LA CONFERENCE DE FRANCFOR1 .">.) I
nies de Luther, cela ne veut pas dire qu'il les désire, ou qu'il s'efforce de les établir. 11 est impossible de lui faire approuver le chant en latin ; il a horreur des images: pour le reste, il le méprise, ou n'en a cure.... Seulement il ne souffre pas qu'à cause de l'observation de ces petites observances (observcttiunculas) nous nous séparions de Luther. » Et c'est la propre opinion de Calvin : « Je ne pense pas qu'il y ait de justes causes de dissentiments '. »
Peu à peu cette défense s'étend, devient générale. Il ne s'agit plus seulement de Mélanchthon, de Bucer, il s'agit de tous les protestants allemands : « La Ligue allemande de Smalkalde n'a rien qui puisse offenser un cœur pieux. Pourquoi donc, je te prie, ne réuniraient-ils pas les forces que Dieu leur a données pour la défense commune de l'Evangile ? Du reste ils ne contraignent personne à entrer dans cette Ligue.... Plût au ciel que N. sût à quelles tentations ils ont été soumis [à Francfort] et avec quelle constance ils ont résisté. Le légat de César cherchait surtout à les séparer des églises suisses.... Ils ont répondu qu'ils étaient en communion fraternelle avec ceux qu'il appelait sacramentaires. Et à la fin quel courage ils ont montré! » Calvin conclut: « Mon Farel, réfléchis: est-ce que nous ne faisons pas injure à de tels hommes, nous qui, tranquilles, les accusons, tandis qu'ils ne se laissent écarter de la droite ligne ni par le danger ni par la terreur J. »
2. Quelques jours après, il reprend la plume, pour traiter le même sujet, et s'adresse à Zébédée3 (peut-être celui qui est désigné plus haut par la lettre N.), zwinglien décidé. Il lui déclare tout de suite que sa lettre « l'a fort ému (animum meum vehementer perculit), » parce qu'elle est loin de témoigner un esprit de concorde avec ces hommes (les Strasbourgeois), « dont il recommande l'esprit et le cœur. » On le voit, c'est bien une campagne de conciliation qu'il a entreprise, et qu'il poursuit. On se plaint de Bucer. Mais on n'apporte pas le moindre argument et, si l'on y regarde de près, ce sont de « vaines calomnies » (mcrae criminationes). Comment peut-on « condamner si facilement un homme, doué de dons si remarquables, et du ministère duquel le Seigneur s'est servi pour des œuvres si magnifiques?... Que si tu continues à te laisser aller et à accuser des innocents, tu ne feras pas que je ne sente et ne déclare être sincères, ceux dont je vois la sincérité de mes yeux \ »
Selon Calvin, la concorde doit être établie aux dépens des extrêmes. Et Zwingle est allé précisément à l'extrême. Il a dépassé le but : « Il est facile de voir que, trop préoccupé de renverser la superstition de la présence charnelle, il
l. Opéra, Xt>, p. 341. — "2. Ibid., X^, p. 341, 342. Herminjard, V, p. 293, 294. — 3. André Zébédée, natif du Brabant, fut appelé vers la fin de 1533 à Bordeaux, au collège de Guyenne, dirigé par le célèbre portugais André de Gouvéa. Il rencontra là M. Cordier. C'était, paraît-il, un homme d'une érudition éprouvée-, d'une grande vivacité d'intelligence et d'un goût très sûr dans les œuvres de l'esprit. Il se trouvait encore à Bordeaux en 1536. On ne sait comment il se convertit. Il se retira à Genève, et enseigna au collège, où il retrouva M. Cordier. (Herminjard, V, p. 98, n. 7.) Il se lia avec Calvin, qu'il avait peut-être connu à Paris. (Ibid., p. 319, n. 14.) En 1538, il fut nommé pasteur à Orbe. (Ibid., p. 204, n. 4.) — 4. Opéra, X>\ p. 344- Herminjard, V, p. 315, 316.
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a, en même temps rejeté, ou certainement voilé, la vraie force de la communication '. » En termes bien remarquables, Calvin essaie de montrer à Zébédée quel crime c'est d'être ainsi porté à la séparation : « De toute discussion ne doit pas aussitôt surgir une séparation. Si ta conscience te force à repousser quelque partie de son opinion, cependant tu dois t'efforcer de rester avec lui dans une fraternelle union. Car il ne faut pas nous séparer témérairement de ceux que Dieu a unis à nous dans son œuvre. Et je te demande seulement, que tu retiennes la vérité avec une telle constance que tu ne paraisses pas désirer la séparation de ceux qui, tu dois bien l'avouer, sont pour toi et pour tous les gens de bien les premiers parmi les ministres de Christ. Dieu bon, où allons-nous ? Nous ne devrions pas nous séparer des ministres de Christ avec d'autres sentiments que si nos entrailles nous étaient arrachées (si viscera nostra a nobis evellerentur) -. »
3. Tandis qu'il s'efforce ainsi d'apaiser les esprits trop zwingliens, Calvin apprend qu'un autre pasteur suisse, Richard du Bois 3, a excité quelque émotion par une affirmation trop luthérienne de la présence « locale. » Avant d'être pleinement informé, il se hâte de lui écrire4, pour que, dit-il, «si, à cause de cela, il y a entre toi et tes frères quelques germes de dissentiment, tu t'efforces tout de suite, avec zèle et avec soin, de les étouffer, avant qu'ils portent leurs mauvais fruits. » Il lui recommande de tenir un juste milieu (aliqaid médium), « de telle façon qu'il n'ait pas l'air d'approuver les délires prodigieux des papistes, et que cependant il ne dissimule pas la véritable participation à la chair de Christ. » Du reste « il faut tout souffrir (ultima potins omnia experire) plutôt que de troubler la paix de l'Eglise par notre faute. » « Puissions-nous, s'écrie notre passionné défenseur de l'union, puissions-nous toujours bien nous souvenir quelles grandes pestes sont les dissentiments sur les doctrines, entre les esprits ! Puisse-t-il n'y avoir aucun de nous qui n'ait pas horreur de ces deux pestes plus que de la mort ! » Et il déclare attendre « avidement la réponse qui lui annoncera que toutes les discussions sont apaisées 5. »
4. Ce n'était pas seulement des hommes comme Zébédée et Richard du Bois, distingués sans doute, mais avec une influence assez restreinte, qu'il s'agissait de calmer. A Zurich, l'esprit de Zwingle vivait dans l'âme de son grand successeur, Bullinger, et les rapports étaient parfois tendus entre Zurich et
l. Opéra, Xb, p. 346. Herminjard, V, p. 31S. — 2. 19 mai 1539. Opéra, Xb, p. 346, 347. Herminjard, V, p. 319. — 3. Richard du Bois (Syh'iits), peut-être un moine augustin qui s'enfuit de Paris en 1534 (Herminjard, IV, p. 92, n. 4), élu ministre de Payerne (19 octobre 1536, Herminjard, V, p. 313, n. 6), était devenu le doyen de la classe de Payerne. C'était un pasteur instruit et savant. Calvin, qui l'avait peut-être connu en France (Herminjard, VI, p. 423, n. 1), faisait grand cas de lui, et lorsqu'il apprit, en 1539, qu'on cherchait à l'écarter de Payerne, pour mettre à sa place Saunier, il écrivit à Farel : « Si Richard reste ce qu'il est, et s'il déplaît, qui aimerons-nous? Je n'hésite pas à le préférer à plusieurs Saunier. » (19 mai 1539, à Farel. Opéra, X>>, p. 347. Herminjard, V, p. 313.) — 4. Le manuscrit de cette lettre porte beaucoup plus de corrections et d'additions que les autres lettres familières de Calvin. Herminjard, VI, p. 423, n. 3. — .'>. Opéra, X>, p. 445, 447, 448. Herminjard, VI, p. 424, 425, 427, 42S. — La lettre, qui n'est pas datée, est mise en 1539 par les Opéra, en 1540 par M. Herminjard.
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Strasbourg. Bullinger avait son franc parler au sujet de Luther. Le s mars 1 53g, il s'exprimait ainsi : o Le théologien doit faire plus de cas de la vérité que île Luther. Tout le monde sait avec quelle témérité Luther a jugé plusieurs livres des saintes Ecritures.... Si les conditions de la concorde ont cet effet que personne ne puisse ouvrir la bouche en faveur de la vérité contre Luther, alors que cependant Luther est un homme, et non un Dieu, périsse la concorde! Quant à moi je tiens Luther pour un homme qui peut être trompé et se tromper, et qu'il faut avertir et ramener de ses erreurs', o
Bullinger était dans son droit, mais le ton sur lequel il le soutenait n'était pas des plus conciliants. Aussi quand, dans une lettre-préface à un opuscule de Vadian, le Réformateur de Zurich dénonça les théologiens inconstants .inconstantes), changeants (vertumnos), les théologiens de Strasbourg se crurent visés et furent blessés. Bullinger se hâta de déclarer qu'on s'était trompé, qu'il en voulait seulement à Schwenkfeld, et à ses sembables : « J'aime et vénère nos frères strasbourgeois et leur très sainte Eglise2. » Calvin ne crut pas moins opportun de lui adresser un de ses plus beaux plaidoyers en faveur de l'union et de la conciliation : « Que pouvons-nous faire de mieux par nos lettres, mon Bullinger, que de conserver et de confirmer de toutes façons notre amitié fraternelle ? Nous voyons en effet combien il importe, non seulement à nous, mais au nom chrétien tout entier, que tous ceux auxquels Dieu a confié un rôle dans son Eglise, soient unis d'un lien véritable. Satan le voit bien, lui dont tous les efforts tendent surtout à semer la division entre nous.... Notre devoir est donc de résister à ces artifices, et plus l'ennemi s'efforce de troubler notre union, plus nous devons nous efforcer de la sauvegarder, par une plus grande constance {constantiore animo) et par de plus grands soins (intentiore cura). » Calvin répète sa pensée et ses expressions : «Nous devons prendre soin, et avec zèle (seduln curandum est). d'entretenir avec tous les ministres de Christ société et amitié ; surtout il faut tendre tous nos nerfs (impriniis contendere in hoc nervos omnes), à ce que les Eglises, auxquelles nous administrons la parole du Seigneur, soient fidèlement d'accord entre elles. Pour moi, j'ai la confiance que notre amitié, commencée sous de tels auspices :1 et soutenue par de tels étais, restera sauve et entière jusqu'à la fin. »
Après cette cordiale introduction, Calvin en arrive à son sujet, avec quelle délicatesse ! « Entre cette Eglise et la vôtre, bien que je ne voie pas de discorde ni de brouille, je désirerais cependant plus d'union, ou mieux une amitié plus étroite (plus conjunctionis vel potius necessitudinis). s Cette phrase est un chefd'œuvre de style par ses expressions à la fois si habilement nuancées et si affectueuses. Et Calvin se porte garant du désir des Strasbourgeois. Sans insister sur la « sincérité » assez connue de Capiton, il affirme que Bucer ne doit leur être suspect en aucune façon. Bullinger l'avait trouvé prolixe, disputant pendant
t. Opéra, X>>, p. 322. — 2. 12 décembre 1539. Ibid., XK p. 434- — :!- Calvin avait fait la connaissance personnelle de Bullinger à Bàlc, au moment où les Eglises réformées de la Suisse signaient leur confession de foi, février 1536. (Herminjard, VI, p. 196, n. 3.)
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des heures, usant de circonlocutions '. Calvin lui dit : « Il est d'une perspicacité singulière, d'une rare pénétration, et cependant personne ne cherche plus religieusement à se maintenir dans les limites de la simplicité scripturaire, et non seulement repousse, mais ne hait davantage les arguties étrangères. » 11 conclut: « Je t'en prie, mon Bullinger, ou plutôt je t'en supplie instamment, soyons complètement étrangers {alienissimi), non seulement à toute haine et à toute contention, mais à toute apparence d'offense. Pardonne à ma sollicitude.... C'est le propre de la charité, même quand elle espère tout, d'être cependant encore inquiète 2. »
Ce dernier mot n'est-il pas d'une délicatesse, d'une sensibilité charmante ? Toutes ces lettres, tous ces efforts, toutes ces plaidoiries, tous ces éloges, tous ces appels, toutes ces exhortations représentent à peine l'effort d'une année. Le séjour de Calvin à Francfort n'avait été inutile, ni pour lui, ni surtout pour l'Eglise.