CALVIN ET II 1HER 5ÔJ
écrivit, fin décembre [556, à Rabus, et défendit avec bonne intention, sinon avec complète raison) Schwenckfeld. Rabus lui renvoya sa lettre sans la lire. Le 24 mars 1 557, Catherine lui écrivit une seconde fois : a Mon cher Monsieur Louis. je vous ai écrit à la fin de l'an passé une lettre affectueuse, maternelle, conforme à la vérité.... Vous me l'avez renvoyée sans vouloir la lire. J'en ai été vivement affligée, moi qui vous porte tant d'affection, qui vous en ai tant témoigné.... •> Cette fois-ci Rabus prit la plume et, le 19 avril i55y, répondit par ces lignes à celle qui était presque sa mère : - Ta lettre païenne, anti-chrétienne, et toute remplie des plus impudents mensonges, m'est parvenue le Vendredi saint, 16 avril (1557).... Je vois, par cet écrit tout imprégné de fiel et de poison, que, malgré les sévères avertissements de Dieu, tu persistes avec obstination dans d'épouvantables erreurs, dans de faux témoignages et dans des calomnies diaboliques contre les gens pieux.... J'appelle sur toi la juste sentence de Dieu, et je compte qu'il te donnera un jour la récompense que mérite ton orgueil pharisaïque.... Tu n'échapperas point, je l'espère, au jugement de Dieu. Et maintenant, laisse-moi en paix avec tes impudentes lettres1 »
Evidemment, le malheureux Rabus oubliait les menaces prononcées par le Christ contre celui qui dit raca à son frère, et à plus forte raison contre le fils qui dit raca à sa mère - !
Avant d'arriver aux rapports de Luther et de Calvin, il est bon de préciser aussi les sentiments de Calvin sur Zwingle3. Certes, il est loin de penser comme- Luther. On ne peut cependant nier qu'il n'ait professé à l'endroit du grand Réfor-
l. E. Lehr, p. 91. — "2. Les ultra-luthériens agissaient comme ils pensaient. Le plus épouvantable monument de ce fanatisme, c'est l'histoire des réfugiés d'Angleterre, qui, fuyant la persécution de Mariela-Sanglante, furent repoussés par les luthériens, en plein hiver, femmes, vieillards, enfants, des côtes du Danemark, et eurent à subir la plus lamentable odyssée, avant de trouver un refuge, et quel refuge! à Francfort. « Dieu bon ! s'écriait Calvin, peut-il y avoir, dans une nation chrétienne, une telle barbarie, qui dépasse la cruauté de la mer. » (Calvin à Lasco, juin (?) 1554. Opéra, XV, p. 143. Voir Calvin à Farel, 25 mai 1554. Ibid., p. 141.) — Le même esprit amena la fin de l'Eglise réformée d'Emden. Au mois de janvier, les réformés, refusant d'adopter la formule ultra-luthérienne de la Cène, furent condamnés à quitter la ville dès le mois suivant, en plein hiver. On finit par leur accorder deux mois de plus, en faisant observer que c'était beaucoup de bonté et qu'on aurait le droit, non seulement de s'emparer de leurs biens, mais encore de les punir. « Quelqu'un, écrit le pasteur Perrucel à Calvin, le soir, m'a donné un coup de poing en pleine poitrine. Plusieurs se sont précipités sur les nôtres, l'épée nue, criant qu'ils étaient des scélérats sacramentaires et, si les nôtres n'avaient fui, leur vie était en danger. (29 janvier 1557. Opéra, XVI, p. 397.) Voir la lettre de Barthélémy Hagen à Calvin, 1559, lui exposant les attaques dont il est l'objet et déclarant qu'il attend « la prison, ou l'exil, ou quelque autre persécution. » Il abjura ses convictions et signa une formule luthérienne, le 19 décembre 1559. {Ibid., XVII, p. 624 et n. 2.) Voir la lettre de Dathenus à Calvin. 11 avril 1560, lui exposant comment le magistrat réintroduit dans l'Eglise d'Emden les cérémonies papistes abolies, etc. (Ibid., XVIII, p. 44.) Voir la lettre de Calvin à Hardenberg, pasteur à Brème, qui fut obligé de se retirer devant la « prodigieuse improbité » des ultra-luthériens. (5 novembre 1560. Ibid., p. 234.) — 3. Sur Les rapports de Zwingli avec la France, voir un travail de M. Paul Brùschweiler, 1894. — 1. influence du Réformateur suisse n'est pas contestable, et il y a lieu de citer ici le curieux propos d'un savant
mateur de Zurich quelque défiance, une défiance qui remonte haut, jusqu'au moment même où il commençait à émerger des ténèbres papales, et où il avait « quelque petit goust à la saine doctrine '. » Il s'agissait précisément de ses idées sur la Cène.
Dans la lettre à Zébédée, du 19 mai 1 53g, Calvin dit: «Plût au ciel que Zwingle eût pensé à faire la même chose 2, lui dont l'opinion sur ce sujet fut fausse et pernicieuse. Quand je vis que beaucoup des nôtres la saisissaient avec applaudissement, vivant encore en France (adhuc agcns in Gallia), je n'hésitai pas à l'attaquer 3. »
Ce passage, fort remarquable, nous montre que, vivant encore en France, c'est-à-dire avant la fin de l'année 1 534, Calvin, déjà anti-zwinglien, parlait, discutait, se livrait à cette activité évangélique, que tant d'historiens ont niée, et dont nous avons donné des preuves, à chaque instant confirmées *.
Mais le passage le plus caractéristique est celui où, dans une lettre à Farel, il donne son jugement comparatif sur Luther et Zwingle : « Des hommes excellents s'irritent (uruntur) si quelqu'un ose placer Luther au-dessus de Zwingle. Comme si l'Evangile périssait, dès qu'on se sépare en quoi que ce soit de Zwingle. Et cependant on ne fait en cela aucune injure à Zwingle, car si on les compare, tu sais combien Luther l'emporte (quanto intervallo Lutherus excellât). Aussi la poésie de Zébédée ne m'a pas plu, lui qui n'a pas cru pouvoir louer dignement Zwingle sans dire : « En espérer un plus grand est un crime. » Il est inhumain de médire des cendres et des ombres, et certes il serait impie de ne pas rendre honneur à un si grand homme. Mais il y a une mesure dans les louanges, et Zébédée s'en est fort éloigné5. Pour moi, je suis si peu de son avis, qu'en ce moment je vois beaucoup d'hommes plus grands; j'espère que quelquesuns le deviendront, et je voudrais que tous le fussent. Je t'en prie, mon Farel, si quelqu'un avait ainsi élevé Luther, est-ce que les Zurichois ne se seraient pas plaints qu'on rabaissait Zwingle? Follement, diras-tu. Comme si tous les partisans de Luther étaient sages. Mais je te dis cela à l'oreille 6. »
Calvin répondait à une exagération par une autre exagération. On dirait qu'il y avait moins de sympathie intime entre les deux Réformateurs, bien plus rappro-
catholique, Arnold Fabrice. Le 23 janvier 1535, à propos des persécutions provoquées à Paris par l'affaire des Placards, il désigne les soi-disant rebelles par ces mots: « hommes de la secte zwinglienne et œcolampadienne, appelés vulgairement luthériens. > Herminjard, III, p. 252, n. 8.
1. Secundo defensio... adversits Joachimi Westpliali calumnias. Opéra, IX, p. 51. —Calvin avoue que cette défiance lui a été communiquée par Luther. « Quand je lisoye en Luther qu'Œcolampade et Zvingle ne laissoyent rien es sacremens, que des figures nues et représentations sans la vérité, je confesse que cela me destourna de leurs livres, en sorte que je m'abstin longtemps d'y lire. » Opuscules, p. 1503. — i. La même chose que Bucer, qui avait publié, en 1536, certaines rétractations. Herminjard, V, p. 317, n. n. — 3. Ibid., p. 318 et n. 12. — 4. Lettre du 19 mai 1539, à Zébédée. Opéra, X">, p. 344-347. Herminjard, V, P- 31S-3I9- — S. Les deux vers de Zébédée étaient :
Majorem sperare nefas, fortasse petendum Ut dent vel unum sa;cula nostra parem.
Herminjard, VI, p. 149. — ti. Lettre du 27 février 1540. Opéra, XI, p. 24, n. 7. Herminjard, VI, p. 191.
Calvin et luther
chés, qu'entre les deux Réformateurs, bien plus séparés. Ne serait-ce pas une preuve inattendue du tempérament mystique, malgré beaucoup d'apparences, de Calvin? N'est-ce pas ainsi que s'expliquent ces lignes à ViretJ «Au sujet écrits de Zwingle, je te permets de penser ce que tu penses. Car je n'ai pas tout lu. Et peut-être qu'à la fin de sa vie il a rétracté et corrigé ce qui, au début, lui avait témérairement échappé. Mais, dans ses premiers écrits, je me rappelle combien profane est sa doctrine des sacrements1. »
Calvin n'a évidemment pas rendu complète justice à Zwingle. Nous ne voyons pas, cependant, que cela lui ait nui auprès des Zurichois. Il est vrai qu'il faut ajouter: S'il mettait Luther au-dessus de Zwingle, autant et infiniment plus, il mettait les zwingliens au-dessus des luthériens. Ceux-là avaient adouci, ceux-ci avaient exagéré leur maître. Ceux-là avaient pris ce qu'il y avait de meilleur et ceux-ci ce qu'il y avait de pire dans leur modèle.
Les rapports de Calvin avec Luther, singulièrement facilités par cette sympathie personnelle que nous venons de noter, se divisent en deux périodes fort nettes : avant et après le séjour à Strasbourg.
Pour la première période, nous sommes renseignés par deux documents, V Institution chrétienne de 1 536 et une lettre du 12 janvier 1 538.
Comparons les idées sur la sainte Cène, de Calvin, dans l'Institution île [536, et celles de Luther dans la Captivité babylonienne, de i52o. Luther donnait déjà sa comparaison classique, destinée à expliquer la doctrine de la consubstantiation. « Pourquoi Christ ne pourrait-il pas contenir son corps sous la substance du pain, comme dans les accidents? Voici le feu et le fer, deux substances; elles sont mêlées dans le fer rouge, de telle sorte que chaque partie est du fer et du feu. Pourquoi le corps glorieux de Christ ne pourrait-il pas être, à bien plus forte raison, dans toutes les parties de la substance du pain8? » Ainsi : i° consubstantiation ; 20 corps glorieux, et 3° identification du pain et du corps. « Si je ne puis comprendre, dit-il, comment le pain est le corps de Christ, je tiendrai cependant mon esprit captif sous l'obéissance de Christ. Restant simplement attaché à ses paroles, je crois fermement, non seulement que le corps de Christ est dans le pain, mais que le pain est le corps de Christ. » Et Luther insiste, répète (on croirait l'entendre à Marbourg, en face de Zwingle) : « Si la philosophie ne peut concevoir, le Saint-Esprit est plus grand qu'Aristote 3. » — Or Calvin, dans sa première édition de Y Institution, repousse formellement les trois points de la doctrine luthérienne. i° La chair de Christ n'est pas sur la terre : «en ressuscitant, il l'a reprise et emportée au ciel, » et si la présence du Christ est « vraie et
1. 11 septembre 1542. Opéra, XI, p. 438. Herminjard, VIII, p. 123, 124. — i. Dr Martin Luthers Werke. Kritische Gesammtausgabe, 18SS, t. VI. De captivitate Babylonica ecclesiœ praeludium, p. 510. — :ï. Ibitl., p. 511.
5yo EN ALLEMAGNE
efficace, » elle n'en est pas moins toute spirituelle : « Pensons d'abord que le sacrement est quelque chose de spirituel.... Qu'il nous suffise de l'obtenir spirituellement ' . . . . » 2° Dans la Cène, il ne saurait être question du « corps glorieux, » celui dont parle Luther. « D'autres s'esquivent plus subitement (argutius elabuntur), en disant : ce corps, qui est offert dans le sacrement, c'est le corps glorieux et immortel.... Mais, je vous le demande, quel corps le Seigneur offrait-il aux disciples la veille du jour où il devait souffrir2?... » « Insensé qui demande à la puissance de Dieu qu'il fasse tout ensemble le pain être et n'être pas la chair3... » 3° Enfin Calvin proteste directement contre ceux qui soutiennent que « le pain, c'est le corps 4. » Et encore : « Crie, si tu le veux, cela est le corps et le sang, moi je te soutiendrai que c'est le testament dans le corps et le sang5. »
Il est possible que Calvin, combattant des idées qui étaient à peu près communes aux catholiques et à Luther, n'ait pas spécialement visé Luther : il ne l'a pas moins atteint par une contradiction résolue et vive 6.
Voilà pour les idées. La lettre du 12 janvier 1 538 va nous renseigner sur les sentiments....
« Si Luther peut nous accepter avec notre confession, rien ne me serait plus agréable. Cependant, il n'y a pas que lui à considérer dans l'Eglise de Dieu.... Ce que je dois penser de Luther, je ne le sais, quoique je sois excellemment persuadé de sa piété.... Il prête singulièrement lieu au soupçon d'obstination.... Il n"a pas eu tort seulement par orgueil (fastu) et médisance {maledicentia), mais aussi par ignorance et par une très grossière hallucination. Quelle absurdité, quand, au début, il disait : « le pain, c'est le corps même. » S'il pense encore que le corps de Christ est dans le pain, j'estime qu'il se trompe très honteusement (fœdissime) Si tu as quelque crédit ou quelque autorité auprès de
Martin, fais qu'il préfère soumettre au Christ, plutôt qu'à lui-même, ceux avec lesquels il a combattu ce très funeste combat7 — » Evidemment, l'attitude de Calvin vis-à-vis de Luther est tout le contraire de celle d'un disciple. Il n'y a pas entre eux de familiarité. Calvin est froid, plutôt sévère.
1. Opéra, I, p. 121. — 2. Ibid., p. 122. — :!. Ibid., p. 123. — 4. Ibid., p. 120. — ">. Ibid., p. 124. — 6. Voir R. Stàhelin, dans la Realcncyclopadie, 3e édit., III, p. 673, article Calvin. — Ajoutons que cette opposition de Calvin à la doctrine de Luther avait frappé déjà les premiers lecteurs de Y Institution. — Nous avons le regret de nous trouver en désaccord avec M. Lang, dans sa remarquable conférence, à la fois précise et suggestive, comme tous les travaux de cet honorable savant. Il nous semble qu'il s'est laissé entraîner, ici, comme dans son écrit sur la Conversion de Calvin, par sa découverte très intéressante, relative au discours de Cop : Calvin a utilisé, pour écrire ce discours, un sermon de Luther (voir Jean Calvin, I, p. 342). M. Lang en arrive à ces affirmations : « Il voulait être un disciple de Luther, un théologien luthérien » (p. 322). « Pour la doctrine du sacrement, laquelle est largement développée, Calvin revient à l'un des principaux écrits de Luther, la Captivité babylonienne, 1520. Ce que Luther, dans la première fraîcheur de ses idées réformatrices, dit sur les signes, sous lesquels les grâces de Dieu s'offrent dans la sainte Cène, est resté la pensée de Calvin toute sa vie. Il n'a pas tenu compte des changements que Luther a, plus tard, apportés à sa conception première. » (Lang, p. 323.) Il est fâcheux que M. Lang n'ait pas cru devoir indiquer, par quelques citations, en quoi consistaient ces ressemblances. Nos citations montrent en quoi consistaient les différences. Nous n'avons pas su voir autre chose. — 7. Calvin, en conséquence, blâme avec vivacité les tentatives exagérées de Bucer, qui, « pour rendre Christ plausible à tous, fabrique un évangile. <■ Opéra, Xh, p. 138, 139, 142, 144. Herminjard, IV, p. 338-349.
CALVIN ET LUTHER 5j\
Mais Calvin, chassé de Genève, devient Strasbourgeois, d'habitation
relations et de sentiments. Il apprend à mieux connaître Bucer et Luther, opinions se modifient.
Dans la première moitié du mois d'octobre 1 538, il écrit, encore de Strasbourg, à Farel : « Sans doute, Luther pèche, et j'avoue ingénument que je ne suis pas satisfait de lui '. »
A ce moment, un incident décisif se produit.
Le 14 octobre 1 53g, écrivant à Bucer, Luther lui dit : « Tu salueras Jean Sturm et Jean Calvin respectueusement {reverenter) : j'ai lu leurs petits volumes ilibellos) avec délices (cum singulari voluptate)-. » C'est, dit-on, la seule lettre dans laquelle Luther ait nommé Calvin3. — ■ O puissance de la bonté! Ces aimables paroles * ne devaient jamais être oubliées 5, et elles ont certainement contribué à inspirer à Calvin l'attachement respectueux que nous le voyons témoigner de plus en plus au Réformateur allemand. D'autant plus que cette phrase n'était pas seule. Ecoutons Calvin racontant le tout à son ami Farel, le 20 novembre i53o, : « Craton, un de nos imprimeurs, est revenu récemment de Wittenberg, et il a apporté une lettre de Luther. » Suit la fameuse phrase. Il continue: « Songe à ce que je dis là6 de l'Eucharistie, et pense à la noblesse
I. Opéra, Xb, p. 277. Herminjard, V, p. 141. — 2. Opéra, X1', p. 402. De Wette, V, p. 211. — 3. Opéra, Xb, p. 402, Introduction des éditeurs. — Dans les 65 volumes de l'édition (d'Erlangen) des œuvres allemandes de Luther, V Index indique seulement cette mention des Propos de Table : « Calvin est un homme savant, mais très suspect d'erreur quant au sacrement » (Vol. 60, p. 309), propos qu'il faut enregistrer avec une certaine réserve. — Le propos serait de 1535 ou 1536, d'après Diestelmann, p. 319. — i. Ici encore, M. Lang exagère au point d'écrire : « Deux lignes simples, aimables. Mais, pour Calvin, elles signifiaient presque plus que la lettre d'un roi à l'un de ses domestiques » (eincin seiner Diener), p. 326. — o. Calvin les rappellera dans sa seconde défense contre Westphal (Opéra, IX, p. 92.): «En particulier (priva/inn, Luther ne voulut pas se montrer hostile, et bien qu'il connût mon opinion, il ne craignit pas, de sa propre main, de prendre la peine de me saluer respectueusement. » — ti. D'après les éditeurs des Opéra, « Luther parle ici de la réponse de Calvin à Sadolet » (Opéra, V, LVl), tandis que, d'après Henry (I, p. 500), Stàhelin (I, p. 226), Kôstlin (II, p. 566) et Diestelmann (p. 320, n. 1), « Luther ne peut avoir dans l'idée > que V Institution chrétienne. — Luther, dans sa lettre, fait suivre immédiatement la phrase relative à Calvin par celle-ci : « Je désire que Sadolet puisse croire que Dieu est le Créateur des hommes aussi en dehors de l'Italie. > (De Wette, V, p. 211.) Et nous apprenons, d'autre part, qu'en effet Luther goûtait beaucoup la lettre de Calvin à Sadolet : « Ta réponse à Sadolet plaît de toutes façons, au-delà de tout (modis omnibus perplacet ac praedicatur ut nihil supra), au révérend père Luther. » (Crodelius, directeur de l'école de Torgau, à Calvin, 6 mars 1545. Opéra, XII, p. 40.) Il semble donc naturel de penser que Luther fait allusion à la lettre à Sadolet. — Mais comment croire que Luther ne connaissait pas V Institution chrétienne de 1536, et celle de 1539 (parue en août), et n'y pensait pas? Calvin, en effet, dit: «Songe à ce que j'y dis de l'Eucharistie. » Il est vrai que, d'après M. Lang, la lettre à Sadolet « touchait précisément le point sur lequel Calvin n'était pas d'accord avec les conceptions ultérieures de Luther. » (Lang, p. 326.) Mais, d'après M. Herminjard, « cet écrit ne renferme aucune allusion à la doctrine luthérienne de l'Eucharistie. > (Herminjard, VI, p. 130, n. 48.) M. Herminjard en conclut que Luther «ne pensait pas seulement à la réponse de Calvin à Sadolet, mais aussi à l' Institution chrétienne, dont le chapitre intitulé <i< < 'œna Domini critique assez vivement le dogme de la présence réelle. > (Ibid.) Ce sont là les passages dans lesquels
d'âme (ingenuilatem) de Luther.... Philippe, de son côté, écrivait 1 : « Luther » et Pomeranus [Bugenhagen] ont fait saluer Calvin et Sturm. Calvin est très en » faveur [magnam gratta miniit), » Philippe a dit au messager de raconter que certains, pour exaspérer Martin, lui avaient indiqué comment je l'avais odieusement attaqué (qnam odiose a me notaretur) lui et ses amis. Il a donc vu l'endroit, et sans doute il s'est senti atteint (illic se atîingi). Et, finalement, il s'est exprimé ainsi : « J'espère que lui aussi pensera un jour mieux de nous : mais il est juste » de supporter quelque chose de la part d'un bon esprit. » Si nous ne sommes pas vaincus {frangimur ', brisés) par une telle modération, nous sommes de vraies pierres. Pour moi, je suis vaincu [fractus)%. »
Ajoutons que Luther ne s'en tint pas là. Le 10 janvier 1540, Calvin écrit encore à Farel que « Luther s'est informé de lui, Calvin, très amicalement (amicissime), auprès de Bucer, » arrivant de Strasbourg à Wittenberg 3. — Le 3 août i545, Dryander écrit à Calvin que Luther a lu sa Supplex exhortatio, et qu'il « Ta véhémentement louée » {vehementer collaudatum) ''.
Tous ces faits sont hors de contestation. Nous en ajoutons deux autres, en plein accord avec tout ce que nous avons raconté et tout ce que nous raconterons, mais dont, cependant, la preuve n'est pas aussi directe.
« Le livre de Calvin [sur la sainte Cène], traduit en latin par Des Gallars, avait été imprimé en 1545 et porté à Wittenberg.... Le lundi après Quasimodogeniti (i3 avril), le Dr Luther, après sa leçon (son cours était sur la Genèse), se rendit à la boutique du libraire Moritz Goltsch, lequel revenait de la foire. Il le salua et lui adressa ces paroles : « Moritz, que dit-on de bon et de nouveau à Francfort? Veulent-ils brûler Tarchi-hérétique Luther?» Moritz Goltsch répondit : « Je n'ai rien entendu de pareil, respectable seigneur. Mais j'ai rapporté un petit livre, que J. Calvin avait autrefois écrit sur la Cène du Seigneur5 en français, et que l'on vient maintenant de publier en latin. Là-bas, on parle de Calvin comme d'un homme encore jeune, mais qui doit être pieux et savant. Dans ce
Luther pouvait en effet se sentir visé. N'est-ce pas du reste ce qu'écrit à Farel Eberard de Rumlang, de Berne : « Sache que Calvin a écrit remarquablement dans son livre de X Institution de l'homme chrétien. Il paraît là viser Luther, quoiqu'il ne le nomme pas. » (12 octobre 1539, Herminjard, VI, p. 80, 81, et n. 7.) Les passages auxquels E. de Rumblang fait allusion se trouvent dans X Institution de 1539 au chap. deCœna domini. (Opéra, I, p. 993.) — La question nous paraît tranchée par Calvin lui-même, dans son «Apologie. » Pour répondre à l'amabilité de Luther par une amabilité, il déclare qu'il n'a pas visé les Allemands... dans son Institution. (Voir plus loin, p. 574.)
i. Cette lettre de Mélanchton, portée par Craton, (en même temps que celle de Luther) et dont Calvin cite ici un morceau, est perdue. — 2. Opéra, Xb, p. 432. Herminjard, VI, p. 130, 131. — 3. Herminjard, VI, p. 165, n. 32. — En 1540, Mélanchthon était gravement malade à Weimar. L'électeur de Saxe envoya Luther et Cruciger pour le visiter. Luther, dans le char, avait la réponse de Calvin à Sadolet. « Il se la fit relire, et dit à Cruciger ces paroles, que des témoins encore vivants peuvent attester: « Cet écrit a tête et pieds, et je me réjouis que Dieu ait suscité de pareils hommes qui, si Dieu le veut, donneront à la papauté le dernief coup et achèveront ce que j'ai entrepris contre l'antechrist. » Pezel, Ausfiihrliche, wahrhafte und bestandige Erssixhlung, durch Christophorum Pezelium der heiligen Schrifft Doctorn und Professorn... zu Bremen (édit. de 1600). Exemplaire de la Bibliothèque de Berlin, p. 127. — 4. Opéra, XII, p. 127. — S. M. Kuhn, confondant le livret sur la Cène et V Institution chrétienne, dit: < Quand le beau livre de Calvin, V Institution chrétienne, lui tomba sous les yeux, il le lut avec admiration, et s'écria.... » Luther, III, p. 346.
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petit livre, Calvin doit expliquer en quoi votre Respectabilité, et en quoi aussi Zwingle et Œcolampade ont été trop loin.» A peine Moritz Goltsch avait-il parlé, que le Dr Luther lui répondit : « Donnez-moi plutôt le livre, o Le libraire lui présenta un in-octavo.... Le D' Luther le prit en mains, s'assit et lut les trois premières pages après le titre, puis les cinq pages et demie de la lin. avec une attention particulière, et enfin dit : o Moritz, c'est certainement un homme savant et pieux: j'aurais pu. au début, lui confier toute l'affaire clans ce débat. Pour moi, je reconnais que, si la partie opposée en avait fait autant, nous nous serions bientôt entendus. Car si Œcolampade et Zwingle s'étaient exprimés ainsi au début, nous ne serions jamais arrivés à une si longue dispute. » Beaucoup d'étudiants étaient autour de Luther, et Mathias Stoines, alors un de ceux qui partageaient la table de Luther, qui est devenu docteur en médecine, et médecin du vieux duc de Prusse, l'a entendu et l'a souvent répété '. »
Nous croyons enfin devoir placer ici une parole célèbre, et qui exprimerait la dernière pensée de Luther sur tous ces débats.
Hardenberg, pasteur à la cathédrale de Brème depuis 1547, ^ en 1 554, unc visite à Mélanchthon, dont il était l'ami intime. Et Mélanchthon lui confia le récit suivant : « Avant de partir pour Eisleben, où il mourut, Luther appela à lui Philippe et lui dit : « Cher Philippe, je dois reconnaître que, dans l'affaire des sacrements, on a été beaucoup trop loin (viel \u viel gethan). » Philippe répondit : « Seigneur Docteur, rédigeons donc un écrit, où la chose sera arrangée, pour que la vérité demeure, et que les Eglises soient de nouveau unies. » Luther reprit : « Oui, cher Philippe, j'y ai beaucoup et souvent pensé; mais ainsi toute la doctrine deviendrait douteuse. Je veux recommander la chose au Seigneur. Faites aussi quelque chose après ma mort. » — Voilà ce que Philippe a dit au seigneur Herbert [Herbert de Langen, chanoine de Brème, disciple et ami de Mélanchthon et de Luther, qui avait accompagné Hardenberg dans son voyage à Wittenberg] et à moi : aussi vrai que Dieu est Dieu â. »
Il est vrai que cette parole a été fort contestée. Mais comment taxer de mensonge Hardenberg, disant: «Aussi vrai que Dieu est Dieu?» Il faudrait un démenti bien autorisé. Or, cette parole est confirmée par un récit identique, en i56i, d'Alesius, ami et disciple de Mélanchthon, professeur à Leipzig; par deux
1. Pezel, p. 137-140. — Voir article «■ Pezel » clans la Realencyclopàdie, 2e édit. — Hospinicn (Roilolphi Hospiniani Historiac sacramentariae pars poslcrior : De origine et progressa coniroversiae sacramentariae de cerna Domini. Genève, mdclxxxi, p. 312) raconte plus brièvement le même fait. Pezel ne le lui a pas emprunté, comme le prétend Stahelin (I, p. 227 et n. 1). Car l'ouvrage de Pezel parut en 1590 et celui de Hospinian en 159S (Diestelmann, p. 329, n. 2). — Hospinian ne l'a pas davantage emprunté à Pezel, car, selon sa méthode, il aurait cité les principaux passages textuellement. Ils ont sans doute eu deux sources différentes. Pour Henry (II, p. 5021, c'est un récit ayant « tous les signes externes et internes de la vérité. » Pour Kôstlin (II, p. 590), c'est « un récit digne de foi. » — 2. Diestelmann, p. 5. — Le 3 février 1546, Vcit Dietrich, (l'ancien faiitulus, amanuensis, secrétaire de Luther), écrit à Calvin et lui dit: « Pour que tu comprennes que tu es aimé (impense) de moi.... » A la fin : « J'ai lu ton petit discours sur la Cène et j'approuve que tu appelles le pain et le vin des signes, mais de telle sorte que les choses signifiées soient présentes. Puisses-tu amener à ton avis ceux qui ne voient que des signes nus. » Pezel, p. 130, 140.
EN ALLEMAGNE
lettres de l'électeur du Palatinat, Frédéric III, Tune du 3i décembre 1564, l'autre du i5 février 1 565 ; par une publication, en 1 566, d'Ursinus, le disciple et l'admirateur de Mélanchthon, le théologien qui, avec Olevianus, rédigea le catéchisme d'Heidelberg; par le livre de Christophe Pezel1, en 1590. Pezel était un disciple de Mélanchthon, qu'il avait eu pour maître à Wittenberg, un ami intime de Peucer, gendre de Mélanchthon. Il fut professeur à Wittenberg en 1567, puis surintendant à Brème pendant seize ans".
Tous ces témoins étaient aussi incapables de dire un mensonge que capables de connaître la vérité. Ajoutons enfin que Diestelmann l'a parfaitement démontré : la parole de Luther, loin d'être invraisemblable, est au contraire très vraisemblable. Il n'y a donc pas de raison pour la révoquer en doute3.
Calvin ne voulut pas être en reste d'amabilité avec Luther, et, dans la lettre même où, avec tant de joie, il admire la noblesse d'âme du Réformateur allemand, il ajoute : « Aussi ai-je écrit une « Apologie, » pour être insérée dans la préface de l'Epître aux Romains 4. »
« Ayant récemment appris, dit-il, que quelques-uns... ont été (non nihil) offensés par ma dernière édition del1 Institution, parce que, en parlant de l'eucharistie, j'ai paru exciter de nouveau les disputes relatives à la présence du corps et du sang du Seigneur dans la sainte Cène, disputes en grande partie assoupies, et frapper obliquement de fidèles serviteurs de Dieu,... je n'ai pas été peu affecté par cette nouvelle. » Calvin déclare qu'il a « horreur » de ces contentions : « D'abord, je prie qu'on ne croie pas que j'ai voulu troubler la concorde [Formule de concorde, signée à Wittenberg, le 29 mai 1 536] commencée entre les Eglises allemandes. Je suis décidé à la défendre jusqu'au bout avec constance, comme je l'ai acceptée volontiers5. »
Il maintient que tout « est spirituel. » Il n'a eu en vue que ceux qui, par une stupide superstition, prennent la présence du Seigneur au sens matériel des papistes. Pourquoi tournerait-on sa discussion «contre des frères et des amis?» — Ce qu'il avait écrit en 1 536, il n'a pas cru devoir l'enlever en 1 53g, pour ne pas paraître accepter ce qu'il avait toujours repoussé. Il ajoute : « De plus, je voyais que beaucoup repoussaient la Formule de Concorde, établie avec tant de profit entre les Eglises allemandes, parce que, dans leur pensée, il ne peut y avoir de
1. Pezel, p. 87-92. — i. Diestelmann, p. 1-52. — 3. Voir Appendice. — 4. Les éditeurs des Opéra ont pensé que cette « Apologie » se trouvait « vers la fin » de la dédicace adressée à S. Grynée, le 18 octobre 1539. Mais nous n'y avons rien découvert de pareil, et, avant nous, M. Herminjard pas davantage. Il y a pour cela une bonne raison. Grynée avait entre les mains la dédicace (25 octobre), avant que les compliments de Luther fussent parvenus à Calvin. D'après le témoignage de celui-ci, Craton, porteur de la lettre de Luther, revint à Strasbourg peu avantle 20 novembre. Herminjard, VI, p. 131, n. 54, et p. 130. — L'apologie est une pièce intitulée « Exemplar excusationis qnœ praefationi inseretur, » et qui était incluse dans la lettre adressée à Farel, le 20 novembre 1539. (Herminjard, Ibid.) Cette erreur des éditeurs des Opéra les a amenés à croire à deux apologies, et ils ont fait de la vraie et de la seule « un fragment de préface destiné à quelque nouvelle édition de l'Institution. » {Opéra, IX, lxvii et p. S41, et Xb, 432 et n- 20.) Tout cela est admirablement débrouillé par M. Herminjard. (Herminjard, VI, p. 132, n. 59.) — 0. Herminjard, VI, p. 133.
CALVIN ET LUTHEB -~,7:i
manducation substantielle du corps de Christ dans la Cène, telle que Luther 1 a établie, sans présence locale et circonscrite. J'ai pense utile de réfuter ce soupçon vain et frivole, et de les éclairer pour qu'ils cessent de faire injure à un insigne apôtre du Christ, par le ministère duquel, à notre époque, la lumière de l'Evangile a brillé; et pour que, délivres d'une crainte chimérique, ils acceptent de cœur avec nous la Formule de Concorde. <> Et Calvin insiste: «Qu'ils ne pensent pas que j'ai voulu attaquer ceux qui. dans les Eglises allemandes, combattent avec nous contre l'antechrist romain sous la bannière du Christ, ou renverser en quelque façon leur doctrine. » Et il insiste encore : » Qu'ils en soient assurés, je ne désire rien davantage, je n'aurai à l'avenir aucun plus grand souci que de cultiver de toutes les façons le plus grand accord possible avec toutes les Eglises allemandes, qui se sont enrôlées au service du Christ et du saint Evangile '• »
Calvin ne forçait-il pas un peu la note? et, en i53g, se mettait-il bien dans l'état d'esprit où il était en i536? Ce qui est certain, c'est que, dans son effort si remarquable en faveur de l'union, il était sincère, absolument sincère. Précisément, toute son attitude vis-à-vis de Luther va nous le prouver.
«Combien nos ennemis, s'écrie-t-il dans son traité des Scandales, ont-ds controuvé de fables sur Luther, par l'espace de vingt-cinq ans? Quelles folies en ont-ils fait imprimer - ? »
A l'encontre de ces fables et de ces folies, Calvin proclame que Luther a été l'apôtre, le premier apôtre de la Réforme, au milieu de circonstances extraordinairement difficiles : « Quand Dieu a, du commencement, suscité Luther et les autres :i, qui nous ont esclairé par leur doctrine, pour trouver la voye de salut, et qui ont fondé et instruit nos églises,... les principaux articles de la doctrine chrestienne... estoyent presque abolis*. » — « Nous déclarons expressément que nous le [Luther] tenons pour un excellent apostre de Christ, par le labeur et ministère duquel, sur tous autres, la pureté de l'évangile a esté remise sus de nostre temps'. »
l. Opéra, IX, p. S41-S46. Voir Herminjard, VI, p. 132-137, et p. 132, n. 59. - On voit comment il faut rectifier le double jugement, c'est-à-dire la double erreur de Horning, représentant Calvin comme un adversaire du luthéranisme, après en avoir été un parfait sectateur: «Calvin était donc, à Strasbourg, luthérien; il reconnaît lui-même qu'il a signé la confession d'Augsbourg volontiers, et s'est solennellement engagé à enseigner d'après elle, tandis que, plus tard, il a cherche de toute manière à rendre cette confession suspecte.... Il nous faut donc croire, ou bien que Calvin était alors de cœur luthérien, ou bien que c'était un homme à parole double....» Par charité, Horning choisit la première alternative. Horning, Johann Marbach, p. 22. - Mais ce que vaut cette charité, il est facile de le constater, quand on ht cette déclaration des Beitriige, édités aussi par M. Horning: « La confiance dont jouissait Calvin montre qu'il se conduisit, à Strasbourg, d'une manière très habile et très intelligente (sehr fein und klug) : .1 avait un art particulier de cacher les différences doctrinales, et même de se servir de la term.nologie luthérienne. » (Beitriige zur Kirchengeschichte des Elsasses, 1887, p. 24. « Verhaltniss der evang. luth. Kirche Strassburgs zu der franzôsich-reformirten Gemeinde. .) Il n'y a pas Heu de s'étonner que, trouvant Calvin sans franchise, Horning ait trouvé Marbach plein de douceur. Les deux jugements se valent. - ->. Opéra, VIII p 64 Opuscules, p. 1200. - :î. Et les autres; sur tous autres. A propos de Luther et de Le Fèvre d'H tapies, voir Jean Calvin, I, p. 542 et ss. - 4. Supplex e.xhortatio ad Gvsarem (1542». Opéra, VI, p. 459- Opuscules p 507 - 5. Defensio sanœ et orthodoxe? doctrinœ... adversus calumn.as Alberh Pighn Campensis (1543). Opéra, VI, p. 250. Opuscules, p. 2-8. - Voir Opéra, VI, p. 473, et IX, p. 844, passage cité plus haut, p. 574.
— Donc apôtre! et même apôtre qui a eu plus de difficultés à vaincre que les premiers : « En une chose, sa condition a esté plus fascheuse et pénible que la leur: à savoir d'autant que de leur temps il n'y avoit au monde aucun royaume ou principauté, contre laquelle il leur fallust nommément entreprendre guerre; mais Luther ne pouvoit nullement venir au-dessus, sinon en ruinant et destruisant la domination qui estoit non seulement la plus puissante de toutes, mais, qui plus est, tenoit toutes les autres comme assujéties !. »
Et comme, déjà à cette époque, on lançait contre Luther les principales calomnies, qui défraient encore toute la polémique des calomniateurs modernes, Calvin n'hésite pas à prendre place au premier rang des plus anciens défenseurs de Luther.
On calomniait Luther à propos de ses doctrines sur les bonnes œuvres et le libre arbitre. Calvin atteste son accord avec lui et le défend : « Quand Luther a parlé en ceste sorte des bonnes œuvres, son intention n'estoit pas de leur oster leur louange et estime devant Dieu. Car il n'a jamais nié que Dieu n'ait icelles
agréables Mais dira quelqu'un, ainsi que parle Luther, c'est un propos
hyperbolique et excessif. Encores que je l'accorde, je di néantmoins qu'il y a eu juste cause qui l'a poussé à user de tels termes. » Le monde dormait : « Pour le resveiller, il n'estoit point question d'y aller par paroles ou par cri, mais à haut son de trompe, avec tonnerres et foudres. Combien qu'encores il n'y a rien es mots de Luther, qui ne soit vray, à le prendre simplement et sans aucune figure2.» — Puis pour le libre arbitre : «Tant y a que ce qui est le principal poinct en toute la matière, et pour lequel tout le reste est mis en avant, nous le défendons encores aujourd'huy en la sorte qu'il a esté proposé au commencement par Luther et les autres : et mesmes quant aux autres, que j'ay dit n'estre pas tant nécessaires à la foy, il n'y a rien de changé de ce que Luther en avoit enseigné, sinon qu'on a tellement adouci la façon de parler, que personne n'en peut justement prendre occasion de scandale 3. »
On calomniait Luther à propos de son mariage. Calvin répond : « Ils disent que Luther et ses autres semblables, estans incitez de concupiscence, se sont jettez au mariage, et y ont alléché prestres, moines et nonnains. Je laisse icy à parler de l'honnesteté et continence de ceux qui sont faussement blasmez par ces vilains [...]. Mais je vous prie, peut-on rien penser plus ridicule que de dire qu'il s'en faille fuir de la papauté, quand on ne peut vivre chastement 4 ? » Et Calvin se livre à une attaque furieuse contre le célibat des prêtres. La traduction française, loin d'adoucir les termes, les a rendus plus rudes : il est impossible de les reproduire.
1. Opéra, VI, p. 239. Opuscules, p. 266. — 2. « Au reste, pourquoy Calvin défendroit-il d'imprimer à Genève les livres de Luther, veu qu'il a procuré que les plus énormes qu'ayent jamais fait ses ennemis ayent esté publiez ? Même si ce chantre sans mélodie n'estoit du tout aveuglé de rage, il sauroit bien qu'on a translaté quelques œuvres de Luther en langue françoise, qui portent le nom de la ville de Genève et de l'imprimeur. Les autres, qui ont esté imprimez çà et là, on les trouvera en vente par les boutiques. » Gratulatio ad venerabilem D. Gabriehm de Saconay. Opéra, IX, p. 448. Opuscules, p. 1843. — 3. Opéra, VI, p. 248, 249, 251. Opuscules, p. 276, 279. — 4. De scandalis. Opéra, VIII, p. 73. Opuscules, p. 1208.