CHAPITRE PREMIER
La conférence de Francfort.
I. La conférence. — II. Francfort au seizième siècle, i. La vieille ville. 2. La foire. 3. La librairie. 1. Le Rômer. — III. Calvin à Francfort. — IV. Calvin et Mélanchthon. — V. Relations ultérieures
dans les Colloques, par Calvin.
VI Après Francfort. Défense de Mélanchthon, de Bucer et des Allemands
E protestantisme allemand était entré clans une période de force et de progrès, grâce à la Ligue conclue à la fin de décembre i53o4, à Smalkalde. Le 23 juillet i5322 fut signée la paix de Nuremberg, qui, en attendant la réunion d'un prochain concile, assurait l'existence du protestantisme en Allemagne, en garantissant les droits, sinon des protestants futurs, au moins des protestants actuels. Naturellement cette paix était insuffisante.
Les protestants n'étaient pas satisfaits et les catholiques étaient inquiets. Le négociateur impérial, Dr Held, trouva nécessaire d'opposer, à la ligue protestante de Smalkalde, la ligue catholique de Nuremberg (10 juin i538)3. Mais le succès de cette Ligue fut médiocre et, dans ces circonstances, l'idée, émise par les protestants, trouva faveur parmi les catholiques, d'arriver à une entente religieuse, au moyen d'assemblées nationales, tenues en dehors de la Curie. Une dispute eut lieu à Leipzig (janvier i53g), où les deux parties firent d'importantes déclarations
1. Cette date varie selon les auteurs, parce qu'il y eut deux réunions à Smalkalde, la première du 22 au 31 décembre 1530 (Sleidan, Commentaires touchant restât de la religion et république, sous l'empereur Charles V, édition de Jean Crespin, 1566, f. 55") et la seconde à partir du 29 mars 1531 [fbid., f. 57v)- Herminjard, II, p. 492. donne la date : fin mars 1531 ; V Encyclopédie de Herzog : mars 1531. Mais ce fut le 31 décembre 1530 que furent pris les premiers engagements. Ranke, Deutsche Geschichte im Zeitalter der Reformation, 6<= édit., 1882, III, p. 227, n. 3. — 2. C'est la date donnée par Sleidan dans son texte latin. La traduction française (f. 62) a mis par erreur 23 juin. — 3. Ranke, Ibid., IV, p. 79-
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relatives à la nécessité, et à leur désir réciproque, d'une véritable réformation de
l'Eglise.
C'est quelques semaines après (février i53g) que « la journée impériale se tint à Francfort pour la paix d'Allemagne et la guerre contre le Turc1. » Cette journée avait été accordée par l'empereur à la demande des deux princes protestants, le duc de Saxe et le landgrave. Dès le 25 novembre i538, Charles-Quint « avait approuvé et ordonné pour son ambassadeur l'archevesque de Londe [Lund]..., » lui « donnant plein pouvoir de traiter et vuider ceste matière avec les conseillers de son frère le roy Ferdinand et avec les princes moyenneurs 2. »
La réunion de Francfort n'était ni une diète ni un colloque. Ce fut une conférence qui ouvrit l'ère des colloques. 11 est à noter que le premier désir, la première impulsion venait des protestants. Le 19 avril, non sans beaucoup de difficultés, on arriva à l'accord suivant : La paix de Nuremberg continuerait à n'être valable que pour les protestants actuels, mais l'empereur ne permettrait pas davantage aux catholiques d'étendre leur Ligue; c'était la trêve du statu quo strict, qui serait observée, pendant quinze mois, si l'empereur approuvait les décisions de Francfort, sinon, seulement pendant six mois. De plus, un colloque national formé de savants et de laïques se réunirait pour discuter la question religieuse et rédiger un projet d'union sur la base de concessions réciproques3. A ce colloque, les légats du pape pourraient être admis, si l'empereur le trouvait bon, mais leur présence, déclaraient les protestants, n'était pas nécessaire 4.
Voilà comment, et dans quelles circonstances l'accord de Francfort ouvrit l'ère des colloques religieux, qui allaient se réunir successivement à Haguenau, i5qo, à Worms, 1 541 , et à Ratisbonne, 1541, période curieuse et des plus importantes pour l'histoire de la Réforme. Or, c'est pendant cette période que Calvin joua un rôle très actif de négociateur religieux, entra en contact avec les choses et avec les hommes de l'Allemagne, et s'initia au mouvement général de la Réformation en Europe. C'était la fin, le couronnement de cette préparation providentielle, qui, du petit Xoyonnais, avait fait peu à peu le savant, le législateur, le docteur et le politique du protestantisme. Pendant qu'il était à Ratisbonne, son rappel à Genève fut décidé : il était prêt.
Calvin se trouvait à la réunion de Francfort, et nous allons le suivre pour jeter un coup d'œil sur la vieille ville allemande et impériale. D'autant plus que Francfort est encore une des villes où l'on peut le mieux se procurer le plaisir
1. Jean Sleidan, Commentaires, f. 92". — 2. Ibid., f. 92. — 3. Cette idée d'un colloque national, d'un concile libre, composé d'hommes sages des deux partis était une idée chère à Jean Sturm, qui l'avait déjà émise deux ans auparavant, en 1537. C'est ce qu'il appelait un prosynode. Et comme Jean Sturm se trouvait à Francfort, en qualité de délégué de Strasbourg, on peut croire qu'il ne fut pas étranger à l'acceptation de ce projet. Schmidt, Jean Sturm, p. 44, 4S. — i. Dr Reinhold Moses, Die Religionsverhandlimgcii zi< Haguenau und Worms, 1S40 und iJ4i- 1S89, p. 1-4; Kampschulte, I, p. 328-330.
LA CONFKRKNCK I)K FRANCFORT
d'impressions moyenâgeuses, à la condition de prendre quelques précautions; car Francfort passe aujourd'hui, et à juste titre, pour une ville très belle et très moderne.
1. Mes précautions consistent à passer pendant quelques jours mes matinées à la Bibliothèque1. On m'installe, tout seul, à une table retirée, et là je lis, la plume à la main, les vieux livres.
Ce sont des éditions, la plupart originales et assez rares, avec leurs vieux caractères, avec leur papier jaune ou jauni, qu'a touché la main même des auteurs et des narrateurs de cette époque troublée. C'est comme si Jean de Lasco, Valérand Poullain, Utenhove me racontaient de vive voix l'histoire de
Francfort. Porte du Galgen (d'après le Belagerungsplan de 1552).
l'Eglise réformée de Francfort, sa fondation, ses malheurs. Dans un vieux feuillet, particulièrement jauni, je découvre le nom de la rue où Calvin logea. C'est la Gallengasse. Seulement, au seizième siècle, elle s'appelait la Galgengasse (rue du Gibet), près de la porte de même nom. Les habitants, mécontents de cette appellation, qui prêtait sans doute à de faciles plaisanteries, finirent par la changer, au commencement du dix-neuvième siècle, grâce à la modification d'une seule lettre, de Galgen en Gallen *.
I. Je suis heureux de remercier bien cordialement le bibliothécaire en chef, M. Ebrard, fils du théologien bien connu du même nom, autrefois à Erlangen, M. le bibliothécaire de Nathusius, et M. le pasteur Correvon, qui, pendant mes divers séjours à Francfort, ont mis à ma disposition leur bonté inépuisable. — i. Nous avons trouvé cette indication dans un document (Bibliothèque de Francfort 1 intitulé Nachricht wegen der Reforinirtcn in Francfort am Mayn. C'est une simple feuille double, pliée en quatre, et qui doit dater de la fin du XVIIe siècle. La dernière date qui y est mentionnée est 1667. Sous la rubrique amio ijs6, on lit: « Jean Calvin... vint en septembre lui-même ici, logea dans la Galgengasse.... >
Francfort. Eglise des Dames Blanches (d'après le plan de Mérian, 1628).
Quand mes émotions historiques sont au point, je me transporte au Musée. Le conservateur ' met sous mes yeux sa collection si admirablement ordonnée. A l'aide de vieux plans 2, dans les meilleures éditions, il m'aide à reconstituer la ville, dont je viens d'entendre, de voir les vieux habitants, agités de toutes leurs vieilles passions
Alors, je puis commencer ma promenade historique ; la vieille ville est toute entière dans mon imagination, dans mes yeux. Je découvre tout de suite ce qui en
subsiste encore; réellement le reste est comme s'il n'était pas.
Voici donc le Saalhof, sur le quai du Mein, dont la chapelle est du treizième siècle, mais qui datait lui-même de plus loin encore. Bâti par l'empereur Louis le Pieux, il avait vu naitre Charles le Chauve (823). C'est ici que Lothaire s'était réconcilié avec son père. L'édifice fut vendu par Louis de Bavière, le Philippe-le- Bel allemand, continuateur de la lutte de la société civile contre la société ecclésiastique, patron du Defensor pacis de Marsile de Padoue....
Voici l'église Sainte-Catherine, reconstruite en 1681, où, dès i522, Ibach fit entendre la première prédication évangélique. Un an avant, Luther, allant à Worms, s'était arrêté dans la Buchgasse, N° i3. La maison a été démolie et on ne conserve plus qu'une inscription : « Dans cette maison logea Martin Luther, lors de son voyage à la diète de Worms, le 14 et le i5 avril i52i. »
Voici surtout l'église des Dames Blanches, où les luthériens prêchèrent pour la première fois en 1542. Elle fut donnée en 1 554 aux protestants anglais et, l'année suivante, aux émigrants wallons et hollandais3. Laissons pour le moment
1. Que M. Cornill, directeur du Muséum, veuille bien aussi recevoir tous mes remerciements, ainsi que M. Jung, directeur des Archives. — 2. Plan de 1552, dit Belagerutigsplan, dessiné par Conrad Faber, gravé sur bois par Hans Grav et imprimé en 1553 par Christian Egenolff; — plan de Mérian l'aîné, 162S (ire édition, très rare). — 3. Ici aurait eu lieu, le quatrième dimanche après Pâques de l'année 1554, la première prédication française, d'après la Nachricht wegen der Reformirten in Francfurt am May h, que nous avons citée plus haut.