LA CONFÉRENCE DK FRANCFORT
de Bucer en Allemagne, pour s'entendre avec le landgrave de Hesse et Luther au sujet des biens ecclésiastiques, Calvin donna à Bucer une lettre (perdue) pour Mélanchthon, avec douze articles. Il ajoutait: « S'il me les accorde, je ne pourrai rien exiger de plus ni de lui, ni de Luther '. » Le voyage de Bucer se prolongea, et Calvin eut l'idée d'aller voir lui-même Mélanchthon. Un motif plus grave le décida brusquement; aussi son départ fut tout troublé (tumultuarius), comme il arrive dans les décisions subites (in subitis consiliis). «Car, dit-il, il ne m'était jamais venu à l'esprit d'entreprendre ce voyage avant la veille du jour où je l'ai exécuté. Mais ayant reçu des lettres de Bucer m'indiquant qu'il n'avait rien pu faire pour nos frères [de France], le désir (cupido\ me saisit aussitôt d'aller jusque-là, en partie pour que ce qui se rapporte au salut de nos frères ne fût pas négligemment traité, comme cela arrive dans de si grands troubles, en partie pour parler avec Philippe [Mélanchthon] de la religion et de l'ordre de l'Eglise.... A cela s'ajoutaient les exhortations de Capiton et de tous, et enfin l'occasion de la compagnie. Car Jean Sturm2 et d'autres hommes excellents devaient être mes compagnons3. »
A Francfort, une des grosses questions agitées est celle des biens ecclésiastiques. Bucer s'en occupe avec une « telle constance » qu'il semble devoir réussir, bien que ce soit fort difficile. Car les princes ne veulent pas lâcher la proie qu'ils ont saisie. Et c'est ici une des luttes les plus honorablement soutenues par les Réformateurs. Calvin s'y distingue, et indique que les usages « plus légitimes» auxquels ces biens doivent être consacrés, c'est l'entretien des pasteurs, des écoles, des pauvres et les autres charges de l'Eglise1.
Avec précision, il retrace à Farel les vicissitudes des négociations au sujet de la trêve et de la convocation du futur Colloque. « Tout est en suspens, et nous ne sommes pas hors du péril de la guerre, à moins que César ne fasse d'autres concessions 5. » Mais, au lieu d'avancer, l'empereur recule. « Aussi peu s'en est fallu qu'on ne tirât aussitôt l'épée. Le légat de César voulait que les nôtres se séparassent des sacramentaires [les protestants suisses]. Tu vois la ruse de Satan.... On pense cependant à une trêve6. »
1. Opéra, Xb, p. 279. Herminjard, V, p. 146, n. 24, 25. — i. C'était le 12 février au soir que Jacques Sturm et ses deux collègues (les représentants politiques de Strasbourg) étaient arrivés à Francfort. Winckelmann, II, p. 546: lettre de Jacques Sturm aux XIII. — 3. 16 mars 1539. Opéra, Xb, p. 322, 323. Herminjard, V, p. 247. — On voit ce qui pousse tout à coup Calvin, sans qu'il y eût pensé jusque-là : servir ses compatriotes et voir Mélanchthon. Il n'y a donc pas contradiction entre les déclarations de cette lettre et celles de la préface des Psaumes (Opéra, XXXI, p. 28) : « Combien que toujours je continuasse à estre semblable à moi-mesme, c'est à sçavoir de ne vouloir point apparoistre ou suyvre les grandes assemblées, je ne scay comment toutesfois on me mena, comme par force, aux journées impériales, où, bon gré mal gré, il me falut trouver en la compagnie de beaucoup de gens. » Kampschulte a bien tort de dire que Calvin dissimule ses sentiments et veut faire croire (glauben machen wffl) le contraire de la vérité. Kampschulte, I, p. 328, n. 1.) Il y a du reste plus d'un indice du peu de plaisir que Calvin prit aux discussions des colloques. A Francfort même, il ne passa que huit jours. Herminjard, V, p. 255, n. 46 — V. Opéra, Xb, p. 324. Herminjard, V, p. 250, 251. — 5. Opéra, Xb, p. 327. Herminjard, V, p. 255. — il. Opéra, Xb, p. 330. Herminjard, V, p. 267, 268. — Ici nouvelle insinuation de Kampschulte. «On voit dit-il, que, dans le pire des cas, Calvin ne recule pas d'effroi [nicht zuriickbebt) devant une guerre civile
538 EN ALLEMAGNE
Enregistrons l'éloge de Kampschulte, d'autant plus significatif qu'il est mêlé à plus de fâcheuses insinuations, dénuées du reste de fondement : « Les renseignements que Calvin envoie à son ami Farel, sur la réunion à Francfort et la situation en Allemagne, sont un monument remarquable (merhwurdiges Deukmal) de son don de fine observation.... Rien n'échappe à son attention.... Un Allemand n'aurait pu juger plus exactement la situation que ne le faisait ce Français, ignorant l'allemand '. » On le voit, en effet, noter les résultats de la conversion du prince de Clèves, beau-frère du duc de Saxe, et la mort du fils (imbécile d'ailleurs) du catholique duc de Saxe, Georges. Celui-ci n'a plus d'enfants et aura un successeur protestant. En même temps, il apprécie exactement Henri VIII, ce prétendu Réformateur de l'Angleterre, à peine « à moitié sage, » qui conserve la messe, interdit le mariage des prêtres, mutile et déchire l'Evangile, et ne supporte pas les Ecritures en langue vulgaire. Il n'a pas le « cerveau sain, » et même sa folie n'est pas gaie (non jocose insanil), car il a fait brûler un homme probe et docte, parce qu'il niait la présence charnelle du Christ dans l'eucharistie 2 ! — Ce qui n'empêche pas les auteurs catholiques de proclamer Henri VIII réformateur de l'Angleterre, comme Zwingle de la Suisse, Luther de l'Allemagne et Calvin de Genève et de France !
Mais le fait le plus important de cette subite apparition de Calvin à Francfort fut pour lui l'occasion d'entrer en relations personnelles avec Mélanchthon. Nous n'avons pas de description selon le goût de notre époque, pas de renseignements piquants sur leur première entrevue, sur leurs sentiments réciproques. « Nous
avons parlé de beaucoup de choses avec Philippe Des autres choses, dont
nous avons parlé, il serait trop long de te faire un récit, mais ce sera, une fois, matière à agréable conversation entre nous (jucundœ colloquutionis)3. » Ce n'est pas très circonstancié. D'autant plus précieuses sont les deux ou trois indications parvenues jusqu'à nous.
Un des correspondants de Calvin lui rappellera un peu plus tard ( 1 541 ) un
repas, auquel Mélanchthon assistait4 Calvin était pensif. Mélanchthon dit en
riant « qu'il songeait à prendre femme. »
et une guerre religieuse allemande, que bien plutôt il entrevoit, avec la plus grande décision, la possibilité d'une guerre désirée, selon lui, par le parti adverse. > (Kampschulte, I, p. 330.) C'est un exemple de plus de la façon dont notre historien peut solliciter les textes, les traduire à sa façon. Calvin serait tout au plus de l'opinion de l'électeur de Saxe, du cunctator. Mais il raconte et se borne à parler du danger (pericnluni) de la guerre.
I. Kampschulte, I, p. 329-330. — 2. Opéra, Xb, p. 328. Herminjard, V, p. 257, et n. 55, 56, 57. — 3. Opéra, X'\ p. 331. Herminjard, V, p. 268, 26g. — 4. A. de la Fontaine à Calvin, 13 janvier 1541. Opéra, XI, p. 143, M4- Herminjard, VII, p. 6. — Les repas jouaient un rôle important dans ces réunions. C'est ainsi que le grand Jacques Sturm écrit de Francfort au Conseil des XIII, 12 mars 1539, que les députés strasbourgeois ne pourront pas repartir avant quinze jours, et qu'en conséquence si les XIII avaient l'occasion d'un bateau, ils feraient bien de leur envoyer un tonneau de vin rouge, « ein vier oder fùnf amigs faeszlin »
LA CONFÉRENCE DE FRANCFORT 53g
Plus digne de remarque que cette amicale plaisanterie est la réponse faite aux douze articles, au résumé dogmatique, dont nous avons parlé, et que Calvin avait envoyé à Mélanchthon. Calvin transmet le renseignement suivant : « Mélanchthon, en ce qui le concerne, les approuve, sans controverse. Mais il avoue que plusieurs veulent quelque chose de plus grossier (crassius) et le veulent avec obstination, avec tyrannie.... Mais pour lui, ne doute pas qu'il nesoit complètement d'accord avec nous (nihil dubita quin penitus nobiscum sentiat i *. b
Après la question de la concorde et de la sainte cène, Calvin aborde avec son ami la question des cérémonies :
« Je ne lui ai pas dissimulé que cette abondance de cérémonies me déplaisait. La forme qu'ils ont me paraît ne pas être éloignée du judaïsme. Comme je le pressais, il n'a pas voulu discuter sur ce point avec moi, et m'a accordé que beaucoup de leurs cérémonies étaient ou ineptes ou du moins superflues (ritibus ineptis, aui certe super vacuis). Mais il a soutenu qu'il avait fallu faire cette concession à l'obstination des canonistes2. »
L'opinion de Mélanchthon n'a en définitive rien de très étonnant. Plus curieuse est celle de Luther : « La conclusion fut que Luther n'approuvait pas plus ces cérémonies retenues par force (coactus), que notre parcimonie en la
matière3. »
Pendant toute cette période des Colloques, Mélanchthon (Page 540) et Calvin se virent et se revirent, et leurs relations devinrent tout à fait intimes. Dans la dédicace, à Grynée , de son Commentaire sur les Romains, Calvin place Mélanchthon au premier rang des commentateurs antérieurs, « pour sa science, son application et sa dextérité ''. » Il engage Farel à lire son livre sur Y Autorité de l'Eglise, où il le trouvera plus hardi (cordatiorem) que dans ses autres écrits5. Mélanchthon s'adresse à Calvin comme « à son très cher ami, » et lui dit : « Je t'aime de tout mon cœur, et je prie Christ de te diriger B. » — Quand ils se sont retrouvés à Worms, Calvin fait part de sa joie à Farel : « Je n'ai jamais rien vu de plus hardi (cordatius). Il est tout autre qu'il y a quatre ans.... Si tu l'entendais une demi-heure, tu serais ravi (te plurimum exhilararet). » Et Mélanchthon
(amigs, fantaisie orthographique de Sturm pour oemigs, qui est l'adjectif de ohm. L'o/wi de Strasbourg équivalait à 45-46 litres. Hanauer, Eludes économiques, II, p. 19). Winckelmann, II, p. 568. — Quelques jours avant, iermars, c'était le Conseil des XIII qui avait écrit à Jacques Sturm au sujet d'un autre tonneau de vin (ain vierdling von zehenthalben omenj qu'ils voulaient faire parvenir, par les députés saxons, au docteur M. Luther. Les prédicateurs les avaient avertis que le docteur était malade et vieilli, et que peutêtre il n'avait pas de bon vin à boire. {Ibid., p. 560.)
1. Vers la fin de mars 1539. Opéra, Xb, p. 331. Herminjard, V, p. 267, n. 2, et p. 269. — 2. Opéra, Xb, p. 340. Herminjard, V, p. 292. — :t. Ibid. — 4. 18 octobre 1539. Opéra, Xb, p. 403. Herminjard. VI, p. 75. — o. 20 novembre 1539. Opéra, Xb, p. 432. Herminjard, VI, p. 131. — 6. 11 février 1540. Opéra, XI, p. 17. Herminjard, VI, p. 17S.
IVENTISP0TVIT-DVRERIV50RAPHILÎPPI A\ENTEM.-NON'POTViT-PiNGERE-DOCTA -M.ANV5
Philippe Mélanchthon, d'après Albert Durer, (p. 539.)
absolument que j'y fusse envoyé4. » Ainsi devait être fait
n'est pas moins enchanté de Calvin; il ne veut pas s'en séparer et en use avec lui le plus familièrement du monde : « Nous avions demandé, Grynée, Sturm et moi, de retourner chez nous. Nos malles étaient prêtes et nous faisions nos visites pour saluer nos amis.
Arrivés chez Philippe : Je le permets aux autres, dit-il, mais je ne permets pas que Calvin parte encore. Et il accourut dans notre logement pour empêcher mon départ. » Avec la même insistance, il avait déjà réclamé auprès du délégué de Strasbourg la présence de Calvin à Ratisbonne: « Il insista tellement, dit Calvin, que j'en avais grand'honte. J'essayais de protester : il me dit qu'il ne se laissait pas arrêter par mes excuses et que la demande s'appuyait sur les meilleurs motifs. Il ajouta qu'il voulait
Si nous n'avons pas tous les détails que nous désirerions sur l'activité de Calvin à Francfort, en revanche les détails abondent sur le rôle de conciliateur qu'à partir de Francfort, et grâce aux expériences faites à Francfort, nous voyons Calvin jouer dans l'Eglise. Précisément, il commence par s'efforcer de concilier ses anciens amis, comme Farel, et ses nouveaux, comme Mélanchthon.
1. S'adressant à Farel, il profite de la lettre même où il raconte les événements de Francfort, pour défendre Mélanchthon contre les soupçons de certains pasteurs, soupçons que Farel partageait sans doute. « Plût à Dieu que l'excellent N. 2 pût voir combien il y a de sincérité en Philippe. Certainement il laisserait aussitôt de côté tout soupçon de fraude 3. »
Après Mélanchthon, Calvin justifie Bucer : « Que Bucer défende les cérémo-
1. 31 janvier 1541. Opéra, XI, p. 147. Herminjard, VII, p. n. Bucer pensait comme Mélanchthon. II écrit, le 3 septembre 1541, à Myconius : «Excepté Mélanchthon, nous n'avons personne de comparable à Calvin pour l'ardeur, l'éloquence et le jugement. » Opéra, XI, p. 272. Herminjard, VII, p. 235. — "2. N. désigne Zébédée ou Bullinger : plutôt Bullinger, d'après M. Herminjard, V, p. 293, n. 19. — 3. Opéra, Xb, P- 341-