est point le cas, puisque Calvin crut nécessaire «le lui en envoyer un exemplaire cinq ans plus tard, et quatre ans après la publication. » O. Douen, Clément Marot, 1, p. 20S. Pour la lettre à (t. Roussel, voir plus bas, p. 27. — '2. Opéra, XXI. V édit., p. 127. — .'!. Opuscules, p. 58.